Le règne de la séduction
3. Le premier regard : au fondement de la séduction…
3.
Le premier regard : au fondement de la
séduction…
Est-ce simplement la faiblesse de l’enfant, sa vulnérabilité, cette fameuse
Hilflosigkeit, qui, éveillant dans l’adulte un besoin de protection, un souci
de prendre soin, attire ce dernier auprès de l’enfant ainsi que nous l’avons
vu au chapitre précédent ? Possible car si la séduction est à son origine un
mouvement d’attirance, si séduire consiste à agir en sorte que l’autre vienne
vers soi, alors incontestablement l’enfant est un séducteur d’adulte même si,
au premier abord, il n’apparaît pas comme l’agent le plus actif : le bébé,
l’enfant est par sa nature même séduisant.
Mais, dans son rapport à l’autre, tout adulte reste aussi animé d’un désir
de pouvoir, d’emprise, de maîtrise. Posséder l’autre, en faire ce que « bon
me plaît », obtenir qu’il se comporte comme « j’en ai envie », n’est-ce pas
pour chaque « je » une source de jouissance secrète, un désir jamais
complètement avoué mais, ô combien ! toujours présent, toujours actif ? À
côté d’une jouissance proprement sexuelle, la jouissance d’emprise rôde
constamment. Pour tout être humain, exercer un pouvoir d’emprise sur son
congénère est un facteur puissant d’émoi pulsionnel. Il est important de le
reconnaître, de l’accepter : il y a de la jouissance à soumettre un autre…
Ce désir de jouissance est bien évidemment activé très spontanément
quand un plus faible se trouve à portée de main d’un plus fort ! De ce fait,
on le conçoit, la présence d’un petit enfant, a fortiori d’un bébé, active dans
les motions pulsionnelles de l’adulte des états contradictoires puisque se
trouvent stimulés à la fois un souci de protection, de prendre soin et un désir
d’emprise, de soumission de l’autre. Plus l’autre est vulnérable, plus cette
ambivalence inconsciente est forte, plus la « séduction » qu’exerce le plus
faible est grande…
Les yeux dans les yeux
Qu’y a-t-il au monde de plus démuni qu’un nouveau-né ? À sa naissance,
le petit d’homme n’a d’autre solution que de s’en remettre à autrui pour
vivre… La dépendance fonde la première relation humaine.
Et pourtant, ce nouveau-né possède un étrange pouvoir : celui de son
regard. Peu après l’accouchement, tous les cliniciens présents en salle de
travail sont émerveillés par cet instant magique et unique au cours duquel le
nouveau-né s’installe les yeux dans les yeux avec celle qui vient de le
pousser hors d’elle-même. « Si on laisse l’enfant et les parents tranquilles,
leurs comportements sont assez stéréotypés pendant les deux premières
heures. Le nouveau-né, après une période de repos en état de veille calme
pouvant durer quelques minutes, commence une activité oculo-motrice
impressionnante. Même si le sein est à portée de sa bouche, il sera d’abord
beaucoup plus intéressé par le visage de sa mère et surtout par ses yeux : le
regard du nouveau-né devient concentré, intense, profond, avec un
maximum vers vingt minutes de vie 37… »
Je souligne cette incise : « même si le sein est à portée de sa bouche… ».
Manifestement le besoin d’accrocher le regard d’un autre humain semble
préempter toute autre attitude, y compris la tétée. Cette accroche les yeux
dans les yeux nous paraît aller tellement de soi qu’on en oublie sa
dimension totalement exceptionnelle. Deux faits devraient pourtant attirer
notre attention.
Tout d’abord, les êtres humains sont les seuls à se regarder ainsi
durablement, « les yeux dans les yeux ». Dans le monde animal, à
l’intérieur de la même espèce, les animaux ne se regardent pas ainsi car ce
regard focal caractérise la vision du prédateur sur sa proie. En conséquence,
il existe chez la plupart des animaux carnassiers un réflexe de détournement
du regard quand un animal se trouve face à un congénère. Ce détournement
s’observe aussi chez les primates supérieurs, chimpanzés, bonobos, gorilles,
etc. Cela ne signifie pas que ces animaux ne soient pas attentifs aux
postures et aux comportements les uns des autres38.
La seconde remarque concerne l’absence de réflexe d’habituation pour le
visage humain. Un bébé peut voir 10, 100, 1 000 fois un visage humain, il y
réagira toujours avec une attirance jamais démentie, alors que le comportement d’habituation régit absolument toutes les autres stimulations
perceptivo-sensorielles.
Il est très étrange que cette double particularité – pouvoir se regarder
durablement les yeux dans les yeux, pas de phénomène d’habituation – n’ait
jamais été prise en considération dans les diverses théories concernant le
développement de l’être humain ! Ainsi, on a souvent souligné le fait que
l’ensemble rooting reflex (réflexe de fouissement) – réflexe de succion et de
déglutition formait un complexe prêt à fonctionner dès la naissance,
permettant au bébé de s’alimenter. Pour important qu’il soit, cet ensemble
réflexe n’apparaît pas en premier et ne doit pas occulter cette accroche
initiale et systématique du regard. Il est grand temps de rendre son
importance à ce besoin primaire d’engagement du regard. En ayant la
possibilité de se regarder durablement les yeux dans les yeux, les êtres
humains accèdent certainement à un modèle radicalement nouveau de
communication. De plus, la diversité des regards et des mimiques maintient
l’attrait pour ce regard, rend inopérante l’habituation et, surtout, permet aux
deux partenaires d’accéder à un style de communication différencié et
personnalisé.
Le regard grand ouvert
Le regard du nouveau-né se pose sur celui de l’adulte et semble
attendre… nul ne sait quoi ! Le nouveau-né regarde son vis-à-vis et semble
s’offrir entièrement à l’autre : il y a là une confiance a priori, une attente
dénuée de toute arrière-pensée. Dans d’autres travaux, j’ai décrit ce moment
comme celui d’une attente insensée avec les différentes acceptions de cette
expression : une attente qui ne sait pas encore ce qu’elle attend, une attente
qui n’a pas de sens en quelque sorte, mais aussi une attente si forte, si
intense, tellement sans limites qu’elle en paraît « folle ». Pour la maman,
cette totale offrande du regard de son bébé la remplit, la comble et l’instaure
comme mère de ce bébé avant même qu’il ait commencé à formuler la
moindre demande.
