Le règne de la séduction

Daniel Marcelli · Chapitre 3 sur 15

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Le règne de la séduction

2. La séduction dans le philtre de la psychanalyse

2.

 

La séduction dans le philtre de la psychanalyse

 

Carmen est une fillette de trois ans et demi-quatre ans plutôt éveillée, et qui possède un bon niveau de langage. Depuis quelques semaines sa mère a remarqué que la vulve de sa fille était irritée mais elle a aussi constaté que celle-ci, le soir, frottait cette vulve avec énergie ! Au milieu de la nuit Carmen appelle sa maman car, dit-elle, « ça la pique » en montrant son sexe. La mère hésite et Carmen aussitôt d’ajouter : « Quand je suce mon doigt, ça n’a pas le même goût. » La maman un peu interloquée se contente de sourire. Le lendemain chez son grand-père, Carmen raconte la même histoire, ce qui offusque le grand-père sans le faire sourire !

 

Dans quelques années, quand Carmen sera adolescente ou adulte, il est

possible qu’elle aura oublié toute cette séquence. À moins qu’elle en

conserve quelques traces mnésiques ? Probablement pas qu’elle se

masturbait dès cet âge car l’amnésie infantile aura emporté le souvenir de

cette activité. Se rappellera-t-elle le sourire de sa mère ? Possible, mais peu

probable.

Se remémorera-t-elle des propos que sa mère n’a jamais tenus, tels ceux-

ci : « C’est intéressant ce que tu fais, tu veux continuer ? », en se disant que

sa mère était très intéressée par le sexe et qu’elle l’a peut-être encouragée à

se masturber ? Tout à fait possible car, dans ses reconstructions

fantasmatiques, Carmen reliera peut-être son activité propre et le sourire de

sa mère comme une exhortation à poursuivre, donnant sens après coup à cet

échange longtemps resté énigmatique…

Sa maman, très au fait de la sexualité infantile de par son métier, a

éprouvé le besoin amusé d’en parler à une amie pédopsychiatre dans une

complicité féminine où le sexe féminin se trouve avoir autant de valeur que

le pénis des petits garçons (les petites filles aussi ont une sexualité

infantile !), probablement aussi pour exorciser la gêne relative qu’elle avait

éprouvée face à la question surprenante et déstabilisante de sa fille : elle ne voulait surtout pas la réprimander, mais elle n’a su quoi dire dans l’instant

du questionnement de Carmen. Son sourire énigmatique a probablement

redoublé l’excitation de Carmen et sa curiosité, d’où le lendemain la

question réitérée au grand-père…

Cette brève vignette est un bon exemple de ce que peut représenter

aujourd’hui une « séduction infantile », toujours aussi présente et active

depuis que Sigmund Freud en a décrit les premières étapes.

 

Sexe et effroi : la séduction traumatique

 

La psychanalyse est née avec la séduction, la psychanalyse est née de la

séduction ! Séduction que l’énigme de l’hystérie suscitait chez Freud,

séduction des jeunes filles hystériques offrant l’énigme de leurs symptômes,

séduction de l’ignorance sur le savoir, séduction de l’interdit sur le

permis…

 

Quand, dans une célèbre lettre à son ami Fliess19, Freud renonce à l’idée

que les troubles dont souffrent ses patients, hystériques ou obsessionnels,

puissent avoir pour origine un « attentat sexuel » commis par un adulte

proche et subi passivement au temps de l’enfance, il fait « un pas décisif

dans l’avènement de la théorie psychanalytique et dans la mise au premier

plan des notions de fantasme inconscient, de réalité psychique, de sexualité

infantile spontanée, etc. 20 ». Avant ce renoncement, en effet, les troubles

névrotiques étaient assez systématiquement rattachés à un épisode de

séduction d’allure sexuelle pas nécessairement vécu sur un mode

traumatique au moment de l’enfance, sans conséquence apparente sur le

plan psychique. L’effroi traumatique ne surgissait que dans un temps

second, après coup, à l’occasion d’un nouvel événement ne comportant

d’ailleurs pas nécessairement une connotation sexuelle mais rattaché à

l’épisode de l’enfance par quelques traits associatifs, le souvenir

resurgissant au milieu d’un afflux d’excitation d’origine interne cette fois.

Voici un exemple typique de ce genre de séquence en deux temps que l’on

rencontre évidemment encore de nos jours.

 

Natacha, adolescente âgée de dix-sept ans environ, présente des crises d’angoisse quand elle doit aller au lycée, des difficultés importantes et récentes d’endormissement ainsi que des idées noires qu’elle critique cependant. Il se révèle que depuis quelques mois elle est très amoureuse d’un garçon du lycée avec lequel elle partage un désir de relations sexuelles. Mais elle est « complètement bloquée », terrorisée à l’idée de se montrer nue aux yeux de ce garçon. Elle fait depuis quelque temps un rêve assez récurrent : un volcan qui gronde puis se met à exploser. Au début du rêve, elle est intéressée par ce volcan, trouvant la lave d’un beau rouge intense, mais au moment où elle s’approche, soudain il se met en éruption, ce qui l’effraie et la réveille, très angoissée.

