Le Règne de l'esprit malin

Charles-Ferdinand Ramuz · Chapitre 6 sur 28

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Le Règne de l'esprit malin

Chapitre 2

 

 

Lude sortit ce soir-là sans savoir pourquoi, ni où il irait, mais un besoin de bouger le tenait ; et, comme sa femme lui demandait s’il rentrerait bientôt, il répondit : « Mêle-toi de ce qui te regarde ! »

Elle fut étonnée, parce que son mari l’aimait bien, mais, dans ce ménage aussi, depuis quelque temps tout était chan-gé.

Quelque chose le travaillait, ce Lude, lui-même ne savait pas bien quoi ; c’est comme un poids intérieur insupportable dont on voudrait se débarrasser : alors on part droit devant soi comme la bête trop chargée, qui espère faire tomber son fardeau.

Il fit ainsi, il sortit du village. Depuis la veille, le ciel était couvert. C’est simplement un changement dans la direction du vent, mais ce peu de chose suffit pour que l’aspect des lieux soit entièrement autre à l’œil. Là où auparavant brillait le joli jaune d’or des feuilles, les arbres tendaient des bras nus ; le gazon brouté jusqu’à la racine avait perdu son éclat ; un ciel bas pesait sur les crêtes ; il vous venait, comme aux choses, une grande peine à vivre. C’est ce qui se passait pour Jean Lude. Là était ce travail qu’on a vu, parce qu’il pensait : « Comment ai-je pu supporter si longtemps cette existence de misère ? »

Il n’en avait pourtant jamais souffert jusqu’à présent, pour dire ; même peu de gens avaient été plus heureux que lui ; on le citait comme un modèle de mari dans la commune.

 

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Il était grand, mince, assez maigre ; il avait le cou long, la pomme d’Adam saillante ; il avait le regard très doux. Et une grande bonne volonté était écrite sur sa figure, comme on voit chez ceux qui ont accepté.

Seulement, il n’acceptait plus. Il ravala sa salive. Cela fit monter la pomme d’Adam. Il avait la bouche un peu sèche, comme quand on commence à être malade et se demandait : « Qu’est-ce que j’ai ? » sans comprendre, tout en continuant de monter.

Il arriva sur un petit replat, où le chemin bifurquait.

À cause du brouillard, on ne voyait plus le village. L’étage où il était bâti, un linge de brouillard avait été jeté dessus, et le linge recouvrait tout, à l’exception du clocher qui en sortait par une déchirure. Mais, par l’effet de l’air qu’il y avait dessous, parfois la toile se mettait à bouger, un mou-vement passait à sa surface, comme une vague sur le lac, et un lambeau s’en détachait, qui venait lentement à vous.

On aurait dit des bouffées de fumée de pipe, comme quand un vieux fume contre un mur. Une première glissa au-dessus de Lude, il en venait déjà une deuxième ; elles se mul-tipliaient rapidement.

On sait assez comme le brouillard monte : lui, du moins, le savait assez ; et, comme il faisait de plus en plus sombre, voilà qu’à tout le reste s’ajoutait encore pour lui une terrible impression de solitude, séparé qu’il était ainsi des autres hommes, rien que soi-même, et seul avec soi-même, dans le soir qui tombait, au carrefour des deux chemins.

L’un continuait de monter ; l’autre allait à plat, prenant la côte de flanc. Il parut hésiter un instant encore, puis il s’engagea sur celui qui allait à plat.

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Où il s’acheminait ainsi, il ne le savait toujours point. C’est ce simple besoin de mouvement qu’on a vu, et, quand il s’était arrêté, cela avait été un besoin de s’arrêter, et mainte-nant il marchait de nouveau. Il fut ainsi mené jusqu’à un lieu nommé Prézimes. Et en lui toujours ces mêmes pensées : « Quatorze heures de travail l’été, six de sommeil, rien que de la soupe, une seule chambre pour nous trois, est-ce juste ? D’autres ont tout ce qu’ils veulent, nous rien. D’autres, quand ils ont besoin d’un habit neuf, ils n’ont qu’à ouvrir leur porte-monnaie ; nous, on est obligé de garder nos vieux ha-bits toute notre vie, même au delà de notre vie, puisqu’on nous les laisse dans le cercueil ! »

— Nom de Dieu ! et il levait le poing.

