Le Règne de l'esprit malin

Charles-Ferdinand Ramuz · Chapitre 7 sur 28

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Le Règne de l'esprit malin

Chapitre 3

 

 

En ce même temps-là, beaucoup de femmes se mirent à être atteintes du haut mal.

Elles passaient dans la rue, on les voyait s’arrêter : elles tombaient à la renverse, une sorte d’écume leur venait au coin de la bouche, leur regard était tout blanc.

Et il était difficile de ne pas voir que jamais tant de maux ne s’étaient abattus à la fois sur le pays : mais, quand les gens en recherchaient la cause, là ils commençaient à ne plus s’entendre : les uns accusaient l’air, d’autres l’eau des fontaines, d’autres encore le changement de saison ; certains assuraient qu’il ne s’agissait que d’une épidémie de grippe : seul Luc avait son explication, c’était d’ailleurs toujours la même :

— Il a le visage de la fausseté, et le mouvement de ses mains est un mouvement de mensonge !

Ainsi parlait-il, élevant la voix, et il continuait de se promener dans le village, ameutant les gens par ses cris. Ce-la ne semblait pourtant pas avoir causé le moindre tort au nouveau cordonnier, bien au contraire ; sa boutique ne dé-semplissait plus. On aimait à venir lui tenir compagnie, à cause des histoires qu’il racontait, à cause aussi qu’il savait écouter les vôtres : il y avait toujours, dans sa boutique, cinq ou six personnes installées. Et lui, pendant ce temps, tapait son cuir et tirait son ligneul, l’air nullement préoccupé des bruits qui pouvaient courir sur son compte, l’œil et le regard vifs, la langue non moins vive, son petit œil gris qui brillait,

 

– 41 – et plus adroit que jamais de ses mains et plus leste ; si bien que ce qu’il abattait d’ouvrage en quelques heures était quelque chose d’inimaginable.

Il savait si bien vous distraire qu’on en oubliait qu’il fût là.

Et tout à coup, alors, montait au loin la voix de Luc, faible d’abord, comme étouffée, mais qui grandissait peu à peu ; et ces mêmes mots revenaient : « aveuglement, malé-diction, malheur sur vous », et tout le reste ; on était tiré de ses rêves ; certains, impatientés, disaient : « Il nous embête, ce vieux-là. » Seul, Branchu ne se troublait point. Son petit marteau à bout arrondi continuait de se lever :

— Voyons, disait-il, qu’est-ce que ça peut bien vous faire ? Et en quoi est-ce que ça vous touche ?

Il posait le doigt sur son front :

— C’est un malheureux, voilà tout.

— Bien sûr, répondait-on, nous, ça ne nous touche pas, mais vous !…

« Oh ! moi… » et Branchu alors haussait les épaules, et il s’était déjà remis à son travail, mais à ce moment Luc appa-raissait ; on ne pouvait certes pas l’accuser de poltronnerie ; qu’il fût seul, et eux sept ou huit, ne le faisait nullement recu-ler ; et, debout devant la boutique, sa vieille barbe remontée et ses yeux qui jetaient du feu, comme quand on bat le bri-quet :

— N’avez-vous point honte, vous ! Car les autres sont sourds, et aveugles, mais vous c’est volontairement que vous vous refusez à entendre et à voir… Traîtres, je vous dis,

 

– 42 – lâches que vous êtes, et propres artisans de votre perdi-tion !…

Et sa voix grandissait toujours, mais il était interrompu, quelqu’un venait d’ouvrir la fenêtre : une énorme pierre tom-bait dans le ruisseau ; il disparaissait sous les éclaboussures : alors tous éclataient de rire, et Branchu comme tout le monde, mais on aurait dit malgré lui…

À quelques jours de là, un matin, vers onze heures, comme Lhôte rentrait, il vit des gens devant sa porte. Elle s’ouvrait sur un perron, en haut d’un petit escalier ; sur ce perron, des femmes se tenaient, qui discutaient avec des gestes. Elles se turent. Lhôte s’avançait toujours.

Mais l’une des femmes accourut : « Lhôte, Lhôte, ne viens pas (elle lui barrait le chemin), ne viens pas, c’est trop triste… Laisse, on la soignera sans toi… Tu attendras qu’elle aille mieux, parce que sans ça… parce que sans ça… »

Il l’écarta violemment, et monta en courant l’escalier.

Il trouva sa mère couchée sur la table de la cuisine.

Elle ne bougeait plus ; pourtant elle n’était point morte, comme on voyait à ses yeux qui n’étaient pas privés de re-gards ; sûrement même qu’elle voyait et entendait tout, seu-lement elle ne pouvait plus faire un geste, l’âme enterrée vive dans le corps, comme dans un autre tombeau.