 

Natacha ne relate rien de particulier dans sa vie familiale et, comme je lui

demande si elle n’a jamais été confrontée à des adultes qui auraient eu des

gestes déplacés, elle associe après quelques hésitations sur un épisode dont

elle avait brièvement parlé à l’époque à ses parents mais que, dit-elle, elle

avait oublié. Alors qu’elle était âgée de sept-huit ans, ses parents étant sortis

un soir, elle avait, au début de la soirée, été gardée par le fils de la gardienne

chez qui elle allait habituellement. Cet adolescent l’avait déshabillée puis

s’était masturbé devant elle, une partie du sperme se répandant sur son

ventre. Elle avait été surprise, avait trouvé cela « bizarre », un peu

« dégoûtant », en avait parlé à ses parents mais n’avait présenté ensuite

aucune manifestation particulière : pas de trouble du sommeil, pas de

cauchemars, pas de crise d’angoisse, etc. Elle n’avait plus jamais revu ni

cette dame ni ce garçon et avait d’une certaine manière « oublié » cet

événement…

On comprend assez aisément que le désir amoureux et sexuel ressenti par

cette adolescente comme provenant de l’intérieur de son corps provoque

une excitation et que par association elle retrouve les émotions « refoulées »

de son enfance, surprise, bizarrerie et dégoût, affects prenant après coup un

tour traumatique.

Si la remémoration de ce souvenir la soulagea dans un premier temps, les

choses furent moins simples ensuite car cette relation amoureuse venait

bousculer quelque peu un lien œdipien particulièrement intense à son père,

lien qu’elle n’était pas trop désireuse de remanier (le père pas plus !), ce qui

nécessita un travail psychothérapeutique progressif et prolongé !

 

Le mécanisme du refoulement

 

Dans ses premiers travaux, Freud pose l’hypothèse d’une « séduction

infantile » quasi systématique dans l’origine de la névrose. Cette hypothèse apparaît comme nécessaire pour comprendre le mécanisme du refoulement,

au centre de la pathologie névrotique. Si le premier « événement » nommé

« présexuel » est provoqué de l’extérieur sans que le sujet y prenne une part

active, sans non plus qu’il en comprenne la signification sexuelle, le second

est provoqué de l’intérieur par une excitation débordante et cette fois bien

perçue comme sexuelle par le sujet, excitation qui est refoulée en s’arrimant

après coup aux traces mnésiques inconscientes du premier événement :

aujourd’hui, le patient n’y est pour rien, c’est la réalité externe qui lui fait

subir cela, comme le lui dicte le souvenir du temps de son enfance ! Ruse

du psychisme pour se dédouaner d’émotions (sexuelles) à l’époque

condamnables et réprouvées !

Mais conserver cette hypothèse théorique conduit Freud dans une

impasse : tous les patients ont-ils subi ce genre d’attentat ? tous les pères,

tous les grands frères sont-ils des abuseurs potentiels ? Par la suite, on

reprochera beaucoup, à Freud en particulier et à la psychanalyse en général,

d’avoir renoncé à cette idée d’une séduction précoce au motif qu’un tel

renoncement conduisait à ignorer la situation des nombreuses victimes

d’« attentat sexuel ». Le débat fut particulièrement vif dans les

années 1960-198021 et culmina avec la parution d’un ouvrage de Jeffrey

M. Masson, 22 Le Réel escamoté, dans lequel, selon celui-ci, « n’osant

révéler au monde les atrocités commises par les adultes sur les enfants,

Freud aurait ainsi inventé le fantasme pour masquer une réalité ; il serait

tout simplement un faussaire ».

Une telle critique, outre qu’elle méconnaît complètement le contexte

historique du temps où Freud avançait ces hypothèses, ne rend pas justice

au fait que les victimes de tels attentats sexuels devaient d’abord et avant

tout être reconnues dans l’individualité de leur fonctionnement psychique

avant même de l’être dans leur souffrance. Toute la psychanalyse est une

entreprise d’affirmation du fonctionnement psychique individuel et des

conséquences que les exigences du lien social ont sur ce psychisme. Pour

que l’individu se reconnaisse dans sa souffrance de victime, encore faut-il

qu’il se reconnaisse et qu’on lui reconnaisse un fonctionnement psychique

propre.

