Le Règne de l'esprit malin

Charles-Ferdinand Ramuz · Chapitre 1 sur 28

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Le Règne de l'esprit malin

Chapitre Premier

 

 

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1

 

L’homme arriva vers les sept heures ; il faisait grand jour encore, parce qu’on était en été.

Il était maigre, petit ; il boitait un peu ; il portait sur le dos un sac de grosse toile grise.

Il n’y eut point d’étonnement pourtant parmi les femmes qui causaient entre elles devant les maisons, quand elles le virent venir, et les hommes, occupés dans les granges ou les jardins, à peine s’ils levèrent la tête : sûrement que ça devait être un ouvrier de campagne en quête d’ouvrage, comme on en voit passer tous les jours.

Quelques-uns ont une faux au bout du manche de la-quelle ils attachent leur baluchon, d’autres portent leurs bottes pendues autour du cou ; il y en a des vieux, des jeunes, des grands, des petits, des moyens, des gras, des pas gras ; quels qu’ils soient et d’où qu’ils viennent, on sait assez qu’ils ne valent pas cher. Toujours la même mauvaise graine, saoulons, fainéants, querelleurs ; et difficiles avec tout ça, capricieux, portés sur leur bouche : la honte des honnêtes gens.

Un de plus, voilà tout ; il faisait très beau, il faisait tout rose, il y avait ce soir-là, on peut le dire, du contentement dans les cœurs. Outre le beau temps qui durait, l’année s’annonçait comme devant être une bonne année : les vignes d’en bas venaient bien, on avait déjà eu de l’herbe en abon-dance, le foin ne manquerait pas non plus, et, pour ce qui est du froment, qui commençait seulement à changer de couleur, rarement on l’avait vu si dru, si bien fourni, si fort de tige.

 

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Raisons de se réjouir, n’est-ce pas ? quand même il ne faut pas trop se fier aux choses, mais le contraire serait pis peut-être, et à trop s’en méfier on les découragerait.

On vit les hommes revenir des champs ; ils s’abordaient, la pipe à la bouche, ou, s’appelant de loin, échangeaient des plaisanteries, tandis qu’autour de la fontaine, les filles écla-taient de rire à tout moment.

Dans le ciel qui avait verdi, des petits nuages passaient ; c’est cent cinquante, c’est deux cents maisons qui sont là, se serrant autour d’une haute église à clocher carré, c’est un pa-lier dans la montagne. C’est sept ou huit cents habitants, lo-gés un peu haut, si on veut, mais bien abrités contre les vents du nord et ceux du sud par deux chaînes parallèles, entre lesquelles s’allonge une vallée qu’ils dominent ; et il y avait l’organisation de tous les villages : un président1, trois ou quatre municipaux, un conseil de commune, un secrétaire du conseil, un maître d’école, un curé ; il y avait deux au-berges, deux boutiques ; il y avait, devant l’église, une assez grande place où les hommes, le dimanche, se réunissaient après la messe.

Toutes les cheminées s’étaient mises à fumer ; on savait bien ce que ça voulait dire. Quand il fait rose ainsi sur les grands rochers en haut la montagne et qu’en bas les chemi-nées fument, c’est que l’heure de la soupe ne va plus tarder bien longtemps.

 

1 Le titre du maire dans le Valais suisse. (Ce qui incidemment détermine le lieu de l’action, ailleurs en Suisse francophone, ce sont des maires ou des syndics). (Note du correcteur – ELG.)

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On le voyait du reste assez ; sur tous les chemins des gens s’en venaient, se dirigeant vers le village ; les rues étaient pleines de monde, il passait pas mal de mulets ; – ainsi, dans la joie d’un beau soir, et même les barrières en bois sec des jardins semblent reprendre vie, ça va, ça vient, c’est cette odeur de soupe qui sort par les portes ouvertes et des femmes se tiennent penchées sur le foyer, dans les cui-sines.

L’homme était entré à l’auberge. L’auberge était vide ; il alla s’asseoir à une des tables du fond. Il avait déposé son sac sous le banc. Il s’accouda, il attendit qu’on vînt. Ce fut le patron qui vint, un nommé Simon. Il demanda à l’homme :

— Qu’est-ce que vous voulez ?