Il se mit à genoux : « Maman ! appelait-il, maman ! (ainsi les tout petits, bien qu’il eût passé l’âge), maman, n’entends-tu pas ? c’est moi. »

En même temps, il se penchait sur elle, mais elle restait immobile, ses yeux ne se tournèrent même point de son cô-té ; elle était comme ces statues qu’on voit couchées sur des

– 43 – dalles dans les églises, – avec un cœur en plus, pourtant, et quelle douleur dans ce cœur (si elle entendait son fils l’appeler) !

Les femmes se poussaient du coude, tout bas elles se di-saient : « Personne n’y peut rien, c’est la grande paralysie ! »

On voit souvent de ces paralysies, c’est même une des maladies les plus fréquentes chez les vieux, ceux qui sont usés jusqu’au fond, alors les ficelles importantes cassent ; on sait assez également que les médecins n’ont jamais réussi a guérir ces maladies-là, qui viennent de plus loin et de plus haut que nous.

C’est ainsi que quand Luc parla de faire venir le docteur, les femmes secouèrent la tête.

— Mon pauvre Luc, y penses-tu ? Le docteur n’y pourra rien et ça te coûtera tout de suite dans les vingt francs !

Il vit sans doute qu’elles avaient raison : il n’insista pas. Il approcha un tabouret de la table ; il s’y assit, les bras croi-sés.

Et celle qui était sur la table continuait d’être immobile, avec sa vieille figure en bois, ses lèvres tirées et pincées, son grand nez crochu, ses yeux creux, et sous sa tête à bonnet blanc, un coussin recouvert d’une étoffe à carreaux. Elle ne respirait plus, autant dire, tant était incertain le mouvement de va-et-vient qui lui soulevait la poitrine, et le cœur est-ce qu’il battait ? est-ce qu’il va battre encore longtemps ?

Les gens entraient, sortaient, certains parlaient un peu, d’autres ne disaient rien ; qu’ils parlassent ou non, cela reve-nait au même. Et Lhôte n’avait toujours pas bougé. Ainsi un long temps se passa, déjà on sentait que le soir venait. Les

 

– 44 – gros souliers à semelles de bois continuaient de claquer sur le perron et la porte d’être poussée ; il neigeotait, il faisait gris, une odeur de drap mouillé flottait pesamment sous le plafond bas.

À un moment donné, quatre heures sonnèrent ; la porte s’ouvrit une fois de plus, Branchu entra.

On ne s’étonna point de le voir, parce qu’on le savait lié d’amitié avec Lhôte ; on s’écarta pour le laisser passer.

Il s’avança jusqu’à la table où la vieille était, et Lhôte près d’elle ; il posa la main sur l’épaule de Lhôte, Lhôte leva la tête, le regardant de ses yeux troubles, sans paraître com-prendre ce qu’on lui voulait.

— Lhôte, dit Branchu, tu ne me reconnais pas ?

Il fit signe que oui, puis laissa retomber sa tête.

Alors on vit Branchu se tourner vers la vieille ; il prit sa main, il souleva cette main qu’il garda un moment entre ses doigts.

Et, un instant encore, il parut réfléchir et continuait de se taire ; quand il éleva de nouveau la voix, à peine si on la reconnut.

— Lhôte, que dirais-tu si je la guérissais ?

Lhôte ne répondait toujours rien, mais ses yeux, à pré-sent, ne quittaient plus ceux de Branchu.

Et c’est ainsi qu’on vit Branchu s’approcher plus encore, il étendit les bras, ses mains s’ouvrirent, il les tenait ou-vertes ; lentement, il les abaissa. Il les posa à plat sur la poi-trine de la vieille. Puis il se mit à les promener de droite et de

 

– 45 – gauche, n’appuyant qu’à peine pour commencer, appuyant de plus en plus ; elles descendirent, elles montèrent, elles cherchaient le cœur ; elles gagnèrent le cou, puis les joues, puis le front ; tout à coup, il se mit à peser, rejetant le buste en arrière ; un grand soupir se fit entendre.

— Voilà, dit Branchu, ça n’est pas plus difficile que ça.

Et, là-dessus, pour la deuxième fois, il se mit à rire (la première fois, c’était à propos de son enseigne quand il disait qu’il aurait dû la peindre en rouge) ; et ce rire rompit quelque chose dans l’air.

Tous s’avancèrent en même temps, et au milieu du cercle ainsi formé, la vieille Marguerite changeait rapide-ment de couleur. Ses yeux jusqu’alors fixes se déplacèrent sous les paupières ; ses mains se cherchaient sur sa jupe ; on la vit remuer les lèvres, comme quand on veut parler ; tout à coup : « Où est-ce que je suis ? » et elle essaya de s’asseoir.

— Est-il possible ! disaient les gens, mais c’est qu’elle est ressuscitée, et ils se pressaient autour d’elle. « Lhôte ! tu n’entends pas ? elle a parlé ! » Lhôte seul paraissait n’avoir rien entendu ; les gens vinrent, ils l’amenèrent.