Aujourd’hui la grande majorité des cliniciens acceptent sans état d’âme

l’idée que les troubles psychiques présentés par les patients sont à la fois imputables pour partie aux événements plus ou moins traumatiques qu’ils

ont vécus antérieurement mais sont aussi conditionnés par le

fonctionnement psychique propre à chaque sujet. En effet, conserver intacte

l’hypothèse de l’origine nécessairement traumatique des troubles

psychiques conduit encore aujourd’hui de nombreux patients et autant de

thérapeutes dans une impasse identique ! Laquelle ? Celle de réduire le

fonctionnement psychique à une pellicule de réaction sans autonomie

propre, l’être humain se limitant à répondre aux stimuli fastes ou néfastes

de son environnement. C’est d’ailleurs ce qu’on observe chez les patients

quand ils retrouvent parfois un tel souvenir traumatique : si dans un premier

temps cette réminiscence offre une détente cathartique, rapidement de

nouvelles questions resurgissent chez le patient, les manifestations

anxieuses réapparaissent.

Car le psychisme est ainsi fait qu’il se contente rarement d’être le jouet

d’un autre et qu’il veut toujours y mettre son grain de sel… Dans le cas de

Natacha, par exemple, certes il y avait eu ce « traumatisme » de l’enfance.

Mais bien plus traumatique pour cette adolescente était la contrainte dans

laquelle elle se trouvait de devoir en partie renoncer à un lien œdipien assez

serré et gratifiant (elle était très sincèrement et profondément admirée par

son père et le lui rendait largement), pour s’engager dans ce « nouvel

amour » sans être entravée par le sentiment de tromper son amour œdipien.

Cette ambivalence douloureuse est le propre du travail psychique qui a

toujours beaucoup de difficultés à renoncer et aimerait dans son

omnipotence disposer du beurre et de l’argent du beurre !

 

Premières expériences séductrices : le fantasme originaire

 

Revenons à Freud. Dans cette fameuse lettre à son ami Fliess il déclare

renoncer à l’idée d’une séduction précoce. Mais quid alors du refoulement ?

Quelle interprétation lui donner ? Pour Laplanche et Pontalis 23, Freud ne

renoncera jamais complètement à l’idée d’une « séduction infantile

précoce », conservant en particulier la conception de l’« après-coup », c’est-

à-dire d’un événement en deux temps relié par un souvenir refoulé,

l’événement fondateur étant au fil des écrits de Freud relégué de plus en

plus loin dans le temps.

Séduction précoce du nourrisson par la mère au cours des soins maternels

d’abord, avec cette citation de Freud constamment rapportée : « Ici la

fantaisie touche au sol de la réalité effective, car ce fut effectivement la

mère qui, dans l’accomplissement des soins corporels, nécessairement

provoqua et peut-être même éveilla pour la première fois des sensations de

plaisir dans l’organe génital24 25 . » Comme le précise Jean Laplanche, cette

séduction maternelle précoce est pour Freud de l’ordre de l’effectivité, elle

est donc par conséquent inéluctable, dans l’ordre de la réalité naturelle à

laquelle nul ne peut échapper.

Ainsi Freud est passé d’un modèle de séduction traumatique,

événementiel donc aléatoire, imputable aux pères à un modèle de séduction

précoce, effectif, développemental, incontournable, imputable aux mères.

Peut-être pour exonérer ces mères de toute responsabilité désobligeante et

préserver intacte leur vertu de « mère », il remonte encore plus loin dans le

temps avec les « fantasmes originaires », sorte de bagages phylogénétiques,

restes mnésiques transmis de façon quasi héréditaire de génération en

génération et correspondant à ces premières expériences séductrices ou

traumatiques vécus à l’aube de l’humanité…

Mais chercher ainsi à l’extérieur du sujet, hors du fait psychique en

quelque sorte, l’origine du refoulement et du psychisme le conduit sur une

pente dangereuse : celle de devoir inférer dès la naissance un

fonctionnement psychique déjà là et adopter volens nolens une conception

dualiste du corps et de l’âme. Nombreux sont ceux qui n’adhèrent pas à ce

genre d’hypothèse, et l’auteur de ces lignes en fait partie.

 

La séduction généralisée

 

Si l’on considère que la propriété ultime du psychisme est de chercher à

faire des liens pour que la séquence des événements auxquels toute

personne doit faire face puisse prendre sens, l’exemple de Carmen peut

nous conduire sur la voie. En posant une question à sa mère sur le drôle de

goût de son doigt (ne l’oublions pas, dans un contexte d’excitation

masturbatoire l’empêchant de dormir calmement) et en recevant pour toute

réponse le sourire un peu gêné de sa mère, Carmen est confrontée à une

double énigme. D’où vient ce goût particulier ? Pourquoi Maman ne me répond-elle pas clairement ? Elle cherche alors la réponse auprès d’un autre

(son grand-père), mais n’obtient rien de plus clair ! Décidément, il y a là un

énigmatique mystère qui laissera une trace dans le fonctionnement

psychique, d’autant que celle-ci va se lier à l’excitation (sexuelle) qui y a

présidé : l’excitation corporelle se convertit, du fait de l’énigme, en

excitation psychique. C’est donc bien l’énigme qui fait séduction !