— Donnez-moi un demi de vin2. Et j’aimerais bien aussi avoir quelque chose à manger.

Il ne fit pas beaucoup de façons, comme on voit ; Simon n’en fit pas davantage. Il alla chercher du pain et du fromage, qu’il apporta sur une assiette avec le demi de vin blanc.

Une grosse lampe de cuivre, pas encore allumée, pendait au plafond ; il commençait à faire sombre. L’homme man-geait sans se presser, comme on fait quand on n’a pas très faim, mais il faut bien se nourrir, et c’est l’heure. Il toussa un peu, il semblait enrhumé. Il bougeait lentement ses mâ-choires sous l’espèce de barbe courte qu’il avait, une barbe pas plus longue au menton que sur les joues, et dont on ne

 

2 Un demi litre. En Suisse romande, le vin « ouvert » (non ven-du en bouteille fermée) se commande par un , deux, trois « déci » (dl) ou un demi (5 dl). (Note du correcteur – ELG.)

– 7 – distinguait pas bien la couleur. Il semblait qu’il eût les yeux gris, mais la chose n’était pas sûre, parce qu’ils étaient petits et très enfoncés. On remarquait pourtant qu’il avait le nez de travers. Et, ce qu’on remarquait également, c’est que sa peau pendait en gros plis autour de son cou, de ses mains et de sa figure, et paraissait moins une peau qu’une espèce de vête-ment, qu’il aurait porté sur la chair, et qu’il aurait pu ôter, comme on ôte son habit.

Il y avait bien ainsi quelque chose d’un peu inquiétant dans son aspect, mais il ne semblait pas s’en douter, ni en ressentir la moindre gêne. Bien au contraire, son maintien était assuré ; il avait l’air parfaitement calme. C’était un de ces hommes qui, où qu’ils se trouvent, semblent être chez eux, comme s’ils s’étaient dit une fois pour toutes : « On me prendra comme je suis. » Et il continua donc de boire et de manger, jusqu’à ce que son assiette et sa chopine fussent vides, sur quoi il bourra sa pipe, – et la nuit venait tout à fait.

C’est à ce moment que Simon rentra ; il tira un tabouret de dessous une des tables. Il monta dessus. Il frotta l’allumette contre son pantalon.

On vit le feu prendre lentement à la mèche encrassée et la petite flamme mit assez longtemps à en faire le tour.

Des lampes Congo, ça s’appelle, on en voit dans tous les villages, l’abat-jour est de porcelaine blanche bon-marché, le récipient de cuivre est percé, au milieu, d’un trou par où s’établit un courant d’air qui active la combustion.

— Vous n’avez pas encore l’électricité par ici ?

Simon souffla dans le verre avant de le remettre en place :

 

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— Non, pas encore ; et puis on n’en a pas besoin.

— C’est vrai, dit l’homme ; avec ces inventions on se complique inutilement la vie. C’est comme leurs chemins de fer, j’aime mieux mes jambes ; elles me coûtent moins cher.

Il se mit à rire ; Simon, lui, ne riait pas, parce qu’il était assez méfiant de caractère et long à se livrer, surtout avec des inconnus.

D’ailleurs, la porte s’était ouverte et, l’un après l’autre, trois hommes entrèrent. Ils regardèrent et virent que quelqu’un était là, mais firent comme s’ils n’avaient rien vu, et, après un bonsoir jeté à Simon, s’assirent tous trois à la même table, dans l’angle opposé de la pièce, et le plus loin de l’homme qu’ils pouvaient, Simon était descendu à la cave, sans qu’ils eussent eu besoin de lui rien commander : il con-naissait leurs habitudes. Et déjà tout l’air de la salle avait commencé à bleuir, s’épaississant de plus en plus, – dans quoi la lampe pâlissait et rétrécissait sa lumière, devenue comme un petit œil.

C’est que d’autres hommes encore étaient arrivés et de toutes ces pipes sortait une grosse fumée, celle de ces âpres tabacs un peu humides, pas hachés fin, des boutiques de vil-lage, où le paquet coûte deux sous et dessus se voit l’image en noir d’un beau militaire, en habit à plastron, l’arme au pied.

Le temps passa, les conversations s’étaient engagées ; Simon, ayant servi les derniers survenus, avait été s’asseoir à une des tables et s’était mis à boire, lui aussi.

