Le règne de la séduction
10. Quand la séduction menace l’autorité
10.
Quand la séduction menace l’autorité
On dit couramment d’une personne qui exerce l’autorité avec
discernement qu’elle a « naturellement » de l’autorité. Cette expression, qui
dans le langage courant est d’une grande banalité, se révèle en réalité d’une
redoutable ambiguïté. On pourrait trouver des dizaines de citations
évoquant ce supposé caractère « naturel », mais on se limitera à celle-ci qui
non seulement est récente mais qui est aussi le fait d’un philosophe
contemporain connu et ayant beaucoup écrit sur les questions de l’éducation
et de l’autorité. Il s’agit de Marcel Gauchet, lequel dans un de ses derniers
ouvrages écrit : « L’autorité suppose l’incarnation dans une personne… elle
se loge dans ce qui n’appartient qu’à elle… elle est en quelque sorte native,
elle se communique peu ou mal133. »
Précisons, pour limiter le champ de nos propos, que Marcel Gauchet
parle ici de l’éducation des enfants, en famille ou à l’école. Il ne se réfère
pas à l’autorité inhérente à une fonction sociale ou un grade particulier,
qu’il s’agisse du cas d’un magistrat, d’un commandant de bord ou d’un
général d’armée… Concernant donc l’éducation des enfants, ces propos
paraissent aller de soi mais ils exigent cependant une analyse minutieuse !
En supposant que l’autorité s’incarne nécessairement dans une personne,
ce qui reste à démontrer, est-ce que le fait pour cette personne « d’avoir de
l’autorité », comme la langue le dit ordinairement, appartient à la « nature »
même de cette personne ? Cette autorité serait donc « native », comme le
précise sans hésitation Marcel Gauchet, ce qui signifie indiscutablement
qu’elle siège dans le patrimoine héréditaire de cette personne, qu’elle est
déjà là dès sa naissance, qu’elle fait partie intégrante de son bagage
génétique. Elle naît et disparaît avec cette personne… Ainsi, il y aurait ceux qui, par nature, ont de l’autorité et ceux qui, par nature, en seraient
dépourvus ?
Quelle est alors cette « nature » qui répartit ainsi le don d’autorité et sur
quels critères se ferait cette répartition ? Et si, « par nature », il y a ceux qui
ont reçu le don d’autorité, pourquoi n’y aurait-il pas « par nature »
également ceux qui ont reçu le devoir de se soumettre ou d’obéir ? Faire de
l’autorité un principe qui s’incarne dans la personne, et de surcroît se
communique peu ou mal, conduit en outre à lier l’exercice de l’autorité à la
qualité propre de cette personne, assujettissant ceux qui en seraient
dépourvus à une sous-classe défavorisée. On le comprend aisément, une
telle définition paraît totalement incompatible avec le principe d’égalité des
citoyens dans l’espace démocratique de nos sociétés !
Mais elle pose de tout aussi redoutables problèmes dans le champ de
l’éducation : ainsi, il y aurait des parents qui « par nature » pourraient avoir
de l’autorité sur leurs enfants et les autres qui en seraient dépourvus ? En ce
cas, pourquoi n’y aurait-il pas des enfants qui, dès la naissance, ont de
l’autorité sur leurs parents ? À moins que ce soit la nature même d’être
parents qui donne à ces derniers à l’instant où ils le deviennent le don
d’autorité ? Les parents ont-ils « par nature » autorité sur leur(s) enfant(s) et
les enfants ont-ils par nature la qualité d’obéir sinon de se soumettre ? Cette
dernière proposition a au moins l’avantage de son absurdité : l’expérience
quotidienne le montre. Les enfants ne sont pas « par nature » programmés
ni pour se soumettre ni pour obéir ! Il est clair en revanche que cette citation
d’un auteur contemporain s’appuie sur une longue tradition…
Du pouvoir à l’autorité : le défi démocratique
On le sait, les Grecs ne différenciaient pas la notion d’autorité de celle du
pouvoir et, pour eux, ce pouvoir était clairement un attribut de la nature,
lequel permettait de contraindre l’autre en usant de la force, de l’expérience
ou de la ruse : celui qui possédait cette capacité de contrainte avait le
pouvoir ! Aristote le déclare sans ambages : « C’est la nature qui donne
pouvoir, au père sur ses fils, aux générations précédentes sur celles qui
suivent et au roi sur les sujets de la royauté 134. » Pendant des siècles, cette
citation, où les traducteurs remplacent très souvent le mot « pouvoir » par celui d’« autorité », a servi à cautionner l’origine supposée naturelle de
l’autorité 135.
Jusqu’à nos jours donc, ce modèle d’une « nature » donnant pouvoir à
l’adulte sur l’enfant, au père sur son fils est resté le pivot inaltérable de la
compréhension de l’autorité dans l’éducation, d’abord, puis, par extension
métaphorique, dans la société ensuite ! Subtilement cette « nature »
entrecroise le don de la force, de l’expérience, de l’ancienneté ou du savoir
pour justifier de la différence entre celui qui détient le pouvoir et celui qui
doit s’y soumettre. Car si un père est par nature doté d’une plus grande
force ou de plus de savoir et d’expérience que son fils, si un ancien a plus
d’expérience ou de connaissances qu’un jeune adulte, tout comme un roi
par rapport à la majorité de ses sujets, comment, sinon par le seul recours à
l’idée de la force ou de l’ancienneté (la tradition), justifier du constant
« pouvoir » de l’homme sur la femme, cet être qu’on peut, toujours selon
Aristote 136, considérer comme « incomplètement développé » ?
Même dans le monde grec, les ressorts intimes du « pouvoir » sont
particulièrement ambigus : certes la nature est rituellement convoquée pour
en rendre compte, mais la nature de cette fameuse « nature » varie de façon
bien complaisante pour toujours conforter celui qui détient le pouvoir ou
qui a le pouvoir d’en parler… Le concept de pouvoir est toujours rattaché à
l’idée de possession. Dans l’étymologie complexe du mot pouvoir on
retrouve en effet potere qui se rattache à l’adjectif potis, « maître de…,
possesseur de… » Or il existe aussi une seconde racine au terme pouvoir
descendant de l’ancien verbe poteo, lequel fournit le parfait potui et le
participe présent 137 potens : il est possible. Le pouvoir, c’est aussi ce qui
offre la possibilité, ce qui reconnaît le « potentiel ». De ce pouvoir-là, il
n’est pas question dans les écrits des auteurs anciens.
En inventant le concept d’autorité, les Romains ont voulu se dégager du
poids de cette nature et lui donner une origine culturelle et anthropologique,
liée au passé. Hannah Arendt a repris cette distinction entre le pouvoir et
l’autorité en proposant cette définition devenue célèbre pour caractériser
l’autorité dans la société traditionnelle : « La relation d’autorité entre celui
qui commande et celui qui obéit ne repose ni sur une raison commune ni sur
le pouvoir de celui qui commande ; ce qu’ils ont en commun, c’est la hiérarchie elle-même, dont chacun reconnaît la justesse et la légitimité et où
tous les deux ont d’avance leur place fixée138. » L’autorité ne siège plus
dans la nature de la personne ; elle doit être distinguée du pouvoir (potestas)
que confère la force ou la capacité d’argumentation (grâce à l’expérience,
au savoir, à la ruse…). Pour Hannah Arendt, l’origine de l’autorité est à
rechercher du côté du passé, sur le modèle de la Rome antique : l’autorité y
était détenue par les majores, les descendants des fondateurs de la ville, les
membres du sénat. Ce n’est donc plus le patrimoine naturel, quasi
génétique, qui définit l’autorité mais le patrimoine historique : le passé fait
autorité, c’est lui qui « augmente » son détenteur de cette part énigmatique
susceptible de transformer le pouvoir en autorité, en faire ce que Alain
Renaut nomme un « sur-pouvoir ».
L’antériorité, qui fait donc autorité, inscrit naturellement la hiérarchie
dans la tradition. La société en conserve la trace historique au travers des
croyances que partage la communauté soit, en d’autres termes, la religion,
cette croyance qui relie (re-ligare) entre eux les membres du groupe social.
Ainsi l’autorité participe d’un trépied qui stabilise la société tout en en
assurant sa pérennité : le trépied « autorité/tradition/religion » Chaque
terme de cette triade est conforté par les deux autres dans une justification
en boucles autorenforcées : l’autorité se nourrit de la tradition comme de la
religion, et vice versa !