Cet exemple nous permet d’introduire la théorie que Jean Laplanche a

développée et qu’il nomme « théorie de la séduction généralisée ». De quoi

s’agit-il ? De la confrontation asymétrique entre un être humain « qui en

sait plus » et un autre « qui en sait moins » – soit, dans le cas qui nous

occupe, entre un adulte, disons la mère pour aller à l’essentiel, et un petit

enfant, un nourrisson, un bébé démuni et vulnérable dont il faut prendre

soin (Freud parle d’Hilflosigkeit pour décrire cette vulnérabilité initiale).

Mais si chaque mère a le souci de prendre soin de son bébé, chaque mère

sait aussi plus ou moins clairement, plus ou moins confusément, que ce

bébé est pour elle source de grand plaisir, d’émotions multiples et même de

jouissance intense. En évoquant la séduction du bébé par les soins

maternels, Freud avait réduit cette mère à une puéricultrice compétente

dénuée d’inconscient. C’est ce que conteste Laplanche en restituant à cette

jeune femme une sexualité, un inconscient et une activité désirante… Aux

deux types de séduction déjà décrites par Freud, il propose d’en ajouter un

troisième type qu’il nomme « séduction originaire » dont on peut considérer

que la fonction métapsychologique est de se substituer aux « fantasmes

originaires » de façon à pouvoir se dégager de l’hypothèse d’un inconscient

déjà là dès la naissance (et pourquoi pas dès la conception du fœtus), trace

phylogénétique de l’humanisation. S’appuyant sur les travaux de Ferenczi,

Jean Laplanche considère que « la situation originaire… c’est le problème

de l’accès du nouveau-né au monde adulte 26 ».

Dès lors, la séduction originaire « est la mise en confrontation d’un

individu, dont les montages somato-psychiques se situent de façon

prédominante au niveau du besoin, avec des signifiants émanant de l’adulte,

liés à la satisfaction de ces besoins, mais véhiculant avec eux la

potentialité… d’autres messages – sexuels. Ces messages énigmatiques

suscitent un travail de maîtrise et de symbolisation difficile, voire

impossible, qui laisse nécessairement derrière lui des restes

inconscients 27 ». Les soins parentaux « ne sont séducteurs que parce qu’ils

ne sont pas transparents mais opaques, véhiculant l’énigmatique28 ». Quand

le parent donne des soins à l’enfant, quand il répond à ses besoins, il ne fait

pas que le nourrir ou le laver, il le prend aussi comme objet plus ou moins

conscient de plaisir et de jouissance et il met dans sa réponse, sans en avoir

clairement conscience, une part mystérieuse dont on peut considérer qu’elle

va fonctionner comme un attracteur énigmatique pour le fonctionnement

psychique en devenir du nouveau-né.

Pour Jean Laplanche, ces traces originaires, nécessairement

énigmatiques, forment les premiers noyaux de l’inconscient individuel.

Cette énigme, dont le ressort est inconscient, est séduction par elle-même,

le travail de l’inconscient consistant à proposer une traduction qui puisse

être compréhensible en fonction de l’expérience et du niveau de

développement de l’individu. On comprend dès lors que ce « travail » n’a

pas de fin en soi, qu’il puisse être une reprise constante « après coup » d’un

vécu initial « éclairé » par cet effort traductif jamais totalement identique à

l’éclairage précédent puisqu’il est sans cesse remanié : « L’être humain est

et ne cesse pas d’être un être auto-traduisant et auto-théorisant 29. »

Trois niveaux de séduction donc, la séduction traumatique, aléatoire et

événementielle, plutôt du fait des pères, la séduction précoce, effective et

développementale, plutôt du fait des mères, la séduction originaire,

structurelle et intemporelle du fait de l’asymétrie adulte/bébé, inhérente à

toute relation humaine. Ces trois types de séduction sont liés par la

puissance attractive de l’énigme : messages toujours proposés par un autre,

jamais complètement compréhensibles, la psyché œuvre à chercher des

liens, les « invente » si nécessaire par associations, rapports de contiguïté,

de contamination, métaphore, métonymie ou synecdoque, bref par ce travail

de l’inconscient dont la fonction principale, la fonction vitale, est d’assurer

au sujet un sentiment de continuité d’existence : toute « fracture » est à

combler, à réparer, il ne doit pas y avoir de « solution de continuité » dans

le psychisme.