Mais, de façon concomitante et quasi symétrique, devant ce regard ouvert
et perçu comme interrogateur du bébé, la jeune femme a le sentiment de
pouvoir entrer complètement dans lui, d’en être comprise, d’en être acceptée en tant que mère. Cet éprouvé émotionnel est d’autant plus intense
que l’immaturité du réflexe pupillaire d’accommodation fait que ce regard
est en mydriase, véritable ouverture psychique39 : des yeux en mydriase
donnent à celui qui y fait face l’impression d’une fenêtre ouverte qui
l’accueille et l’invite. En quelque sorte, par ce regard le bébé invite sa mère
à entrer en lui. Très nombreuses sont les jeunes parturientes qui témoignent
de l’intensité émotionnelle de ce premier regard, avec ce sentiment
fondateur que ce bébé s’est installé en elles, devenues par là même mères et
qu’elles se sont installées dans ce bébé devenu leur enfant : double
mouvement de reconnaissance qui fonde la relation naissante entre ces deux
êtres humains.
Devant le regard « grand ouvert » de son bébé, la mère pose aussitôt ses
yeux sur ceux du bébé et déclenche sa rêverie. Par métaphore, je dis que
cette mère se plaît à « envisager » son bébé, c’est-à-dire à lui donner visage
humain, à l’introduire dans le champ des relations humaines. D’emblée la
mère lui parle comme s’il devait comprendre ce qu’on lui dit. Dès la
naissance, ce bébé est pour elle un partenaire à part entière.
Double transfert de subjectivité donc, de la mère vers le bébé quand
celle-ci fait de ce bébé un être humain à part entière, du bébé vers la mère
quand le regard de celui-ci fait de cette femme une mère, mais aussi double
effet de séduction qui imprègne potentiellement la relation mère-bébé et,
par-delà celle-ci, toute relation entre un adulte et un bébé ou un jeune
enfant.
Le regard précède la vision
Fait essentiel, depuis le début de ce chapitre, nous parlons de regard et
non pas d’œil, de vue ou de vision ! On l’a dit, le réflexe d’accommodation
n’est pas fonctionnel à la naissance et ne deviendra mature qu’au cours du
deuxième trimestre de la vie, vers le quatrième mois. Il n’est d’ailleurs pas
sans intérêt d’observer qu’au cours du premier trimestre de la vie, mère et
bébé sont plutôt dans des phases dites d’« attention partagée », c’est-à-dire
que mère et bébé se regardent assez durablement dans les yeux tout en
développant des mimiques, des commentaires (on le reverra
ultérieurement), etc.
En revanche, souvent à partir du troisième/quatrième mois, la mère
introduit un objet tiers entre elle et son bébé, un hochet, une peluche, un
petit animal (la fameuse girafe) pour attirer son attention dans ces phases
que l’on nomme « attention conjointe », âge auquel précisément, le
nourrisson commence à pouvoir accommoder et donc à fixer sa vue sur
l’objet. On dit par abus de langage « fixer son regard » mais, en
l’occurrence, il serait plus physiologiquement correct de dire « accommoder
sa vision sur l’objet ». Nous verrons les réflexions que ces constatations
pourraient entraîner. Quoi qu’il en soit, lorsque le nouveau-né, le tout petit
nourrisson, pose ainsi de façon répétée ses yeux sur ceux de la personne qui
est en face de lui, il n’est pas exagéré de dire que ce nouveau-né « regarde
sa mère avant de la voir ». Assurément, l’investissement psychique par le
regard précède la perception de « l’objet » par la vision…
Nous retrouvons ici un propos de Serge Lebovici, lequel a déclaré assez
souvent que « la mère est investie avant même que d’être perçue40 ». Cette
phrase semble quelque peu énigmatique : comment peut-on investir ce
qu’on n’a pas encore perçu ? Elle prend tout son sens à la lumière de ce que
nous venons de décrire : incontestablement le regard précède la vision. Ou
plus exactement, pour être plus précis en termes physiologiques, la capacité
à « se regarder » précède la capacité à voir au sens d’une vision qui
accommode sur les détails de l’objet à percevoir… Il y a dans le regard une
dimension holistique que le développement de la fonction
d’accommodation et de la vision fait perdre, cette vision qui permet
d’apercevoir, avant de percevoir pour enfin voir : l’essence de la vision est
dans cette activité de découpe de l’objet sur son fond tandis que le regard
procède d’une fusion globale et indistincte. Le regard ne permet pas de
distinguer, il ne cherche pas à découper, il se contente de considérer ! Le
regard est pacifique, la vision est agressive. Dans 41 Les Yeux dans les yeux,
nous avons émis l’hypothèse que précisément, cette immaturité de la vision
autorisait les êtres humains à pouvoir se regarder durablement les yeux dans
les yeux contrairement aux autres espèces animales carnivores 42, y compris
les primates supérieurs. Nous ajouterions volontiers aujourd’hui que, grâce
à l’immaturité de la fonction d’accommodation, ce regard holistique les
yeux dans les yeux est rendu possible, ce qui autorise la fascinante et séduisante découverte du regard et du visage de l’autre avec son infinie
variabilité : le bébé, tout à cette découverte, ne s’en lasse jamais…
Ce regard pacifique du bébé posé sur le regard qui lui fait face est donc
une offrande, une invitation : l’autre est à la fois envahi par ce don dans
lequel il ne décèle aucune arrière-pensée (il n’y a aucun risque de se faire
avoir !) en même temps qu’il se sent totalement attiré, aspiré, quasiment
envoûté, en un mot séduit par cette « attente insensée » dans le regard du
bébé. C’est ce double mouvement instantané, le sentiment de tout recevoir
et de pouvoir tout donner, qui fonde l’illusion d’une reconnaissance
réciproque dans une élection intime : cette femme devient la mère de son
enfant. La puissance séductrice du bébé est là tout entière.
Et que fait alors cette mère : sa rêverie, son imaginaire en est activé, elle
en-visage ce bébé. Elle regarde le regard de son bébé et pense à lui. Elle ne
va pas au-delà de ce regard et se met à rêver : elle imagine ce qu’il sera, ce
qu’il deviendra… Et d’abord : est-ce une fille, un garçon ? Puis elle pense
au géniteur, à ses propres parents, etc.
