Le Règne de l'esprit malin

Charles-Ferdinand Ramuz · Chapitre 11 sur 28

Pages du PDF

Le Règne de l'esprit malin

Chapitre 3

 

 

Le lendemain matin, il faisait du soleil. Les nuages pen-dant la nuit s’étaient défaits de devant la lune. Ils passent ra-pidement dessus, laquelle est là qui les élime comme la pierre fait d’un filet ; et, quand enfin le jour se lève, on la voit, toute pâle et ronde, être seule dans le ciel bleu.

Joseph s’était levé de très bonne heure, parce qu’il de-vait aller travailler au bois, Héloïse s’était levée en même temps que lui.

Il lui avait dit :

— Dans l’état où tu es, tu aurais mieux fait de rester au lit.

Mais elle, comme jalouse :

— Il ne manquerait plus que ça.

C’était une bonne douce petite femme, bien travailleuse.

Donc, quoi qu’il eût pu faire, elle avait allumé le feu, mis de l’eau dans le coquemar, moulu le café, préparé les tasses : lui, pendant ce temps, rangeait dans un sac ses provisions. Finalement, ils se trouvèrent assis en face l’un de l’autre, ayant entre eux la grande cafetière de métal, où se faisait en-tendre, de distance en distance, le petit bruit des gouttes qui tombaient dans le récipient.

Une lampe était allumée ; il regardait sa femme, elle avait les joues toutes marbrées de bleu.

 

– 68 –

Il se leva.

— Écoute, promets-moi que tu te recoucheras sitôt que je serai parti.

Elle le promit, il s’en alla tranquille. Un groupe d’hommes l’attendait sous la croix : ils se mirent en route tous ensemble.

Longtemps, de derrière les carreaux, elle suivit la petite troupe des yeux, puis elle pensa à aller se remettre au lit, comme elle avait promis de faire ; mais est-ce qu’on va se coucher quand justement le soleil se lève ? et mon ouvrage, qui le fera ? et puis, se disait-elle, Joseph n’en saura rien.

Elle ne se recoucha donc point ; elle se sentait très gaie et pleine d’entrain, maintenant. On chante toutes les chan-sons qu’on sait. L’enfant lui tenait compagnie. Quelquefois, il lui donnait un coup de pied, alors elle se redressait et faisait la grimace, mais tout de suite après un sourire lui venait. Qu’il bouge, qu’il se tourne, qu’il vous fasse mal, c’est tant mieux, puisque c’est signe qu’il est là. Plus on souffre à cause de lui, plus on l’aime. Elle considérait son ventre en se de-mandant : « Pauvre petit, est-ce qu’il a seulement la place ? Il n’a point d’air, il ne voit rien, il n’entend rien, il ne mange rien : c’est bien naturel qu’il se venge. » Et une grande pitié lui venait en même temps qu’un grand bonheur, parce qu’il n’y avait plus qu’à prendre patience. « Donne-moi trente coups de pied si tu veux, ce n’est pas moi qui me plaindrai ! »

C’est pourquoi, à présent, elle aimait tant à être seule ; même les voisines se plaignaient d’elle, disant qu’elle deve-nait fière ; mais c’est que j’ai quelqu’un qui me tient compa-gnie, et le temps passe bien trop vite pour que j’aille le perdre à bavarder, comme autrefois.

 

– 69 –

Jamais seule, et le temps s’en va ; déjà dix heures.

Elle ôta son tablier, elle le pendit à un clou, alla faire un bout de toilette ; puis s’étant enveloppée dans un châle, ayant noué autour de sa tête un fichu de laine noire à bord brun, elle partit pour la boutique, l’autre, pas celle de Martin, parce qu’il avait fait faillite, comme on a vu.

Il s’était mis à faire un grand soleil, où on voyait le che-min recouvert de neige gelée luire comme un chaudron bos-selé ; partout bougeaient sur les barrières des petites flammes pointues ; les toits avaient une pente bleue, l’autre d’argent.

