Le règne de la séduction
1. Qu’est-ce que la séduction ?
1.
Qu’est-ce que la séduction ?
Issu de l’ancien français suduire puis souduire, le terme séduction
provient du latin seducere qui signifiait « emmener à l’écart ». Si se marque
la séparation, ducere comporte aussi l’idée de conduire à soi. On retrouve
donc dans l’étymologie du mot « séduction » un double sens : celui d’attirer
vers soi mais aussi celui d’emmener à part, à l’écart des autres.
Très tôt en effet, l’idée de corruption s’est associée à celle de séduction,
le « séducteur » étant à partir du XVIIIe siècle celui qui entraîne une femme
ou une fille dans des relations sexuelles hors mariage. La séduction, par le
fait d’entraîner l’autre dans des errements hors des chemins balisés, de
l’attirer vers soi pour mieux le corrompre, s’oppose précisément à
l’éducation, ex ducere, conduire à l’extérieur, mener au loin : l’éducation
consiste à conduire l’autre vers la société des humains ; la séduction
cherche au contraire à se l’approprier et à le détourner de cette même
société.
La séduction procède par ondoyance, par détours, par déguisement. Elle
ne se montre jamais telle qu’elle est, sous son vrai jour, mais se pare
d’atours chatoyants, se déguise pour mieux tromper, emmener dans un
chemin de traverse, pour attirer l’autre dans sa nasse, dans ses filets. Pour
ce faire, les armes de la séduction sont de tout temps celles de la ruse, de la
tromperie et finalement celle de la surprise 1. De tout temps la séduction
intrigue, fascine, exerce un pouvoir énigmatique ; il n’est pas étonnant que,
dans le panthéon des dieux, elle occupe une place de choix. C’est le mérite
de Marcel Detienne et Jean-Pierre Vernant2 que d’avoir su retrouver dans la
mythologie grecque cette figure essentielle : celle de la divinité Métis, longtemps passée sous silence et reléguée au second plan après le siècle de
Platon, mais divinité ô combien présente chez les anciens !
Métis, une divinité bien séduisante !
La déesse Métis, première femme de Zeus, est effectivement la divinité
de la séduction, de la ruse et de la tromperie. En avalant Métis, Zeus
incorpore cette ruse, se préservant ainsi des tromperies et fourberies dont
ont été victimes ses ancêtres, Kronos et Ouranos 3.
Quels sont les traits essentiels de Métis et, par extension, de la métis
grecque ? Detienne et Vernant en proposent les caractéristiques suivantes :
souplesse et polymorphie, duplicité et équivoque, inversion et
retournement, toutes valeurs qui renvoient au souple, au tortueux, à la
courbe, à l’oblique et plus encore à l’ambigu par opposition au droit, au
direct, au rigide, à l’univoque. Douée de pouvoir de métamorphose, Métis
apparaît multiple, bigarrée, ondoyante ; elle évolue dans le monde du
mouvant, du multiple, de l’ambigu ; elle s’attache à des réalités fluides,
changeantes, susceptibles de prendre des aspects contraires, de faire preuve
de forces opposées et contradictoires. Puissance de ruse et de tromperie,
Métis agit par déguisement et séduction, elle dupe ses victimes par le
masque qu’elle emprunte.
L’homme doué de métis est toujours sur ses gardes, aux aguets, sur le
qui-vive, prêt à bondir, mais il n’est pas impulsif car il sait aussi faire
preuve de patience, attendre que son heure vienne, ne pas agir dans la
précipitation et l’empressement. Il se caractérise donc par sa prévoyance, sa
capacité d’anticipation ; il fait constamment preuve de vigilance, il est
attentif pour trouver le meilleur chemin, prévoir les embûches… Le pilote
du navire doit en être largement pourvu pour conduire l’embarcation à
travers tous les aléas de la mer.
Quant aux armes humaines de la métis, elles sont à l’image des qualités
de Métis : filets, nasses, pièges, lacets, trappes, tout ce qui est tressé, tissé,
ourdi, ajusté et machiné et qui reprend dans l’univers humain les
caractéristiques de la déesse, laquelle ne cesse d’entraver ses victimes dans
des liens magiques et invisibles mais à l’efficacité redoutable.
