Le siècle des égarés
Introduction - La quête identitaire ou l'égarement contemporain
Introduction
La quête identitaire ou l’égarement
contemporain
Qui suis-je vraiment ? Comment ne pas brimer une partie de moi-même et vivre pleinement ce que je désire ? Quel est mon style ? En ai-je seulement un ? À quel point suis-je le résultat d’une culture, d’une descendance, d’une couleur de peau ou d’un genre ? Ce choix que je fais est-il issu de ma volonté propre ou n’obéit-il qu’à des conventions sociales ou familiales ? Ce rôle que je joue avec certaines personnes m’épuise, comment m’en défaire ? Cette image flatteuse de moi-même que je m’efforce de renvoyer est-ce seulement moi ? Ou puiser la force d’être moi-même pour ne pas passer ma vie à côté de qui je suis ?
Tous ces questionnements ont trait à l’identité et chacun de nous se les pose à un moment donné de son existence. Mais aujourd’hui plus que jamais. L’identité est devenue la valeur cardinale de notre modernité. À l’échelle collective, les communautarismes s’intensifient et les revendications identitaires se crispent. À l’échelle individuelle, le développement personnel étend son marché et la narcissisation du « moi » s’épanche sur les réseaux.
Mais ces polarisations identitaires n’égarent-elles pas les individus en quête d’eux-même davantage qu’elles ne les orientent ? En faisant de l’identité la star de la cote à la bourse des valeurs, notre siècle se fourvoie. Nous voyons trois raisons à cela.
À l’échelle individuelle, l’identité s’avère la plupart du temps un piège pour soi-même. Ne parvenant pas toujours à nous définir, ne sachant pas vraiment qui nous sommes, anxieux à l’idée d’assumer véritablement notre authenticité, nous empruntons des identités, nous imitons, nous simulons, nous jouons à être. L’identité personnelle se vit alors à travers l’adoption de postures, de places définies, de rôles statués, autant d’archétypes qui nous formatent autant qu’ils nous déguisent. Tentés à l’idée de croire que l’identité nous construit et nous fortifie, force est de constater qu’elle ne fait souvent que nous éloigner de nous-mêmes en nous confinant dans des emplois et des rôles.
À l’échelle collective, il suffit d’un regard pour constater que les dogmatismes identitaires s’exacerbent et que l’universalisme perd de son prestige. Du temps des Lumières, l’universalisme était le chemin vers l’égalité et la liberté, il est désormais devenu, pour certaines communautés, synonyme de déni des différences et de consolidation des injustices. On n’a jamais été aussi loin du temps des Lumières, puisque l’identitosphère s’étend au point de faire des moindres différences des mini-impérialismes, et des particularités des « fiertés ». On n’a jamais été aussi loin du temps des Lumières puisqu’un match entre « universalistes » et « identitaristes », entre ceux qui subsument l’identité sous l’universel et ceux qui relèguent l’universel derrière les particularités identitaires, semble se jouer au profit des dernières.
Enfin, sur le plan théorique, l’identité est un des seuls concepts à être si paradoxalement construit au point de ne mener qu’à des impasses philosophiques. Rien qu’en ouvrant le dictionnaire au mot « identité », deux acceptions contradictoires le définissent. Signifiant à la fois le même (être identique) et le différent (être spécifique), il est inévitable que toute recherche identitaire porte en elle une contradiction. Toute identité collective qui se forme oscille bien entre l’universalisme qui recherche le même et le communautarisme qui défend le spécifique. Toute identité individuelle qui se forge balance elle-aussi entre l’identification qui vise le même et l’individualisation qui singularise le soi. Par-delà cette contradiction inhérente, le concept, nous le verrons, reste incertain.
Hasardeuse conceptuellement, anti-universaliste collectivement, et parfois factice à titre individuel, l’identité égare plus qu’elle ne guide. Si l’identité est donc à interroger, quelque chose de cette notion semble toutefois résister et ne pas pouvoir se laisser abandonner : le désir d’être soi-même. Alors comment maintenir le sentiment de soi sans identité ? Comment devenir soi-même sans tomber dans le piège identitaire ? Comment trouver, conserver et cultiver sa singularité malgré les postures convenues et les identités admises ? Telles sont les questions à l’origine de ce livre.
OceanofPDF.com