Le Règne de l'esprit malin

Charles-Ferdinand Ramuz · Chapitre 3 sur 28

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Le Règne de l'esprit malin

Chapitre 3

 

 

À quelques jours de là, le menuisier apporta les meubles ; dès le lundi matin, Branchu s’absenta. Personne ne le vit partir.

Il ne rentra que le samedi suivant ; un homme l’accompagnait, lequel menait un mulet par la bride.

La bête était tout en sueur, elle avait le mors blanc d’écume.

Branchu aida l’homme à descendre du bât les paquets ; et ce furent d’abord deux gros sacs, puis une sorte de sa-coche en cuir de forme plate, où il devait y avoir des objets de fer, à en juger d’après le bruit.

Le tout fut entré dans la pièce de devant, où l’établi était déjà installé, et celui que tout le monde connaissait mainte-nant sous le nom de Branchu (et on lui donnera ce nom par la suite) paya l’homme du mulet, ce qui fit 15 fr. 30. Là-dessus, l’homme s’en retourna, non sans s’être pourtant arrê-té à l’auberge, où il raconta qu’il était de Borne-Dessous, qui est une petite ville dans la vallée ; et il ne cacha pas, d’ailleurs, que ce que son mulet avait transporté ce jour-là, c’étaient des cuirs de diverses sortes, toutes les choses dont a besoin un cordonnier qui s’établit.

Il disait vrai, comme on le vit dès le lendemain, qui fut le jour que Branchu ouvrit boutique. Partout, des peaux pen-daient aux murs ; l’établi était couvert d’outils neufs, mar-teaux, tranchets, alènes ; il y avait de la poix dans un pot, et des clous plein des boîtes et aussi des chevilles.

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Lui-même se tenait assis sur une espèce de chaise basse, sans dossier, et bien qu’il fût de très bonne heure encore, ayant assujetti devant lui une petite enclume à bout rond, il tapait dessus avec son marteau.

Il faisait beau temps ce jour-là ; le soleil, qui se levait justement, régnait en haut de la montagne, d’où montaient, comme en fuite, vers les sommets du ciel, des petits nuages tout ronds ; mais on met sa main sur ses yeux, s’il faut, et d’ailleurs ce soleil ne semblait pas incommoder Branchu : vê-tu de neuf, avec un beau tablier de toile verte tout neuf et une chemise de flanelle coton à rayures dont les manches étaient troussées, il avait l’air tout heureux au contraire de la lumière et du beau temps.

Voilà un homme en train, on se dit ; enfin un cordonnier convenable, on se dit ; plus très jeune, mais qu’est-ce que ça fait ? et d’ailleurs pas très vieux non plus, et qui a l’air d’être en santé et de ne pas marchander sa peine.

Beaucoup de gens allaient et venaient dans la ruelle ; ils pensaient : « Ça nous change du père Porte ; quel vieux dé-goûtant c’était là ! »

Il faut dire que cette ruelle est une des plus fréquentées du village : hommes, femmes, enfants, tout le temps il y passe du monde ; midi n’avait pas encore sonné que per-sonne n’ignorait plus que Branchu s’était mis au travail.

Pourtant il s’écoula bien quatre ou cinq jours avant que la pratique vînt. On a ceci dans l’esprit qu’on veut voir, et, avant de se lancer même dans la plus petite commande, on aime assez à s’assurer de l’opinion des autres gens. De la prudence, n’est-ce pas ? Branchu eut donc tout le temps

 

– 22 – d’achever une belle paire de bottines à claque vernie, qu’il pendit à un des montants de la fenêtre.

Elles firent envie à beaucoup de filles, ces bottines ; elles étaient pourtant toujours pendues à leur clou, quand, un ma-tin, Lhôte arriva avec une paire de bottes, et il dit : « Il fau-dra me les ressemeler. »

Ce fut lui qui vint le premier, pour des raisons de poli-tesse : il n’eut pas à s’en repentir. Le soir déjà, ses bottes étaient prêtes. Il demanda ce qu’il devait. Deux francs. C’était bien la moitié de ce qu’on payait d’ordinaire : même que Lhôte fut inquiet, et se hâta de rentrer chez lui, afin d’examiner l’ouvrage de plus près.

Il n’en pouvait croire ses yeux : le cuir était de la meil-leure qualité.

Il essaya ses bottes, jamais il ne s’était senti si bien de-dans.

C’est pourtant étonnant, n’est-ce pas ? de payer si peu et d’être si bien servi ; voilà des bottes que je porte depuis quatre ans ; elles ont l’air de bottes neuves, et encore qu’il me les a cirées avec un cirage, on ne sait pas avec quoi il est fait, mais il brille tellement qu’on en a mal aux yeux.

La meilleure réclame, le client lui-même s’en charge. On le vit bien : dès le lendemain, de nombreuses personnes se présentèrent, et même, avant la fin de la semaine, les bot-tines à boutons n’étaient plus à leur place.