Toutefois, dans cette triple conception, le bébé reste un être innocent,

uniquement « séduit » par l’adulte. Ce bébé ne jouerait-il aucun rôle

« actif » sur l’adulte ? « Rôle actif » ne traduit pas seulement une action intentionnelle, délibérée pour séduire l’autre mais bien aussi l’effet que

produit sur l’autre la présence du sujet sans que ce dernier ait eu une

intention consciente, délibérée, de séduction. Le temps n’est plus où le bébé

n’était considéré que comme un partenaire passif dans la relation : tout

montre aujourd’hui qu’il est aussi un partenaire très actif, ne serait-ce que

par sa capacité d’engagement ou de retrait relationnel. Le bébé n’adresse-t-

il aucun message à l’adulte, à sa mère en particulier, même s’il n’est pas

conscient des messages qu’il lui adresse ? Un bébé n’est-il pas un grand

séducteur ? N’y a-t-il aucune séduction venant de l’enfant, une séduction

qui serait liée à son statut et trouverait sa source dans le bébé d’abord puis

dans l’enfant ? Cette séduction qui irait du bébé à l’adulte, j’aimerais la

nommer séduction ontologique car elle tient au statut de l’enfant qui

possède un pouvoir « naturel » de séduction sur l’adulte30. Il convient de

bien la distinguer de la séduction d’un enfant par un adulte, séduction

habituellement appelée séduction infantile.

L’extrême vulnérabilité d’un bébé et, plus encore, son extrême faiblesse

constituent un attracteur puissant pour tout être humain adulte : la profonde

« désaide » du nourrisson, cette incapacité à s’aider soi-même, cette

détresse, ce désarroi fondamental semble de nature à éveiller chez bon

nombre d’adultes (tous les adultes ?) un quasi-besoin de protection qui

remobilise en eux le fond inconscient/préconscient de leurs expériences

précoces. On pourrait dire que tout bébé représente un « séducteur » pour

l’infantile de tout adulte, au sens où ce bébé envoie des messages en partie

énigmatiques parce qu’ils réactivent les émotions et les motions

pulsionnelles enfouies au plus profond de chacun et qui ont fait l’objet d’un

refoulement. Le bébé est un puissant excitant de l’inconscient de tout

adulte !

Cessons donc de croire et de répéter qu’en matière de séduction, le bébé

ne serait que dans un rôle passif de « séduit ». L’asymétrie fondamentale

adulte/enfant doit être considérée comme une situation originairement et

symétriquement séductrice. Si l’adulte ne cesse d’envoyer des messages

énigmatiques au bébé, à l’enfant, c’est aussi parce que son propre

inconscient est excité par le puissant effet de séduction que la présence du

bébé dans ses bras ou en face de lui provoque. Le bébé est un activateur

d’inconscient chez l’adulte. Là siège l’effet de séduction !

Si l’on accepte ce point de vue, alors il est aisé de comprendre que

l’adulte portant ce bébé dans les bras va ressentir, à son corps défendant,

une série d’émotions, d’affects surgissant en lui sans qu’il ait une claire

conscience de leur origine, de ce qui les provoque. Ce surgissement est

d’autant plus important, surprenant, désorganisant et massif que l’adulte

aura dû maintenir vigoureusement refoulées ou clivées dans son inconscient

des traces mnésiques douloureuses ou traumatiques de sa propre histoire

infantile. La présence d’un bébé constitue un provocateur après coup des

traces inconscientes potentiellement traumatiques résultant de l’amnésie

infantile. C’est très exactement ce que Selma Fraiberg a décrit dans ses

travaux sur « les fantômes dans la chambre de l’enfant31 » : l’enfant est un

activateur des fantômes de l’inconscient de l’adulte.

Cet effet d’activation par le fœtus d’abord, le bébé ensuite, des traces

fantasmatiques inconscientes chez l’adulte, la mère en particulier,

Monique Bydlowski32 l’a décrit sous le terme de « transparence

psychique », lequel se caractérise précisément par une grande perméabilité

aux représentations inconscientes conjuguée à une levée relative du

refoulement qui pesait sur les éventuels souvenirs traumatiques infantiles.

Après la naissance, à cet état de transparence psychique, succède ce que

Donald W. Winnicott33 a nommé la « préoccupation maternelle primaire »,

état d’aliénation au cours duquel la mère est psychiquement « possédée »

par ce bébé, ce qui lui permet une adaptation aussi parfaite que possible à

ses besoins quand cette mère n’est pas envahie par des résurgences

traumatiques infantiles. Transparence psychique et préoccupation

maternelle primaire représentent l’une et l’autre une véritable effraction

dans le psychisme parental, effraction qui provient très directement de la

« séduction ontologique ». Cela permet à l’adulte de vivre régressivement

toute la palette des émotions de son histoire personnelle puis de transcrire

les diverses mimiques sur le visage du bébé en autant d’émotions, de les

partager comme en miroir (le visage de la mère est le premier miroir du

bébé) pour enfin les nommer et leur donner sens. La diversité et la

congruence mimique, tonique, rythmique, prosodique et verbale de chaque

partage expressif permettent à ce bébé d’accéder progressivement à une

représentation mentale de ce qu’il peut ressentir.

