Le règne de la séduction

Daniel Marcelli · Chapitre 8 sur 15

Pages du PDF

Le règne de la séduction

7. Chatouilles et surprises, un jeu de séduction pas si innocent !

7.

 

Chatouilles et surprises, un jeu de séduction pas

 

si innocent !

 

Les doigts montent doucement sur le ventre, s’attardent à la base du cou

puis la cadence s’accélère, ils se font insistants au creux du cou et

déclenchent les rires du bébé. La maman regarde son bébé, sourit puis

recommence. Cette fois le bébé attend la chatouille, il s’y prépare, regarde

sa mère avec des yeux brillants d’un contentement anticipé. En général, la

maman recommence une ou deux fois son manège et bébé a vite compris :

il observe maman, sent le guili des doigts qui montent et se prépare à être

chatouillé. Mais soudain, la main, les doigts ne surgissent pas là où bébé s’y

attend : c’est l’autre main, d’autres doigts qui subrepticement venant de

l’autre côté le chatouillent à un endroit imprévu, là où bébé ne s’était pas

préparé ! Avec un air surpris, perplexe et un peu désemparé, il regarde

maman, laquelle rit très fort et semble heureuse du tour qu’elle vient de

jouer ; devant l’air étonné de son bébé, elle le serre dans ses bras et lui

lance, contente de ce qui vient de se produire, un « J’t’ai eu ! » triomphant.

Elle semble heureuse de l’avoir surpris, de l’avoir « eu » comme dit le sens

commun, et le bébé, de son côté, passé l’instant d’une fugace perplexité,

semble lui aussi ravi du tour que sa mère vient de lui jouer.

Pour d’autres mamans, le jeu de chatouilles et de surprise paraît

s’organiser autour d’une variation de rythmes : après deux-trois chatouilles

identiques, au moment où le bébé commence à bien anticiper leur

surgissement, les doigts ralentissent, la chatouille traîne tout comme la voix

de la maman qui s’accorde au tempo de ses doigts. Frétillant et impatient,

bébé comprend vite que la prochaine chatouille sera retardée de deux ou

trois secondes. Mais celle-ci vient encore un peu plus tard. Alors bébé a

compris : il s’apprête à prendre son temps puisque le jeu consiste à différer chaque fois d’une ou deux secondes supplémentaires la montée des

chatouilles (les bébés ont assurément une grande compétence pour tout ce

qui est des minimes variations de rythme). Mais voilà que soudain, au

moment où il s’y attendait le moins, les doigts bondissent dans son cou : là

encore bébé semble être saisi d’étonnement, paraît traverser un état

d’incertitude mais il regarde intensément le visage de sa mère et celui-ci

sourit, exprime le contentement et le plaisir, ce que confirme la voix de la

maman qui d’une prosodie canaille lui dit de nouveau : « J’t’ai bien eu ! »,

en même temps qu’elle se rapproche du visage du bébé, l’enlace, le serre

contre elle et l’embrasse… Rapidement, le bébé en redemande : il cherche

du regard sa mère, se trémousse et veut que le jeu continue : encore un

tour 95 !

Nombreuses sont les mères qui jouent ainsi à ces jeux de surprises et de

tromperies avec leur bébé, le plus souvent après le bain, au réveil, avant la

promenade… À quoi servent ces jeux ? Comme le précise Daniel Stern 96 :

apparemment à rien, ni à nourrir l’enfant, ni à le soigner, ni à son sommeil,

ni même à « l’éduquer ». Ils n’ont pas d’autre objectif pour la mère que

d’être avec son bébé et de dérober des moments de plaisirs partagés. Ils se

produisent quelque temps après la naissance, dès l’âge de deux-trois mois

mais se déploient pleinement au cours du second semestre de la vie, entre

six et quatorze-seize mois, précisément à cet âge où le bébé semble si avide

de s’approprier l’attention de l’autre (voir chapitre 5). Ils s’atténuent pour

disparaître peu à peu avec le développement de la motricité, en particulier

de la marche, d’une part, et celui du langage d’autre part.

