Le Règne de l'esprit malin
Chapitre 3
Ils eurent la honte de revenir comme ils étaient partis.
Du café chaud les attendait pourtant, on avait allumé des grands feux dans les cuisines ; ils s’assirent devant : une vapeur montait de leurs habits qui séchaient.
Ils disaient :
— On a fait ce qu’on a pu.
On disait :
— C’est sûr, il y a un sort.
Et on se parlait à l’oreille, vu que c’étaient des choses dont on n’ose pas parler tout haut.
Toutefois, il y avait aussi des choses dont on osait parler tout haut ; c’est ainsi que le bruit courait que personne n’avait vu Lhôte depuis que Branchu avait disparu.
Il se trouvait qu’on disait vrai ; Lhôte n’était pas rentré chez lui de tout le jour, et à présent la vieille Marguerite, sa mère, se rongeait le cœur à l’attendre. D’ailleurs, tout ce qui venait de se passer l’avait jetée dans un grand trouble, parce que, elle, elle avait été guérie par cet homme, et elle était au seuil de la mort quand cet homme était venu, qui n’avait eu qu’à la prendre par la main pour la ramener à la vie : alors, c’est quand même une dette ; on donnerait tout ce qu’on a qu’on ne pourrait pas la payer : et voilà maintenant qu’ils di-sent que c’est un méchant, et ils ont tout cassé chez lui et ils lui ont couru après.
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Elle était seule, elle écoutait : des bruits venaient encore du village, bien qu’il fût déjà tard, mais personne ne semblait vouloir aller se coucher, ce soir-là ; c’était comme une autre nuit de Noël, une fausse nuit de Noël. Minuit sonna, elle at-tendait toujours, des gens continuaient d’aller et de venir de-vant sa porte ; on entendait causer dans les maisons voi-sines ; et, redressant péniblement sa tête (assise ainsi devant le feu, dans son vieux corsage noir plat et sa grosse jupe à beaucoup de plis), toutes les fois qu’un bruit de pas ou une voix se faisait entendre, elle se disait : « Est-ce lui ? »
Mais il ne venait pas, et c’est ainsi que peu à peu tout redescendit au silence, parce qu’une heure avait sonné et deux heures allaient sonner.
Elle était entrée dans sa chambre, elle avait commencé à se déshabiller. C’est alors qu’il lui sembla qu’une main tâ-tonnait au trou de la serrure. Elle prêta l’oreille ; en effet, quelqu’un avec une clef devait chercher à ouvrir, et c’était une très vieille serrure compliquée, avec un loquet à secret. Il y eut pourtant pour finir le craquement qu’elle attendait. Alors elle n’hésita plus ; à moitié déshabillée, elle courut à la cuisine. Juste au moment qu’elle y arrivait, la porte lente-ment s’ouvrit (et elle ne grinça point, la porte) ; elle vit entrer son fils. Ayant levé la main, il lui fit signe de se taire.
Il avait refermé la porte avec les mêmes précautions qu’il avait prises pour l’ouvrir, il s’était avancé et, avant qu’elle eût eu le temps d’ouvrir la bouche :
— Mère (il parlait très bas et très vite), prépare-moi du pain, du fromage, de la viande séchée, une bouteille de vin. Et donne-moi aussi des couvertures, mère, les plus chaudes, celles qui sont dans mon lit…
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Elle ne fit attention qu’à sa dernière phrase, elle dit :
— Et toi ?…
Il reprit, sans répondre :
— S’il te plaît, dépêche-toi ; parce qu’il est déjà tard et la nuit, sera bientôt passée…
Et, comme elle ne bougeait toujours point, il alla lui-même ouvrir le râtelier et prenait, dedans, les provisions mises de côté sur des assiettes…
— André !
Il se retourna.
— André, tu es mon fils, dis-moi tout…
Il lui demanda :
— Quoi te dire ?
Elle dit :
— Me dire à qui…
Il répondit :
— Est-ce bien vrai, mère ? tu n’as pas encore compris ?
Il s’était redressé ; elle voyait ses beaux grands yeux noirs briller à la lumière de la chandelle. Elle voyait que c’était son fils et qu’il était grand et beau. Elle voyait que ses habits étaient trempés ; de la neige fondue pendait en gouttes après sa barbe.
Elle courut à lui, elle le prit par le cou :
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— André, rappelle-toi, on a toujours vécu ensemble ; il fait froid dehors, tu seras malade. Reste avec moi ! On ne saura rien.
Elle recommença :
— Il ne saura rien…
Elle continua :
— Et puis ils disent que c’est un méchant homme.
Mais il l’avait repoussée durement, il avait haussé la voix :
— Mère, toi aussi, rappelle-toi ! Quand ils t’avaient cou-chée sur cette table, rappelle-toi, et qu’ils disaient : « Elle est perdue. » Ça n’est pas bien vieux, mère ; moi, je n’ai pas ou-blié…
Elle avait laissé retomber ses bras, elle ne disait plus rien.
Et il reprit : « Faisons vite ! » À peine si elle pouvait se tenir debout. Il avait été prendre un panier : il y mit tout ce qu’il fallait en fait de provisions, le pain, la viande, le fro-mage, plia dessus les couvertures ; et elle, pendant ce temps, vainement, elle s’agitait : ses mains étaient trop hésitantes, elle ne faisait que le gêner.
Il n’en était pas moins prêt. Il se dirigea vers la porte. Et, comme il sortait :
— Je reviendrai la nuit prochaine ; tâche que je n’aie pas besoin d’attendre cette fois.
Il était déjà loin quand elle s’aperçut qu’il ne l’avait pas embrassée.
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Il revint comme il avait dit. Il y eut trois nuits qui passè-rent. Il y eut une quatrième nuit qu’il gelait plus fort que ja-mais et une grosse toux grinçait dans sa poitrine. Elle n’y put plus tenir, elle se disait : « C’est à cause de cet homme : peut-être qu’il va mourir à cause de cet homme. Et il est vrai que cet homme m’a guérie, mais s’il devait en être ainsi, il aurait mieux valu qu’il m’eût laissé mourir. » On ne partage pas son cœur en deux comme une pomme ; elle vit qu’il lui fallait le donner tout entier. Elle vit aussi à qui elle allait le donner. Et c’est ainsi que cette quatrième nuit, elle suivit son fils et connut le lieu où il se rendait, – marchant secrètement derrière lui au clair de lune.
Elle redescendit, elle n’eut qu’à aller trouver Commu-nier. Elle lui dit : « C’est seulement à la condition que, si mon fils était avec lui, vous ne lui fassiez pas de mal, à mon fils, parce qu’il n’a jamais eu de mauvaises intentions, et cet homme l’a trompé. » Communier dit que c’était entendu.
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