Le règne de la séduction
Pour conclure
Le règne de la séduction ?
Si le pouvoir de la force est aujourd’hui massivement récusé, il n’en va
donc pas de même pour le pouvoir de la séduction. Celui-ci apparaît
infiniment plus doux que celui de la force, d’autant qu’il donne à chacun
l’illusion de sa liberté et de son activité : la séduction pourrait dès lors se
présenter comme la stratégie démocratique privilégiée !
Et si la séduction était au cœur de l’idée de démocratie ? L’idée est-elle
vraiment séduisante ? Force est de constater que l’essor considérable de la
publicité, que nous évoquions dans l’introduction de cet ouvrage, est assez
intimement lié au déploiement de l’espace démocratique. Laquelle publicité
repose elle aussi sur un paradoxe implicite, celui de la liberté de choix : il
n’y a pas d’espace de publicité sans liberté de choix, en même temps que la
fonction de la publicité est d’orienter le choix de chacun.
Mais en quoi consiste la publicité ? À trouver le « bon » argument qui
peut inciter celui auquel elle s’adresse à agir comme elle le souhaite tout en
préservant chez cet individu l’idée qu’il a agi de son propre chef, de sa
propre initiative et selon son apparente volonté. Pour masquer cette
évidente contradiction, elle met en scène une pièce intermédiaire sur
laquelle elle va jouer à l’infini : le désir. On touche ici du doigt la différence
avec ce qu’on appelait jadis la « réclame ». La réclame s’attachait à vanter
les qualités d’un objet et restait dépendante de celui-ci ; ce n’est plus la
situation de la publicité qui s’est libérée de la dépendance à l’objet pour
porter d’abord et avant tout sur celui auquel elle s’adresse et faire en sorte
que cette cible se mobilise en direction de l’objet ! Certes, on rencontre
encore dans la publicité une forme primaire pas très éloignée des anciennes
réclames : c’est ce qu’on observe lorsqu’il s’agit d’un marché émergent,
d’un nouvel objet, d’un nouveau service pas encore connu du plus grand
nombre. La publicité recourt alors aux arguments de la bonne vieille réclame, décrivant l’objet, ses fonctions, sa puissance, etc. Mais dès que le
marché devient « mature », comme disent les publicitaires, ou en d’autres
termes quand ce marché est saturé, que la majorité des individus sont
équipés, que les nouveautés techniques se font rares, qu’il s’agit
essentiellement d’un marché de renouvellement, alors elle délaisse l’objet et
se tourne vers l’utilisateur potentiel dont le désir devient l’enjeu, ce sur quoi
elle va « travailler ».
L’avantage considérable pour cette publicité est que le désir est
immatériel, qu’il est modifiable, manipulable (?) à l’infini. Dès lors, en se
détournant de l’objet du désir pour faire du désir son objet, la publicité n’a
plus de limites ! Par exemple quand le marché est saturé il s’agit de susciter
le désir de « nouveauté » : nouvelle lessive, nouvelle carrosserie, nouveau
modèle… Et, à l’instant où cette répétition de la nouveauté commence à
émousser le désir, d’une volte-face instantanée, la publicité met en place
une campagne portant sur la tradition et les retrouvailles vertueuses d’une
formule ancienne, caressant le désir du vrai, du sincère, de l’artisanal.
