Le Règne de l'esprit malin
Chapitre 4
Ils l’avaient étendue sur un brancard ; deux devant, deux derrière, un drap jeté sur elle, pesamment ils étaient venus. On l’avait mise dans son lit. On avait vite été chercher la sage-femme et le curé ; ils étaient arrivés trop tard. C’était un beau garçon pourtant.
Ils le regardaient, s’étonnant de le voir déjà si gros, si formé ; ils disaient : « Quel dommage ! un mois ou deux de plus, et on aurait pu le sauver. » Mais est-ce que vraiment on aurait pu le sauver ? il était déjà mort quand il était sorti du ventre de sa mère.
Heureusement que celle-ci n’en savait rien. Les soins des femmes, leurs cris, les tisanes, les linges chauds, aucune de ces choses ne parvenait plus jusqu’à elle. Elle était déjà là-bas. Elle était allée ailleurs, elle était allée dans une autre vie ; quelqu’un avait eu pitié d’elle. Elle riait, elle était gaie. Et alors. « Tant mieux ! » pensait-on, et en même temps : « Comme c’est triste ! elle qui avait tant attendu et le bon-heur venait enfin ! »
De quoi les femmes discutaient ; et c’est ce qu’on faisait, aussi bien dehors que dedans, sur les chemins et sur la place qu’à l’intérieur des maisons.
Partout des groupes arrêtés ; et on en entendait :
— Impossible !
— J’ai pourtant des yeux, ou quoi ?
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— Comment est-ce que ça s’est passé ?
— On n’en sait rien.
— C’était pourtant une femme robuste !
— Bien sûr.
— Et elle n’était pas malade ?
— Jamais elle ne s’était mieux portée.
— Peut-être que son panier était trop lourd ?… Ou bien elle s’est fatiguée ?
On hochait la tête, ce n’était pas ça.
Le boulanger Tronchet, tout petit et tout rond, roula hors de chez lui comme une boule blanche ; l’aiguille bleue marqua midi. On sonna la grosse cloche. Étienne, fils d’Étienne, petit-fils d’un troisième Étienne, était en ce temps-là sonneur ; les deux autres Étienne avaient été sonneurs. Petit-fils et fils de sonneur, on a les cloches dans le ventre. Il sonna parfaitement bien. Il y avait une femme qui coupait dans un saladier des betteraves conservées, elle avait les mains toutes rouges. Elle cria quelque chose par la fenêtre à une voisine, laquelle lui cria des choses. Plus loin, sur un perron, au bas duquel un mulet est arrêté, cet homme, vu de dos, a une veste de laine. Et un grand malaise venait. Est-ce qu’on n’a pas remarqué quel vilain nuage est monté au ciel, il doit bien y avoir deux heures, et il continue à se tenir sur le soleil ?
Longtemps on a mis des chiffres sous des chiffres, fina-lement on arrive au total. Et, reprenant toutes ces choses, ils commençaient à être effrayés, chacun faisant le calcul à part soi. Musy pendu, le pouce de Baptiste, les enfants atteints
– 74 – par le croup, les femmes tombées du haut mal, les bêtes qui avaient crevé, les garçons qui s’étaient battus, et Lude, à présent, et puis Héloïse : ça n’est quand même pas naturel !
On cherche à faire voir un cheminement qui se fait. Est-ce que vous sentez, quand vous respirez, parmi le goût frais de l’air, une fine odeur de vanille ? c’est l’odeur de la fumée du bois de mélèze. Il y a ce bois rouge dont on fait les crayons. Et son principe résineux, en même temps que cette bonne odeur, répand partout une apparence bleue, où les toits peu à peu s’embrouillent, tandis qu’on voit bouger en haut des cheminées des espèces de petits drapeaux…
Joseph cependant était descendu. Tout de suite il voulut le voir. On n’osait pas le lui montrer. Mais il se fâcha si fort qu’on dut céder.
Il avait gardé son chapeau sur la tête, il sentait encore la forêt. Il ramenait l’odeur d’en haut, une odeur de mousse et d’écorce, et le froid d’en haut restait pris dans les plis de ses vêtements. Il s’approcha du lieu où on avait posé l’enfant, qui était couvert d’une toile. On leva la toile ; il gardait la tête baissée.