Il regarda, la vieille regardait ; sur la vieille bouche sans dents, un sourire se mit à descendre, qui bougea d’abord au-dessus, comme un papillon avant qu’il se pose, puis elle ten-dit les bras à son fils.

Et lui n’avait peut-être point compris jusqu’alors : quand ce signe vint, il comprit.

C’est qu’on ne pouvait plus douter qu’elle ne fût guérie. Elle avait pris son grand fils par le cou, elle disait : « Est-ce toi ? est-ce bien toi ? » Et les femmes qui l’entouraient

 

– 46 – s’étaient déjà mises à parler, ayant hâte de lui apprendre ce qui lui était arrivé, vu qu’elle ne savait rien encore : « Vous êtes tombée, on est venues, on vous a relevée, vous étiez comme morte, heureusement que Branchu… »

Et il n’avait eu, n’est-ce pas ?… mais elles n’allèrent pas plus loin, parce que Lhôte s’était mis debout, et levant la main :

— Je sais qui il est, c’est Jésus !

Cependant un grand bruit venait de devant la maison. Une poussée se fit ; la porte, cédant brusquement, battit contre la muraille. Où est-ce qu’on va loger tout ce monde ? pas moyen de le laisser entrer. Néanmoins le monde entrait, trop de curiosité vous pousse, et on se bousculait autour de la vieille Marguerite, à qui on disait : « Est-ce vrai ? » et elle disait : « Vous voyez ! »

Elle semblait toute contente ; elle avait même l’air ra-jeunie, le teint plus frais, les yeux plus vifs. On lui avait fait du café qu’elle buvait, assise dans un vieux fauteuil de paille où on l’avait installée, et autour d’elle les voisines, à chaque personne qui arrivait, recommençaient toute l’histoire, avec des gestes importants. Ainsi, dans le désordre qui était sur-venu, Lhôte un moment fut oublié. Quant à Branchu, depuis longtemps il n’était plus là.

Mais voilà que soudain, du milieu de l’obscurité qui avait maintenant envahi la cuisine, une voix monta de nouveau, la voix de Lhôte se fit entendre et elle était sourde, en dessous, comme quand on sort d’une méditation : « C’est Jésus qui est revenu ! »

On monta sur un banc pour allumer la lampe, Lhôte s’avança jusqu’au milieu de la pièce, et il recommençait :

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« Entendez-vous, vous qui êtes là ? parce que les maux vont cesser ! » Il était pâle parmi sa barbe noire. Est-ce bien le bon compagnon beau parleur d’autrefois, et l’homme à ta-blier de cuir qui fait fumer le sabot du mulet, tout en échan-geant des plaisanteries avec celui qui tient la bête ? Il lève de nouveau la main :

— Je vous le dis à vous qui m’écoutez, le Seigneur est parmi nous. Il était menuisier, il s’est fait cordonnier, mais peu importe que le métier change ; à quoi on le reconnaît, c’est qu’il guérit les malades et il redresse les morts dans leur cercueil !

Beaucoup de gens n’étaient pas loin d’être de son avis ; d’autres restaient incrédules ; mais enfin, n’est-ce pas ? on ne pouvait nier qu’il ne se fût fait un grand miracle ; si d’autres pourtant allaient suivre !

On vit par la porte qui restait ouverte tant de gens entrer encore qu’on ne savait pas d’où ils pouvaient bien venir ; puis la nuit s’offrit à eux tous ensemble, parce que tous en-semble ils suivaient Lhôte qui sortait. Même il y avait parmi eux plusieurs malades, mais, où est l’étoile, ils le savaient bien et vers quelle étoile ils se dirigeaient, parce que Lhôte marchait devant eux. « Peut-être ? » se disait-on. En effet, est-on sûr de rien ? et il y a au-dedans de nous une si grande soif de croire ! Lhôte allait devant eux ; il tourna à gauche. Une petite neige continuait de tomber, fine, venant d’en bas, d’en haut, de tous les côtés, comme elle fait quand le vent souffle, et ses aiguilles froides fondaient sur vos cils. Et au-cune étoile au ciel, mais là-bas tout à coup on vit briller cette autre, qui était de la terre. Là-bas se trouvait la boutique, où il devait s’être réinstallé, comme l’indiquait la lumière ; ils s’en allaient tous de ce côté-là.

 

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C’est de cette façon qu’on vit Lhôte enfin prendre les devants ; il frappa à la porte. La porte s’ouvrit, se referma. Et ils se poussaient tous pour tâcher du moins de voir par la fe-nêtre, puisqu’il ne leur était pas possible d’entrer. Les ma-lades demandaient : « Est-ce qu’il ne nous guérira pas au-jourd’hui ? Ce serait bien triste d’attendre. » Certains tous-saient. Un pauvre petit garçon, qui marchait sur des bé-quilles, ne pouvant rester plus longtemps debout, s’était as-sis dans la boue.

 

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