Le Règne de l'esprit malin
Chapitre Quatrième
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Pour que le Président, qui était un homme prudent et soucieux de son repos plus que personne, se hasardât à cette démarche, il fallut qu’il y fût forcé, mais c’est qu’en effet il y fut forcé. Vers le milieu du mois de mars, le plus beau des chalets de la commune fut emporté par une avalanche ; quelques jours plus tard, le hameau des Essertes était tout entier détruit par le feu.
Le Président avait vu qu’on commençait à s’étonner de le voir rester sans rien faire, mais qu’est-ce qu’il y avait à faire ? pourtant, comme on venait, et on lui disait : « On ne va pas pouvoir durer comme ça plus longtemps ! » on lui di-sait aussi : « C’est à vous d’avoir une idée, » finalement il s’était décidé et, ayant réfléchi encore, il se rendit chez le seul homme qu’il pensât pouvoir leur être de quelque se-cours, c’est-à-dire chez le curé.
La cure était un gros bâtiment gris de trois étages qui se trouvait à côté de l’église ; un haut perron de granit à double rampe faisait avancement dans le milieu de sa façade nue. Et c’est comme le Président arrivait au bas du perron qu’une première chose survint, qui fut bien celle à quoi il s’attendait le moins : la porte d’entrée s’était ouverte, et qui est-ce qu’on vit paraître ? Branchu, Branchu lui-même ! et pas pos-sible ! mais c’était bien lui, et même qu’il portait un gros pa-quet sous le bras.
Le Président s’arrêta net ; Branchu, lui, ne sembla aucu-nement embarrassé. Une belle gaieté restait peinte sur sa fi-gure, il continuait de sourire, il tira au Président un grand
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Et Branchu passa, et le Président monta le perron. Hé-las ! il le fallait. Un large escalier voûté conduisait au premier étage. Lentement, marche à marche, le Président continuait de monter, essayant, tout en montant, de mettre un peu d’ordre dans ses idées, mais il n’y réussissait pas ; d’ailleurs, il n’en était plus temps…
Le curé dut le faire asseoir, sans quoi il serait tombé. Était-ce la chaleur qu’il faisait, ou cette épaisseur de fumée ? mais à peine s’il avait eu le temps d’apercevoir encore, sur la table en désordre, deux verres et une bouteille vides, puis tout s’était brouillé devant ses yeux.
Une grosse voix le fit revenir à lui :
— Eh bien, monsieur le Président, à quoi est-ce qu’on doit le plaisir de votre visite ?
Il n’y avait plus de verres, il n’y avait plus de bouteille ; il n’y avait plus rien que le curé et le curé le regardait.
C’était un gros homme à cou rouge, figure rouge ; large, vaste d’épaules et du ventre et de tout, avec un penchant au vin et aux viandes plus qu’aux messes et aux prières ; – il re-gardait ce pauvre Président ; on sentait qu’il s’impatientait.
Une fois encore, il avait posé sa question ; l’autre ne ré-pondait toujours pas. Il fallut qu’il fît un nouvel effort ; mais, quand enfin les mots lui vinrent, ils vinrent tous à la fois.
— Il faut que vous m’excusiez, monsieur le curé, mais c’est qu’on a tant besoin de vous, tant besoin de vous, mon-sieur le curé. On ne comprend plus ce qui nous arrive… Bien sûr qu’il y a eu des malheurs, mais enfin des malheurs, il y en
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Et, n’osant pas préciser davantage :
— Alors on s’est demandé, monsieur le curé, si vous ne viendriez pas nous aider, parce que…
Il n’alla pas plus loin.
— Tout ça ne m’étonne pas ! cria le curé.
Il donna un coup de poing sur la table. Il n’était plus rouge, il était violet.
— Ces morts, ces deuils, ces maladies, que les maisons brûlent, que les bêtes crèvent, n’avez-vous pas tout méri-té ?… Ah ! bien oui, par exemple, je vous conseille de vous plaindre ! (Il donna un second coup de poing sur la table.) Ne vous ai-je pas prévenus ? Des menteurs comme vous, des fornicateurs comme vous ! L’étonnant, c’est que la punition ne soit pas plus terrible encore. Il faut que le bon Dieu soit patient : plus que moi ! Et quand un malheur vous arrive, vous n’avez pas l’air de savoir pourquoi ?…
Il souffla brusquement, il se boucha le nez :
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— Je dis que vous sentez mauvais, vous sentez le ca-davre. Et écoutez-moi bien, il n’y a qu’un remède, c’est de vous corriger… Que les menteurs cessent de mentir, les blasphémateurs de blasphémer… C’est simple ! comme vous voyez.
Et éclatant de rire :
— Autant vouloir que les rivières remontent à leur source, que la neige tombe en été… Ah ! ton…
Il s’interrompit au milieu du mot, se rappelant un peu tard le respect qui est dû à l’habit qu’il portait : il se calmait d’ailleurs, il s’épongea le front ; il paraissait maintenant tout gêné ; le Président n’avait point bougé de dessus sa chaise. Et il y eut alors un instant de silence, à la suite de quoi le cu-ré se leva. Il alla prendre son fusil dans un coin.
— Jetez-y un coup d’œil, monsieur le Président, c’est une belle arme… Ah ! c’est vrai, vous n’êtes pas chasseur…
Le Président s’était levé, lui aussi ; il secoua la tête.
— Un hammerless, un fusil de cinq cents francs ; je l’ai eu d’occasion. Regardez-moi ça !
Il le retournait dans sa main, et, faisant jouer le ressort :
— C’est aussi soigné de travail qu’un mouvement d’horlogerie, plus soigné de travail que mes paroissiens.