Elle vit qu’il y avait beaucoup de monde autour de la fontaine, et cela l’ennuya un peu, parce qu’on allait l’arrêter, mais elle s’était déjà trop avancée pour pouvoir rebrousser chemin. Elle continua donc, allant à petits pas, précaution-neusement ; dès qu’elles l’aperçurent, les femmes qui étaient là coururent à sa rencontre. Et elles lui racontèrent que Lude s’était sauvé.

Là était la grande nouvelle qui, tout le matin, avait circu-lé dans le village, d’où la raison de tout ce monde, et les femmes à présent entouraient Héloïse : pensez donc, il a dis-paru, sa femme le cherche partout ; et il paraît, à ce que dit Criblet, qu’il a bien fait de se sauver : il allait, la nuit, dépla-cer ses bornes. Criblet l’a vu, l’autre a eu peur. Et Criblet pré-tend qu’il est possédé. Criblet dit qu’il sentait le soufre !

Ainsi allaient et venaient les paroles ; – ce fut la journée des événements.

Mais, elle, parmi tout ce bruit, gardait son air de tous les jours. Notre raison de vivre est ailleurs, n’est-ce pas ? Elle se trouva donc bientôt avoir dépassé la fontaine ; la boutique

– 70 – n’est pas loin. Et Brouque le marchand, avec sa grande barbe noire (un homme, lui, qui parlait peu et même, ce jour-là, il n’ouvrit pas la bouche), eut vite fait de lui peser son sel. En-suite il y eut la farine. Cela fit deux paquets de deux livres chacun qu’elle serra dans son panier ; puis donna septante centimes, puis sortit, et il faisait beau.

On discutait toujours autour de la fontaine, elle eut peur qu’on ne la retînt de nouveau, elle prit par la rue de derrière.

Là, tout était beaucoup plus calme ; on n’apercevait guère que les passants habituels. Il y avait d’abord quelques fenils, puis deux ou trois maisons d’habitation, puis la bou-tique de Branchu ; à cet endroit, la rue faisait un coude. Cette rue, elle aussi, était couverte d’une épaisse couche de neige gelée ; il fallait, là aussi, qu’Héloïse fit attention. Et une de ses amies, nommée Julie, l’ayant vue qui venait, n’eut pas besoin de se presser pour la rejoindre. Elles causèrent un ins-tant.

— C’est quand même incroyable ! disait Julie, un homme à qui, jusqu’à présent, personne n’avait jamais rien eu à reprocher ! Un gentil garçon ! Qui était heureux, qui ai-mait sa femme ! À quoi est-ce qu’il a pensé ?

Héloïse disait : « oui… oui… ; » elles se quittèrent. Mais, au lieu de rentrer chez elle, Julie resta sur le chemin.

« J’étais restée là, racontait-elle plus tard, parce que ça m’amusait de la voir marcher comme ça, et puis j’étais un peu fâchée. C’est cet air distrait qu’elle avait. Je pensais : « Comme elle est changée ! » N’est-ce pas ? on s’était con-nues toutes petites. Donc j’étais là, je me disais : « Je ne l’aurais pas reconnue. Quelle belle courge elle a sous sa jupe ! l’attache du tablier ne tient plus. » Et il gelait fort,

 

– 71 – n’est-ce pas ? C’est pourquoi elle allait ainsi, levant un peu le bras pour garder l’équilibre. Il y en a qui mettent des pions de bas sur leurs souliers. Elle allait cependant, il s’est bien passé cinq minutes. Et c’est juste au moment qu’elle arrivait devant chez Branchu, je me rappelle tout, elle a tourné la tête pour regarder dans la boutique. C’est juste à ce mo-ment ; elle s’est arrêtée. Elle s’est redressée comme si elle al-lait tomber sur le dos, elle a jeté un grand cri. C’est un de ces cris, voyez-vous, qui ne vous sortent plus du tuyau de l’oreille. En même temps, je l’ai vue se baisser ; elle se tenait le ventre des deux mains. Je me suis mise à courir ; on l’a trouvée qui se roulait par terre… »

 

– 72 –