Le Règne de l'esprit malin
Chapitre Deuxième
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Les signes, à vrai dire, ne commencèrent à se montrer que beaucoup plus tard ; il y avait bien trois ou quatre mois que Branchu était installé au village.
C’est quand octobre fut venu : un matin que Baptiste le chasseur tirait un lièvre, son fusil lui éclata dans les mains.
On l’assit sur un tas de fagots devant chez lui ; les femmes allèrent chercher un baquet ; en un rien de temps, l’eau fut rouge. Et lui, quoique solide, voyant son sang cou-ler, une fadeur lui venait à la bouche. « Mon Dieu, disaient les femmes, le voilà qui prend mal ! » Cependant, de dedans le corps, la machine à pression du cœur continuait à pousser un jet mince, et on ne put l’arrêter que quand on se fut pro-curé une bonne épaisseur de toiles d’araignées, dont on fit une application.
Trois jours après, un nommé Mudry, qui était le cousin de Baptiste, tombait d’en haut une paroi d’une centaine de mètres et se fendait la tête en deux.
La petite Louise, la fille du sonneur, prit le croup. Deux bêtes crevèrent, la même nuit, dans la même étable. Un fenil tout neuf brûla.
Mais tout cela n’était encore que des événements exté-rieurs à vous ; il peut y avoir ce qu’on appelle des coïnci-dences, même un proverbe dit qu’un malheur ne vient jamais seul. Le plus inquiétant fut donc ce qui se passait au-dedans des gens, parce que leur nature changeait rapidement, et pas dans le sens qu’il aurait fallu.
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Il y eut l’exemple de Trente-et-Quarante, qui avait eu un enfant d’une autre femme que la sienne, et, comme l’enfant lui coûtait cher et que, cette femme, il ne l’aimait plus, – un soir donc que le petit dormait, la mère ayant été chercher de l’eau à la fontaine, il le mit dans un sac qu’il noua par le bout, et, se laissant aller droit en bas la pente jusque dans la plaine, le jeta dans la rivière qui coule là. Il avait attaché une grosse pierre au paquet. Et il voyait descendre et regardait descendre ; et il était heureux.
Il y eut aussi cette bataille de garçons, une nuit de la fin de la vendange qu’ils remontaient en troupe au village, et il est vrai qu’ils avaient un peu bu, et le vin nouveau est mé-chant, mais il n’est pas possible que le vin eût été seul en cause.
À ce qu’on raconta depuis, la dispute avait commencé au sujet d’une fille que l’un d’eux s’était vanté d’avoir em-brassée quand ce n’était pas vrai ; alors pourquoi s’en van-tait-il ?
On peut bien taquiner quelqu’un, mais à la condition de savoir s’arrêter, quand on voit que la plaisanterie tourne mal ; ce Bernard fit tout le contraire.
Et l’autre, alors, le véritable amoureux, qui se nommait Jean, n’avait plus pu se tenir :
— Tais-toi ! sans quoi…
— Sans quoi ?… avait demandé Bernard.
Ils étaient une quinzaine, il faisait complètement nuit : cela se passait tout en haut du dernier raidillon qu’on prend pour éviter les lacets de la route, c’est-à-dire à quelques pas
– 32 – du village ; les deux voix tout à coup étaient montées dans le silence.
Ils s’étaient jetés l’un sur l’autre. Et ceux qui les accom-pagnaient, au lieu de chercher à les séparer, comme on tâche toujours de faire, s’étaient trouvés partagés en deux camps ennemis, et les excitaient tour à tour : « Vas-y, Bernard ! » « Vas-y Jean ! » qui n’avaient pourtant pas besoin d’être ex-cités, parce qu’une égale fureur leur avait enflammé les moelles.
Trois fois ils s’étaient relevés, trois fois ils étaient re-tombés ; une petite lune sortit de derrière les nuages. Lune, tu es témoin, c’est le soir sur la route, et c’est le temps de la vendange, et aussi on a beaucoup bu ; mais ça n’explique pas pourquoi ces deux se tiennent comme ça couchés l’un sur l’autre, et celui qui est dessus tape dans la figure à celui qui est dessous. Et à présent, est-ce qu’on comprend mieux ? ils ne sont plus seulement les deux à se battre : tous ceux qui sont là se sont empoignés. Des cris rauques venaient, on ou-vrait les fenêtres. Les hommes sortaient avec des lanternes, ils disaient : « Qu’est-ce qu’il arrive ? » et puis voyant que la lune éclairait : « Mon Dieu ! là-bas ! » et les femmes : « Mon Dieu ! mon Dieu ! » et les femmes sorties, et jusqu’à des en-fants en chemise, bien que la nuit fut froide, et la bise souf-flait.