Que rencontre alors le regard du bébé ? Il rencontre la flamme d’une vie
dans ce regard doucement, tendrement posé sur lui, une rêverie qui caresse
ses yeux. Ce regard est une invite mystérieuse à pénétrer dans la profondeur
de cette rêverie maternelle, comme une fenêtre ouverte sur l’âme de cette
personne en face de lui, celle qui deviendra sa maman, même s’il ne le sait
pas encore aujourd’hui. Ce regard tranquille, tantôt posé doucement sur lui,
tantôt comme ouvert sur l’intérieur de sa mère semble lui insuffler quelque
chose, le remplir, l’animer. Il ne bouge pas les yeux, ne les détourne pas,
semble aimanté… Il est séduit ! Cependant, pour ne pas le fatiguer et pour,
comme on dit, reprendre ses esprits, la maman régulièrement ferme les yeux
pour se reposer et poursuivre sa rêverie… Le bébé lui aussi peut fermer les
yeux, s’assoupir jusqu’à l’échange suivant. Rêve-t-il de ce regard ?
Contrepoints : dé-visager, in-envisager
Voici d’autres mères. Celle-ci inquiète parce que, à la première
échographie, on a parlé d’une anomalie. Certes les échographies suivantes
ont été rassurantes : il n’y avait rien, tout était normal, lui a-t-on dit. Mais
est-ce bien vrai ? L’inquiétude a persisté d’autant que sa propre mère a eu un enfant infirme moteur cérébral… Celle-là a pensé à une IVG parce que
cette grossesse survenait beaucoup trop vite après la précédente ou à un
moment de conflit dans le couple. L’une se demande si son enfant est
vraiment normal, l’autre si ce bébé n’a pas été atteint par son désir
temporaire d’IVG. Peut-être a-t-il ressenti quelque chose, peut-être même
lui en veut-il ? Allez donc savoir : les fœtus, les bébés ont de telles
compétences aujourd’hui !
Aussi, dès que le bébé est sorti de son ventre, cette mère s’empresse de
l’examiner, de l’observer. Son regard inquiet cherche le regard du bébé, elle
le scrute. Au-delà du plan des yeux, elle est inquiète de savoir ce que ce
bébé a dans la tête, comment il « fonctionne », si tout marche bien 43… Que
fait-elle ? Nous dirons qu’elle dé-visage ce bébé. Elle fixe sur lui un regard
inquisiteur, un regard dont le souci est de vérifier que tout est normal : il n’y
a pas d’anomalie morphologique… Mais peut-être plus encore elle cherche
à percer le mystère de ce regard posé sur elle et se demande si ce bébé ne
lui en veut pas, ne lui en voudra pas.
Ce regard du bébé que nous avons qualifié d’« attente insensée », alors
qu’il pouvait séduire une mère sereine, tranquille, devient soudain pour une
mère angoissée, inquiète, un regard inquisiteur, persécuteur. Aussi, en
réponse, le regard de cette mère va au-delà des pupilles du bébé pour tenter
de percevoir une arrière-pensée. Effectivement, elle le dévisage… Par ce
regard focal « ciblé », elle l’isole du contexte, elle rompt la plénitude du
lien qui unit les êtres humains entre eux. Elle le déshumanise. Un tel regard
transperçant est douloureux… Il risque chez ce bébé de susciter une
réaction de protection, un détournement du regard ou son ébauche. « Il
m’en veut ! » pense cette mère qui, derechef, cherche à capter le regard de
cet enfant, par exemple en inclinant la tête pour se retrouver dans l’axe du
regard détourné. Or, plus le regard de la mère se fera scrutateur, plus celui
du bébé risque de devenir évitant…
Il est d’autres situations : par exemple, une mère en début de grossesse a
perdu son père… Elle aurait tant aimé que ce dernier voie son bébé ! Une
autre s’est retrouvée seule après la disparition du géniteur à l’annonce de la
grossesse. Fatiguée par un accouchement long et difficile, la jeune
parturiente pose ses yeux sur son bébé et pense au père décédé ou au
géniteur disparu… Que fait-elle ? Elle 44 in-envisage son bébé. Son regard absent n’est pas vraiment posé sur celui de ce bébé : il l’englobe,
l’engloutit. La jeune maman cherche surtout la trace de l’image du disparu :
son regard n’accommode pas sur les yeux de son bébé mais sur son propre
objet perdu, sur son souvenir, sur son image interne. Elle est « ailleurs ». Le
bébé n’est pas porté par le regard absent/vide de cette mère. Manquant
d’arrimage, son propre regard se met à flotter. Peut-être finira-t-il par
s’accrocher à ce regard maternel absent, cherchant à scruter ce qu’il peut
bien y avoir en son fond : qu’est-ce que cette personne en face de moi
regarde qui n’est pas moi ? Ce regard flou, qui ne semble pas mis au point
sur les yeux du bébé, qui semble en quelque sorte l’inenvisager, aspire le
regard du bébé qui devient vif et brillant. Il scrute avec perplexité le visage
maternel et surtout ces yeux énigmatiques, mystérieux. Cette brillance et
cette vivacité ont la vertu de réanimer le regard maternel, ce que
reconnaissent bon nombre de mères déprimées 45.
Dans la relation mère-bébé, le premier regard conditionne souvent la
qualité émotionnelle, la tonalité dans laquelle la relation va se déployer.
Moment symbole, nœud de fixation, les exemples que nous venons
d’exposer sont proposés ici comme des modèles relationnels. Dans les
premières semaines de vie de l’enfant, mère et bébé s’installeront-ils
durablement dans ce mode relationnel ? Selon les circonstances, les
éléments de réalité rassurants ou au contraire inquiétants, passeront-ils d’un
mode d’échange à un autre ? Assurément il ne suffit pas d’une fois ! Toute
mère un jour ou l’autre scrute plus ou moins anxieusement le regard de son
bébé ou pose un regard absent parce qu’elle pense à autre chose à ce
moment-là ! Mais, on le constate en clinique, certaines interactions se figent
dans une qualité déviante, créant des cercles vicieux pathogènes tant pour la
mère que pour le bébé.
Par exemple, comme nous l’avons laissé entendre, l’ébauche de
détournement du regard chez le bébé ou un simple évitement de son regard
peuvent provoquer, renforcer ou confirmer une inquiétude chez la mère qui
se met alors à scruter activement ce regard fuyant, à tenter de « percer le
regard de son bébé », éventuellement dans une interaction à la dynamique
intrusive. Certaines mères le disent : « Ce bébé a toujours été une énigme
pour moi ! » C’est bien là le problème car, dans une énigme, on pense toujours qu’il y a une arrière-pensée, une intention dissimulée, un piège ou
une tromperie.
Bien évidemment un tel engagement relationnel intrusif suscite souvent
un mouvement de retrait qui peut fixer durablement ou aggraver le
détournement du regard. Une telle énigme relationnelle réalise une véritable
séduction « négative », une séduction pathogène, destructrice et aliénante.