Quand deux adversaires s’affrontent, celui qui est doué de métis finira par
surprendre l’autre, cette surprise le déstabilisant et le poussant à faire
preuve d’un surcroît de force aveugle qui en général accélère sa perte : face
à elle, le recours aux armes ordinaires ne fait que renforcer son probable
triomphe. L’esquive, la fuite, le contournement, l’encerclement règlent la
stratégie de combat de celui ou de ceux qui comptent sur elle et pas
seulement sur le rapport de force : Métis vient à l’aide du plus faible en
apparence, elle lui permet d’espérer l’emporter sur le plus fort à condition
que ce plus faible sache précisément et au moment opportun recourir à ses
principes. Elle trouble le rapport logique des forces, l’ordre manifeste de la
hiérarchie, le cours prévisible des événements.
Elle introduit ainsi une dimension aléatoire fondamentale dans l’univers :
cette incertitude du vivant, propice au désordre de prime abord, mais plus
subtilement nécessaire au maintien de ce qui fait la vie, si on entend par là
quelque chose qui bouge, qui n’est jamais totalement déterminé à l’avance,
qui est ouvert sur l’avenir. Sans métis, l’univers est menacé, soit d’une
incessante reproduction de la vengeance ou de la violence, soit d’un retour à
une sorte d’union archaïque, celle d’Ouranos et de Gaïa, c’est-à-dire une
sorte de copulation incessante et mortifère d’où nulle différenciation ne peut
sortir. Métis et sa ruse imposent une limite à la seule puissance de la force,
introduisent un nécessaire équilibre et agissent comme un principe de
différenciation qui réglera un subtil rapport d’incertitude entre les dieux ou
entre les humains : le plus fort n’est jamais sûr de l’emporter, le mieux
pourvu en apparence peut toujours se « faire avoir ».
Avec de la métis en eux, l’homme comme la femme peuvent se
rencontrer sans trop de danger pour celui ou celle qui est en apparence le
plus faible, et sans certitude de vaincre pour celui ou celle qui est en
apparence le plus fort. Métis ouvre ainsi entre les deux sexes un « rapport »
qui n’est plus de copulation mais de jouissance ; elle est la mère de Poros –
le chemin et, plus encore, l’issue, tout ce qui permet de parvenir à ses fins,
d’arriver à bon port, les expédients, les astuces et les combines –, mais elle
est aussi la divinité du sexuel (ce qui ne se réduit pas à la sexualité), la
grand-mère de l’amour (Éros, le fils de Poros).
Métis est omniprésente dans le monde des immortels et ses valeurs
comptent parmi les éléments essentiels qui règlent les rapports entre les dieux ou entre les humains. Elle intervient constamment dans les domaines
de la guerre et de l’art du combat, mais elle est tout aussi présente dans ce
qui caractérise de très nombreux métiers, le pêcheur, le tisserand, le pilote,
le chasseur et bien entendu l’orateur, précurseur de l’homme politique…
D’autres divinités sont elles aussi pourvues de Métis, tels Aphrodite ou
Hermès. Comme Éros, ce petit-fils de Métis, Aphrodite aime chasser,
piéger, rabattre dans ses filets les victimes que « ses philtres, ses magies et
ses charmes amoureux réduisent à l’impuissance 4 ». Quand la séduction
opère, elle conduit sa victime à l’impuissance : elle prive le « puissant » de
ses arguments, d’où le fait qu’elle soit vécue comme encore plus
dangereuse ! Elle se fait souvent complice d’Hermès : « Tous deux ont en
commun des paroles de tromperie qui servent la séduction comme la
ruse 5. »
« Hermès est vivace et merveilleusement habile… » À travers une série
d’images et de comparaisons, sa métis semble se condenser dans la flamme
de son regard. Né le matin, à midi il joue de la cithare, et déjà son
intelligence est si vive qu’elle ne peut être comparée qu’à l’éclair lancé par
un regard. Après un forfait (Hermès a volé un troupeau à Apollon, son frère
aîné), il se cache dans une grotte obscure et fait semblant d’être plongé dans
le sommeil alors qu’en réalité il est aux aguets, tout éveillé, occupé à
combiner et méditer des ruses. Cependant « il doit souvent, d’un geste de la
main, frotter ses yeux pour en atténuer le flamboiement et pour en cacher le
feu dont l’éclat pourrait le découvrir jusqu’au fond de sa cache obscure ».
Attrapé par Apollon, devant l’Olympe réuni pour le juger, il continue « à
cligner de l’œil et à faire danser les sourcils ». On dirait volontiers
aujourd’hui qu’il « parpelège » ! Regard et séduction ont une complicité qui
ne date pas d’hier ! Peut-être même sont-ils advenus en même temps…
La séduction, le propre du féminin ?