Pourquoi toutes les mères aiment-elles ainsi jouer à ce genre de jeu avec

leur bébé, jeu où il s’agit de créer une règle, de la faire comprendre et de la

partager avec le bébé, mais dès que celui-ci semble l’avoir comprise, de

tromper le bébé et le surprendre ? C’est la question qu’on peut, qu’on doit

se poser dans ce qui apparaît comme un rapport de séduction où cette fois

c’est l’adulte qui attire à lui son bébé, qui cherche à le séduire et non plus,

comme nous l’avons décrit précédemment, le bébé qui cherche à capter le

regard parental.

 

Retour à la séduction originaire

La séduction imprègne la relation amoureuse : on ne peut aimer que si

l’on accepte d’être séduit, que si on en prend le risque, celui de se « faire

avoir ». S’il y a une surprise dans les relations humaines, c’est souvent le

surgissement imprévu de l’amour… Le scénario est-il écrit d’avance et,

dans ce scénario de la séduction, les jeux de chatouilles et de surprise de la

petite enfance ont-ils leur mot à dire ? La séduction est volontiers inscrite

dans la relation entre un adulte et un enfant : la relation mère-bébé en est le

paradigme. Et le modèle de la séduction ne se dévoile-t-il pas sous nos yeux

au travers de ces jeux de surprise et de tromperie avec l’énigme qu’ils

véhiculent ?

Il ne s’agit évidemment pas ici d’une séduction sexuelle au sens premier

du terme, pas plus que d’une séduction traumatique même si, comme on l’a

vu, le bébé traverse un moment de flottement, d’incertitude lorsqu’il est

surpris. En revanche on a affaire ici de façon incontestable à ce qu’on

nomme une séduction précoce, voire une séduction originaire selon les

termes de Jean Laplanche97. Rappelons que, selon Freud, la séduction

précoce est inscrite dans la logique de la relation de soin entre la mère et

son bébé. Mais si, dans cette séduction précoce, le bébé est bien séduit par

les soins maternels, la mère apparaît comme une technicienne du soin

dénuée de désir et d’inconscient. C’est, dit Laplanche, la limite de cette

théorie : ce qui le conduit à décrire la « séduction originaire », laquelle

repose sur l’asymétrie fondamentale des rapports entre un adulte qui en sait

nécessairement plus et un jeune enfant qui en sait nécessairement moins.

Car, dans la relation de la mère avec son bébé, un troisième larron

s’introduit : l’inconscient maternel. Cet inconscient fait commettre à la

mère, parfois à son insu, sur le modèle des actes manqués ou des lapsus, des

choses, paroles, actes ou simplement pensées, désirs que le bébé ne peut

comprendre : il ne dispose évidemment pas de l’appareil psychique

nécessaire à une mise en représentation de ces « actes manqués », traces qui

ne peuvent prendre sens mais qui s’inscrivent néanmoins sous forme de

« messages énigmatiques ». Il s’efforce alors de décrypter ces messages

énigmatiques dans l’ensemble du comportement maternel et de l’adulte en

général, sur le visage, les mimiques, à travers la prosodie, les paroles, dans

la cinétique des gestes et la fluidité du tonus de son partenaire : que peut-il

bien lui vouloir ? S’il en comprend une partie (une partie bien plus importante qu’on ne l’a longtemps cru), une autre lui échappe

nécessairement, comme d’ailleurs elle échappe aussi en grande partie au

conscient de l’adulte.

En dehors de l’acte d’allaitement lui-même, au cours duquel la jeune

mère peut éprouver une jouissance consciente, la grande majorité des soins

primaires ne mobilisent pas directement chez elle ces affects de jouissance

qui sont souvent recouverts par la sollicitude ou par l’inquiétude. S’il y a

messages énigmatiques dans l’ensemble du comportement maternel

concernant les soins primaires, c’est bien évidemment à l’insu de la mère

elle-même. Selon Laplanche, ces messages apparaissent alors comme des

actes manqués, des lapsus relationnels, un « manquement », un raté

véhiculant un sens refoulé.

En revanche, concernant les besoins affectifs de l’enfant, la capacité à

prendre soin de ses besoins émotionnels, une profonde révolution s’est

opérée en quelques années, rendant les mères et les pères bien plus attentifs

qu’ils ne l’étaient auparavant. Il n’est pas question de dire ici que les

parents de jadis y étaient indifférents mais, quand ils y répondaient, c’était

souvent avec parcimonie, voire avec le sentiment de déroger à la règle. Ne

disait-on pas qu’à trop répondre aux demandes de l’enfant, on risquait de le

rendre exigeant et même capricieux, qu’à trop le caresser – surtout si c’était

un garçon – on pouvait l’amollir, le rendre trop sensible… ? Il y avait

toujours un écart entre la demande du jeune enfant et la réponse

socialement admise de l’adulte.