Dévorer des yeux
Ainsi, ce regard du nouveau-né, pacifique, en mydriase, ce regard qui est
possible grâce à l’immaturité de la fonction visuelle et surtout de la capacité
d’accommodation, est-il de nature à neutraliser une des fonctions les plus
primitives de la vision qui est de fixer une cible : l’œil est fait pour scruter,
observer. L’œil du prédateur est conçu pour cette vision focale fixée sur les
proies potentielles. N’est-ce pas un sacrilège que de comparer nos adorables
bébés à des carnassiers cherchant leur proie ? Pourtant une maman disait un
jour ne pas supporter d’allaiter son bébé parce que, au moment de la tétée,
elle avait l’impression qu’en la regardant il voulait littéralement la dévorer,
d’abord des yeux puis ensuite avec sa bouche ouverte et avide… Bien sûr
cette mère avait jadis souffert d’une anorexie mentale dont elle s’était
difficilement dégagée !
Mais ce fantasme d’un bébé dévorateur est-il si rare ? Nous l’avons
croisé à plusieurs reprises chez des mères qui ne souffraient pas toutes
d’antécédents d’anorexie mais qui avaient seulement une oralité un peu
envahissante. Si le dieu Chronos avale ses enfants, peut-être est-ce en
rétorsion parce que ces mêmes bébés menacent d’avaler leur mère,
fantasme d’avalement/dévoration d’autant plus présent qu’à l’époque
l’allaitement était généralisé.
« Manger des yeux » laisse entendre le sens sous-jacent de cette vision
focale : se regarder dans les yeux contient un danger potentiel entre
membres de la même espèce, celui de se dévorer, de se détruire… Lequel
des deux mangera l’autre ? Aussi ce danger doit-il être neutralisé. Il l’est
chez les carnassiers par le réflexe de détournement du regard dès que l’œil
voit sa propre image. Il l’est chez les humains par la rencontre apaisante du
regard de l’autre : la douceur du regard humain neutralise probablement ce qu’une vision inquisitrice et intrusive, une vision pupilles contractées, pour
mieux discriminer la cible, pourrait avoir d’effrayant, de dangereux.
Le regard de la jeune parturiente se laisse prendre par ce regard inoffensif
du bébé, cette « attente insensée ». La vulnérabilité extrême de ce regard
« nouveau-né » provoque un véritable « ébranlement » dans l’inconscient
maternel, inconscient dont les défenses ont déjà été en partie levées ou
remaniées au cours de ce travail psychique de la grossesse que de nombreux
auteurs nomment « travail de maternalité » et dont une des caractéristiques
est de susciter une certaine « transparence psychique », cette résonance
imaginaire nouvelle due à une levée partielle du refoulement46. Ce premier
échange de regards bébé-mère couronne le travail psychique de maternalité
et installe les deux partenaires dans leur subjectivité réciproque : reconnue
comme mère, cette femme accueille ce bébé en tant que personne à part
entière dès les premiers jours de sa vie postutérine et engage dès lors un
pré-dialogue. Le bébé peut tranquillement garder ses yeux dans ceux de la
personne qui lui fait face. Un partenaire le regarde, l’accueille, l’interroge.
Cette rencontre initiale et nécessaire permet ensuite une stabilisation
rassurante des regards dans un échange qui fonde la relation humaine,
laquelle se transformera en véritable échange lorsque, vers deux mois de
vie, les premiers sourires intentionnels apparaîtront 47.
Si, en revanche, ce premier « nouage » échoue, le nouveau-né risque
alors de devenir une énigme réveillant les fantômes qui dorment dans
l’inconscient maternel. Il devient un persécuteur de l’imaginaire de cette
femme qui se vit comme une « mauvaise mère ».
Mère et bébé ont tous les deux besoin de ce regard fondateur, ce qu’on
peut considérer comme le temps de la séduction originaire au cours duquel
les deux partenaires, mère comme bébé, sont largement inconscients de tout
ce qui s’y trouve transféré.
Séduction et regard
Le regard est bien au centre de la séduction humaine : un regard ne dit
jamais rien, et pourtant on lui fait volontiers tout dire ! Fondement de
l’interprétation, il se plie complaisamment à tous les commentaires, à tous les discours. Il n’y a pas de société humaine où il soit considéré avec
indifférence : toutes les sociétés du monde cherchent à codifier les regards
entre les individus parce que le fait de se regarder les yeux dans les yeux est
la marque à la fois d’une grande proximité relationnelle et d’un engagement
possible dans la séduction…
Laisser les individus libres de leurs regards, c’est prendre le risque de
libérer les passions, de créer un désordre absolu. Là où les langues
allemande, italienne ou anglaise mettent en scène le regard – « Liebe auf
den ersten Blick », « love at the first sight », « amore a prima vista » :
l’amour au premier regard… –, la langue française semble préférer la
métaphore de l’orage pour décrire cet instant où l’on « tombe » amoureux :
« coup de foudre ». Mais il ne faut pas oublier que la foudre est une
décharge électrique qui éblouit, précédée d’un coup de tonnerre qui
assourdit : vertige des sens ! Aussi toutes les sociétés du monde ont cherché
à codifier les échanges de regards entre individus de façon à pouvoir
canaliser ce danger erratique d’une séduction non contrôlée !
D’une autre façon, plus un individu occupe une position sociale haute,
plus il est libre de poser son regard où bon lui semble, plus au contraire il
occupe une position sociale basse, plus son regard est assujetti à des
normes, des contraintes, des interdits. Cela atteint un paroxysme caricatural
pour le regard des hommes et des femmes dans l’espace social 48. En effet,
le jeu des regards prend toute sa dimension sociale dans les rapports entre
hommes et femmes : ils font ainsi l’objet d’une forte codification dans
l’espace public en même temps qu’ils sont laissés à leur libre cours dans
l’espace privé, ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas dans l’espace privé
des usages plus ou moins consacrés à cet échange de regards. La liberté du
regard est profondément liée au statut social de la personne : le chef peut
poser son regard sur qui il veut, y compris sur les objets sacrés.
De même, « l’homme est celui dont le regard peut se poser sur tout, y
compris sur les femmes. Alors que les femmes sont celles dont le regard ne
peut se poser que sur fort peu de chose, et en tout cas jamais librement sur
les hommes49 ». Le seul regard libre que les femmes peuvent porter sur les
hommes, c’est celui que les mères portent sur leurs fils et à un moindre
degré les sœurs sur leurs frères, souvent à condition qu’elles soient l’aînée.