De l’autorité démocratique à l’autorité parentale
Mais, ajoute aussitôt Hannah Arendt, dans une société démocratique cette
définition de l’autorité ne tient plus : par principe, les individus d’une
démocratie sont égaux entre eux et les privilèges issus du passé n’y font
plus autorité. D’où la « crise de la culture », car l’autorité qui faisait partie
de ce trépied fondateur et stabilisateur de l’équilibre social se dérobe,
vulnérabilisant du même coup les deux autres ! L’autorité démocratique ne
peut pas plus trouver sa légitimité dans le passé que dans la tradition ou
dans la religion. Cette dernière en effet n’est plus une croyance
collectivement partagée ni garantie par l’autorité sociale (la constitution, le
gouvernement, etc.), elle est devenue une affaire privée, privatisée : chacun
dans l’intimité de son foyer peut adopter la religion qui lui convient…
Une nouvelle définition s’impose, une définition qui se révèle être aux
antipodes de la définition traditionnelle puisque désormais l’autorité
provient du consensus, de la capacité à argumenter, à dégager une règle
commune, à élaborer ensemble des principes qui ne seraient plus imposés
« ex ante », comme le dit Hannah Arendt, une autorité démocratique
respectueuse de l’égalité entre les individus quels que soient leur condition
sociale, leur origine ethnique, leur couleur de peau et leur âge. Mais une
telle définition conduit inéluctablement à une remise en cause radicale des
principes mêmes de l’autorité dans l’éducation et à sa profonde crise.
En effet, « depuis des temps immémoriaux notre tradition de pensée
politique nous a habitués à considérer l’autorité des parents sur les enfants,
des professeurs sur les élèves, comme le modèle qui permet de comprendre
l’autorité politique 139 », modèle qui se trouve déjà chez Platon et Aristote.
Ce modèle ne peut plus être utilisé aujourd’hui car il se fonde « sur une
supériorité absolue », celle de l’adulte sur l’enfant qui, du point de vue de la
dignité humaine, n’a plus cours et sur « une supériorité purement
temporaire » pendant le temps de l’enfance tandis que les relations sociales
entre gouvernants et gouvernés relèvent de la permanence. Aussi, « parce
que le choix des valeurs de l’égalité et de la liberté ouvrait sur une société
qui ne reposait plus ni sur la reconnaissance de hiérarchies naturelles entre
les êtres humains, ni sur l’autorité mécanique de la tradition, remarque
Alain Renaut 140, il ne pouvait que fragiliser intrinsèquement des dispositifs
qui, comme ceux de l’éducation, s’étaient structurés bien plus tôt selon les
valeurs mêmes de la hiérarchie naturelle et de la tradition ».
L’articulation, longtemps considérée comme « naturelle » entre l’autorité
dans la société et l’autorité dans l’éducation, ne fonctionne plus
aujourd’hui. Faut-il alors « sanctuariser » le domaine de l’éducation des
enfants et « séparer fermement ce domaine des autres domaines, et surtout
celui de la vie politique et publique », ainsi que semble s’y résoudre
Hannah Arendt 141 ? Il y aurait ainsi une autorité politique et démocratique
d’un côté et une autorité éducative et conservatrice de l’autre, une autorité
reconnue au parent parce que c’est dans sa nature de parent d’avoir
antériorité sur l’enfant.
Hannah Arendt n’hésite pas à cautionner cette position par un paradoxe
dont le côté brillant ne doit pas masquer l’aspect peu convaincant : « C’est
justement pour préserver ce qui est neuf et révolutionnaire dans chaque
enfant que l’éducation doit être conservatrice142 » ! Mais le mot « autorité »
peut-il avoir deux définitions radicalement opposées selon son champ
d’application : d’un côté, une définition faite de consensus et de négociation
quand on se situe dans l’espace social, politique, lorsqu’il s’agit des
relations entre adultes, d’un autre côté, une définition qui ferait appel à la
nature même de l’état de parent et qui serait faite de hiérarchie et de
tradition quand on s’intéresse à l’éducation des enfants ? À juste titre, Alain
Renaut s’y oppose en reconnaissant qu’« une sanctuarisation de l’espace
éducatif équivaudrait à exposer nos existences et nos consciences à
d’incessants conflits internes entre les valeurs dont nous nous inspirons
dans la grande société et celles sur lesquelles nous nous réglons dans la
microsociété familiale et scolaire143 ».
Un même mot ne peut pas signifier à la fois la chose et son contraire,
sauf à entraîner un état permanent de confusion : c’est cette confusion dans
laquelle se débattent actuellement les parents et les éducateurs, d’où cette
« crise de l’autorité ».
Pour faire bonne mesure quant aux interrogations soulevées par ce grand
écart, ajoutons cette remarque : la relation parents-enfant peut-elle être
assimilée à une relation hiérarchique ? Comment cette « autorité parentale »
– qui est venue, on l’a vu, remplacer légalement la « puissance paternelle »
– peut-elle s’exercer en pratique, dans la quotidienneté des relations
parents-enfant à une époque où les enfants ne sont plus des êtres inférieurs
aux adultes du seul fait qu’ils sont enfants et où les parents n’ont plus
systématiquement raison du seul fait qu’ils sont des adultes ?
Nous voici au pied du mur : une définition de l’autorité qui pourrait être
identique dans l’espace social comme dans celui de l’éducation des enfants
est-elle envisageable ? C’est le défi qu’il nous faut affronter.
L’autorité de l’infantile : l’augmentation du potentiel
Autorité vient de auctoritas, terme latin qui lui-même trouve sa racine
dans le terme indo-européen augeo, lequel signifie augmenter : l’autorité,
c’est ce qui augmente. Quelle est donc cette part énigmatique qui peut
transformer et augmenter le pouvoir en quelque chose qui s’appellerait
l’autorité ?
Alors que, de tout temps, on a analysé l’autorité à partir de celui qui est
censé la détenir, d’où l’idée d’une autorité naturelle, et que, de tout temps
également, l’autorité s’est adossée au passé, à l’antériorité, deux
changements de perspective doivent nous aider à la considérer autrement.
Le premier concerne la temporalité : on sera d’accord pour considérer
que, dans nos sociétés démocratiques, ce n’est plus le passé qui, du seul
poids de la chose passée, peut avoir autorité. Tous les sociologues le
reconnaissent, ce qui « fait autorité » aujourd’hui est beaucoup plus tourné
du côté du futur, de la capacité à anticiper. C’est ce que j’ai nommé
l’autorité de l’infantile 144, c’est-à-dire l’autorité du potentiel de
développement. Aujourd’hui les parents dans leur grande majorité se
consacrent corps et âme à ce potentiel développemental, et c’est
particulièrement vrai dans les deux à trois premières années de la vie du
petit enfant. Cette exigence « fait autorité » sur eux et un néologisme
concrétise cette révolution dans l’éducation de l’enfant : le terme
parentalité. Par ce terme, d’un côté, les psychanalystes désignent le travail
psychique que l’adulte attendant un enfant entreprend nécessairement et,
d’un autre côté, les professionnels de l’enfance désignent la capacité des
adultes à répondre de façon satisfaisante aux besoins de l’enfant faisant en
sorte que son potentiel, c’est-à-dire ses possibilités, se déploie sans entrave.
Si de nos jours l’adulte détient un pouvoir sur l’enfant, ce n’est pas de le
posséder mais bien de faire en sorte que ses possibilités adviennent. En un
mot, si le parent fait l’enfant et a autorité sur lui car il le précède, à
l’inverse, l’enfant fait la parentalité de son parent et a symboliquement
autorité sur celle-ci. La manière dont les besoins de l’enfant sont respectés
sert aujourd’hui de critère pour juger la parentalité !
Le second changement de perspective s’attache à décrire l’autorité non
pas du point de vue de celui qui est censé la détenir mais au contraire selon
le point de vue de celui auquel elle s’adresse. Peut-être est-ce un reste de la
confusion entre pouvoir et autorité qui conduit systématiquement à appréhender l’autorité à partir de celui qui semble en être le dépositaire. Car
le pouvoir se possède là où l’autorité semble plutôt affaire de
reconnaissance ou de partage. Pour comprendre le sens de ce partage il est
utile d’adopter le point de vue de celui auquel cette autorité s’adresse.
Si on accepte cette double rotation de perspective, deux séquences de la
vie quotidienne nous serviront à dégager une définition nouvelle de
l’autorité. La première, je la nommerai « le square », la seconde « le
couteau ».
L’exemple du square
Voici un enfant âgé de douze-quatorze mois, il marche depuis peu et un de ses parents l’emmène au square pour lui permettre de découvrir les jeux d’enfants et le parc, c’est-à-dire d’augmenter son espace d’exploration. Heureux d’y retrouver un ami, le parent s’installe sur le banc et engage une discussion. L’enfant, sa main posée sur le genou parental, regarde le spectacle du monde pendant quelques minutes puis intéressé par le bac à sable, le tourniquet ou d’autres enfants, il s’éloigne lentement. Arrivé à proximité de ce spectacle intéressant, il s’arrête, cherche du regard son parent. Ce dernier qui a senti que l’enfant s’éloignait et l’observait « du coin de l’œil », lui rend ce regard et poursuit par ce partage de regard une séquence relationnelle fondamentale. Parce que le square est protégé, parce qu’il n’y a pas de danger, le parent, tout en regardant l’enfant, ouvre grand son regard, déplisse le front et d’un geste de la main allant de son corps vers l’extérieur lui dit : « Oui ! Tu peux y aller, tu ne risques rien ! » Rassuré par ce qu’il perçoit à juste titre comme une exhortation, l’enfant poursuit son intention, s’approche de ce qui l’intéressait et d’une certaine façon entreprend sa découverte du monde.