Il avait de nouveau fait halte, et se trouva planté, comme si c’était fait exprès, juste devant un de ses champs, dont le côté d’en haut était ourlé par le chemin et qui, s’enfonçant au-dessous de lui, semblait cousu contre la pente.

Il n’y avait aucun arbre dans ce champ, aucun buisson non plus et aucune rigole, rien qui pût servir de point de re-père, sauf trois ou quatre pierres pointues mises debout, qui partageaient l’espace labouré en rectangles à peu près égaux.

Il regardait d’un regard fixe, qui était seulement une ap-parence de regard, parce que le vrai tourné en dedans ; puis survint tout à coup l’éclair de cette idée : « Je n’aurais qu’à déplacer un peu les bornes pour que ma misère prenne fin. »

Cinq ou six pieds carrés de gagnés ne sont pas grand’chose, mais ce serait un commencement : à quoi il s’obstinait déjà, c’était à ne plus être pauvre, et tant pis pour le moyen !

 

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On s’est montré trop bête, il s’agit de faire voir que l’intelligence vous est venue. Il jeta encore un regard tout au-tour de lui. Il descendit dans les champs, il prit dans ses deux mains la première borne venue.

Un corbeau cria. On entendait au loin grincer l’essieu d’une charrette…

Quand il revint, il faisait nuit. Sa femme était en train de faire la soupe. Il l’embrassa.

Il semblait tout à fait redevenu le Jean Lude d’avant, et, comme la petite rentrait et lui souhaitait le bonsoir :

— Viens ici, Marie, dit-il ; il la prit sur ses genoux.

Il disait :

— Est-ce qu’on aime bien son père ?

Elle répondit :

— Oh ! oui.

Il faisait chaud dans la cuisine, et c’est bon ces pièces fermées, quand le vent souffle et la nuit est dehors. Nous, on se tient sous les saucisses qui sont pendues à des perches dans la large cheminée, avec des quartiers de lard, parce qu’on vient de tuer le cochon ; et voilà, on se dit : « La nour-riture est assurée. » On se dit : « J’ai ma maison, ma femme, ma fille, » une chaleur vous vient dans tout le cœur. On a le cœur dans du coton, comme quand l’oiseau par le mauvais temps revient à son nid ; on ne demande rien de plus.

On apporta la soupe, il y avait longtemps qu’il n’avait mangé de si bon appétit. Adèle alla coucher la petite.

 

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Elle revint, il la fit asseoir près de lui. Elle aussi avait chaud maintenant, et elle aussi était toute joyeuse ; dans ses yeux, brillait un feu doux.

— Ah ! petite timide, dit-il ; allons, viens qu’on t’embrasse à la place du cou que tu aimes, mais c’est du joli, dis donc, après douze ans de mariage !

Puis recommençant :

— Tant pis, viens quand même.

Elle n’avait eu qu’à s’approcher encore un peu. Il s’était fait un grand silence.

Tout à coup :

— Écoute, que dirais-tu si on devenait riches ?

Elle s’était brusquement redressée.

— Réponds-tu ?

— Je ne comprends pas.

— Comment ? tu ne comprends pas ? Eh bien, je te de-mande si tu serais contente au cas où on deviendrait riches, car c’est une chose possible… Même, reprit-il (et il donna un coup de poing sur la table), même ça ne serait que juste !

Il recommençait :

— Il y a assez longtemps qu’on est pauvres, c’est bien notre tour.

De nouveau, elle avait peur.

 

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