La liberté du regard implique un rapport d’égalité et ce rapport d’égalité étant refusé aux femmes dans un grand nombre, si ce n’est dans toutes les
sociétés, « le regard libre d’une femme sur un homme est perçu par lui
comme un regard d’obscénité, de convoitise, d’aguichement, comme un
regard marqué sexuellement ». Cette différence est une trace persistante de
ce que Françoise Héritier appelle la « valence différentielle des sexes50 », y
compris dans les sociétés où l’égalité des sexes représente une valeur
démocratique fondatrice. Encore aujourd’hui dans la majorité des sociétés
du monde occidental où l’on peut considérer que l’égalité des sexes est, au
moins dans la forme de la loi, acquise et garantie, il existe une profonde
asymétrie de valeur dans le regard d’un homme posé sur une femme et celui
d’une femme posé sur un homme : même si aucune loi n’édicte de règle,
dans la vie quotidienne cette différence de valeur reste très présente 51. Dans
l’espace social, il faut que le cadre soit strictement posé et clairement
professionnel pour qu’homme et femme puissent échanger des regards
d’égalité, dénués de toute dimension sexuée.
En l’absence d’un tel cadre, mais aussi encore trop souvent en
transgression de ce cadre, les échanges de regards entre hommes et femmes
dérapent rapidement dans le registre de la séduction : œillade allumeuse,
regard grivois, clin d’œil invitant, etc. Quand les regards se croisent, il suffit
parfois d’un arrêt de quelques secondes pour que ce scénario de la
séduction s’enclenche. Là encore, la liberté réciproque dépend du contexte :
cette accroche n’aura ni la même signification ni la même liberté
symétrique selon qu’elle se produit dans la rue, au restaurant d’entreprise,
dans un bistrot, dans une boîte de nuit, dans une soirée entre amis ou dans
une réunion quelconque. Sans être écrits, les codes sociaux sont assez
rigoureux, et malheur à celui ou celle qui ne sait pas en faire bon usage !
Ainsi, le regard est au centre du jeu de séduction entre deux personnes et
si parfois ce regard a été précédé d’une approche « aveugle » – par un
échange de courrier, de coup de téléphone ou plus volontiers de nos jours
par des courriels, des échanges internet, même si des photos, des vidéos ont
été envoyées (là aussi sur papier, par messagerie ou par internet) –, le
premier regard conserve sa puissance émotionnelle majeure. C’est ce que
reconnaissent tous ceux qui, précisément, ont commencé par faire
connaissance à l’aide de ces divers modes de communication indirecte. La
relation de séduction reste une contamination par le regard.
De ce point de vue, le cinéma a développé autour de cet instant de
séduction une mise en scène exemplaire.
Le regard de la séduction
Figure centrale du cinéma, l’instant de la séduction a été exploré dès
l’apparition du cinéma muet, donnant par cet artifice tout le poids à
l’échange des regards, ce que le cinéma parlant ne fera ensuite qu’enrichir,
raffiner, ornementer mais, comme le note finement Alain Fleischer : « Il est
remarquable que, dans les scènes où la séduction ferre sa proie, culmine
dans la consommation de sa victoire, le cinéma, même parlant, se tait,
redevient silencieux, ne montre plus que des images, et plus encore que des
images, l’organe par lequel et pour lequel les images existent : le regard…
C’est par le regard filmé que le cinéma atteint à son pouvoir hypnotique,
c’est en filmant le regard de la séduction que le cinéma installe la figure du
séducteur ou de la séductrice dans le champ du visible, dans le royaume des
images52. »
À titre d’exemple, dans les deux scènes de retrouvailles entre Humphrey
Bogart et Ingrid Bergman où se joue la séduction, le réalisateur de
Casablanca, Michael Curtiz, interpose la caméra pour ne se centrer que sur
les regards, et l’on voit alternativement le regard d’Humphrey Bogart censé
regarder Ingrid Bergman puis celui d’Ingrid Bergman censée regarder celui
d’Humphrey Bogart, place où se met le spectateur, alors qu’au moment du
tournage chaque acteur regardait la caméra et le réalisateur. Ce jeu de
regards en abîme embarque le spectateur dans la séduction peut-être grâce à
ce centrage exclusif sur les regards.
Que cherche le séducteur ? Il recherche le regard de cet autre, il veut y
plonger mais il accepte aussi de s’y abandonner, de s’y livrer. Le regard du
séducteur « relève de la pointe mais aussi du creux, il est fait pour pénétrer
et dans le même mouvement pour accueillir, pour recueillir 53 ». L’être
séduit l’est autant du regard qui se pose sur le sien que de cette invite, de
cette ouverture, de cette autorisation à pénétrer. L’élan de séduction se
nourrit de cette réciprocité dans l’alternance entre le regard qui capte et
celui qui offre… La proximité et la durée de cet échange caractérisent cette relation amoureuse naissante. Il n’y a guère que l’échange des regards entre
un parent et son nouveau-né, son jeune enfant où l’on puisse retrouver une
telle intensité et une telle durée dans l’union, la fusion.
Mais quand les corps des deux amants s’unissent, où va le regard ? La
première union corporelle, le baiser, s’accompagne toujours d’une clôture
du regard : les paupières se ferment et, en ouvrant sa bouche, en donnant sa
langue, emmêlant les salives, chacun regarde à l’intérieur de soi l’ouverture
de son être. En fermant les yeux, l’émotion partagée passe maintenant dans
l’abouchement jointif. Mais que d’aventure l’un d’eux garde les yeux
ouverts, ce regard nécessairement posé ailleurs signe la clôture affective du
sujet : il condescend, il subit, il s’impatiente, il se moque, il se reprend,
mais il ne partage plus cette ouverture à l’autre. Un détail l’attire, occupe sa
vision, contient son émotion. Pendant la relation sexuelle proprement dite,
l’échange de regards redevient possible avec l’alternance de moments
fusionnels les yeux dans les yeux et de reprises individuelles paupières
closes, de fusion d’émotion partagée et d’inondation émotionnelle plus
individuelle : l’accord sur le rythme de ce jeu d’ouverture et de fermeture,
la liberté pour chacun de se donner puis de se reprendre, de prendre puis de
recevoir détermine la ligne mélodique de cette partition amoureuse qui en
fera une symphonie, une petite sonate ou un grincement insupportable… En
revanche, dans le scénario pervers ou pornographique, le regard est toujours
focal, centré sur la proie, fixe, intrusif, regard de prédateur consommant sa
viande.