Par ce partage de regard le jeune enfant s’est senti autorisé à s’éloigner, à
aller au-devant du monde. L’autorité autorise avant d’interdire !
Comme l’enfant se sent régulièrement autorisé à aller de l’avant, à
découvrir le monde, quand parfois le propos parental s’inverse : « Non,
reviens ici tout de suite, attention ne va pas là ! », il prend alors tout son
sens. Parce qu’il est installé dans un lien de dépendance confiant, parce
qu’il a lui-même interrogé son parent du regard, l’enfant répond à sa
proposition. En quoi revenir auprès de son parent serait-il une punition ?
Dès qu’il revient, l’enfant, en prime, reçoit des explications, un
commentaire sur la situation : « Regarde, là, tu vois, il y a un gros chien »,
ou : « Les grands se lancent du sable. » L’enfant est enrichi d’une meilleure compréhension sociale qui lui permet ultérieurement de mieux discerner les
éléments pertinents pour ajuster sa conduite 145.
Pourquoi l’enfant, spontanément, interroge-t-il du regard son parent ?
Parce qu’à peu près à la même période, avec son parent, il passe beaucoup
de temps à « jouer » à ce jeu du pointage que nous avons déjà décrit146 où
adulte et enfant s’amusent à partager des intentions et des intérêts
communs, ce pointage proto-déclaratif, véritable clef d’entrée pour la
communication humaine : l’adulte interpose des mots entre l’objet désigné
et le doigt tendu, offrant à son enfant le gain d’un mot qui cependant
représente une sorte d’inter… diction symbolique, car si l’objet est parfois
donné à l’enfant après avoir été nommé il arrive aussi qu’on lui dise :
« Non, tu ne touches pas, c’est dangereux (ou fragile). » Dans ce contexte,
l’enfant fait confiance au parent et ne se sent pas outre mesure blessé par
son incompétence et par le fait qu’il dépend de la bonne volonté d’un autre :
cet autre n’est pas là pour lui nuire ni pour l’entraver, il est là pour le guider
utilement et lui permettre de comprendre la complexité du monde.
Dans cette séquence du square entre l’enfant et l’adulte, qui débute
l’engagement relationnel ? Il s’agit de toute évidence de l’enfant, lequel
interroge du regard le visage parental. Certes cet enfant ne parle pas encore,
pour autant il n’est pas sans communication et par cet appel du regard il
formule une demande. Le parent est dans l’obligation de répondre à cette
demande qui d’une certaine façon « fait autorité » sur lui. Par sa position
d’adulte et de parent il a une obligation de veiller aux actions de l’enfant, ce
que dans un précédent ouvrage147 j’ai appelé la « bonne veillance ». S’il
s’en désintéresse, s’il continue de bavarder avec son voisin sans veiller à
son enfant « du coin de l’œil », il y a fort à craindre que ce dernier ne
recevant aucune réponse à son appel du regard poursuive son exploration
qui peut le mettre en péril (renversé par le tourniquet, bousculé par les
grands…) ou se transformer en errance (il s’éloigne, sort du parc, risque de
se perdre, d’avoir un accident…). Le parent soudain inquiet devra courir
après son enfant, manifester une colère, le menacer et le tirer par la main en
l’admonestant, en un mot user des arguments du pouvoir du fait de la
défaillance de la relation d’autorité.
L’exemple du couteau
Abordons maintenant l’exemple du couteau lequel prolonge les
remarques sur le pointage et le square.
Peu avant le repas, un parent (père ou mère peu importe !) constate que son petit garçon âgé de deux ans-deux ans et demi environ – appelons-le Léo – vient de prendre sur la table un couteau pointu. Le parent s’immobilise afin de ne pas effrayer l’enfant et provoquer un geste inapproprié. Il le regarde et lui dit, le visage plutôt neutre, mais les sourcils légèrement froncés, sur un ton ferme mais calme, en pointant du doigt sur la table : « Léo, pose ce couteau ! » Il ajoute éventuellement « s’il te plaît ». L’enfant regarde son parent et ne bouge pas. Quinze à trente secondes se passent, puis le parent répète sur un ton légèrement plus ferme en accentuant le froncement des sourcils : « Tu le poses tout de suite ! » Une dizaine de secondes se passent encore avant qu’il complète : « Tu as compris ! » Le petit garçon pose enfin le couteau sur la table ! Il a obéi.
Le visage du parent se détend, sa voix devient plus douce et il lui dit : « C’est bien ! » Puis il lui raconte qu’on peut se couper ou se faire mal avec ce couteau pointu, que lui Léo a son petit couteau pas dangereux et que quand il sera grand…
On notera qu’il s’agit à la fois d’une séquence bien banale de la vie
quotidienne et qu’elle représente à peu près la situation inverse de celle du
pointage. Dans cette séquence, les deux partenaires se regardent et se
considèrent l’un l’autre. Le parent parle à l’enfant et sollicite sa
compréhension (ce qu’il ne faut absolument pas confondre avec une
explication : dans le cas présent le parent n’explique rien, le temps de
l’explication viendra après). Pendant ces paroles, il n’y a pas d’action, on
pourrait dire que le procès est suspendu, un minimum de temps s’écoule.
Enfin l’enfant décide d’obéir, d’ouvrir la main et de poser le couteau. Il est
actif dans cette séquence : c’est lui et personne d’autre qui a choisi de
détendre les muscles fléchisseurs de ses doigts 148 ! Cette décision lui
appartient et elle participe de la prise de conscience de sa capacité motrice
propre : il en retire un sentiment d’autonomie sur son corps. Nul autre que
lui-même n’a agi à sa place. L’obéissance conforte la conscience de soi et le
sentiment d’autonomie.
L’enfant a donc obéi, son parent le remercie mais sans excès, l’enfant
reconnaît son autorité… Pour que cette séquence advienne, il y faut des
mots, du temps et de la patience, une reconnaissance réciproque. Le jeune
enfant gardera en souvenir le fait qu’il a choisi d’obéir car c’est lui qui a
décidé d’ouvrir la main et qu’un couteau c’est un objet dangereux. Il a gagné dans cette brève interaction un sentiment de liberté et une meilleure
connaissance du monde.
On connaît la séquence inverse : le parent, inquiet, incapable de se
contrôler, se précipite sur l’enfant, saisit son bras, lui retire plus ou moins
vigoureusement le couteau de la main, éventuellement en levant lui-même
une main menaçante. L’enfant a été contraint, il a subi cette séquence de
façon passive, sans activité propre ; sur le moment, il ne comprend pas
grand-chose, sinon que l’adulte a crié et que lui-même a eu peur. Dans cette
séquence il y a eu surtout des gestes, peu de paroles sinon des cris, la
soumission comme expérience, la peur ou la crainte comme émotion. Soit
l’enfant continuera de se soumettre à cette peur au prix d’une inhibition et
d’une incompréhension durable. Soit, curieux, il n’aura de cesse de
chercher à comprendre en quoi le couteau est un objet si particulier qu’il a
pu mettre son parent dans cet état d’excitation. Par conséquent il cherchera
à s’en emparer dès que celui-ci aura le dos tourné… Il n’obéit pas,
provoque la colère parentale quand on le découvre, accompagnée du besoin
de lui retirer le couteau des mains, précisément puisqu’il n’obéit pas !
Rapidement, cet enfant ne comprendra que la soumission.
Entre la soumission et l’obéissance, la liberté de désobéir ?
Arrivé là, il nous faut approfondir la différence entre obéissance et
soumission 149. C’est une évidence, l’obéissance est peu prisée : tout le
monde réclame une restauration du principe d’autorité, mais personne n’a
vraiment envie d’obéir ! En outre dans le discours savant, nombre de
philosophes ou de sociologues évitent de parler d’obéissance et préfèrent
parler de soumission.
Cet évitement généralisé tient certainement à l’imprégnation
profondément religieuse du terme « obéissance ». Pour autant est-il une
propriété exclusive de la religion ? Hannah Arendt l’avait bien précisé :
« Puisque l’autorité requiert toujours l’obéissance… » Ce préambule est
souvent passé sous silence quand on la cite. Cette occultation tient
certainement à deux motifs : le premier, je l’ai dit, concerne la
connotation religieuse du terme, mais le second est lié à la précession par l’adverbe temporel « toujours ». Si l’autorité requiert l’obéissance, n’est-ce
pas l’autoritarisme qui requiert toujours l’obéissance ?
Poursuivons l’exemple du couteau.
Quelques mois plus tard, même scénario, le parent met la table et Léo est très curieux de ce couteau que les grands ont le droit d’avoir et pas lui. Alors que le parent est sorti de la pièce, il s’approche de la table, avance son petit doigt et touche prudemment ce couteau. Bien sûr, il fait attention car il se souvient de ce qu’on lui a dit !
Quand le parent revient, il y a plusieurs possibilités. Si Léo ne s’est pas
aperçu que son parent était revenu dans la pièce, ce dernier peut faire lui
aussi comme s’il n’avait rien vu, ce que je nomme l’hypocrisie sociale bien
tempérée. Pourquoi ? Parce que Léo, certes en désobéissant légèrement (il
touche doucement le couteau), ne se met pas en danger et cherche
prudemment à découvrir le monde. Est-ce que l’éducation consiste à
protéger l’enfant sans qu’il puisse faire lui-même aucune expérience ou est-
ce que l’éducation consiste à transmettre à l’enfant la capacité de se
protéger lui-même tout en l’autorisant à faire ses propres expériences ?