Et il rit encore une fois, d’un rire qui sonnait faux, pen-dant que le Président le considérait, n’y comprenant plus rien sans doute et gardant sur le cœur le poids de ces re-proches que, personnellement, il n’avait pas mérités…
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On a eu un bon mouvement, c’est ainsi qu’on vous en récompense ! Il se disait : « Une autre fois, je ne me dérange-rai pas. »
Mais voilà que, comme il arrivait devant chez lui, la plus grosse des cloches laissa tomber un long coup sourd. C’est quand ils frappent seulement avec le bout du battant contre le rebord de bronze. On dirait que la voix monte de tellement profond qu’elle a de la peine à percer. C’est comme un gé-missement qui vient, puis un autre, encore un autre ; et ceux qui sont sur les chemins, ceux qui travaillent dans les bois, ceux qui arrachent les pommes de terre, ceux qui avec une petite scie à main sont en train d’abattre les haies, le berger qui garde ses chèvres, la vieille qui fait un feu de bois mort, tous : « Pour qui est-ce qu’on sonne ? » et ils se signent.
Boum !… Il y a quand même grande peine chez les hommes. Où qu’on soit, quoi qu’on puisse faire, on est en face de la mort. Elle ne permet pas qu’on l’oublie : qu’un ins-tant on n’y pense pas, et elle se rappelle à vous.
Boum !… Mon grand-père et ma grand’mère sont morts, ma tante Fridoline est morte, mon petit frère Jean est mort, mon petit frère Pierre est mort, ma sœur Martine va mourir : moi aussi, je dois mourir.
Boum !… Seigneur, notre Dieu, protégez-nous dans notre affliction, sans vous on n’est rien, on a terriblement be-soin de vous, Seigneur notre Dieu, dans notre misère, ayez pitié de nous, Seigneur.
Boum !… On ne m’avait pourtant pas dit qu’il y avait quelqu’un de si malade. Je n’ai pas vu passer le Saint-Sacrement. Est-ce peut-être pour le vieux Borchat ? On lui avait mis des sangsues.
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Boum !… Il faisait un jour tout gris. Ils étaient une cen-taine d’hommes et une centaine de femmes, ils étaient tout noirs dans le blanc. Les hommes allaient devant, les femmes suivaient. Il y avait sur la bière un drap noir à ornements d’argent, qui étaient des têtes de mort au-dessous de deux os croisés, et les porteurs marchaient au pas afin d’éviter les se-cousses. Ils montèrent la rue du village, ils passèrent devant la fontaine. On voyait pendre aux toits des barbes de gla-çons. Le grand tilleul qui n’avait plus de feuilles semblait un arbre en fil de fer. On n’entendait point d’autre bruit que ce-lui de ces gros souliers ferrés rabotant ensemble la route ge-lée et l’éclatement lourd des coups de la grosse cloche, sous lesquels, par moment, tout était écrasé. On tourna la nef, vint la grille. Elle surmonte un petit mur. À des croix de bois peintes en bleu, sont pendues des couronnes de perles, avec un verre bombé sous lequel on voit un bouquet, une inscrip-tion, deux mains qui se serrent. On suivit l’allée du milieu. Joseph marchait au premier rang. À ce moment déjà, on dut le soutenir. Mais quand le trou fut là, ce fut bien autre chose encore : deux hommes le prirent chacun sous un bras…
Est-ce qu’on est seulement entré à l’église ?… il ne sait plus rien, il ne sent plus rien. Ils étaient deux hommes à le tenir chacun sous un bras, il flottait entre eux comme un arbre scié au pied. Tantôt il penchait de côté, tantôt il tom-bait en avant. Mais il était solidement tenu, en sorte qu’il as-sista à tout. Et il lui fallut assister à tout. Il vit descendre son passé, son espoir, sa raison de vivre ; mon Dieu ! est-ce pos-sible, c’est mes entrailles qui s’en vont, c’est le cœur de mon cœur, c’est la pensée de ma pensée. Elle était ma seule ven-dange, la richesse de mon grenier… Il se tordit tellement qu’on dut lui dire de se tenir tranquille, et cependant il s’était mis à plaindre, comme si on lui fouillait le ventre avec un couteau. Pauvre ! c’est Joseph Amphion : un enfant lui était
– 88 – promis, l’enfant est mort, sa femme est morte. Mais c’est aussi qu’il s’était mis à réfléchir, et il recommençait en lui-même : « Est-ce que j’ai toujours été bon pour elle ?… Est-ce que j’ai toujours été avec elle comme je lui avais juré d’être, lui ayant passé l’anneau au doigt, certain jour ? Et encore, quand elle se débattait dans son lit, et moi, injustement, je disais : « Ce n’est plus elle ! » peut-être que si j’étais venu et si je l’avais seulement embrassée, elle aurait été délivrée par l’opération de l’amour… Elle m’aurait reconnu ; elle m’aurait dit : « C’est toi ! » ô meilleure que moi, toute belle, – et je ne l’ai pas fait, et la voilà qui s’en va !… C’est ma faute, c’est ma faute à moi !… » Les mottes tombèrent sur la caisse, on l’emmena.
Et les autres s’en allèrent derrière lui, rentrant chez eux, mais ils n’étaient guère moins misérables. Ils ne disaient rien, ils n’auraient pas pu. La cloche s’était tue, un grand si-lence régnait. Sous l’ombre du ciel qui pendait très bas, et enveloppait le village, comme pour montrer à l’avance l’isolement où il allait entrer, ils revenaient par petits groupes, et arrivés devant chez eux, courbant la tête, s’enfonçaient sous la porte basse comme la bête dans son trou…
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