Au bout d’un moment, il demanda :
— Est-ce que le curé est arrivé à temps ?
— Non, il n’est pas arrivé à temps.
— Alors il est perdu pour le ciel.
Il parlait d’une voix sourde, il dit : « Pas même ça !… pas même ça !… » « Mon Dieu ! dit-il, pauvre petit ! » « Pauvre petit, reprenait-il, quel mal est-ce qu’il a fait, quand même, pour qu’il soit tellement puni ? Ou bien est-ce nous qui avons péché ?… »
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Mais il avait beau chercher, il ne trouvait rien ; et on voyait son dos peu à peu s’affaisser, comme au flanc d’un ta-lus, quand survient le dégel, la terre qui s’éboule.
Il n’avait pas encore demandé des nouvelles de sa femme ; tout à coup il dit : « Et, elle, où est-ce qu’elle est ? »
On le mena dans la chambre. Il n’avait pas franchi la porte qu’elle se mit à rire, mais on l’avait prévenu : « Elle a la fièvre, tu comprends ? »
S’il comprit, on ne le sut pas, il se tenait debout devant le lit. Elle ne le regarda point. Où elle regardait, c’était en dehors de ce monde. Le reflet de la fièvre était comme un trait blanc sur le globe de son œil. Il y avait déjà un long moment qu’elle ne bougeait plus ; ses bras étaient allongés de chaque côté de son corps comme s’ils n’étaient pas à elle. Elle ne parlait plus du tout. Et lui, qu’est-ce qu’il allait faire ? Est-ce qu’il allait éclater en sanglots, allait-il se jeter sur elle pour tâcher de la faire taire ? Allait-il lui prendre la main ? Il ne fit rien de tout cela. Il était venu, il la considéra, puis il dit : « Ce n’est plus elle. On me l’a changée. » Et se détourna d’elle, comme d’une étrangère, secouant lentement la tête, tandis qu’il recommençait : « Qui est-ce qui me l’a chan-gée ? »
Puis, avec colère : « Qui est-ce qui me l’a changée ? » cependant qu’il frappait du pied et ses mâchoires se ser-raient. On l’avait pris par les épaules : « Joseph ! disait-on, calme-toi ! »
Mais il recommençait :
— Qui est-ce qui me l’a changée ? qui est-ce qui me l’a changée ?
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Il était revenu avec les autres dans la cuisine, on appro-cha un banc, il s’y laissa tomber. Il pendait là dans ses habits qui semblaient devenus trop larges. On lui parlait, il ne sem-blait pas entendre ; on l’appelait, il ne répondait pas. Le gros Hugues Communier s’approcha de lui, et, lui posant la main sur l’épaule :
— Voyons, Joseph, tu n’es pas un homme. Ta femme pourrait avoir besoin de toi.
Il leva vers lui deux yeux vides et sa bouche resta fer-mée, tandis que simplement il haussait les épaules, comme pour répondre : « Qu’est-ce que j’y peux ? Moi non plus, je ne suis plus rien. »
Et le changement n’en fut que plus brusque ; on le vit qui se redressait, il dit :
— Écoute, Communier.
Il continua :
— J’aimerais bien savoir comment la chose est arrivée.
Communier fut tout content :
— Tant que tu voudras, c’est à ton service…
Il se mit alors à tout raconter, montrant comme quoi Hé-loïse était sortie de chez elle vers les dix heures, qu’elle avait une commission à faire, qu’elle s’était arrêtée à causer près de la fontaine, enfin tout ce qu’on a vu :
— Pour rentrer elle a pris par la rue de derrière…
À cet endroit, Joseph leva la tête.
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— Elle a causé de nouveau avec Julie. C’est tout de suite après que ça s’est passé…
— Où est-ce que c’était ?
— Juste devant chez le nouveau cordonnier.