Ruptures d’accordage

 

Mais si, dans l’inconscient du parent, il y a des entraves, des épines

saillantes, la fluidité de ce jeu est rompue : il y a comme une brisure dans le

rythme, une suspension réitérée et une propension de l’adulte non pas à

partager mais à projeter ces affects inconscients sur le bébé, ce qui, pour lui,

prend un sens nécessairement étrange, discordant. Comme on l’a vu avec

Jean Laplanche 34, les bébés sont des lecteurs et des interprètes d’émotions.

Quand, pour des raisons qui lui appartiennent, le parent n’est pas libre de

ses émotions, quand il ne peut s’autoriser certaines ni s’y laisser aller,

quand, au contraire, il est envahi par une émotion récurrente, la réflexion

qui est offerte au bébé s’en trouve suspendue, déformée, amputée ou rigide.

La souplesse, la fluidité, l’écoulement naturel de l’émotion sont perdus.

 

Daniel Stern35 a parfaitement montré cela au travers de ce qu’il nomme

les « ruptures d’accordage affectif ». Il se produit alors une sorte de hiatus,

de lapsus émotionnel qui, s’il se répète souvent, prendra nécessairement une

dimension énigmatique. Contrairement à la transmission des savoirs, la

transmission psychique inconsciente ne se fonde pas sur une connaissance

mais sur une ignorance. L’inconscient ne s’identifie pas à ce que le moi

connaît, cela c’est l’affaire du moi ; l’inconscient en revanche est

puissamment attiré par ce qui fait trou, césure, énigme. Rien n’est plus

attractif pour l’inconscient que ce qu’il ignore et plus encore ce qu’il sait

qu’il ignore !

Le savoir de l’ignorance est une nasse qui empêche les émotions de se

transférer, de se transformer en narration. Comme le disent les cognitivistes,

les émotions sont des bassins d’attraction qui colorent le paysage mental et

lui procurent un sens. Mais, pour que le sens advienne, la réflexion par un

autre est indispensable, faute de quoi le paysage mental risque de rester

captif de ce bassin d’attraction énigmatique. Pour se représenter, l’émotion

a besoin d’être portée par un sens, lequel advient au travers d’un récit

proposé par un autre. Quand, en traversant l’épreuve de la transparence

psychique puis celle de la préoccupation primaire, une mère se trouve

privée de la liberté de ses émotions, elle aura les plus grandes difficultés à

réfléchir de façon souple et fluide la palette des mimiques émotionnelles qui animent le visage de tout bébé. Il y aura, au minimum, des points de

fixation, au pire des lacunes énigmatiques attractives.

 

Déjà pendant la grossesse, Corentin était très nerveux, tout comme sa mère : il ne cessait de lui donner des coups de pied douloureux dans le ventre. Alors même que sa mère passait la dernière échographie, il a donné « un coup de pied » dans l’appareil et a failli le casser. Tel est le récit que fait cette mère en conduisant Corentin, âgé de huit mois, à la consultation pédo-psychiatrique car il est hypertonique, ne cesse de gigoter, dort mal, mange peu et pleure très souvent…

 

Cette maman tient son fils debout sur ses cuisses sur lesquelles il saute

comme un ressort avec parfois des effondrements toniques auxquels elle

répond en le redressant aussitôt assez vigoureusement, de telle sorte que

Corentin recommence ce trépignement. Quand on observe la relation, il est

bien difficile de savoir lequel, de la mère ou du bébé, excite l’autre…

 

Victor est un bébé de trois mois anorectique et amaigri au visage fatigué. La mère, qui a une assez longue histoire de dépression derrière elle, trouve que son bébé va bien car il n’est pas « gras » et risque moins ainsi d’être obèse, maladie dont est mort son propre père. Quant au père de Victor, empêtré dans une problématique obsessionnelle avec des traits dépressifs importants, il trouve également que ce bébé va bien car il est filiforme comme lui. En outre, dans l’entretien, il se penche sur le visage de son fils et d’une main lui plisse le front. Avec une prosodie douce et contente, il dit, en souriant : « Il est comme moi, il plisse souvent du front, il a peut-être déjà des soucis ! »

 

Hélas pour Victor, on peut craindre que son paysage mental bascule assez

systématiquement du côté de la grisaille dépressive, ce point de fixation

transgénérationnel entravant la fluidité nécessaire à l’écoulement des

émotions.