Admettons maintenant que Léo a vu son parent revenir dans la pièce. Le
silence n’est plus de mise et le parent ne peut pas faire comme s’il n’avait
rien vu. Il peut alors lui dire sur un ton légèrement contrarié : « Léo, tu sais
qu’il ne faut pas toucher ce couteau ! Bon, pour cette fois, tu as été prudent
je ne te dis rien, mais ne recommence pas… » Par ces propos, le parent
reformule certes l’interdit mais surtout il connote positivement le
comportement prudent de Léo et laisse sous silence le modeste acte de
désobéissance. D’une certaine manière Léo reçoit une double
reconnaissance : il est validé dans sa curiosité et validé dans la prudence
avec laquelle il l’exerce.
Prenons la situation inverse. Que Léo n’ait pas vu son parent revenir ou
qu’ils se soient tous les deux regardés, ce parent mécontent de voir son fils
désobéir l’interpelle vigoureusement : « Léo, je t’ai déjà dit de ne pas
toucher ce couteau ! » L’enfant se trouve rappelé à l’ordre et seulement
désigné dans sa conduite de désobéissance. Il peut se sentir honteux d’avoir
désobéi et coupable d’avoir été curieux… L’inhibition le guette ! Lorsque
comme le dit Hannah Arendt « l’autorité requiert toujours l’obéissance », ce
qui est toujours pris en compte, c’est l’obligation de se soumettre avec une absence de prise en considération de ce en quoi un acte de désobéissance
peut aussi grandir celui qui le commet. Cette vision réduite, avec des
œillères, provient soit de la propre rigidité du parent qui confond l’autorité
et la soumission, soit d’une jouissance malsaine à dominer le plus faible et à
avoir systématiquement raison. Il ne s’agit donc pas d’autorité mais
d’autoritarisme, sorte d’autorité pervertie, forme peu différente du pouvoir.
L’exemple du couteau le montre bien : la caractéristique de la demande
d’obéissance est de respecter l’autonomie motrice de celui qui obéit.
Paradoxalement, en acceptant d’ouvrir la main, en ayant la maîtrise
volontaire de ce geste moteur, le sujet qui obéit garde une part d’autonomie
même si effectivement à l’instant où il pose le couteau, il le fait en réponse
à la demande d’un autre, demande qu’il accepte d’entendre même s’il n’en
comprend pas encore complètement la pertinence : obéir signifie
précisément « tendre l’oreille » (ob oedire). L’enfant se souviendra : c’est
lui qui a posé le couteau, on ne le lui a pas arraché des mains et il a la
liberté de penser qu’il aurait pu ne pas le poser… Cette liberté de penser lui
sera précieuse quand, ayant grandi, devenu grand enfant ou adolescent, il se
demandera ce qui arriverait si… s’il n’obéit pas.
Mais on ne peut désobéir que si on a appris auparavant à obéir. Le
paradoxe de l’éducation consiste à obtenir des enfants non pas qu’ils se
soumettent mais qu’ils obéissent, pour les laisser parvenir à ce moment
particulier où ils vont désirer être les auteurs de leurs propres décisions, en
choisissant d’obéir ou de désobéir. Psychiatre d’adolescents, je le constate
tous les jours : l’acte de désobéissance est souvent un acte de santé mentale.
Malheureusement, l’inverse n’est pas vrai : il ne suffit pas de désobéir pour
être en bonne santé mentale !
Une dernière précision : quand le sujet désobéit, il sait qu’il désobéit et se
prend lui-même comme objet de surveillance ; il redouble d’attention, ce
qui fait qu’en général rien de grave ne se produit, contrairement à la
conduite de révolte. Enfin, en désobéissant, le sujet cherche à obtenir
quelque chose pour lui mais sans nécessairement s’en prendre à celui
auquel il désobéit : contrairement à la révolte, l’acte de désobéissance n’est
pas un acte de violence dirigé contre l’autre. D’ailleurs, pour celui qui est
réputé avoir de l’autorité, cela signifie qu’il est capable de juger la part d’autonomie voire de liberté dans l’acte de désobéissance du sujet sans se
sentir nécessairement bafoué dans sa position d’autorité.
La désobéissance et l’autonomie sont les contreparties du couple
autorité/obéissance ! Mais pour avoir de l’autorité, il faut avoir appris à
obéir dans l’enfance et s’être autorisé à désobéir à l’adolescence : l’autorité
s’acquiert, il n’y a rien de naturel en elle.
L’autorité, un principe de frustration
Que nous apprennent ces deux exemples, celui du square et celui du
couteau ? Premièrement, l’autorité doit s’inscrire dans un lien de
confiance : pas d’autorité sans confiance réciproque. Deuxièmement,
l’autorité autorise, même racine, avant d’interdire ; une autorité qui ne ferait
qu’interdire, c’est de l’autoritarisme, une emprise par le pouvoir d’interdire,
ce n’est pas de l’autorité. Troisièmement, l’autorité passe nécessairement
par la communication humaine, le regard mais surtout le langage, elle
implique une demande et une écoute. Quatrièmement, l’autorité exige un
temps de latence, de réflexion pendant lequel l’action est suspendue, la
demande est évaluée, jugée. Cinquièmement, enfin, l’autorité s’articule à
l’obéissance tandis que le pouvoir s’articule à la soumission.
Obéissance, soumission : deux mots simples en apparence mais
compliqués dans leur usage contemporain, car l’un des deux, l’obéissance,
par l’assourdissant silence dont il est l’objet, fait véritablement symptôme,
le symptôme d’un refoulé que notre société veut ignorer. Comme on l’a vu,
Hannah Arendt avait en son temps, il y a déjà presque un demi-siècle,
clairement articulé l’autorité et l’obéissance allant jusqu’à déclarer que
« l’autorité requiert toujours l’obéissance ». L’idée même d’autorité a
probablement subi le contrecoup de cette définition abusive : si les auteurs
contemporains glosent volontiers sur l’autorité, ils sont étrangement
silencieux sur l’obéissance. Ils préfèrent d’ailleurs parler de soumission. Ce
faisant, ils confondent l’une avec l’autre et se privent d’un argument
essentiel pour distinguer le pouvoir de l’autorité. Dans un ouvrage
précédent 150 j’ai essayé d’approfondir les différences essentielles entre ces
deux couples d’opposés, pouvoir/soumission d’un côté, autorité/obéissance
de l’autre. Je dirai simplement ici que le couple pouvoir/soumission appartient au domaine de la nature : on le retrouve comme régulateur
principal chez les animaux vivant en société. C’est le cas en particulier des
primates supérieurs tels que les chimpanzés ou les bonobos.
Toutefois il convient d’être attentif au fait que le pouvoir utilise toujours
deux stratégies bien différentes pour obtenir la soumission. D’abord la force
à laquelle on pense spontanément. Mais il y en a une seconde, plus subtile
et tout aussi efficace : la séduction. Que cette séduction déploie directement
ses charmes ou avance sous les atours d’un beau discours, ce fameux
discours du maître, elle cherche à enjôler l’autre, à réduire son autonomie,
sa pensée, sa liberté. Force ou séduction sont constamment utilisées dans la
nature pour qu’un congénère impose à l’autre son besoin, son désir ou sa
loi, la loi du plus fort, du plus expérimenté ou du plus malin. Nous
n’entrerons pas dans plus de précision : il suffit de se reporter aux
nombreux travaux des éthologues sur ce thème.
Tout autre est le couple autorité/obéissance qui précisément paraît être un
couple hautement culturel, un couple qui n’existe pas dans la nature. Quelle
est alors son essence ? L’enfant, celui qui obéit, doit accepter de tendre
l’oreille en écoutant la demande qui lui est adressée ; il doit par conséquent
laisser en suspens son action ou son intention pour répondre d’abord à cette
demande. Il doit en quelque sorte prendre sur lui. Par exemple chez le petit
enfant, on lui dit : « Tu demandes avant de prendre ! » Autrement dit :
« Avant d’agir, entre l’objet de ton désir et ta main, tu interposes le langage,
tu demandes à un tiers… » Il y a bien évidemment de la frustration dans le
fait d’obéir ! Cela est vrai et l’on entend régulièrement les pédagogues dire
qu’il est utile de confronter l’enfant à la frustration comme on vient de le
préciser. Mais on en oublie trop souvent son corollaire. Car, du côté du
parent et plus généralement du côté de celui qui est en position de pouvoir,
que faut-il pour être reconnu comme « ayant de l’autorité » ? Un ingrédient
essentiel mais particulièrement contraignant : la capacité à se frustrer soi-
même de l’exercice du pouvoir soit par la force, soit par la séduction.