Cet écart tend à s’estomper aujourd’hui et le souci des parents, dans ce

domaine précis des soins relationnels et affectifs, serait plutôt de répondre

le mieux possible et dans la plus grande adéquation aux sollicitations de

l’enfant. Est-ce pour cette raison qu’ils éprouvent ce besoin de jouer aux

jeux de chatouilles ? En effet, on peut rapprocher le « manquement »

provenant de l’inconscient maternel de celui que nous venons de décrire

dans la structure du jeu de surprise, manquement qui se caractérise par

l’écart entre ce que le bébé attend et ce qui advient, entre la place anticipée

de la main maternelle et son surgissement inopiné dans un autre endroit du

corps, à un autre moment que celui attendu : dans ces jeux, cet effet de

manquement est volontaire et conscient chez la mère même si, à l’évidence,

elle n’en connaît pas les raisons.

Métis derrière le jeu

 

Revenons aux interactions de jeux entre la mère et son bébé. Où situons-

nous ces jeux de surprise dans l’espace de séduction entre mère et bébé ?

De ce point de vue, ils auraient dû attirer plus qu’ils ne l’ont fait

l’attention de tous ceux qui s’intéressent aux conditions du développement

psycho-affectif. Lorsque la mère a envie de jouer avec son bébé, elle sait

qu’elle va y prendre plaisir : ce bébé est le sien, il est à elle, il est pour elle,

elle souhaite, comme dirait le sens commun, « en profiter » ! Elle le cherche

du regard, est attentive à le savoir disponible, mais lui ne sait pas encore ce

qui va lui arriver. Il y a dans cette séquence comme un parfum de séduction

infantile, une préforme d’un abus sinon sexuel du moins de position

dominante. Quand le jeu commence, la main de la mère stimule le corps de

l’enfant et si ce jeu ne procède pas à proprement parler des soins du corps,

il participe en revanche de façon patente à l’érogénéisation de ce corps sur

le modèle proposé par Freud. Certes, ce n’est pas l’« organe génital » que la

mère stimule à travers ces jeux de chatouilles, de bisous, de petites lècheries

ou suçotements, mais l’ensemble du corps et la peau en particulier. Ces

jeux-là apparaissent bien comme les prototypes d’une séduction précoce par

les sensations de plaisir que la main ou la langue de la mère répand sur le

corps de son bébé.

Mais la mère n’est absolument pas consciente de leur dimension sous-

jacente très puissante : en effet, par le moment d’engagement puis de

montée tensionnelle, par la période de relative incertitude sur le tempo ou le

lieu du surgissement, par la surprise qui vient de l’autre et le sentiment de

« s’être fait avoir », par l’embrassade heureuse qui clôt la séquence, la

structure de ces jeux ressemble fortement à une sorte de « scène sexuelle »

inconsciente pour la mère autant que son bébé. La séduction n’est pas loin !

Ces jeux de surprise nous paraissent en figurer un condensé dans lequel on

trouve de l’infantile, du précoce et de l’originaire : ne seraient-ils pas un

point de passage obligé comme trace scénarisée du rapport à l’autre ?

Mais quel message la mère, à son corps défendant, livre-t-elle à son

enfant ?

On l’a vu au début de cet ouvrage, dans le français du XIIe siècle, séduire

signifiait emmener à l’écart, mettre à part, c’est seulement dans le cours du XVIIIe siècle que le terme séduction a dérivé vers son sens actuel, « moyen

de plaire ». Quand la mère tire son enfant « à l’écart », quand elle joue à le

surprendre et le tromper, quand elle lui propose l’énigme de ces jeux de

chatouilles, n’est-ce pas pour l’éloigner des chemins de la socialisation et

l’enclore avec elle dans un lien dyadique ?

Mais encore : dans ces moments d’intimité où la mère se retrouve seule

avec son enfant, ces moments où elle n’est pas accaparée par une tâche liée

aux soins du bébé, et où elle se laisse aller à ces échanges riches en

émotions, affects et plaisir et qui baignent dans un accordage affectif

intense, non seulement, elle ne joue pas seulement à créer des règles puis à

les violer. Elle le fait en exprimant une mimique, une prosodie qui a tout de

la feinte ou de la tromperie : expressions de faux étonnement ou fausse

surprise, froncement de sourcils faussement préoccupé, fausse voix

inquiète, fausse colère, faux désir de dévoration, fausses grossièretés, etc.