S’adresser au désir de l’individu, c’est en apparence respecter son
autonomie, le laisser libre d’agir, ne pas le contraindre. Et quand, saturés de
« pub », les individus deviennent méfiants, refusent de se sentir manipulés
dans leur désir, alors la même publicité cherche à développer une stratégie
alternative, à éveiller en eux un désir ludique et créatif qui reste
implicitement rattaché à l’objet à promouvoir. Cette publicité du troisième
type, véritable scénario ludique, met en scène, non plus le désir de l’objet
en tant que tel, mais un jeu autour du désir où il faut précisément éviter de
mentionner l’objet car cela fait ringard et manipulateur. Elle commence à
s’installer sur les sites internet, s’adressant tout particulièrement à la tranche
d’âge des moins de trente ans (la génération dite Y pour les publicitaires), la
première génération de ceux qui sont nés avec internet. « La génération Y,
c’est la cible la plus difficile à attraper. Elle glisse comme une savonnette »,
déclare ce publicitaire inventeur d’une campagne qui a fait fureur sur
internet et s’est répandue sur Facebook et Twitter (plus de 40 millions de
visites en peu de temps !) : pour promouvoir un effaceur (Tipp-Ex), un
« jeu » est proposé aux internautes à partir d’une vidéo accompagnée de la
phrase « Un chasseur tue un ours » où chacun est invité à effacer le verbe
« tue » et à le remplacer par un autre verbe de son choix, à la suite de quoi une nouvelle vidéo est proposée sur le site avec ce nouveau verbe. Chaque
internaute est ainsi le « créateur » d’un nouveau slogan et l’initiateur d’une
nouvelle vidéo… tout en jouant à effacer un mot inopportun ! Et le
publicitaire de conclure : « Cette génération a besoin d’être étonnée. Elle
passe beaucoup de temps à fouiller l’internet à la recherche du dernier truc
qui les fera se marrer. Quand ils ont trouvé, en envoyant leur découverte à
leurs amis, c’est leur ego qu’ils valorisent 169. » Objectif actuel de la
publicité : s’appuyer sur le désir ludique de chaque internaute pour en faire
un publicitaire « reconnu » par ses pairs ! Le lien avec l’objet à promouvoir
s’enfouit de plus en plus profondément (dans l’inconscient ?), l’art du
publicitaire de troisième type étant précisément de ne plus faire apparaître
ni l’objet, ni même le désir de cet objet, pour ne mettre en scène que le désir
du jeu et de la reconnaissance.
C’est ici que publicité et séduction se rejoignent, pour ne pas dire
qu’elles se confondent ! Susciter le désir pour que l’individu agisse
librement comme on veut qu’il agisse, tel est aussi le paradoxe implicite de
la séduction ! La séduction est sans fin : elle peut chercher à rendre l’objet
séduisant ; mais elle peut aussi chercher à séduire le désir ; elle peut enfin
jouer avec le désir… La séduction devient sous nos yeux le « principe
actif » de nos régimes démocratiques.
La séduction représenterait-elle alors le nouveau moyen d’exercer le
pouvoir sur les citoyens de nos démocraties, les individus de nos sociétés
qui prônent l’individualisme, c’est-à-dire le « respect » des décisions de
chacun ?
Car si, dans l’idéal, le débat démocratique devrait permettre à chaque
citoyen d’apporter ses arguments, de les comparer à ceux des autres pour
qu’un « consensus » puisse émerger de cette confrontation, force est de
reconnaître que ce fameux « débat » se résume désormais le plus souvent à
la recherche de l’idée, de l’image susceptible d’être « vendue » au plus
grand nombre. Plus que dans l’intelligence des arguments, le débat se réduit
donc souvent à promouvoir une idée « choc » ; il est dans la logique des
choses que les agences de publicité, les directeurs de « marketing », les
conseillers en communication occupent régulièrement les postes
stratégiques des équipes entourant les personnalités politiques lors des
campagnes électorales. Parvenir à convaincre le plus grand nombre se limite assez souvent à chercher la chose (le slogan, l’image, le visage…)
capable de séduire ! « Dans une société guidée non plus par la croyance
collective en un destin commun mais par les valeurs de la consommation
individuelle, l’homme politique est devenu lui-même un objet de
consommation qui doit susciter le désir170. » C’est le risque encouru par la
démocratie lors de chaque élection.
Certes la séduction en politique n’a pas commencé avec l’avènement de
la démocratie : tous les régimes, depuis l’aube des temps, ont eu recours
peu ou prou aux artifices de la séduction, y compris les régimes tyranniques
ou despotiques afin précisément de mieux faire passer au niveau des masses
l’image du tyran ou du despote 171. Mais il faut bien reconnaître que les
arguments de la séduction trouvent dans la démocratie un terreau
particulièrement propice à son épanouissement 172 !