Les plus courageux s’étaient approchés, quelques-uns armés de bâtons ; mais vainement essayèrent-ils d’intervenir, il fallut attendre que la bataille prît fin d’elle-même, faute de combattants.
Quatre d’entre les garçons restaient étendus sur la route. Le lendemain matin le sang n’était pas encore sec, qui avait fini par former des flaques ; longtemps une sorte de croûte
– 33 – brune resta collée à la chaussée, que le vent peu à peu fit s’écailler et emporta.
Quant à Jean, il garda le lit six semaines. Là aussi fut l’étonnement que lui, qui, au fond, était dans son droit, eût tout le mal et Bernard rien. Il avait la mâchoire cassée, le front fendu, un pied foulé, des plaies sur tout le corps ; une grosse fièvre le prit, on le veillait, le médecin qu’on avait ap-pelé parla d’abord d’une fracture du crâne, on crut un mo-ment qu’il n’en réchapperait pas : et pendant ce temps, Ber-nard faisait le beau par le village, disant : « Il me connaît, il ne viendra plus s’y frotter. » Et riait en se rengorgeant. Et ce qui devait arriver arriva, qui fut qu’il prit à Jean son amou-reuse, bien qu’il ne songeât point à elle, mais ce fut elle qui vint un jour, et elle lui avait passé le bras autour du cou, di-sant : « Je t’aime, tu es le plus fort. »
Il n’y avait là aucune justice, mais c’est qu’il semblait bien qu’elle avait quitté le pays. Ainsi encore ce ménage de Clinche, qui était pourtant autrefois un homme raisonnable et doux, et sa femme une brave femme, et ses enfants de gentils enfants et faciles à élever : brusquement l’humeur de Clinche changea ; et toutes les fois qu’il rentrait chez lui, il se répandait en paroles dures, en reproches pas justifiés.
Tantôt c’était la soupe qui était trop chaude ou trop froide ; tantôt une odeur, disait-il, qu’il y avait dans la cui-sine, et l’odeur le faisait tousser ; tantôt le ménage n’était pas en ordre, ou bien, quand le ménage était en ordre, il accusait sa femme de perdre son temps ; il cherchait de toute façon l’occasion d’une querelle ; hélas ! on voit venir les coups.
Ils vinrent. Car d’abord sa femme ne répondit point. Do-cile de nature et pétrie à l’obéissance, elle s’étonnait seule-
– 34 – ment de voir son mari changé à ce point, mais on sait assez que les hommes changent : et elle prenait patience.
Mais, comme ça ne passait point et qu’au contraire son mari devenait chaque jour plus exigeant et plus brutal :
— Oh ! Jean, lui dit-elle une fois, ne se contenant plus, comment peux-tu avoir déjà tout oublié ? Rappelle-toi le temps que tu venais, tu ne me parlais pas si durement alors, les mots n’étaient même jamais assez doux, et moi je disais non, mais tu m’as fait pitié, quand tu venais la nuit pleurer sous ma fenêtre… Et maintenant c’est toi qui ne veux plus de moi…
Il répondit :
— Fous-moi la paix ! Regarde le temps que tu perds. Empoigne-moi ce balai, je te dis, et plus vite que ça, sans quoi !…
Il leva la main sur elle. Les enfants se mirent à pleurer.
C’est l’enfer dans cette maison, on entend le petit Henri qui dit à son père : « Papa, s’il te plaît, papa, papa, ne me bats pas ! » et il se traîne à genoux dans la cuisine, mais l’autre ne voit, ni n’entend ; il tape sur le petit Henri comme il a tapé sur sa femme, et tout le village le sait, à cause de ces cris qui viennent, jusqu’à ce qu’un coup de vent passe et alors tout est emporté. Seulement le vent tombe de nouveau, alors la petite voix de nouveau sort de dedans l’ombre et le silence, se mourant peu à peu en une longue plainte, comme celle du vent lui-même quand il s’engage dans la fente d’un mur.
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