Quel théâtre relationnel énigmatique pour le bébé ! Quelles sont les

significations possibles de toutes ces expressions en grande partie

fallacieuses d’affects ?

Lorsque la mère joue avec son enfant, elle sait, elle, qu’elle le fait pour

son plaisir et pour rien d’autre. Elle ne peut alors justifier ni masquer son

éventuelle jouissance avec ce bébé au nom des soins du corps : par cette

« activité », elle se découvre dans son plaisir, voire dans sa jouissance

relationnelle, mais elle se doit de le cacher à son bébé comme elle se le

cache en partie à elle-même. Cette dissimulation, encore une marque de

Métis (voir chapitre 1), la protège et protège le bébé d’un excès de

jouissance qui pourrait devenir traumatique. Cette dissimulation transforme

aussi les messages que la mère adresse au bébé, transformation-traduction

qui les rend énigmatiques à l’enfant : « Mais que me veut-elle ? » semble

dire le visage du bébé concentré sur les mimiques et la prosodie de sa

mère… Rapidement, il saura qu’elle veut jouer, même s’il ne sait pas

encore ce que le jeu recèle. L’énigme dans les jeux interactifs mère-bébé

permet donc à la mère de prendre du plaisir « sans en avoir l’air » et nous

avançons l’idée que l’ambiguïté du message transmis à travers le bloc

« mimiques-prosodie-mots-affects » caractéristique de l’interaction ludique

permettra précisément les jeux ultérieurs de glissements métaphoro-

métonymiques si importants dans le domaine des émotions et des affects.

La liberté de différenciation

 

Enfin, à propos de cette surprise qui prend l’enfant au dépourvu et dont la

mère se réjouit ouvertement en lui déclarant : « J’t’ai eu ! » et qu’il décrit

minutieusement, Daniel Stern déclare : « L’énigme – le jeu de variations

temporelles qui contrôlent l’état du bébé – a été résolue, et la mère et

l’enfant ont partagé un moment merveilleux 98. » Même si Stern semble

considérer l’énigme d’un point de vue surtout cognitif, nous considérons,

nous, que rien n’a été vraiment résolu et que l’énigme reste entière pour le

bébé : certes, il sait qu’il « s’est fait avoir » ; certes il « apprend » que

l’excitation peut parvenir à sa résolution ; certes, il fait l’expérience qu’il

peut être plaisant de se faire avoir, mais il continue d’ignorer la nature

exacte de tout cela.

Pourtant, en surprenant son enfant, la mère lui a donné des clefs

précieuses : elle lui a montré comment fonctionne l’énigme. Elle lui en a

révélé les ressorts à défaut de l’énigme elle-même. Ainsi, grâce à la

surprise, ce n’est pas l’énigme que l’enfant peut comprendre, mais sa

structure : le jeu de tromperies, de décalages, de manquements, ce jeu de

glissades d’un point à un autre, ces effets de transcription-traduction

toujours susceptibles de vous prendre au dépourvu, de vous avoir ! En

jouant ainsi avec son bébé, la mère lui ouvre le chemin de la métis humaine,

ce monde qui ouvre à la communauté des émotions et des affects.

Elle le dégage en même temps de la menace d’une emprise relationnelle

potentielle car, en le surprenant de la sorte, elle inscrit entre elle-même et

lui un espace de différenciation dont ce dernier peut prendre conscience

grâce, précisément, à l’effet de surprise. L’autre n’est pas toujours là où on

l’attend ! Le monde n’est pas toujours comme on aimerait qu’il soit et ce

qui arrive n’est pas toujours ce qu’on attend ! Il faut arriver à tolérer cet

écart, faire en sorte qu’il ne soit pas persécuteur.

