Le Règne de l'esprit malin

Charles-Ferdinand Ramuz · Chapitre 8 sur 28

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Le Règne de l'esprit malin

Chapitre 4

 

 

Ils ne purent pas entrer, parce que la porte de Branchu resta fermée et on expliqua ensuite qu’il ne guérissait que certaines maladies.

Lhôte eut seul, ce soir-là, la permission d’entrer.

Il n’était d’ailleurs pas loin de huit heures, et, ordinaire-ment, à huit heures, le village est endormi. Il se passe, en ef-fet, que l’hiver on n’a rien à faire et, plutôt que de tant brûler de pétrole, on se met au lit. Silence alors sur tous ces petits toits serrés l’un contre l’autre, quand une grosse lune ou bien du brouillard est au ciel, et ce qu’on entend seulement, c’est la fontaine, comme un petit tambour mouillé. Mais, ce soir-là, des voix continuaient de venir et au loin vaguement une rumeur bougeait, comme si plusieurs personnes eussent con-tinué à causer dehors, malgré la neige ; tout à coup un appel monta. Et ceux qui étaient dans la boutique (ils y étaient maintenant quelques-uns, qui avaient rejoint Lhôte) s’étaient mis à écouter.

Alors cette grosse voix de nouveau qui dominait toutes les autres :

— Écoutez, je vous dis, pendant qu’il en est temps en-core, parce que, pour vous mieux tromper, il s’est changé en son contraire. Comme quand on a mis du miel sur une as-siette pour les mouches…

— Ça n’est pas difficile de savoir qui c’est, dit quelqu’un. Tout de même, il faudrait le faire taire.

 

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— Le faire taire ? dit Lhôte, je m’en charge… Mais Bran-chu le retint par le bras, et déjà la voix s’éloignait. Sans doute que le pauvre Luc faisait une fois de plus le tour du vil-lage, s’arrêtant devant les maisons pour appeler, « parce que, disait-il, c’est la dernière qui sonne. »

Le silence revint. Il y eut un moment de gêne. Tout à coup, Branchu : « Savez-vous ? ne restons pas là. » Et, comme il faisait souvent, il emmena tout son monde à l’auberge.

Du moins, là-bas, était-ce mieux chauffé, avec aussi plus de lumière, et les commodités du vin qui aident à la conver-sation ; ils prirent place ; Branchu parlait beaucoup, les autres lui répondaient, il entrait des gens qui disaient à Bran-chu :

— Est-ce vrai que vous faites des miracles ?

Branchu haussait les épaules :

— Des miracles, moi ! Hélas ! non, mon pauvre ami, ni moi, ni personne en ce monde. Mais on a appris un peu de médecine, ce qui nous permet de rendre service à l’occasion…

D’autres aussi venaient, qui disaient :

— Êtes-vous Jésus ou bien le Démon ?

Branchu se mettait à rire : « Ni Jésus, ni le Démon, entre deux, hélas ! entre deux… » Et Lhôte à ce moment étrange-ment le regardait.

On voit assez que personne ne savait plus que croire, mais c’est que les esprits n’avaient pas eu le temps de bien s’asseoir. Néanmoins, une considération nouvelle, qu’on sen-

– 51 – tait, entourait Branchu, et une espèce de respect. On devait avoir pris le moyen parti et se dire : « C’est quelqu’un de très savant, qui le cache. » Ces personnes-là sont à ménager. Lui, d’ailleurs faisait bien les choses. Est-ce qu’il avait son idée ? jamais le vin n’avait coulé si abondamment. À tous ceux qui entraient, aussitôt un verre était apporté. L’échauffement in-tervenait, et les fumées. Il ne restait que ses amis et les amis de ses amis ; il semblait content de les avoir là et chercher à les retenir, les entretenant par le vin (sauf Lhôte qui ne bu-vait pas). La soirée ainsi se trouva bientôt assez avancée. Et c’est à ce moment, comme si c’était fait exprès, que la voix monta de nouveau, qui se rapprochait toujours plus :

— C’est la dernière qui sonne !… Parce que la porte d’en bas est ouverte. Et il vous mène d’une main douce, mais moi je vous fais voir le lieu où il vous mène, afin que vous puis-siez encore lui échapper…

Quelques-uns s’étaient mis à rire ; Lhôte, lui, s’était levé. Et comme Branchu lui faisait signe de se rasseoir : « Non, di-sait-il, en hochant la tête, non, voyez-vous, ça n’est pas juste ; et je vous obéis, parce que c’est vous, mais ça n’est pas juste… »

— Voyons, disait Branchu, tu te rappelles bien ce que je t’ai dit.

Et avec un faux air de vouloir arranger les choses : « Après tout, il ne fait de mal à personne, tout au plus m’en fait-il à moi… Et bien sûr que, pour la réputation du village, il vaudrait mieux qu’il fût enfermé, mais rien ne presse. » Et il allait ainsi ; soudain il ne fut plus là.

Comment la chose s’était faite, personne ne le sut ja-mais. Il y avait pas mal de fumée, pas mal de gens s’étaient

 

– 52 – levés dans le feu de la discussion, parce qu’on s’était mis à discuter sur le cas de Luc ; peut-être que Branchu profita du désordre…

Et voilà que Luc à présent s’était posté devant l’auberge :

— Eh ! là-haut, vous n’entendez pas ? C’est pourtant pour vous que je viens, et pour toi, Lhôte, particulièrement, parce que tu as le cœur pur, mais il s’est adressé aux fausses nourritures. Écoute, il vaudrait mieux que ta mère fût morte ; il vaudrait mieux qu’elle fût morte, Lhôte, car il n’y a pas que le corps…

Lhôte mit si peu de temps à courir à la fenêtre qu’on ne put le retenir, et s’y penchant :

— Répète-le voir !

— Oui, dit Luc, je le répéterai.

— Et si je sors ?

— Je le répéterai quand même, parce que c’est la vérité.

Alors les choses ne traînèrent pas. L’autre n’avait pas fi-ni sa phrase que Lhôte était dehors. Tout le monde le suivit. Il faisait tellement nuit qu’on ne vit pas bien ce qui se passa, sauf que les deux hommes se parlaient de tout près, et Lhôte : « Ce n’est pas lui qui est Satan, c’est toi ! » Puis il y eut un bruit comme quand un corps tombe, et de nouveau la voix de Lhôte : « Eh ! vous autres… » Ils venaient, parce qu’ils étaient excités. « On va le prendre par les pieds, » re-prit Lhôte. Et, riant tous très fort, à part Lhôte qui ne riait point, ils s’attelèrent à ce corps comme des chevaux à une charrette. Mais une charrette légère, et puis dans la neige fondante un corps glisse facilement. « Où est-ce qu’on va ? »

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« À la fontaine ! » Elle était tout près de là. Il y avait un grand bassin de bois, large et profond…

C’est ainsi que mourut le neuvième jour, d’une pneumo-nie, le seul qui eut vu clair dans ces choses peut-être, bien qu’il ne comptât pas au nombre des intelligents, mais c’est qu’il y a d’autres yeux.

 

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