En tout cas, les enfants des sociétés occidentales d’aujourd’hui sont
élevés dans une idéologie et un contexte qui font de l’éducation un
paradoxe… En inscrivant en lettres d’or cette croyance communautaire
dans la tête de chaque enfant des sociétés démocratiques contemporaines :
« Ton corps t’appartient, ta pensée t’appartient et nul autre que toi-même
n’a de droit sur ton corps et ta pensée », c’est à l’évidence la religion de
l’autonomie individuelle qui est semée dans l’esprit humain, mais c’est en
même temps un précepte contre nature. Car l’humanité de l’être humain
trouve assurément sa source dans la néoténie, c’est-à-dire l’immaturité à la
naissance et la très profonde et très longue dépendance du « petit humain »
à l’égard de l’adulte. Cette dépendance qui nous caractérise s’oppose
naturellement à notre idéologie éducative actuelle !
L’âge accorde un privilège, celui de pouvoir prendre du recul et
d’observer certains changements. J’exerce la pédopsychiatrie depuis
environ quarante ans, ce qui correspond presque à deux générations. J’ai
ainsi pu constater combien les enfants d’aujourd’hui sont différents de ceux
de jadis, plus ouverts, curieux, entreprenants, en un mot « vivants ». Je
précise donc qu’il n’y a en moi aucune nostalgie à l’égard de cette ancienne
éducation. Cependant, au nom des nouvelles valeurs sociales
contemporaines, de nombreux parents semblent ne pas respecter, au pire
ignorer, le besoin de dépendance de l’enfant : il faudrait qu’il soit autonome avant même que ces besoins primaires aient été satisfaits… Au nom de
l’idéologie d’épanouissement de chaque individu, de nombreux parents
stimulent et exhortent leur enfant sans toujours percevoir la dimension
excitante de cet excès de stimulations. Au nom de la disqualification
amplement justifiée de l’usage de la force pour soumettre l’enfant, de
nombreux parents se sentent impuissants et ont sur les lèvres ces propos
souvent entendus : « Je ne peux quand même pas le forcer ! » Au nom de la
défiance généralisée dans l’idée d’autorité et plus encore d’obéissance, de
nombreux parents sont extrêmement mal à l’aise dans le maniement bien
compris de cette autorité et dans la demande d’obéissance.
Mais comme l’enfant a encore besoin d’être protégé, y compris de lui-
même, comme l’être humain a toujours besoin d’un autre pour se sentir
exister, comme la dépendance reste un besoin aussi fondamental pour cet
être humain que paradoxal dans le contexte sociétal actuel, comme
l’autonomie est assurément la plus difficile des conquêtes humaines, il y a
une stratégie de contournement, d’enveloppements, de ruses, de
négociations qui à la fois permet de parvenir à ses fins tout en donnant
l’illusion d’une trompeuse liberté : la séduction !
Et ce n’est certainement pas par hasard si les pathologies de la
dépendance, comme celles de l’excès d’exhortation et de séduction, se
multiplient presque à l’infini sous nos yeux : résurgence pathologique d’un
obscur besoin qui n’a pas été suffisamment considéré ?
La séduction est devenue le moteur social universel et toute autre
transcendance que l’acte consommatoire, une ineptie réservée aux
grincheux ! Pourtant, on le voit sous nos yeux, l’usage immodéré et sans
frein de la séduction risque de conduire au contrecoup de la déception, au
sentiment de « s’être fait avoir » et à un retour possible à la violence. Si, en
apparence, la séduction peut sembler plus douce que la force, elle n’en
représente pas moins une autre forme de barbarie qui consiste à abuser de la
vulnérabilité de l’autre, à le tromper, jusqu’au moment où il en vient à se
rebeller. La séduction est un leurre et son pouvoir ne doit pas nous
aveugler…
Notes
169 . Le Monde, 1er janvier 2011, p. 23.
170 . C. Delporte, Une histoire de la séduction politique, Flammarion, 2011.
171 . Ibid.
172 . Régis Debray est allé jusqu’à parler de « marketisation de la République », in L’État séducteur.
Les révolutions médiologiques du pouvoir, Gallimard, Paris, 1993.
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