Naturellement, oserais-je dire, un plus fort ou un plus malin est toujours
tenté d’utiliser ces arguments pour obtenir ce qu’il veut de l’autre, d’autant
qu’il y a une profonde jouissance à faire de cet autre l’instrument de son
désir (lequel peut se cacher derrière l’objectif claironné de donner une
supposée « bonne éducation »). Mais il s’agit là d’un rapport de pouvoir/soumission, en aucun cas d’une question d’autorité. D’où provient
alors l’autorité ?
L’essence même de l’autorité se cache dans ce principe de retenue, de
frustration. Jadis déjà, du temps de la puissance paternelle dont tout père se
voyait doté de par sa nature de père, celui qui utilisait cette puissance avec
discernement, celui qui n’en abusait pas, de celui-là précisément on
reconnaissait qu’il avait de l’autorité ! Mais le regard étant figé sur ce père,
on attribuait l’autorité à cette seule catégorie, le fait d’être père, ce qu’on
appelait la Loi du Père (avec ou sans majuscules), la fonction paternelle,
etc. On ne percevait pas qu’en réalité le concept d’autorité n’appartient pas,
par nature, à une catégorie mais relève des particularités d’une relation où
celui qui en avait le pouvoir s’est abstenu d’utiliser la force ou la séduction
pour soumettre celui qui était dépourvu de ce pouvoir. L’autorité est un
« non-acte », une attitude de retenue et de reconnaissance réciproque : parce
qu’il n’a pas été contraint de se soumettre, ni par la force ni par la tromperie
séductrice (se faire avoir), le plus faible ou le plus démuni accorde à celui
qui a reconnu le potentiel dans la faiblesse et a été capable de se frustrer de
ces arguments ce supplément si énigmatique 151 qu’on nomme l’autorité. En
se frustrant du pouvoir de séduire ou de contraindre, le plus fort est grandi,
augmenté d’une reconnaissance d’autorité par le plus faible, seul à même de
reconnaître qui a de l’autorité. Car l’autorité est affaire de reconnaissance,
elle ne se décrète pas. En ce sens on ne peut véritablement la comprendre
qu’à partir du point de vue de celui auquel elle s’adresse et non pas à partir
de celui qui est censé l’exercer.
L’autorité, c’est le lien qui unit un plus fort, lequel respecte en l’autre sa
faiblesse, reconnaît un potentiel inhérent à cette faiblesse en lui accordant le
temps de sa propre détermination, et un plus faible, lequel reconnaît que ce
plus fort a su renoncer à son pouvoir de contrainte ou de soumission par la
force ou par la séduction. Si le pouvoir s’inscrit automatiquement dans une
relation de hiérarchie, il n’en va pas de même de l’autorité ; celle-ci
caractérise une relation certes asymétrique où l’un est en position de
pouvoir et l’autre en position de faiblesse mais où l’un et l’autre se
reconnaissent et se respectent. Voilà une définition du lien d’autorité qui
peut s’appliquer aussi bien au domaine de l’éducation dans les rapports
entre un adulte et un enfant qu’au domaine de la politique dans les rapports des individus entre eux et pourquoi pas, avec un peu d’utopie, dans les
rapports des États entre eux…
D’où provient le pouvoir de se frustrer soi-même ?
Il nous reste encore à comprendre d’où peut provenir cette capacité de
retenue, de frustration dans l’exercice du pouvoir pour qu’il se trouve
sublimé en reconnaissance d’autorité. En fonction de quoi celui qui détient
un pouvoir peut-il se frustrer des avantages qui y sont liés, bénéfices
matériels au minimum, bénéfices de jouissance au pire ? Car il convient de
le répéter sans cesse : il y a de la jouissance dans l’exercice du pouvoir, de
la jouissance à faire de l’autre l’objet de son désir, de la jouissance à rester
le maître quand l’autre cherche à se dérober ou persiste à s’opposer…
L’autorité, principe de frustration, est donc un principe antipulsionnel.
Probablement est-ce pour cette raison que la métapsychologie
psychanalytique n’est pas vraiment à l’aise avec le concept d’autorité,
confondant elle aussi le pouvoir et l’autorité ! Car peut-on continuer à faire
de l’autorité un principe paternel ?
Depuis le début de ce chapitre, le lecteur a pu constater que, pas une
seule fois, il a été fait référence à la loi du père, à l’autorité du père, au
symbole paternel et autre métaphore faisant de la parole du père/Père, qu’on
l’écrive avec un petit « p » ou un grand « P », le pivot de l’autorité. Dans
une société qui pose comme principe l’égalité entre hommes et femmes, il
serait grand temps de cesser de répéter ces antiennes maintes fois
entendues ! Telle qu’elle a été définie, l’autorité est affaire de privation,
d’inhibition temporaire à l’action et de frustration aussi bien du côté de
celui qui a à obéir que du côté de celui qui doit assumer la position
d’autorité. Du côté de l’autorité comme de celui de l’obéissance, il convient
d’inhiber l’agir et d’y substituer un temps de réflexion. Cela n’a rien à voir
avec le sexe. Mais il est vrai que si l’on part du postulat que les mères ont
comme désir de séduire leurs enfants et de les garder pour elles, à leur seul
profit, alors les pères ne sont-ils pas justifiés à se servir de la force pour
extraire leurs enfants de ces bras maternels trop complaisants 152 ?
En fait, dans cette affaire, où est l’œuf, où est la poule ? Les pères
doivent-ils exercer la force parce que les mères veulent séduire leurs enfants ou inversement les mères doivent-elles séduire leurs enfants parce que les
pères sont violents et doivent disposer d’alliés face à cette violence ?
Violence et séduction se renvoient dos à dos et se justifient
réciproquement ! On le constate aisément, cette supposée théorie n’explique
rien d’autre que le rapport de pouvoir/soumission entre les sexes, autre
forme d’exercice de la jouissance, laquelle n’a rien à voir avec le couple
autorité/obéissance. Mais il ne faut pas oublier que, pour accéder à une
position d’autorité, l’adulte doit se priver de l’usage de la force comme de
la séduction : c’est le prix à payer pour obtenir le gain de l’autorité.
Or les enfants ne sont pas des anges, ils savent eux aussi provoquer les
adultes et s’y opposer153 154 , chercher à capter leur attention, développer une
efficace séduction155 et, d’une certaine manière, recourir au pouvoir
paradoxal de leur apparente faiblesse, cette « séduction ontologique » dont
nous avons parlé 156. Pas plus qu’il n’y a d’autorité naturelle chez le parent,
pas plus il n’y a d’obéissance et de reconnaissance naturelle de l’autorité du
parent par l’enfant !
Hélas, pour le parent comme pour l’enfant, l’autorité se mérite et se
gagne du côté du parent, elle s’apprend progressivement du côté de l’enfant.
Pour résister à la tentation de recourir à la force ou à la séduction face à cet
enfant plus ou moins récalcitrant, l’adulte a besoin d’un point d’appui car il
n’est pas « naturel » de se frustrer ! Cet appui, il le trouvera dans son passé
et dans ses propres expériences. Quand lui-même était faible ou vulnérable
en face d’adultes investis de leur pouvoir d’adultes, il n’a pas été contraint
de se soumettre par l’usage soit de la force, soit de la séduction. Jadis, il a
été respecté dans sa vulnérabilité et, accordant à cet adulte une posture
confiante d’autorité, il a pu faire l’expérience de cet absolu paradoxe
éducatif : celui d’accéder à la « liberté d’obéir ».
Bien entendu, plus ces interactions sont précoces et régulières, plus elles
s’intériorisent comme des modèles relationnels stables. C’est à
l’adolescence d’abord qu’on peut mesurer les effets de cette intériorisation.
Avec la puberté, la transformation physique et l’accession à la vigueur ou à
« la beauté » du corps 157, l’individu doit pouvoir « garder la main » et
conserver un minimum d’autorité sur ses pulsions ; il ne peut obtenir de
satisfaction ni dans l’instant ni dans l’ignorance du désir de l’autre. Il doit parvenir à un pouvoir sur lui-même, la capacité à se frustrer. Or pour y
arriver il ne suffit pas d’avoir connu la frustration dans l’enfance. Il y faut
un ingrédient supplémentaire ! Tous les pédagogues, de quelque obédience
que ce soit, insistent à l’envi sur la nécessité pour l’enfant d’avoir rencontré
la frustration. Certes ! Mais quand cette expérience s’est déroulée dans un
climat de soumission, si ce n’est d’humiliation, quand l’enfant a dû plier
systématiquement devant un plus fort ou un plus malin, quand de surcroît
celui qui avait ce pouvoir semblait en jouir à tout propos, que fait cet enfant
lorsqu’il parvient enfin à l’adolescence et qu’il commence à être pourvu lui-
même de ce pouvoir de force ou de séduction ? À l’évidence il cherche à
l’utiliser à son profit ! Dans l’enfance il n’a appris ni l’obéissance ni
l’autorité. Devenu adolescent, c’est à son tour, estime-t-il, de connaître la
jouissance du pouvoir et de la soumission/humiliation.