On ne s’étonnera pas que le regard, et plus encore la vision, soit l’organe
sensoriel de prédilection de nombreuses formes de perversions. Voir ou être
vu, telle est la stratégie obsédante qui anime voyeuriste et exhibitionniste !
On ne s’étonnera pas non plus que le regard devienne rapidement l’instance
qu’il convient à la fois de surveiller et grâce à laquelle on surveille les
autres, ce qui conduit Michel Foucault dans 54 Surveiller et punir à faire du
regard cette instance surmoïque qui tient toutes les activités du désir sous sa
surveillance policière. En architecture une construction panoptique est une
construction où, à tout instant, on peut tout voir de ce qui s’y déroule et
surveiller ainsi les occupants (qu’il s’agisse d’une prison ou d’un hôpital !).
De nos jours, ne serait-ce que par l’installation envahissante des caméras de
surveillance, on n’est pas loin de réaliser ce mythe d’une société panoptique, ce qui dans le langage médiatique politiquement correct
s’appellerait la totale transparence.
Un regard qui pousse encore et toujours…
Freud s’interroge assez tôt dans ses écrits sur cette fonction du regard,
bien avant même qu’il ait « inventé » ce dispositif technique particulier du
patient allongé sur le divan et du psychanalyste installé dans un fauteuil à la
tête de ce même divan, à l’abri donc des regards du patient ! Certes, grâce à
cette « invention », il déconnecte en quelque sorte le lien intersubjectif des
regards qui littéralement porte et encadre la relation pour inviter ce patient à
retourner son regard sur lui-même. En dénouant ce lien, par ce retour sur
lui-même, le patient se trouve confronté à ses propres entraves, celles qui
proviennent des ruses de son inconscient lesquelles, dans son discours, se
révèlent par les butées, les bizarreries associatives, les évitements, etc. Mais
Freud ne s’en cache pas : il propose ce cadre original d’abord et avant tout
parce qu’il se sentait entravé par les regards pesants des patients dans la
situation en face à face. Il suffit d’avoir reçu pendant toute une journée des
patients en face à face sans autre consigne que de dire ce qui leur vient à
l’esprit pour savoir que tous ces regards posés, fixés, curieux, évitants,
perplexes, avides, inquiets, sarcastiques, coléreux, hypnotiques, fuyants,
bien que ne disant jamais rien, finissent par envahir l’espace psychique du
consultant, suscitant une tension interne qui peut devenir extrême, source
d’une fatigue importante bien qu’en apparence le thérapeute « ne fasse
rien » ! Le regard de l’autre fixé sur soi fonctionne comme une pompe
énergétique absorbante.
En suspendant ainsi l’échange des regards, Freud propose un artifice qui
facilite l’accès de chacun à son inconscient, mais il ne fera jamais du regard
autre chose qu’une référence clinique : il n’existe pas dans son œuvre ce
qu’on pourrait nommer « une métapsychologie du regard », une
construction théorique donnant au regard la place qui pourrait lui sembler
due, bien qu’il utilise fréquemment l’exemple clinique du regard à l’appui
de ses propositions théoriques. Ainsi très tôt, Freud distingue ce qu’il
appelle le « voir actif » pour en dégager ultérieurement un courant passif et
réfléchi. Toutefois il ne s’engage jamais dans une différenciation claire entre le regard et la vision. À partir de cette première « pulsion du voir »,
Freud, dans son texte sur « Pulsion et destin des pulsions 55 » complète ses
hypothèses métapsychologiques sur les pulsions en proposant, à côté de la
source, de l’objet et du but déjà décrits, une nouvelle caractéristique
essentielle qui est sa « poussée » : une pulsion, « ça pousse » sans
rémission, c’est fondamentalement une poussée qui ne cesse jamais…
Mais, si Freud semble pressentir le lien entre le regard et la poussée, il ne
l’explicite pas, d’autant qu’il abandonne le regard en tant que tel pour se
tourner du côté de la vision : la « pulsion de voir » est rattachée à la
perception visuelle de la différence des sexes (ou au refus de cette
perception) autour des questions de voyeurisme, d’exhibitionnisme et de
fétichisme. Nous y reviendrons. Ainsi, dès les premiers écrits freudiens,
vision, différence des sexes et sexualité entretiennent un commerce qu’on
qualifiera « d’étroit » ! Et ce n’est pas le regard sévère du père, ce fameux
« père-sévère » qui démentira la chose : car ce regard surmoïque,
condamnateur, grondeur du père sur l’enfant, réprobateur du père sur
l’adolescent tente toujours de contenir toute menace de débordement,
sexuel en particulier ! La « puissance paternelle », incarnée par son regard,
tenterait-elle ici d’endiguer la « puissance séductrice » de la pulsion
sexuelle ?
Lacan, dans son 56 Séminaire, reprend à son compte cette pulsion de voir
en distinguant quant à lui, mieux que ne le fait Freud, l’œil et le regard,
distinction qui vient conforter sa thèse sur la « schize du sujet » lequel ne
peut pas se comprendre lui-même car il y aura toujours dans le discours une
tache aveugle, un scotome à l’insu du locuteur 57. À la « schize du sujet »
répond une « schize du regard » car « nous voyons dans la dialectique de
l’œil et du regard qu’il n’y a point coïncidence… ce que je regarde n’est
jamais ce que je veux voir58 ». Pour Lacan, l’œil triomphe du regard, il
représente la source de cette « pulsion scopique » et le regard en est l’objet,
même si c’est à lui qu’est attribuée la poussée : le regard, c’est ce qui
pousse.
Le « manque à voir » de l’œil
Mais qui du regard ou de la vision est à l’origine de cette « schize » ?
Vision et regard, œil et regard semblent entretenir une éternelle
compétition, l’un se déployant au détriment de l’autre. Est-ce le regard qui
s’appuie sur la vision, comme le propose Lacan qui à cet égard reprend la
théorie classique de l’étayage : le regard s’étaye sur son objet physiologique
de correspondance, l’œil, selon le modèle freudien traditionnel de l’étayage
sur la fonction somatique et sur sa satisfaction physiologique. Cette
hypothèse nous paraît discutable.