En réalité, en créant une attente, en jouant au moment ultime à « tromper

son bébé », sans le savoir, alors même qu’elle lui dit « J’t’ai eu », c’est elle

aussi qui se fait avoir parce qu’elle introduit une différenciation entre elle et

lui – une différenciation qui n’est pas une perte, un abandon mais au

contraire la « surprise d’une rencontre » Pour jouer avec son bébé à ces jeux

de chatouilles, de surprise et de tromperies, la maman doit être suffisamment sûre d’elle-même, suffisamment tranquille, ne pas avoir peur

de la réaction de son bébé, ne pas craindre cet effet de manquement. Elle lui

dit implicitement : « Tu sais, mon chéri, je ne serai pas toujours là où tu

m’attends. » Elle accorde en quelque sorte à son bébé la liberté de la

différenciation. Pour cette raison, les mères en grande difficulté, gravement

carencées dans leur propre enfance ou profondément déprimées, ou encore

les mères avec d’importants troubles psychotiques de la personnalité sont le

plus souvent incapables de jouer à ces jeux, soit parce qu’elles ne peuvent

pas prendre le risque d’introduire cet écart entre elles-mêmes et leur bébé,

soit parce que ce type de jeu est trop angoissant.

Il y a nécessairement, effectivement, de la séduction entre la mère et son

enfant : séduction précoce éprouvée par la mère dans les soins qu’elle

procure au corps de son bébé mais dont elle se protège en justifiant de cette

nécessité, séduction inconsciente et originaire dans laquelle elle-même est

prise « à son corps défendant » par les messages énigmatiques qu’elle

adresse à son bébé, mais qu’elle peut continuer d’ignorer quand son

inconscient lui laisse une paix suffisante, séduction enfantine dans le jeu

érotisé auquel mère et bébé tacitement s’adonnent, mais qui grâce au

masque trompeur du jeu peut introduire un espace de différenciation entre

les deux partenaires dans la relation précoce. Et c’est cette différenciation

qui leur permet de se dégager de la potentielle puissance attractive de cette

séduction précoce, originaire et ontologique : le jeu introduit la différence et

fait prendre conscience du lien. Cette prise de conscience est salvatrice :

elle rend aux deux protagonistes une part de liberté.

 

Une mise en scène sexuelle

 

Deux personnes qui ensemble prennent plaisir à s’exciter en faisant des

choses qui participent à cette excitation et la soutiennent, une tension qui

monte peu à peu, puis soudain, comme venant par surprise, l’acmé d’un

plaisir qui apporte la détente, résout la tension, suivie d’un bien-être au

cours duquel ces deux personnes en profitent pour se serrer l’une contre

l’autre : tel est le tempo de la relation sexuelle. Tel est aussi le tempo de la

relation de jeu entre la mère et son bébé au cours des premiers mois, en particulier avec les jeux de chatouilles et de tromperies. Cette analogie a-t-

elle un sens ?

Deux partenaires dont l’un, la mère, est apparemment plus actif que

l’autre, le bébé, se stimulent et s’excitent. Si on est attentif aux regards de

celui qui semble subir, on se rend vite compte qu’il est un partenaire plus

actif qu’on ne le croit de prime abord : ses regards, l’ouverture de son

visage (les yeux grands ouverts, les sourcils relevés, la bouche entrouverte

et la langue en légère protrusion : tous signes d’un engagement relationnel

intense), ses trémoussements, son excitation motrice, relancent le plaisir

pris par celui qui agit à maintenir ainsi l’excitation de l’autre. Un échange

intense d’émotions et un climat de plaisir semblent baigner cette phase de

montée tensionnelle que Daniel Stern a décrite comme l’expression d’un

« accordage affectif » : les deux partenaires sont très proches l’un de l’autre

dans un état de communion d’émotions. L’excitation monte et pourrait

devenir débordante ou traumatique si elle ne prenait fin bientôt. Alors, un

événement, sinon imprévu, du moins surprenant, semble venir de

l’extérieur, créant une césure temporaire, un temps de suspens qui prend à

l’improviste l’un d’eux. Ils se regardent dans les yeux, se mettent à rire,

l’excitation décroît, ils s’embrassent et se détendent.

Quelle expérience vient de faire le bébé ? Que l’excitation est quelque

chose qui se partage ; que la résolution de l’excitation vient nécessairement

de l’extérieur et pas de soi ; que « se faire avoir » n’est pas une catastrophe,

au contraire, c’est même une des expériences fondamentales de l’être

humain ; que, malgré l’intense communion des émotions, vient toujours un

moment où cela cesse ; que cette fin prend souvent le sujet par surprise et

qu’il a le sentiment de ne pas en être le maître, c’est « l’autre » qui en a les

clefs ; que cet abandon de soi et cet appel à l’autre contiennent les éléments

du paradoxe relationnel : nos émotions les plus intimes et les plus privées

ne viennent pas de nous mais de l’autre et cet état de dépendance, il nous

faut l’accepter ; que la dimension de la subjectivité se fonde au travers de la

perception de cette altérité.