 

Cassandra est un bébé de neuf/dix mois dans les bras de sa mère qui consulte car sa fille est agitée, dort mal et est agressive, selon elle. Après avoir parlé de ses difficultés avec le bébé, avoir évoqué un baby-blues assez important mais pas jusqu’au stade d’une dépression postnatale, la maman de Cassandra se laisse aller à parler de son enfance douloureuse en raison des violences auxquelles elle a été exposée et qu’elle a de temps à autre subies. Elle semble un peu plus apaisée qu’en début de consultation et Cassandra elle-même paraît plus joyeuse, plus déliée dans sa motricité, même s’il y persiste une discrète dimension explosive. Dans ce contexte, Cassandra avance sa main pour toucher et explorer le visage maternel comme le font tous les bébés de cet âge, mais avant que cette main ait pu atteindre sa cible, le visage de la mère très brusquement se ferme, se fronce, cette mère saisit vigoureusement le bras de sa fille et lui dit : « Arrête de me taper ! Tu es méchante ! » Évidemment, Cassandra se met à crier et à grimacer, peut-être parce que sa mère lui serre le bras trop fort. À aucun moment le consultant n’a eu le sentiment que Cassandra voulait agresser le visage maternel avant que cette mère ne se saisisse du bras de sa fille. Quand il fait part de son étonnement à la mère, cette dernière lui répond cependant par une certitude : aucun doute, elle reste convaincue que sa fille voulait lui faire mal…

 

La mère de Cassandra n’interprète rien, elle ne fait que projeter sa propre

disposition émotionnelle sur sa fille et, ce faisant, elle la prend dans la nasse

d’une inévitable identification agressive. Véritable séquence interactive

symptomatique telle que Bertrand Cramer 36 les a décrites, on peut craindre

que la palette des émotions de Cassandra glisse inéluctablement du côté de

la colère ou de la rage et qu’elle devienne effectivement agressive.

 

Adrien, quatorze ans, est accompagné de ses parents affolés car peu avant Noël il a fait un rêve qui les a beaucoup angoissés : il a rêvé qu’il avait un accident de mobylette alors qu’il en a demandé une pour ce Noël car il habite à la campagne dans un lieu assez retiré. L’intensité de l’angoisse parentale est difficilement compréhensible. La consultation est longue, consacrée à l’histoire infantile, histoire d’ailleurs facile car Adrien a toujours été un enfant gentil, très proche de sa mère. C’est la première fois qu’un tel problème surgit dans la relation entre ce fils et ses parents peu disposés à lui offrir cette mobylette mais incapables de la lui refuser.

 

Cette demande et cette incapacité à refuser font bien évidemment

symptôme dans la relation, mais symptôme énigmatique. Comme souvent

dans ces cas, le consultant pousse doucement du côté du transgénérationnel,

ce qui suscite chez les parents, la mère surtout, atermoiements, reculades et

malaises. Finalement, après bien des hésitations, la maman fait, en pleurant,

le récit suivant.

 

Avant la naissance d’Adrien, ils avaient pris chez eux un neveu, fils de la sœur de la mère à la suite de difficultés dans son couple. Or ce neveu s’est tué en faisant de la mobylette pendant qu’il était chez sa tante. La mère d’Adrien a fait une grave dépression avec un intense sentiment de culpabilité, dépression dont elle n’est parvenue à sortir qu’avec l’arrivée d’une grossesse, celle d’Adrien. À la naissance, elle n’était pas déprimée mais a développé une relation de très grande proximité compréhensive avec son fils : une sollicitude anxieuse bienveillante. Ni elle ni son mari ne lui ont jamais parlé de ce neveu, aussi sont-ils sidérés par ce rêve qui prend une dimension quasi fantomatique. Mais aux questions du consultant, ils reconnaissent qu’il y a une photo de ce neveu, avec un casque de moto, installée sur le buffet de la salle à manger et qu’ils n’évoquent jamais !

 

Silence, absence de récit, énigme d’une image omniprésente qui fascine

l’inconscient. Dans le cas présent, dénouer ce lien anxieux fut relativement

facile car le couple était assez étayant l’un pour l’autre et la fluidité du fonctionnement psychique d’Adrien lui a permis de différer puis de

transformer sa demande.