En effet, la vision, la fonction physiologique du voir n’apporte jamais
une totale satisfaction ; elle court après la quête d’un regard qui, lui, serait à
la source de cette satisfaction et de cette plénitude. Reconnaissons qu’il
s’agit là d’un renversement théorique quelque peu iconoclaste car ceci
revient à dire que le besoin physiologique s’étaye sur la fonction psychique
et non pas l’inverse ! Précisément la clinique ne nous invite-t-elle pas à ce
renversement théorique ? Incontestablement, le regard est premier. Du fait
de l’immaturité relative des voies visuelles, en particulier du réflexe
d’accommodation, il n’est pas erroné de dire que le bébé « regarde avant de
voir » et qu’en conséquence « la mère est investie (par le regard) avant
même que d’être perçue (par la vision) ». Dire que la vision s’étaye sur le
regard, c’est reconnaître au regard cette fonction première, cette dimension
de poussée insatiable, cette captation totale de l’autre : le regard est la
source même de cette poussée et son but, la plénitude de cette captation. Le
regard EST pulsion, la pulsion EST regard.
Malheureusement pour l’être humain, un jour il se met à voir, une vision
qui découpe et déconstruit la plénitude potentielle du regard. Du jour où le
bébé voit, il aura rétrospectivement, après coup, la nostalgie de ce regard.
L’œil est un organe pervers qui ne cesse de découper ce qu’il voit, qui
observe et dissèque pour mieux saisir mais qui, dans l’instant même de cette
saisie, laisse échapper l’ensemble, fait perdre au regard cette totalité
bienveillante (nirvanique ?). Dans la vision, il y a toujours un reliquat
inaccessible, invisible, « énigmatique » ! À l’opposé, le regard
« comprend », prend ensemble les parties, il capte l’intention, il partage
avec l’autre : le regard est communion. Le regard est saturé de croyance et
de religion : c’est ce qui nous relie ensemble. Notre œil est bien peu de
chose à côté du regard, cette complétude insaisissable dont la magie n’opère qu’en de rares occasions : le « premier regard », celui d’une mère et d’un
nouveau-né, celui de deux êtres humains qui « tombent » amoureux. La
vision est par nature séduction du fait de cette part énigmatique qui oscille
toujours entre la plénitude du regard et le « manque à voir » de l’œil. Cet
œil, organe somatique, s’étaye sur le regard, organe psychique marqué
inéluctablement du sceau de l’altérité.
Le paradoxe du regard est de rechercher cette clôture assurant une
complétude rassurante mais en même temps d’avoir pour moteur de
recherche la part manquante, en creux, en négatif : le regard est une pulsion
qui cherche à saisir et qui s’excite de ce qui lui échappe. Cette zone
blanche, ce négatif fait basculer « la poussée du regard » en une « com-
pulsion de voir ». Quand le regard rencontre un regard qui regarde ailleurs,
cet ailleurs oriente le regard vers ce point de fuite énigmatique. Le regard
devient alors vision car ce manque énigmatique excite le regard et le pousse
à pervertir l’œil et la vision : chaque objet est découpé, disséqué, vu comme
possibilité ou non de comblement. La vision est alors habitée d’une pulsion
scopique, une pulsion secondaire de voir afin de décrypter l’énigme, ce
reste insensé qui persécute le regard : la vision se transforme en fabrique
interprétative dans une quête illusoire et vaine de comblement.
Pour que la vision ne devienne pas persécutrice, pour que ce « manque à
voir » ne finisse pas par éblouir le voyeur, il faut impérativement que l’être
humain, le bébé ait pu préalablement vivre des moments de comblement
dans l’échange des regards, comblement qui garantit à chacun le socle
rassurant de son narcissisme. À défaut de ces premiers regards qui comblent
et apaisent, la vision, en s’étayant sur un regard auquel a manqué cette
complétude, s’active pour combler la lacune sans jamais y parvenir.
La séduction du regard, la perversion de la vue…
Pour son malheur donc, le regard du bébé se transforme en vision avec
l’accession à la maturité de la fonction visuelle dans le cours du second
trimestre de sa vie : quand le bébé commence à accommoder, il cherche à
voir et ne se contente plus de regarder. Sa vue découpe l’objet cible. Sa
vision, organe désormais physiologiquement mature, part à la quête de la complétude perdue des premiers regards : la vision s’étaye sur la fonction
psychique du regard.
Mais, en venant habiter ainsi le regard, la vision s’en trouve
définitivement pervertie. En effet, la plénitude initiale de ce regard est à
jamais perdue et plus la vision tente de la retrouver, plus une tache aveugle,
un manque énigmatique vient, après coup, exciter l’œil ! Bien au-delà de la
sexualité infantile, c’est le premier après-coup de la sexualité humaine.
Abandonner à lui-même, cet œil peut devenir fou : il part en errance59…
Quand, alors, l’œil tombe sur la différence anatomique des sexes, il est
assailli par cette vision d’un manque potentiel… À peine vient-il de
reconnaître son corps comme propriété singulière, à peine vient-il d’accéder
au « je », cette capacité linguistique nouvelle à se dire et à se reconnaître,
laquelle apparaît aux alentours de deux/trois ans, que les yeux du jeune
enfant tombent sur la région pubienne : son regard est saisi par
l’étonnement d’une différence. Tous les corps ne sont pas semblables ! La
perception soudaine de la différence anatomique des sexes, perception qui
précisément survient juste au moment où l’enfant commence à se
reconnaître dans son corps propre, commence à dire « je », fonctionne
d’autant plus comme un attracteur fantasmatique, comme une puissante
séduction énigmatique que l’enfant est laissé seul face à cette constatation.
La vision de la différence anatomique des sexes caractérise le deuxième
après-coup venant exciter l’œil.
En quoi cette vision peut-elle devenir une séduction traumatique ? Dans
de nombreuses cultures, la différence des sexes est mise en scène sous
forme d’un mystère collectivement partagé, culturellement organisé :
l’enfant n’est pas exclu de ce mystère, il y participe au travers des diverses
croyances culturelles communes. En revanche, l’enfant de la société
bourgeoise du XIXe siècle, du fait de l’opprobre généralisée et massive sur
tout ce qui avait trait à la sexualité, était laissé seul face à cet inquiétant
constat qui, du fait de cette absence d’accompagnement, pouvait se
transformer en traumatisme. Les réponses des adultes ne faisaient
qu’épaissir l’énigme là où sous d’autres cieux et dans d’autres cultures les
adultes partagent avec l’enfant ce mystère. Désormais toute trace
énigmatique devient « sexuelle » en ce sens qu’elle symbolise et condense la question de la différence anatomique des sexes et par extension toutes les
traces incomprises60.
