Le Règne de l'esprit malin

Charles-Ferdinand Ramuz · Chapitre 2 sur 28

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Le Règne de l'esprit malin

Chapitre 2

 

 

Rendez-vous avait été pris pour le lendemain matin ; la chose s’arrangea sans peine.

C’était dans une petite rue qui, partant de l’église, allait, par un grand demi-cercle, rejoindre, du côté du nord, le chemin qui coupait le village en deux ; la maison n’avait qu’un rez-de-chaussée, n’étant guère qu’un cube de pierre, et même pas neuf, comme on voyait bien.

Lhôte accompagnait le nommé Branchu.

Ils allèrent heurter à une maison voisine, qui était celle du propriétaire, qui était un vieux.

Il toussait ; il disait en regardant Branchu d’en dessous :

— Ah ! c’est vous qui voulez louer… C’est que j’ai eu tant d’ennuis avec le précédent locataire !

Là-dessus, parlant beaucoup, il commença à se plaindre de lui. Ce Porte buvait tout ce qu’il gagnait. Et le malheur était que, quand il rentrait saoul, tout le monde savait à quoi s’en tenir dans le village, tellement il faisait de bruit, pous-sant de grands soupirs, se lamentant tout haut.

« Porte, Porte, tu es maudit ! Il y a un poison en toi qui détruit tout, même la joie. Et tu vas chercher la joie dans le vin, mais à peine l’as-tu trouvée que tu la sens qui t’abandonne, et tu retournes à ton chagrin. Il y a un poison en toi, mon pauvre Porte. Tu ne devrais plus boire, tu n’en as

 

– 16 – pas la force !… Mon Dieu, mon Dieu !… Mon Dieu, mon Dieu !… »

Ainsi criait-il longuement ; puis recommençaient les soupirs et les frappements de poitrine. On ne pouvait plus fermer l’œil. Heureusement qu’il était mort.

— Et alors, reprenait le vieux qui était bavard, vous comprenez ; ce qu’il me faudrait, cette fois, c’est un locataire tranquille… Il y a aussi que Porte me devait trois mois de loyer… Et puis (jetant alors à Branchu un regard de côté), il faudrait qu’on me paie une année d’avance, sans quoi j’aimerais mieux ne pas louer du tout… ça ferait cent francs pour l’année, plus les 25 francs pas payés ; 100 et puis 25, ça ferait 125…

Il bredouillait un peu. Branchu fut beau à voir. (Encore faut-il savoir que le loyer avait été doublé, Porte ne payant en réalité que 5 francs par mois.) Il prit son portefeuille, en tira trois billets :

— Voilà cent cinquante francs.

On vit le vieux tendre la main, la retirer ; sa main trem-blait.

C’est que l’argent est rare chez nous ; on n’y voit guère de ces papiers à images.

Et le vieux tendait de nouveau la main ; et, de nouveau, la retirait ; mais Branchu :

— Tenez, je vous dis. Et quant à savoir si je suis tran-quille, vous n’avez qu’à me regarder.

Pour le coup, le vieux était décidé. Il prit les trois billets, les compta, les recompta, les compta encore une fois, les plia

– 17 – en deux, les mit dans sa poche ; et alors seulement, comme à regret :

— Je vous redevrais donc… je vous redevrais vingt-cinq francs…

Mais alors Branchu :

— Gardez-les !

On conçoit assez que, dans des conditions pareilles, la suite des négociations n’offrit pas de difficultés. Tout de suite la clef fut trouvée, tout de suite la porte ouverte, et déjà Branchu était entré, suivi du vieux, qui s’empressa d’aller ouvrir les contrevents.

— Voilà, vous êtes chez vous. J’espère que vous vous y plairez ; c’est convenable, vous voyez, et pas de meilleure si-tuation pour un métier comme le vôtre…

Convenable, c’était une façon de parler. Il n’y avait qu’une grande pièce sur le devant, une autre petite sur le derrière. Et il semblait bien que Porte eût dû laisser du moins une paillasse et des outils ; il n’y avait trace ni de paillasse, ni d’outils. Le vide de la main, voilà ce que c’était, sauf une affreuse saleté et une épouvantable odeur, sauf aussi quelques objets inutilisables, une caisse crevée, des bou-teilles, des déchets de cuir, un chapeau sans ailes, une vieille paire de bretelles. Et Lhôte avait bien un peu honte, mais Branchu, lui, ne semblait nullement déçu ; il dit : « C’est juste ce qu’il me faut. »

Alors le vieux encouragé :

— Il y a bien encore un peu de désordre, mais un bon coup de balai, et il n’y paraîtra plus.

 

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Telle fut au total la scène, après quoi Branchu mena Lhôte boire un verre et tout de suite après se mit en quête d’un maçon. Il fit les nettoyages lui-même, ayant emprunté une brouette au propriétaire, qui se crut obligé de s’offrir à l’aider, mais Branchu refusa. Bientôt le maçon arrivait ; la première chose qu’il fit fut de passer les murs au lait de chaux, à l’intérieur comme à l’extérieur.

Il peignit ensuite la porte ; il recouvrit le sol (qui était de terre battue) d’un carrelage de ciment.

Restaient les plafonds ; ils furent passés aussi en pein-ture.

Mais la merveille des merveilles fut, quelques jours après, un samedi soir que tout le village était venu voir où on en était des réparations : au-dessus de la fenêtre, une belle enseigne pas encore sèche était accrochée, où on lisait en lettres jaunes sur fond bleu :

 

BRANCHU CORDONNIER À FAÇON

 

À gauche, en guise d’ornement, il y avait une bottine de dame à tige rouge ; à droite, une botte d’homme en cuir noir, qui se tenait toute raide, comme s’il y avait eu une forme de-dans.

On admira beaucoup l’enseigne, jamais on n’en avait vu une si belle dans le pays. Branchu devait l’avoir peinte lui-même, et sans doute en cachette, car personne ne l’avait vu y travailler. Sûrement qu’il voulait vous faire la surprise ! Quel drôle d’homme ! d’où est-ce qu’il avait tant d’argent ?

 

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On discutait là-dessus, quand justement il se montra, venant de l’auberge, parce qu’il y logeait toujours, et c’était que le menuisier, à qui il avait commandé les meubles, ne les lui avait pas apportés encore.

Les uns, en le voyant venir, firent mine de s’éloigner ; d’autres eurent l’air de ne pas l’apercevoir (certains malgré tout restaient méfiants), plusieurs néanmoins s’avancèrent. Il leur tendit la main. Et comme on le félicitait :

— Voilà, dit-il, j’ai beaucoup hésité. J’aurais peut-être mieux fait de peindre le fond en rouge… Couleur de flamme, c’est ma couleur.

Pour la première fois, il se mit à rire.

 

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