Quand la figure de Métis est évoquée, un triptyque descriptif est toujours
utilisé : l’énigme, la ruse, la séduction. Et les figures de la rhétorique font
preuve d’une étonnante stabilité pour parler de la séduction : deux mille ans plus tard, c’est presque dans les mêmes termes que les auteurs
contemporains en parlent.
À titre d’exemple, Jean Baudrillard 6 la décrit ainsi : elle est oblique, elle
tisse ses mailles, elle change de forme, elle subvertit le pouvoir, le détourne
et le renverse à son profit, elle est principe d’incertitude ! Figures et
métaphores immuables !
Jean Baudrillard situe irrévocablement cette séduction du côté du féminin
pour en faire une propriété quasi spécifique du genre. Elle s’opposerait ainsi
au « pouvoir », le pouvoir de la puissance, des structures « fortes7 » propres
au mâle, à l’homme, au père. L’effet de séduction proprement féminin
proviendrait selon lui de la dimension d’incertitude : « Le féminin séduit
parce qu’il n’est jamais là où il se pense 8 9 » ; « La séduction est oblique » ;
« Il s’agit non pas d’une attaque frontale mais d’une séduction diagonale » ;
« Il faut que tous les signes soient pris au piège, un leurre exact de sa propre
nature 10 » ; « La séduction est une parure, elle fait et défait les apparences,
comme Pénélope, elle fait et défait sa toile11… » ; « C’est elle qui
enveloppe 12. » Pour lui, l’incertitude est renforcée par le fait que la
séduction appartient à l’ordre symbolique et que de ce fait elle précéderait
le sexe : « La séduction est là d’abord, le sexe n’advient que par
surcroît13. » La séduction serait d’abord et avant tout signe, langage
symbolique et à ce titre une caractéristique essentielle de la dimension
culturelle.
En considérant que la séduction précède la sexualité, Baudrillard n’est
pas loin des premiers textes helléniques. En effet, bien que Métis apparaisse
très vite comme une déesse féminine, cela n’a pas toujours été le cas !
Detienne et Vernant soulignent que, dans les textes les plus anciens, les
textes des Orphiques, elle n’est pas présentée comme féminine mais comme
un dieu androgyne à la double nature, mâle et femelle, ambivalence qui a
une valeur pleinement positive transcendant l’opposition du masculin et du
féminin laquelle apparaît comme une limitation. Métis, par cette nature
primitivement androgyne, rétablit en quelque sorte un principe d’égalité
entre les êtres et, de ce point de vue, elle peut être considérée comme une divinité profondément « démocratique » avant même l’invention de la
démocratie !
Gisèle Harrus-Révidi14 utilise les mêmes termes pour décrire la
séduction. Mystérieuse et énigmatique, elle est artifice, leurre, tromperie,
« elle surprend l’autre » ; elle « enrobe l’objet dans un réseau de mystères…
pour faire tomber l’élu dans les mailles de son désir à soi » ; « le séducteur,
intuitivement et avec habilité, propose à sa proie…15 », etc. « Le
séducteur » ? En effet, dans la littérature, la plupart des « grands
séducteurs » sont des hommes, Don Juan le premier mais aussi Valmont
(Les Liaisons dangereuses) ou le personnage du séducteur dans Le Journal
du séducteur16, et bien d’autres encore. Par cet artifice de second niveau, la
littérature offre-t-elle aux hommes la possibilité de se rétablir et de
retrouver une partie de ce pouvoir dont précisément la séduction pourrait les
priver ?
Universelle et omniprésente
La séduction est-elle le propre de la sexualité, est-elle caractéristique des
relations humaines, est-elle spécifique de la culture humaine ? Loin s’en
faut, la séduction n’est pas l’apanage exclusif de l’humanité !