Ce fut Virginie Poudret qui en fit l’acquisition (si acquisi-tion est bien le mot), mais l’envie avait été la plus forte, et le dimanche allait venir. Enfin elle se décida. « Le mieux, c’est que personne ne sache rien, se dit-elle, à cause de toutes

 

– 23 – mes amies, et elles n’ont pas osé ; eh bien ! j’oserai, moi. Il ne me mangera pas cet homme. »

Elle arriva vers les midi, c’est-à-dire au moment où il n’y à personne dans les rues. « Combien ce sera ? dit Branchu. Mademoiselle, m’avez-vous regardé ? »

Il reprit :

— On n’est pas un juif… Et puis, quand on est jolie comme vous êtes…

Il recommença :

— Tenez, je vous les donne !

Virginie devint toute rouge, mais l’autre lui tendait les bottines ; il fallut bien qu’elle les prît. Branchu tint même beaucoup à les lui essayer en personne et, s’étant mis à ge-noux devant elle, il lui ôtait déjà ses souliers.

Vieux pauvres gros souliers sans forme que c’était, tan-tôt rouges de rosée, tantôt gris comme des cailloux, et une ficelle leur sert de cordon, quel changement pour Virginie ! N’empêche que les bottines lui allaient à la perfection. Comme Branchu disait, elles semblaient faites sur mesure. Et, lorsque Virginie, son paquet sous le bras, s’en retourna chez elle, drôlement, dans son cœur de fille, il lui semblait déjà s’estimer davantage, et une fierté lui venait.

Pourtant, elle ne se vanta de rien jusqu’au dimanche, et assista à la messe de dix heures avec toutes les autres filles, sans qu’on se fût douté de ce qui allait se passer. Après la messe, on se réunit sur la place où l’ombre d’un très vieux tilleul (il a, prétend-on, plus de trois cents ans) était une chose agréable par ces temps de grandes chaleurs. Et ce fut là que la chose éclata, comme Virginie approchait et toutes

– 24 – ses amies se trouvaient déjà réunies : elle n’eut qu’à trousser sa jupe.

Les filles s’étaient retournées : « Regardez-moi ça ! » di-saient les unes. « Est-ce possible ? » disaient les autres. « Se croit-elle pourtant belle !… C’est dommage que la tête ne ressemble pas aux pieds ! » Mais on sentait qu’elles riaient jaune.

Et quelques-unes aussi se fâchèrent tout à fait et, haus-sant les épaules, se mirent à regarder ailleurs ; – la plupart, toutefois, plus curieuses encore que jalouses, s’approchèrent de Virginie : « Combien les as-tu payées… dis ? Est-ce bien celles qu’on avait vues ensemble ?… Quel joli pied elles te font ! Est-ce qu’elles ne sont pas trop petites ? Elles ne te gê-nent pas un peu ? »

Ainsi venaient des tas de questions ; et, pendant ce temps, dans un groupe voisin, Lhôte faisait admirer ses bottes : « Deux francs, je vous dis, pas un sou de plus ! »

On devine qu’avec tout cela la réputation de Branchu ne fut pas longue à s’établir : il eut bientôt plus d’ouvrage que n’en auraient pu abattre trois bons cordonniers ordinaires ; comment s’y prenait-il pour en venir à bout tout seul ?

Mais il en venait à bout tout seul, bien que la chose fût à peine croyable, et personne n’avait à se plaindre de lui, et toujours ces prix plus que bas : « Naturellement, disait-on, il se rattrape sur la quantité ; seulement faut-il qu’il soit leste ! » Alors on admirait, parce que c’était admirable, et on a du respect pour les mains du bon ouvrier.

Branchu, du reste, savait s’y prendre, pour entretenir l’amitié : il ne se passait pas de semaine qu’il ne fît une invi-tation ou deux à l’auberge. Boire à crédit est une chose qui

– 25 – n’est pas faite pour déplaire. Et enfin, comme on aurait pu s’étonner à la longue de ne rien savoir de lui, il avait eu soin de se mettre à raconter peu à peu son histoire : qu’il était né très loin, quelque part, à la plaine, d’un père et d’une mère qu’il n’avait pas connus ; qu’il avait été élevé par des mé-chantes gens qui le faisaient coucher sur un tas de copeaux ; qu’un jour, il n’y avait plus tenu, qu’il s’était sauvé ; et alors avait commencé pour lui toute une longue vie errante, où dès qu’il avait gagné un franc, il achetait pour un franc de pe-tits objets faciles à vendre et les revendait un franc vingt ; et ainsi avait fini par mettre une modeste somme de côté, mais il l’avait bien gagnée, et honnêtement gagnée, car on s’use terriblement à courir ainsi ; « et mes pieds se sont amincis d’un bon centimètre à la longue, comme si on les avait frot-tés avec du papier de verre ! »

Quoi d’étonnant qu’à un moment donné, il en eût eu as-sez de toujours changer de place ? Mais me voilà bien con-tent, maintenant, à cause que je suis chez des amis. »

— Ça, c’est vrai !

Et comme quelques-uns ajoutaient : « Mais, votre métier de cordonnier, où est-ce que vous l’avez appris ? » – « Ah ! parfaitement, disait-il, j’ai oublié de vous le dire ; c’est en Al-lemagne. »

— En Allemagne !

 

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