Toutefois, comme le précise Freud : « L’objet de la pulsion de voir, bien
qu’il soit aussi d’abord une partie du corps propre, n’est pas l’œil lui-
même61. » Ainsi que le formulaient déjà les Grecs anciens, l’œil ne peut pas
se voir lui-même ! Précisément, la pulsion n’est pas dans l’œil, elle est dans
le regard ! La pulsion scopique restera éternellement animée par son but,
cette partie manquante et énigmatique qui serait susceptible de « remplir
l’œil » et de lui restituer la plénitude du regard. Elle est, en particulier par
déplacement et isolation sur la vue des organes sexuels, la transformation de
la poussée du regard, de cette poussée à « com-prendre » : derrière l’objet
corporel, c’est l’objet de complétude du regard qui anime cette pulsion
scopique : elle n’a pas fini et elle en verra d’autres !
Notes
37. M. Pilliot, « Le regard du naissant », in Abstract pédiatrie, 202, 2006, p. 10-15.
38. Voir sur ce thème notre ouvrage : Les Yeux dans les yeux. L’énigme du regard, Paris, Albin
Michel, 2006.
39. On sait en effet qu’à la naissance la fonction visuelle n’est pas totalement parvenue à maturité.
Les réflexes de contraction pupillaire et d’accommodation ne seront efficients qu’ultérieurement dans
le cours de la première année de vie alors que les voies auditives sont à maturité dès la vie fœtale.
Pour autant le bébé peut voir à condition que la cible soit à 20-25 centimètres de sa rétine. Le bébé a
donc un « regard » en mydriase naturelle (les pupilles dilatées) et ce regard en mydriase semble
constituer un attracteur puissant pour le regard d’un adulte. En présence d’un bébé, tout adulte
avance son visage spontanément vers celui du bébé et place son propre regard à une distance
d’environ 20-25 centimètres de ses yeux. C’est d’ailleurs la distance approximative quand le bébé est
soutenu dans un bras, soit pour l’allaitement soit pour un biberon ou tout simplement quand l’adulte
veut s’adresser à lui. Un tel regard en mydriase est une invite à y « pénétrer ».
40. Communication orale, 1978.
41. Op. cit.
42. Si nous apportons cette précision, les « animaux carnivores », c’est que la logique de la vision
chez les herbivores n’est pas la même, puisque leur nourriture n’est pas mobile. Contrairement aux
animaux carnivores, ils n’ont pas eu besoin de développer une vision focale permettant
d’accommoder précisément sur la cible potentielle, la proie, afin de mieux pouvoir l’attaquer et la
saisir. Ils ont en revanche besoin d’une large vision périphérique pour déceler les prédateurs
potentiels et fuir, d’où en général une médiocre capacité de vision focale mais un champ visuel très
large. On dit volontiers d’une personne qui regarde dans le vague, qui n’a pas un « regard » affûté,
précis, qu’elle a un regard « bovin ». Tout respect pour cette honorable espèce animale mis de coté,
c’est en l’occurrence cette « vision holistique » qui envisage le tout plus que le détail dont il est
question ici. Percevoir a d’ailleurs comme racine percipere qui signifie primitivement « s’emparer
de ». Percevoir, c’est saisir par les sens. Il y a donc dans le fait de percevoir, d’apercevoir, une
dimension d’appropriation, de saisie et finalement d’agression (de la proie) : celui qui est aperçu est
toujours la proie de l’autre.
43. Derrière la banalité apparente de ces propos, souvent entendus dans le cas de mères très
angoissées pour quelque motif que ce soit, on perçoit une dimension quasiment machinale :
comprendre comment cette machinerie mystérieuse fonctionne, en découvrir la clef. Cette métaphore
de la clef est d’ailleurs assez souvent utilisée par ces mêmes mères, soulignant si besoin en était le
fantasme d’une intrusion pour décortiquer l’intérieur de la machinerie et savoir enfin comme
« opérer ».
44. J’ai longtemps cherché un terme qui corresponde aux deux autres, envisager et dévisager. Je n’ai
trouvé que l’adjectif « inenvisageable » lequel ne connaît pas de forme verbale. Je m’accorde ce
néologisme que je préfère à « désenvisager » lequel terme n’est qu’une redondance d’un travail de
déconstruction déjà contenu dans « dévisager ». En revanche « inenvisager » laisse percevoir un
travail de superposition…
45. Ici aussi bon nombre de mères qui ont présenté une dépression post-natale disent combien le
bébé, en particulier quand il les regardait, leur faisait du bien, les extrayant de leur dépression.
Certaines disent même qu’il les réanimait. C’est encore plus vrai quand le bébé fait des efforts et
devient un bébé « pitre », ce type de bébés devant lesquels nul ne résiste et qui font rire tout le
monde.
46. M. Bydlowski, op. cit.
47. P. Rochat, « Naissance de la co-conscience », Intellectica, 34, 1, 2002, p. 99-123 ; voir aussi Le
Monde des bébés, Paris, Odile Jacob, 2006.
48. Voir sur ce thème Les Yeux dans les yeux, op. cit.
49. F. Héritier, entretien avec C. Haroche, in « Le sens du regard », Communication, Le Seuil, 2004,
p. 93.
50. F. Héritier, Masculin/Fémimin, la pensée de la différence, Paris, Odile Jacob, 1996.
51. Signalons cependant aux États-Unis la tentative de légiférer sur le visual harassment, le
harcèlement visuel traduisant à la fois l’intrusion injustifiable dans la sphère privée du regard d’un
homme sur une femme et le fait qu’une femme dans l’espace social n’est pas libre de son regard.
Mais comment juger un regard ?
52. A. Fleischer, « Le regard ou l’épée de la séduction », in G. Cahen, La Séduction, Paris,
Autrement, coll. « Mutations », 2002, p. 70-71.
53. Ibid., p. 75.
54. Paris, Gallimard, 1975.
55. In Métapsychologie (1915), Paris, Gallimard, 1968.
56. Livre XI, Paris, Le Seuil, 1973, p. 65-109.
57. Ibid., p. 67.
58. Ibid., p. 94-95.
59. Un strabisme convergent ou divergent peut apparaître. Un tel strabisme, s’il a bien évidemment
d’autres origines organiques possibles, survient assez souvent dans le cadre de pathologies
relationnelles s’accompagnant de désordres interactifs majeurs, précisément lors du second semestre
de la vie.
60. Voir aussi le chapitre 8 pour de plus amples développements sur la « sexualité infantile ».
61. S. Freud, Métapsychologie (1915), op. cit.
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