Corentin, Victor, Cassandra, Adrien, voici quelques exemples de

« séduction » réciproque, séduction au cours de laquelle le bébé, l’enfant,

est loin d’être un objet passif subissant l’attirance séductrice de l’adulte

mais où par sa seule présence, il réactive les traces

inconscientes/préconscientes des traumatismes antérieurs que tout adulte

porte peu ou prou en lui. Exemples de transmissions inconscientes

d’émotions, sous forme de points de fixation, de ruptures relationnelles en

forme d’énigmes qui, s’imposant au fœtus, au nouveau-né, au bébé, à

l’enfant, deviennent autant d’attracteurs autour desquels la psyché tente de

faire son travail, celui de fabriquer de la narrativité, de mettre du sens à la

continuité existentielle. Si le sens n’est pas réfléchi par un autre, il

s’incruste dans la psyché comme un objet étranger, fantôme

transgénérationnel, visiteur du moi qui, pour ne pas sortir de la crypte, aura

besoin de gardiens surmoïques intransigeants. Si le sujet peut s’endormir

sur son savoir, face à l’ignorance, le moi comme l’inconscient sont

constamment aux aguets : le savoir apaise, l’ignorance excite, le savoir de

l’ignorance rend fou ! Or, malheureusement pour l’être humain, l’excitation

est le ferment du fonctionnement psychique ! Quand quelque chose excite

la psyché, celle-ci y revient sans cesse. Corentin existe dans la mesure où il

est « nerveux », Victor dans la mesure où il est « soucieux », Cassandra

dans la mesure où elle est « méchante » et Adrien dans la mesure où la

sollicitude anxieuse l’attache à sa mère.

La séduction ontologique peut ainsi être définie comme l’effet

d’excitation que le fœtus, le bébé, l’enfant exerce sur l’inconscient parental.

Symétriquement l’adulte répond à cet effet d’excitation en se conduisant de

façon excitante envers ce bébé, cet enfant. Là est l’origine de la séduction

d’un adulte sur un enfant ! Séduction traumatique qui témoigne de

l’incapacité de l’adulte à résister à cet effet d’excitation, de son incapacité à

la traduire en une représentation psychique susceptible d’être élaborée,

pensée. Une telle excitation est alors immédiatement agie par l’adulte lui-

même au pire ou projetée sur le bébé, l’enfant qui en devient l’accusé.

Corentin et Cassandra sont l’un et l’autre pris dans les rets de cette

séduction traumatique. Séduction précoce qui sous-tend une zone d’excitation confuse et refoulée, pas nécessairement traumatique chez

l’adulte, mais qui pousse l’adulte, sans qu’il en ait une claire conscience à

retrouver dans le bébé, l’enfant, la source de cette excitation ancienne.

Victor pourrait en être un bon exemple. Dans ce dernier cas, contrairement

à celui de la séduction traumatique, l’adulte partage avec le bébé ou l’enfant

un affect, une émotion (pour Victor le souci avec son père, la peur de

l’avidité avec sa mère) mais dont l’origine reste énigmatique à l’un comme

à l’autre. Quant à la séduction originaire, constitutive de la relation

humaine, elle réside dans le cœur même de cette transparence psychique et

de la préoccupation maternelle primaire. Le regard du nouveau-né pourrait-

il en être le déclencheur ?

 

Notes

 

19. Lettre du 21 septembre 1897. Voir « Séduction », in E. Roudinesco et M. Plon, Dictionnaire de

la psychanalyse, Paris, Fayard, 1997, p. 964.

20. J. Laplanche et J.-B. Pontalis, Vocabulaire de la psychanalyse, Paris, PUF, 1967, p. 437.

21. É. Roudinesco et M. Plon, op. cit., p. 966.

22. Paris, Aubier, 1984.

23. Op. cit., p. 438-439.

24. Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse (1933), Paris, Gallimard, 1983, p. 162.

25. Voir : J. Laplanche, « Vers la théorie de la séduction généralisée », in Nouveaux fondements pour

la psychanalyse (1987), Paris, PUF, coll. « Quadrige », 1994, p. 89-148 ; et « Les forces en jeu dans

le conflit psychique », in Entre séduction et inspiration : l’homme, Paris, PUF, 1999, p. 127-146.

26. In Nouveaux fondements pour la psychanalyse, op. cit., p. 123.

27. Ibid., p. 128.

28. Ibid., p. 127.

29. Ibid., p. 129.

30. Voir le chapitre 5.

31. S. Fraiberg, Fantômes dans la chambre d’enfants (1989), Paris, PUF, 1999.

32. M. Bydlowski, « La relation fœto-maternelle et la relation de la mère à son fœtus », in Nouveau

traité de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, Paris, PUF, 1995, p. 1881-1891.

33. D. W. Winnicott, « Objets transitionnels et phénomènes transitionnels » (1951), in De la pédiatrie

à la psychanalyse, Paris, Payot, 1969.

34. « Vers la théorie de la séduction généralisée », art. cité. [note à vérifier et compléter]

35. D. Stern, Le Monde interpersonnel du nourrisson, Paris, PUF, 1985.

36. B. Cramer et F. Palacio Espasa, La Pratique des psychothérapies mères-bébés. Études cliniques

et techniques, Paris, PUF, coll. « Le Fil rouge », 1993.

 

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