Pour parvenir à se frustrer, l’adolescent doit s’appuyer sur des modèles
internes : lorsqu’il était petit et faible, les adultes se sont eux-mêmes
frustrés de cette infinie jouissance potentielle, celle de soumettre un plus
faible ! Ce « modèle interne » opère comme un espace tiers entre
l’adolescent et l’objet de son désir, surtout si cet objet est faible, vulnérable
ou simplement à sa portée. Quand ultérieurement, devenu un adulte
désormais en position de pouvoir, il se trouvera en face d’un enfant qui est,
lui, dans cet état de vulnérabilité, la représentation de l’interaction ancienne
viendra là comme écran protecteur permettant de contenir la tendance au
passage à l’acte, d’éviter le recours « naturel » aux arguments du pouvoir.
Ces représentations intériorisées, ce que certains auteurs appellent des
« modèles internes opérants 158 », fonctionnent comme un espace tiers qui
s’interpose entre celui qui possède les instruments du pouvoir et celui qui
en est dépourvu. Le principe d’autorité repose sur l’existence de cet espace
tiers, contrairement à la relation de pouvoir où nul espace n’existe entre le
sujet et l’objet, où l’objet est à la merci de la pulsion du sujet, où le faible
devient le jouet du puissant ou du plus malin. Et la figuration de cet espace
tiers dépend de l’expérience de chacun : assimiler systématiquement cette
fonction tierce à une fonction paternelle relève de ce que je nommerais
volontiers un abus de position dominante ! Car du temps de l’enfance tout
adulte capable de ne pas utiliser les arguments du pouvoir, afin d’obtenir de
cet enfant une conduite d’obéissance et non pas de soumission, peut servir de modèle et préfigurer le contenant d’autorité ultérieur. De même si les
représentations intériorisées sont d’autant plus stables et fiables qu’elles
l’ont été de façon précoce et répétée, pour autant rien n’est définitivement
fixé et des expériences plus tardives (chez le grand enfant, le jeune
adolescent) peuvent laisser quelques traces bénéfiques dans le
fonctionnement psychique.
L’éducation : entre interdire et forcer ou exhorter et séduire ?
On le sait, dans l’éducation tout excès produit ses propres toxines ! La
difficulté tient au fait que, dénonçant un excès après en avoir perçu ses
effets délétères, la propension à basculer du côté de l’excès inverse est
habituelle ! En à peine une génération les principes sur lesquels reposait
l’éducation des enfants ont subi un changement radical. Longtemps
l’éducation consistait à rendre l’enfant conforme aux exigences de la
société : un enfant « bien élevé » savait « se tenir » et se comporter d’une
façon telle qu’il respectait la tradition, la coutume, le cadre familial et social
d’appartenance, etc. Les interdits étaient assez nombreux, souvent bien plus
nombreux que les choses autorisées ! Certes, il y avait des enfants qui
apprenaient à respecter ces interdits dans un contexte d’obéissance et
d’autorité bien tempérée. Mais pour nombre d’autres, le contexte éducatif
se rapprochait beaucoup plus d’une soumission au pouvoir des adultes,
l’essentiel étant de « faire céder » l’enfant, de lui inculquer les bonnes
habitudes ou manières, de faire qu’il prenne le « bon pli » !
Car quand un mauvais pli était pris, il risquait de laisser une marque
définitive dans le fonctionnement psychique, ces irréductibles mauvaises
habitudes ! Il fallait alors porter le fer (de préférence bien chaud si ce n’est
brûlant) pour arriver à l’effacer : le sadisme éducatif trouvait là ses
justifications les plus perverses ! Et, pour éviter ces « mauvais plis », les
recommandations pédagogiques ne manquaient pas, y compris le recours à
la force ou à la violence. Alice Miller 159 a appelé cela « la pédagogie
noire » et en a montré brillamment les effets délétères sur les enfants !
Quand le jeune enfant ne se soumettait pas immédiatement, quand il
n’obéissait pas assez vite « au doigt et à l’œil », quand il renâclait, contestait ou s’opposait, le parent pouvait recourir à deux stratégies pour
que ce petit rebelle « entende raison » : la peur ou la honte.
« Faire peur », stratégie éducative tout à fait banale il y a seulement
quarante ou cinquante ans, consistait à menacer l’enfant soit directement
d’un châtiment corporel (la main levée, puis la fessée, le martinet ou la
ceinture… et la suite), soit indirectement par l’évocation d’un être
maléfique susceptible d’enlever l’enfant, de le dévorer ou de l’anéantir
(selon les pays ou les régions, il s’agissait d’un étranger, romanichel ou
tsigane par exemple, d’un individu porteur d’une disgrâce tel qu’un bossu,
du diable ou de tout être imaginaire dangereux comme une sorcière ou un
père fouettard). Cette menace sur l’intégrité physique de l’enfant avait pour
pendant une menace morale : faire honte. « Faire honte », cette ombre noire
projetée sur la conscience naissance de soi, amputait l’enfant d’une partie
de lui-même, le rapetissait pour qu’il se fasse encore plus petit, qu’il
disparaisse sous terre (« Je ne veux plus te voir ! »), qu’il se rabaisse. Peur
et honte étaient les principales armes éducatives très prisées par nombre de
pédagogues et de parents qui se voyaient ainsi « autorisés » dans cet usage
de la menace physique ou morale. Mais la peur et la honte « diminuent »
celui qui en est la victime, elles rabaissent l’enfant et en aucun cas ne
l’élèvent. De plus la peur et la honte poussent au désir de revanche, de
vengeance160.
L’éducation contemporaine a pris le contre-pied de ces anciens principes
même si, ne l’ignorons pas, ceux-ci continuent à sévir dans certaines
familles ou contextes culturels et ne demandent parfois qu’à resurgir !
Aujourd’hui, comme nous l’avons dit à plusieurs reprises dans le cours de
cet ouvrage, l’éducation d’un enfant repose sur l’idée qu’il faut beaucoup
autoriser, car le potentiel de l’enfant est d’autant plus stimulé qu’il est
autorisé à agir de sa propre autonomie. D’une certaine façon, les parents
n’ont de cesse d’exhorter leurs enfants, surtout quand ils sont jeunes, à
montrer ce qu’ils savent faire. Et que voit-on ? Des enfants, surtout de
jeunes enfants, qui sont beaucoup plus « ouverts » que ceux des générations
précédentes. Ils n’ont plus peur des adultes et entrent en relation avec eux
de façon « naturelle ». Ils se montrent curieux, peu inhibés, plutôt
entreprenants, s’appropriant l’espace et les objets à leur portée dans un
enthousiasme conquérant : le monde leur appartient, il est leur maison. En revanche, ils ont souvent quelques difficultés à comprendre le sens des
limites et à les accepter : face à cette limite ils insistent, persistent,
recommencent, mettant alors l’adulte en difficulté 161.
Confrontés à ces jeunes enfants conquérants, en pleine découverte
motrice (et plus tard à ces mêmes adolescents tout aussi conquérants !), les
parents se trouvent vite débordés ! Comment réagir ? Quelle parade
inventer ? Ils sont d’autant plus démunis qu’ils savent tous, sans exception,
que le recours à la force, à la menace, à la contrainte et plus encore aux
gestes physiques proprement dits (fessée, gifle et autres brimades) est
désormais sinon interdit, du moins vigoureusement dénoncé comme
nocif 162. Ils ne se sentent plus justifiés pour faire appel à ces méthodes et
même ils éprouvent souvent une culpabilité non négligeable à la seule idée
de les envisager.
Certes, les parents qui, comme le dit le langage courant, « ont de
l’autorité 163 », parviennent encore à donner des limites au bambin même si
celui-ci joue sa propre partition, récrimine, insiste, fait le malheureux ou se
met en colère. Ils arrivent à tenir bon, mais c’est un peu comme s’ils
devaient résister à une pente naturelle et ils se demandent régulièrement
s’ils ont raison de faire ainsi. Le maniement de l’autorité, même bien
tempéré, ne fait plus consensus probablement à cause des imprécisions dans
sa définition traditionnelle ! Mais pour tous les autres, ils sont très
nombreux, bien plus nombreux que les précédents, tous ceux qui
confondaient jadis l’autorité avec le recours à la force, tous ceux qui, dans
leur enfance, ont dû se soumettre, quelle est la solution ?
Ne se sentant plus justifiés dans l’usage de cette force, ils recourent à ce
qui leur reste : le pouvoir de la séduction. Ils supplient l’enfant, se lancent
dans de grandes explications pour tenter de convaincre le bambin, voire
pour s’excuser de ce qu’ils lui demandent, en appellent à l’amour, aux « je
t’aime », aux « si tu m’aimes », ou encore achètent son consentement au
moyen de diverses gratifications, récompenses, cadeaux, etc. Il est vrai
qu’un enfant, d’autant plus qu’il est jeune, cède assez facilement aux
arguments de la séduction !
Ainsi s’installent sous nos yeux deux nouveaux standards éducatifs :
l’exhortation et la séduction. Ils remplacent l’interdit et la menace. Mais, de même que les excès dans l’usage de l’interdit et de la menace produisaient
de graves toxines éducatives 164, de même les excès d’exhortation et de
séduction produisent eux aussi divers désordres développementaux (voir ci-
dessous). Certes, ces effets négatifs sont moins massifs et évidents que ceux
du couple interdits/menaces. Ils sont plus subtils et surtout décalés dans le
temps : ils sont beaucoup moins perceptibles du temps de l’enfance
proprement dit et se révèlent plus volontiers à l’adolescence ou au début de
l’âge adulte.
