Le Règne de l'esprit malin
Chapitre Sixième
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Alors des inondations, et puis aussi des avalanches. Le printemps s’était fait trop vite, le printemps cette année-là était venu bien avant le temps ; la neige fondit partout à la fois : il y eut encore ce malheur d’une ruine générale. Ravi-nements, éboulements, débordements. Si vous étiez montés en haut de la tour de l’église, vous auriez été effrayés. Au lieu du revêtement vert et de cette jolie peinture de banc de jar-din qui se voyait, en cette saison-là, de toute part, le long des pentes, avec l’émaillage dessus des crocus et des anémones, il y avait partout des traînées de gravier ; la terre était fendue et retournée (quelle charrue avait passé par là ?) Les écluses de l’étang avaient fini par céder, et il montrait son fond de vase craquelée comme la faïence d’une vieille assiette. Mais le plus étonnant encore, parmi cette désolation, était l’absence de tout être vivant : pas même le petit chat qui se glisse, allongeant les pattes sous la porte de la grange, la poule qui penche la tête et sa crête lui pend sur l’œil. Et la grande lumière revenue avec les chauds rayons d’avril, quand, d’ordinaire, les premiers bourgeons se montrent aux buissons comme si des griffes leur poussaient, la grande lu-mière revenue accentuait encore l’horreur de tout. Le vide. Le vide que c’était, le désert que c’était. Non seulement celui des rues, mais aussi celui des champs, quoique si animés en cette saison, qui est la saison des semailles, des barrières à réparer, des premiers blés qui sortent et qu’on va herser ou qu’on roule, et les petites filles vont faire des bouquets, et les amoureux, le dimanche soir, commencent à sortir ensemble. Partout ça remue sur les pentes : on va, on se croit seul, une tête se lève de derrière une haie : on pousse plus loin dans les bois, tout à coup un homme paraît, avec une charrette at-
– 130 – telée d’une vache. Et maintenant plus rien du tout. Là-bas dans la plaine, à droite et à gauche, et en face de vous éga-lement, sur l’autre versant des montagnes, l’homme conti-nuait d’être l’homme : plus on s’approchait du village, plus la solitude grandissait. Les chemins coupés, les prés ravinés, les forêts tombées indiquaient assez à l’œil les limites au delà desquelles on n’osait pas s’aventurer. Et ces limites étaient celles de la commune, parce qu’une malédiction était sur elle, et le bruit s’était répandu que ça devait être la peste ; et vainement, une nouvelle fois, des messagers avaient été en-voyés pour demander du secours : on leur avait dit : « Pas un pas de plus, ou bien on vous tire dessus ! » Tous prisonniers dans le village, à l’exception, du curé, qui, depuis le jour de la procession, avait disparu.
Et ç’avait été le complet silence, sauf les cris des cor-beaux et autres oiseaux de proie, désormais seuls à se faire entendre, tous ceux des haies ayant été mangés ; sauf aussi par moment des éclats de rire bizarres, des chansons et des airs de danse, particulièrement la nuit.
C’est qu’on s’amusait ferme à l’auberge, où ils étaient une douzaine et plus. Ils avaient à manger et à boire tant qu’ils voulaient, ils avaient de l’or et des femmes. Qu’un ton-neau fût vide, l’Homme n’avait qu’à le toucher : le tonneau était plein de nouveau. On a décroché ce beau jambon de la cheminée, il n’en reste que le manche : l’Homme s’approche, étend la main et le jambon est plus dodu qu’avant. L’or, sup-posez que vous en demandiez, encore qu’il ne vous soit guère utile, puisque vous avez tout pour rien, mais vous en demandez quand même, l’Homme : « Regarde ta bourse, » elle est pleine de louis. Avec nous la vie est bonne. Cet Homme qu’on appelait Branchu et que nous appelons à pré-sent le Maître, il est bien le Maître, en effet. Il tire tout de
– 131 – rien, comme Dieu. Il nous donne tout ce dont on a besoin, même plus que ce dont on a besoin. Et, quant aux femmes qui sont avec nous pour notre joie, c’est les plus jolies du vil-lage.
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