Dans la nature, la séduction, même si on se débarrasse de toute position
anthropomorphique, apparaît omniprésente. Elle participe de façon
inéluctable aux nécessités de la survie puis de la reproduction. Avant même
l’invention par la nature de la sexualité, chercher à attirer l’autre, le tromper
pour mieux le dévorer constitue déjà une stratégie habituelle : en ce sens
Baudrillard a raison, la séduction précède la sexualité. Mais, il faut le
reconnaître, c’est avec la sexualité que la séduction déploie sans aucune
limite ses arguments. Du fait de la nécessité pour deux individus de même
espèce de mettre en commun leurs gamètes pour se reproduire et non pas
simplement pour un individu de se diviser par scissiparité, la nature semble
avoir fait feu de tout bois, avoir eu recours à tous les arguments imaginables
pour rendre possible cette rencontre ! Il faut que l’un attire l’autre. Puis,
quand ce rapprochement suffit, la séduction peut s’allier à la force, l’un
dominant et maîtrisant l’autre, ou poursuivre ses ruses, tromperies et faux-semblants. Tous les organes des sens sont convoqués, la vue certes en se
servant abondamment des couleurs puis des formes, l’odorat avec les
phéromones, l’ouïe grâce aux cris et aux chants, le toucher avec les divers
léchages ou frottements.
Fait notable, dans la nature, la séduction semble être plus généralement le
fait des mâles contrairement à ce qui existe chez les primates supérieurs, on
le verra. Un ouvrage de Claude Gudin17, volontairement écrit dans un style
séducteur, mais s’appuyant sur des faits rigoureux, fourmille d’exemples
tous plus démonstratifs les uns que les autres ! « La séduction est
biologique, avec ses émetteurs, ses récepteurs, et évolue avec la vie18. »
Ainsi, parmi les oiseaux, la couleur orange qui caractérise le plumage de
nombreux mâles constitue un attracteur puissant pour les femelles. Chez les
mammifères, la couleur joue un moindre rôle, remplacée plutôt par les
odeurs et parfois les cris ou les chants. Mais, chez les primates supérieurs, il
semble y avoir une rupture évolutive puisque ce sont les femelles qui
développent de façon privilégiée les conduites de séduction : frottements,
gestes d’affiliation, caresses, baisers, postures d’offrande sexuelle, elles se
diversifient. Elles n’ont pas toujours une visée directement sexuelle, à but
de reproduction, mais peuvent participer du lien social, en particulier des
comportements d’apaisement en cas de conflit entre deux congénères – les
bonobos sont de ce point de vue les « champions » toute catégorie : la
femelle dite « alpha », experte en résolution de conflits, sait ainsi adopter
des attitudes d’offrande sexuelle en direction d’un congénère (mâle ou
femelle) en conflit avec un autre !
Incontestablement, donc, la séduction est universelle, mais,
incontestablement aussi, elle se modifie avec l’évolution des espèces : elle
se complique, se raffine, s’enrichit et prend des atours quasi culturels. Par
son aspect indéterminé, réversible, elle semble à bien des égards l’emporter
sur la seule force, sur le pouvoir dans sa dimension d’affrontement direct,
de contrainte physique immédiate, cette sorte de brutalité bête, obtuse et
bornée.
Et si, par la révolte, il est toujours possible d’échapper à la soumission
qu’impose le pouvoir par la force, est-il possible d’échapper à la soumission
qu’entraîne le recours au pouvoir par la séduction ?
Notes
1 . Ce que j’ai développé dans un précédent ouvrage, La Surprise, chatouille de l’âme, Paris, Albin
Michel, 2000.
2 . M. Detienne, J.-P. Vernant, Les Ruses de l’intelligence. La métis des Grecs, Paris, Flammarion,
1974.
3 . Le lecteur trouvera davantage de précisions mythologiques sur la figure de Métis dans La
Surprise, chatouille de l’âme et bien sûr aussi dans l’ouvrage de M. Detienne et J.-P. Vernant, op. cit.
4 . M. Detienne et J.-P. Vernant, op. cit., p. 269-270.
5 . Ibid., p. 270.
6 . J. Baudrillard, De la séduction, Paris, Galilée, 1979.
7 . Ibid., p. 18.
8 . Ibid., p. 17.
9 . Ibid., p. 145.
10. Ibid., p. 139.
11 . Ibid., p. 121.
12. Ibid., p. 69.
13. Ibid., p. 63.
14. G. Harrus-Révidi, Séduction. La fin d’un mythe, Paris, Payot et Rivages, 2007.
15. Ibid., p. 34, 167 et 35.
16. S. Kierkegaard, Le Journal du séducteur (1843), in Ou bien… ou bien, Paris, Gallimard, 1943.
17. Cl. Gudin, Une histoire naturelle de la séduction, Paris, Le Seuil, coll. « Points Science », 2003.
18. Ibid., p. 110.
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