Car cette conjonction éducative exhortation/séduction, tout en procurant
à l’enfant un sentiment de toute-puissance et une sorte de « narcissisme
triomphant » auquel il n’a, à l’évidence, aucune envie de renoncer, lui
donne aussi de façon paradoxale un manque fondamental de repères et un
besoin constant d’aller au-delà des limites 165 pour avoir confirmation de
cette toute-puissance. C’est une conjonction profondément anxiogène. Tant
que l’enfant reste contenu et protégé par ses parents, ses éventuelles
difficultés restent cantonnées à l’espace familial. Mais, avec l’adolescence,
le corps pubère donne à ce jeune individu un nouveau pouvoir qui l’exhorte,
le pousse à user de sa force ou de sa séduction et à refuser toute limite à son
besoin comme à son désir. Il lui faudra parfois l’épreuve (mais aussi les
preuves) de la vie en société pour se cogner douloureusement aux
incontournables limites et faire l’expérience, elle aussi douloureuse, d’une
réponse sociale qui n’hésite pas à recourir à son pouvoir de coercition et de
contrainte ! Adolescent et jeune adulte, il développe alors le sentiment
rageur d’avoir été trompé, sentiment dont on peut remarquer qu’il se répand
actuellement chez les individus des sociétés contemporaines à la vitesse de
l’éclair ! « J’ai la rage ! » disent-ils, quand précisément une limite s’impose.
Que faire de cette rage sinon la retourner contre soi… ? Les conduites
autoagressives sont devenues, elles aussi, en moins d’une génération,
extrêmement fréquentes, témoignant d’une quasi « épidémie » sociale ! La
rage en est leur moteur principal.
Sentiments de tromperie et de rage, si fréquents chez les adolescents et
les jeunes adultes actuellement, résultent des excès de ce que j’ai nommé
ailleurs un « narcissisme assertif166 », lui-même résultat des excès
d’exhortations et de séduction.
Et Dieu dans cette histoire ?
Ni force ni séduction : l’autorité repose au contraire sur la capacité de
celui qui détient les clefs du pouvoir de s’abstenir de l’usage de la force ou
de la séduction sur un plus faible, lequel accorde une reconnaissance
d’autorité à celui qui, ainsi, ne l’a pas contraint. L’image du père, du
seigneur ou de Dieu n’a donc aucune place « de droit » dans cette
définition !
Toutefois, pour ne pas heurter à l’excès la conviction des croyants, il
nous paraît utile d’apporter quelques précisions.
Quand nous définissons l’autorité comme un principe de retenue,
d’abstinence, en ajoutant que l’image du Père pas plus que celle de
l’homme n’ont quoi que ce soit à faire dans sa définition, nous avons
conscience d’attenter non seulement à la place de l’homme dans la société
mais bien plus à l’image traditionnelle de Dieu le Père, l’une servant de
caution à l’autre et réciproquement ! Pourtant cette définition de l’autorité
correspond assez bien à l’idée qu’on pourrait se faire de ce Dieu. En effet,
quel qu’il soit, Dieu ne dit ni ne fait jamais rien. Il n’a jamais montré son
pouvoir, ni celui de sa force ni celui de sa séduction. En toute occasion,
Dieu se tait, n’impose jamais rien ni ne cherche à séduire quiconque. De ce
point de vue, on peut considérer que l’essence même du divin, ce qui le
symbolise le mieux, est précisément ce principe d’abstinence. Dieu
s’abstient. Ce sont les êtres humains qui lui font dire quelque chose !
Cet énoncé, cruel en soi car il laisse l’être humain dans son absolu
dénuement, appelle quatre remarques complémentaires :
1) Si on admet que l’essence du divin, c’est son abstinence, alors cette
abstinence fonctionne comme une transcendance fondatrice. Fondatrice de
quoi ? Fondatrice de ce qui nous rend humains, cette étonnante capacité de
l’être humain à prendre soin, durablement et collectivement, d’un plus
faible, d’un plus vulnérable, d’un plus démuni – capacité qu’en d’autres
termes on peut nommer empathie. Durablement, car ce soin va largement
au-delà de la période de vulnérabilité physiologique du petit d’homme ;
collectivement, car cela ne se limite pas aux seuls géniteurs, mère et/ou
père, comme on peut le voir dans de nombreuses espèces animales. Mais il
est vrai que ce « collectivement » fait problème, dans la mesure où son
périmètre varie notablement : le groupe familial élargi, le clan, la tribu, le groupe ethnique ou religieux, la province, la nation, etc. En revanche, au-
delà des frontières de ce collectif, les « lois » du pouvoir, celles de la force
en général, retrouvent volontiers leur rôle.
2) Si donc cette abstinence est fondatrice, on peut en tirer la conséquence
suivante : il convient de s’abstenir de toute représentation de cette idée pour
y être le plus complètement fidèle. Le concept de dieu est par essence
irreprésentable, innommable ! À la seconde où elle s’incarnerait, prendrait
forme figurative ou verbale, le risque serait grand de voir l’idée de dieu,
l’idée de la retenue, de l’abstinence et de l’innommable basculer du côté de
l’idolâtrie ou du dogmatisme.
3) Pourtant, quand les humains implorent dieu, ils lui demandent, de
facto, de descendre sur terre pour influer sur le cours des événements, pour
agir dans un sens ou un autre. Ils l’implorent de devenir un agent de la
marche du monde. Ils aimeraient qu’il s’incarne.
4) Mais là encore, hélas pour les humains, dieu ne fait rien, ne se laisse
jamais entrevoir ! Devant ce qui pourrait confiner à une sorte
d’impuissance, contraire à l’idée de ce dieu tout-puissant dont les humains
ont besoin pour se sentir protégés, ces derniers ont inventé l’idée d’un
messager, d’un représentant envoyé sur terre. Presque tous les dieux
disposent ainsi de l’image d’un messager, véritable substitut que les êtres
humains cherchent à toucher du doigt… Mais à l’instant où l’image d’une
progéniture de dieu s’incarne, quand bien même ce fils serait enfanté par
une immaculée conception, l’image d’un Père s’impose… Le piège se
referme sur l’autorité qui, de principe d’abstinence, en creux, en négatif,
non représentable, prend alors le visage du Père Créateur, s’incarnant dans
une image captant à son profit les vertus de cette autorité.
Bien plus qu’une crise de l’autorité en tant que telle, c’est une crise de sa
représentation que nous traversons car la légitimité des représentations
traditionnelles chargées de l’incarner s’est effondrée. Le principe d’autorité
ne s’incarne pas car il se dissimule précisément dans une transcendance
faite de retenue et d’abstinence ! Mais en inscrivant ce principe de retenue,
d’abstinence comme une transcendance fondatrice nous avons conscience
de nous situer à rebours des valeurs apparentes des sociétés occidentales et
capitalistes contemporaines dont le moins qu’on puisse en dire est qu’elles
ne prônent pas l’abstinence comme valeur ! La société de consommation repose même sur l’exact contraire : il faut relancer la croissance et
consommer plus…
Une autorité culturelle
Pour clore ce chapitre, une précision paraît nécessaire. En proposant de
définir l’autorité par la capacité de celui qui détient le pouvoir à se frustrer
lui-même de l’usage de la force ou de la séduction, il est évident qu’on se
situe sur une ligne asymptotique et quelque peu idéale de la relation
d’autorité ! C’est ce qui nous a permis de dégager l’autorité de la gangue du
pouvoir, d’extraire de ce pouvoir ce qui peut représenter son « sublimé »,
cette capacité à se frustrer soi-même de la jouissance inhérente au fait de
contraindre un plus faible ou plus vulnérable. Il s’agit donc d’une valeur en
creux, en négatif expliquant pourquoi l’autorité est toujours apparue comme
une augmentation énigmatique de ce pouvoir, une sorte de « sur-pouvoir »,
comme le répète Alain Renaut167.
En revanche, tout au long de ce chapitre, nous n’avons jamais dit que le
parent devait s’interdire tout recours au pouvoir, qu’il ne fallait jamais
utiliser ni la force ni la séduction avec un enfant. Il faut simplement être
clair : quand un parent recourt aux arguments du pouvoir, qu’il s’agisse
pour lui d’utiliser sa force ou de se servir de sa capacité à séduire pour
obtenir de l’enfant qu’il fasse ce qu’on lui demande168, il est avec cet enfant
et à cet instant précis dans une relation de pouvoir et non pas d’autorité : il
importe de ne pas confondre ces deux registres ! Quand, dans ces
conditions, le parent ou l’adulte obtient gain de cause, c’est grâce à
son pouvoir et non pas grâce à son autorité ! Pour que ce pouvoir
« naturel » se transforme en autorité « culturelle », deux choses sont
indispensables : 1) que l’exercice de cette contrainte physique ou séductrice
se fasse sans violence ni humiliation, sans moquerie ni tromperie ; 2) qu’il
n’y ait ni plaisir ni jouissance dans cet acte de contrainte. Si ces deux
exigences sont satisfaites, alors le chemin est tracé pour que cette relation
de pouvoir se transforme peu à peu en relation d’autorité.