Bientôt on ne s’entendit plus, parce que le ton des voix s’était élevé peu à peu. On discutait maintenant, on se dispu-tait presque ; de temps en temps, quelqu’un donnait un coup

– 9 – de poing sur la table, à la suite de quoi venait un silence, puis le bruit recommençait.

L’homme profita d’un de ces silences : « Pardon, Mes-sieurs ! » et tout le monde se retourna.

On l’avait oublié, il reparut brusquement devant vous ; il n’avait point quitté sa place, où étaient sa chopine et son as-siette vides. Il y eut de l’étonnement. Mais lui n’en parut nul-lement troublé, ni de voir tout ce monde se tourner vers lui :

— Excusez-moi, si je vous dérange ; j’aurais un petit renseignement à vous demander.

On voyait qu’il savait vivre. Et la gêne ne fut pas pour lui, elle fut plutôt pour les autres, d’où ils ne seraient point sortis peut-être si Lhôte, le maréchal-ferrant, n’eût été là, parce qu’heureusement plus alluré et plus adroit à s’exprimer.

Ce fut lui qui prit la parole.

— Dites seulement, et on verra bien si on peut vous le donner, votre renseignement.

— Je vous remercie, dit l’homme.

Puis, ayant réfléchi :

— C’est que voilà, ça va peut-être vous surprendre. Je viens de loin, vous comprenez, et vous ne me connaissez pas. On a été si longtemps sur les routes qu’on ne se rappelle même plus tous les pays par où on a passé. Et, d’ordinaire, quand j’arrive dans un endroit, c’est pour repartir tout de suite. Mais, ce soir, comme je montais chez vous, je ne sais pas ce qui m’a pris ; je me suis dit : Si tu te reposais un peu ? Tu as assez couru, tu commences à t’essouffler, tu prends de

– 10 – l’âge. Pourquoi ne t’arrangerais-tu pas pour t’installer dans le pays ?

Il parlait posément, sortant ses mots l’un après l’autre, comme on sortirait des écus en vue d’une somme à payer :

— Vous n’auriez pas besoin d’un cordonnier, par chez vous ?

La proposition surprit, il faut bien le dire : on le connut assez au silence qui l’accueillit. Ça n’est pas tellement l’habitude que le premier passant venu vienne vous déclarer qu’il s’installe chez vous. Ces gens, on ne connaît ni leur père, ni leur mère ; on ne sait même pas leur nom. On crache de côté quand on les voit venir, – et ils passent, et on a cra-ché, voilà tout. Mais il y avait quelque chose, chez cet homme, qu’il n’y avait pas chez les autres : pourquoi pas, pensaient-ils, pourquoi pas, après tout ? Et ils se regardaient, attendant que Lhôte parlât.

Et Lhôte, en toute autre occasion, aurait sans doute ré-pondu : « Passez votre chemin ! » il répondit tout juste le contraire.

— Comme ça se trouve ! On vous aurait demandé de venir que vous ne seriez pas venu plus à propos. Il n’y a pas trois jours que le vieux Porte est mort : c’est hier seulement qu’on l’a enterré. Et on était bien ennuyés, rapport à savoir qui prendrait sa place, vu qu’il était cordonnier comme vous, et sa boutique est à louer. Seulement (ici Lhôte parut hési-ter)… seulement il faudrait la somme, oh ! pas grand’chose, mais ça monterait bien dans les cinquante francs quand même, vu qu’il y a les outils et un terme qui n’est pas payé.

L’homme dit :

 

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— Ça me regarde…

Il se tut. Il recommença (mais plus bas, et comme s’il se parlait à lui-même) :

— Bien entendu qu’il faudra de l’argent : j’y ai pensé, j’en ai…

Puis, haussant de nouveau la voix :

Et quand est-ce qu’on pourrait voir ?…

— Demain matin, dit Lhôte…

Et les autres :

— Oui, demain matin.

Ils parlaient tous à la fois, ayant fini par se défaire de leur timidité et aussi de leur méfiance :

— Même que c’est une jolie boutique, dit l’un d’eux, et bien située…

— Et que la clientèle est faite, dit un autre…

— Et qu’on a beau n’être pas riche, dit un troisième, on paie comptant.