Les jeux de surprise représentent pour l’enfant une véritable mise en

scène sexuelle. Allant plus avant, nous pensons que ces jeux lui permettent

de résoudre sa tension, son excitation et qu’ils sont en quelque sorte

l’« orgasme » de l’enfant. Quand il est très jeune, chez le bébé ou l’enfant d’avant le langage, il n’y a guère que deux manières de faire cesser la

tension ou l’excitation : la voie de l’apaisement, la voie de la surprise.

L’apaisement constitue le moyen habituel dans tout ce qui concerne les

besoins physiologiques du jeune enfant : l’alimentation, le sommeil

essentiellement, mais aussi le besoin d’être changé, lavé, etc. Cet

apaisement est en lien avec la satisfaction des besoins et leur

assouvissement. À l’opposé, la surprise est le moyen de mettre un terme, un

temps en suspens à l’excitation qui surgit dans les interactions proximales,

les échanges affectifs intenses : après le bain, un peu avant le repas, la mère

s’amuse à augmenter le niveau d’excitation de son bébé, à lui faire vivre et

éprouver des émotions contrastées, mais elle est aussi vigilante à ne pas

dépasser un seuil qui serait susceptible de désorganiser le bébé. C’est

pourquoi, après l’avoir excité, il faut le calmer, et le meilleur moyen de

suspendre la montée de l’excitation, c’est la surprise. L’apaisement conforte

l’assise narcissique de l’individu grâce à la satisfaction de ses besoins

physiologiques, l’excitation inscrit le même individu dans la relation à

l’autre, et la surprise est ce qui permet de ponctuer cette relation.

De ce point de vue, le scénario de la surprise peut être compris comme

une sorte de formatage pour la pulsion sexuelle. Il représente l’armature qui

se met en place dès l’enfance du scénario génital du futur adulte. Ce n’est ni

l’histoire ni le script qui sont inscrits dans les traces mnésiques mais

l’armature de ce script, c’est-à-dire la ponctuation, la prosodie.

Dans le rapport entre un adulte et un enfant, la dimension de l’excitation

est susceptible d’apparaître rapidement pour peu que cet adulte commence à

jouer avec l’enfant ; alors la surprise est ce qui vient « couronner » la

relation, donnant une limite et un terme heureux à cette relation excitante.

Par sa structure et son tempo, ce type d’échange ressemble à une scène

sexuelle, ce dont ni l’adulte ni l’enfant n’ont conscience. Mais, au cours de

ces séquences, un script relationnel peut s’inscrire dans l’inconscient de

l’enfant, le préparant en quelque sorte à vivre ultérieurement de façon

satisfaisante une sexualité d’adulte où les surprises ne manqueront pas. En

particulier celle-ci : l’éprouvé orgasmique survient très souvent comme une

surprise au moment où le sujet accepte le risque de se « laisser aller » et ne

cherche plus frénétiquement à provoquer des sensations ! Le scénario de la

surprise que chacun porte en soi au travers du souvenir confus de ces jeux innocents, de ce plaisir à la surprise de l’enfance, permet à l’adulte de

prendre le risque de « se faire avoir », c’est-à-dire le risque de la séduction.

Désormais, l’adulte saura intuitivement que c’est souvent ce par quoi il

faut en passer pour rencontrer l’autre, une rencontre qui ne sera pas un

affrontement mais d’abord un partage, une rencontre où il est possible de

montrer sa vulnérabilité et pas simplement sa force, où on doit prendre le

risque de sortir de l’emprise pour s’abandonner aux bras d’autrui…

 

Notes

 

95. Voir La Surprise, chatouille de l’âme, op. cit.

96. D. Stern, « Les bébés et la musique : réflexions sur les aspects temporels de l’expérience

quotidienne d’un nourrisson », Journal de psychanalyse de l’enfant,1998.

97. Voir, pour l’ensemble de ces types de séduction, le chapitre 2.

98. « Les bébés et la musique… », op. cit.

 

OceanofPDF.com