Il n’y a donc rien de « naturel » dans cette capacité de retenue propre à la
relation d’autorité ! Cependant elle appartient à la personne, est intériorisée, siège en elle et à défaut d’être native comme le suggère Marcel Gauchet, on
l’a vu, assurément trouve-t-elle ses fondements dans les expériences
relationnelles précoces. Ce jeune enfant à qui l’adulte a accordé le temps de
sa propre détermination, c’est-à-dire le fait de pouvoir obéir au sens où il lui
en a donné la possibilité, cet enfant donc, en apprenant à obéir et non pas en
étant obligé de se soumettre, pourra de temps à autre s’autoriser à désobéir ;
ce temps en suspens entre le moment de la demande et celui de l’obéissance
ouvre à la réflexion qui incite un jour l’enfant à se demander ce qui serait
advenu si… il n’avait pas obéi. Pouvoir désobéir devient alors l’acte mental
d’appropriation de soi et d’accession à une véritable autonomie, celle qui
autorise le choix entre obéir ou désobéir. Ainsi la relation d’autorité
s’apprend dans l’enfance en obéissant, s’expérimente dans l’adolescence en
désobéissant pour, enfin, se révéler en devenant adulte lorsque cet adulte se
trouve en position d’exercer un pouvoir sur autrui (parent, directeur de…,
responsable de…, et pour le dire de façon triviale : « chef » de toute
nature…). Pour ne pas abuser de ce pouvoir sur autrui, les étapes qui
précèdent sont indispensables !
Notes
133 . M. Gauchet, « Fin ou métamorphose de l’autorité » in Conditions de l’éducation, M.-C. Blais,
M. Gauchet, D. Ottavi, Paris, Stock, 2008, p. 156.
134 . Aristote, Éthique à Nicomaque, IX, 5.7.1., Paris, Flammarion, 2008, p. 325.
135 . Pour la citation d’Aristote, j’ai suivi la remarque d’A. Renaut (La Fin de l’autorité, Paris,
Flammarion, 2004, p. 43, note de bas de page 2) : pour éviter les confusions pouvoir/autorité dont il
est ici question et sachant que chez les Grecs il est uniquement question d’archè, j’ai remplacé dans
la traduction le terme « autorité » par celui de « pouvoir ».
136 . Aristote, Les Politiques, Paris, Flammarion, 2008.
137 . Voir nos ouvrages précédents : L’Enfant chef de la famille. L’autorité de l’infantile, op. cit., et Il
est permis d’obéir. L’obéissance n’est pas la soumission, op. cit.
138 . H. Arendt, La Crise de la culture, Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 1972, p. 123.
139 . Ibid., p. 244.
140 . A. Renaut, La Fin de l’autorité, Paris, Flammarion, 2004, p. 153.
141 . Op. cit., p. 250.
142 . Ibid., p. 247.
143 . La Fin de l’autorité, op. cit., p. 155.
144 . Voir chapitre 4.
145 . Proposons quelques scénarios possibles quand l’enfant revient. 1) Le parent peut lui
dire : « Reste là » et continuer sa conversation avec son ami. S’il a obéi, cet enfant ne reçoit pas
vraiment d’explication. Cette « obéissance » prendra rapidement l’allure d’une soumission à un
commandement peu compréhensible. 2) Le parent se contente de lui donner les quelques explications
que j’ai évoquées. Certes l’enfant est « grandi » dans sa compréhension du monde mais l’obéissance
reste sur le moment bien frustrante ; s’il peut y avoir un bénéfice intellectuel à obéir, il n’y a pas
vraiment de plaisir ! C’est le type même de ce que je nommerai volontiers l’obéissance du névrosé.
3) Mais le parent, précisément parce qu’il est venu au square pour permettre à son enfant de
découvrir le monde (et non pas pour parler avec son ami), parce qu’il regrette que son enfant ne
puisse aller dans le bac à sable, lui dit, après lui avoir expliqué les raisons de son rappel : « Regarde
là, si on allait fait un tour au tourniquet (ou au toboggan)… » Dans cette dernière séquence, non
seulement l’enfant est en quelque sorte récompensé d’avoir obéi mais en outre son parent lui donne
un modèle de « souplesse psychique » : quand on ne peut pas obtenir quelque chose, il est souvent
préférable de désinvestir la chose, au moins temporairement, et d’investir autre chose en attendant.
Cette souplesse psychique est un facteur essentiel non seulement de santé mentale mais de bien-être
en général.
146 . Voir chapitre 5.
147 . L’Enfant, chef de la famille, op. cit.
148 . On peut noter au passage que les muscles extenseurs des doigts sont précisément sous le
contrôle de la motricité volontaire là où les muscles fléchisseurs, par le réflexe de « grasping » ou de
cramponnement, sont beaucoup plus conditionnés par une motricité automatique et involontaire :
ouvrir la main est toujours un geste conscient et volontaire.
149 . Pour de plus amples commentaires voir : Il est permis d’obéir. L’obéissance n’est pas la
soumission, op. cit.
150 . Il est permis d’obéir…, op. cit.
151 . Voir A. Renaut, La Fin de l’autorité, op. cit.
152 . Cette fonction dite « séparatrice » du père est ce sur quoi se fondent les théories faisant de ce
dernier le garant de l’autorité car, selon ces théories, c’est lui qui « dit la loi » en particulier l’interdit
de l’inceste. Si le père a ce privilège de dire la loi, ce serait parce que les femmes en général, les mères en particulier, êtres faibles et inachevés, seraient incapables de résister à la tentation d’une
relation dyadique séductrice d’allure incestuelle avec leur enfant… Il faut donc qu’il y ait du « père »
dans la tête de cette mère, soit le père de l’enfant, c’est-à-dire le géniteur, soit le père de la mère, le
grand-père maternel, pour que cette fonction séparatrice puisse advenir. Faute de quoi, la folie
menace…
153 . Voir chapitre 6.
154 . Voir chapitre 5.
155 . Voir chapitre 2.
156 . Voir chapitre 5.
157 . Voir chapitre 9.
158 . P. Fonagy et al., Affect Regulation, Mentalization, and the Development of the Self, New York,
Karnac Books, 2004.
159 . A. Miller, C’est pour ton bien, op. cit.
160 . Nombre de pédagogues étaient ainsi hantés par la crainte d’une vengeance chez ces enfants
dont ils redoutaient la supposée violence, ce qui en retour justifiait leur propre violence : ce cercle
vicieux éducatif a longtemps fonctionné sur de telles bases, même si, de façon régulière, une voix
généreuse s’élevait pour défendre la cause des enfants mais souvent en se gardant de mettre en
correspondance le comportement des adultes.
161 . Voir le cas de Noémie au chapitre 6.
162 . Pour éviter toute ambiguïté au cas où cela ne serait pas assez clair, précisons que l’auteur des
présentes lignes partage cet avis : les menaces et maltraitances physiques ne sont en aucun cas
justifiées ou excusables. Elles n’ont aucune place dans la « boîte à outils » éducative des adultes en
général, des parents en particulier.
163 . Nous nous sommes largement expliqué sur cette expression, ce qui nous autorise à l’employer
dans son acception la plus banale.
164 . Celles-ci étaient dominées par la dimension d’inhibition : enfants timides ou franchement
craintifs, ayant peur non seulement de l’étranger mais des adultes en général, enfants maladroits (on
parlait volontiers d’enfants « empotés », excellente expression qui signifiait au sens propre que le
« pot » dans lequel ces enfants devaient grandir était trop étroit !), voire parfois dyspraxiques, enfants
inhibés au plan intellectuel (on parlait de niaiserie névrotique ou de pseudo-débilité), etc. Le repli sur
soi, le refoulement caractérisaient la pathologie liée à cet excès d’interdits et de menaces, entravant le potentiel de l’enfant et nuisant à son épanouissement ! Mais ce n’étaient pas les objectifs éducatifs
d’antan.
165 . Contrairement à ce qui se dit régulièrement, il ne s’agit pas seulement pour ces enfants et jeunes
adolescents de « chercher leurs limites », mais bien plus de se prouver à eux-mêmes que cette toute-
puissance leur permet à chaque instant d’aller, sans encombre, au-delà des limites…
166 . Voir Les Yeux dans les yeux, op. cit., p. 195.
167 . La Fin de l’autorité, op. cit.
168 . Qu’il s’agisse de courir plus vite pour attraper l’enfant, de le retenir s’il veut s’éloigner, de le
contenir s’il refuse ou fait une colère, de le porter quand il ne veut pas venir, de lui tenir le bras ou la
main qui se lève et menace (l’adulte se sert alors du fait qu’il est plus grand et plus fort
physiquement) ou encore de chercher à le convaincre, de discuter, marchander, détourner son
attention (l’adulte se sert alors de sa capacité à circonvenir cet enfant, à ruser, en un mot à utiliser une
forme de « séduction »).
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