— Merci, Messieurs ! (l’homme alors toucha l’aile de son chapeau), merci surtout à vous là-bas, la barbe noire.

Lhôte :

— Je m’appelle Lhôte, je suis maréchal-ferrant.

— Eh bien, monsieur Lhôte…

Et, frappant avec le fond de son verre sur la table :

 

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— Eh ! patron.

Comment se fit-il que tout eût changé si rapidement ? mais rien qu’à la façon dont Simon se hâta de venir, on put voir combien l’homme avait gagné en importance.

— Trois litres pour ces messieurs, et ce que vous avez de meilleur !

Là fut le grand coup, ces trois litres, à quoi personne ne s’attendait. Il y eut tellement de surprise, au premier mo-ment, que personne, pas même Lhôte, ne songea à remer-cier ; avaient-ils seulement bien entendu ? trois litres ! et ils n’étaient que huit, et pour la peine qu’ils avaient eue, en-core ! Fallait-il que l’homme fût riche, ou généreux ! De toute façon, ils n’en revenaient pas. Et ce fut seulement, quand le patron reparut, portant les trois litres demandés, qu’ils re-trouvèrent leurs idées.

Ils dirent tous ensemble, les uns : « Oh ! merci, » les autres : « Vous êtes bien bon ! » puis personne ne parla plus. Et il fallut que Lhôte une fois de plus intervînt, avec une pro-position à laquelle chacun applaudit :

— On ne sait pas bien s’exprimer, nous autres, mais vous nous feriez plaisir en venant trinquer avec nous.

En ce disant, il se tournait de côté, et tout le monde à présent reprenait :

— C’est ça, venez, vous nous feriez plaisir.

L’autre ne fit pas de difficultés : « Le plaisir sera pour moi, » avait-il dit ; et il se leva, il prit place à côté de Lhôte. Et ainsi ils se trouvèrent tous réunis autour de la même table, où ils étaient bien un peu serrés, mais on aime à se sentir les coudes dans les moments d’expansion.

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On remplit les verres, la conversation devint générale. Ils étaient dix ensemble, y compris le patron, et il ne tarda pas à y avoir cette bonne chaleur qui résulte de l’introduction du vin et vous dégèle, comme quand un rayon de soleil tombe l’hiver sur la terre durcie. L’homme s’était mis à leur parler du pays, et combien le pays tout de suite lui avait plu ; ils en furent agréablement caressés dans leur amour-propre. On a beau en dire tout le mal qu’on veut, on a du goût dans le cœur pour la terre qui est la vôtre. On l’aime jusque dans la haine qu’on lui porte ; on ne la quitte guère que forcé, et c’est pour y revenir dès qu’on peut.

— Alors, c’est vrai, vous vous plairiez chez nous ? Nous aussi on sera contents de vous avoir.

Et l’homme maintenant leur posait des questions : com-bien d’habitants ? sept ou huit cents ; quels métiers ? guère de métiers, c’est tout paysan, par chez nous ; qui était curé, qui était président de commune ? et ainsi de suite ; ils répon-daient, ils eurent à faire ; puis commencèrent les choses un peu salées, qui sont le second étage du vin.

Le tout dura jusqu’à dix heures. À ce moment, l’homme demanda à Simon s’il n’aurait pas une chambre pour la nuit. Simon répondit qu’il en avait une.

Il fallait seulement qu’il allât la préparer. Il dut pour cela monter à l’étage. Et ce fut pendant qu’il était monté que Lhôte enfin hasarda une question qu’il avait depuis long-temps au bout de la langue :

— Excusez-moi si je suis indiscret, mais on aimerait tous savoir à qui on doit cette bonne soirée parce qu’on a eu du plaisir, ça n’est pas pour dire, on a eu beaucoup de plaisir…

L’homme :

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— Si je comprends bien, vous aimeriez savoir mon nom.

Lhôte :

— Si on n’était pas indiscret…

Alors l’homme :

— Mon père s’appelait Branchu ; c’est un nom facile à se rappeler… Branchu, comme qui dirait Cornu…

C’était un nom facile à se rappeler, en effet, bien qu’il n’y en eût point de cette espèce dans le pays.

On entendait Baptiste aller et venir dans la chambre du premier ; il avait appelé sa femme pour qu’elle vînt l’aider à faire le lit.

 

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