Joseph, s’était mis debout ; il dit : « Je savais bien ; » il n’avait plus rien de commun avec le Joseph d’un moment avant. Quelque chose s’était tendu dans sa figure, où les traits reprenaient leur place. Une rougeur lui vint ; ses yeux brillèrent :
— Je pensais bien !
Et, tendant la main, d’une voix forte :
— Nous sommes punis de ne pas l’avoir écouté plus tôt. Lui seul a vu la vérité. Et maintenant, pour notre malheur, il est mort…
Et comme on lui demandait : « Qui ça ? »
— Luc, bien sûr !
On n’avait pas compris tout de suite ; mais peu à peu on se rappela ce que Luc avait dit, quand il prophétisait ; qui sait s’il n’avait pas vu juste ? Ainsi va le progrès que c’est en un point, tout d’abord, que telle ou telle idée prend forme, mais l’exemple est contagieux. Déjà ils étaient six à la parta-ger, cette idée ; c’étaient les six qui se trouvaient avec Jo-seph. Il y avait le grand Communier, Meyru, Brandon, Ton-nerre, les deux frères Jan ; ils dirent à Joseph :
— On va avec toi !
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— On sera calmes pour commencer, dit Joseph. Mais pour peu qu’il ne réponde pas comme on l’entend, pour peu seulement qu’il hésite…
Il n’alla pas plus loin, mais il leva le poing et on sentait en lui une résolution terrible…
C’est de cette façon que les sept hommes se mirent en route pendant que les femmes continuaient de s’empresser autour de la malade. Ils n’eurent pas un long chemin à faire ; une centaine de mètres au plus. Ils allaient entre les petites barrières penchées des jardins, ils furent bientôt au tour-nant : la belle enseigne bleue et ses deux peintures se virent.
Joseph s’avança le premier ; Branchu était chez lui. Jo-seph heurta aux carreaux. Et les gens qui accompagnaient Joseph avaient un peu peur qu’il ne cédât trop vite à la co-lère et ne se laissât aller dès les premiers mots aux injures, peut-être même aux coups, mais là encore leur étonnement fut grand. Car Branchu avait tout de suite ouvert la fenêtre demandant à Joseph ce qu’il désirait ; Joseph ne sut pas que répondre.
C’est que tout était si calme dans la boutique ! Il y a là un homme qui est en train de cirer son ligneul ; il tourne vers nous une figure claire et les yeux de quelqu’un qui ne songe qu’à son travail. On heurte à sa fenêtre, il pose son marteau, il range son cuir sur une chaise : est-ce comme cela que se conduisent ceux qui ont quelque chose à se reprocher ?…
— Soyez assez bon pour entrer, disait Branchu à Joseph.
Et puis, apercevant Communier et les autres :
— Et ces messieurs aussi, s’ils veulent bien me faire ce plaisir…
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Peut-être croyait-il qu’il n’agissait d’une commande. Jo-seph fut pris au dépourvu.
Il ne répondit rien, se contentant de secouer la tête ; et bientôt s’en revint, et les autres pareillement. Ils revinrent par la ruelle. Il y eut de nouveau les petites barrières des jar-dins. Et, pendant qu’ils s’éloignaient, Branchu se tenait pen-ché à sa fenêtre, l’air lui aussi de ne pas bien comprendre, l’air de se dire, lui aussi, que sans doute on s’était trompé.
Quatre heures sonnaient, dans du rose. Le gros nuage n’avait pas quitté le soleil. À mesure que le soleil s’avançait, il s’avançait pareillement et était dessus comme une pau-pière. Mais quelques-uns de ses rayons, qui dépassaient, avaient été frapper plus bas une brume amassée, d’où cette couleur partout répandue. Le grand clocher de pierre trem-pait dedans.
On voyait, derrière, une pente noire, dont le bout pointu, dressé dans le vide, surmontait de très haut le pays d’alentour ; à son sommet, on apercevait une croix : c’est un vrai Calvaire. Par les petits chemins qui y montent en ser-pentant, on imagine sans peine la foule des soldats, derrière lesquels viendraient les curieux, puis viendraient les Saintes Femmes. Mais il ne semble pas que Celui qu’elles suivaient soit parmi nous, quoi que Lhôte puisse dire.
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