Le siècle des égarés

Julia de Funès · Chapitre 13 sur 14

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Le siècle des égarés

Le sentiment de nous, la paix et la liberté

comment elle s’y est prise, dénoue si aisément 32. » Cela signifie que l’observation mène à la signification, que l’accessoire est l’accès vers l’essentiel. Saisir l’essentiel se fait aux dépens de l’intelligence et de la conscience puisque l’accessoire dépend de l’extériorité, des circonstances et des sens. Rien ne semble donc plus authentique, essentiel et intime que ce qu’il y aurait d’involontaire, d’extérieur, et de contingent en nous.

Maurice Merleau-Ponty, qui analyse le rapport au sensible dans l’œuvre de Marcel Proust, montre dans les dernières pages de son ouvrage

Le Visible et l’Invisible 33 en quoi l’auteur de La Recherche a su dévoiler l’essence qui se niche au sein même du sensible, et qui, sans sensible, s’évaporerait : « c’est sous de petites choses […] que la réalité est

contenue 34 ». La littérature proustienne constitue pour Merleau-Ponty l’expérience même du monde sensible, c’est-à-dire l’exploration d’un invisible qui n’est pas au-delà du visible, mais sa texture même. Merleau-Ponty reconnaît à Proust le mérite d’avoir décrit l’idée non comme ce qui serait contraire au sensible ou au-delà de lui, mais comme « la doublure et

la profondeur 35 » du sensible. « Il n’y a pas de monde intelligible, il y a le

monde sensible 36 », ce qui revient à dire que l’invisible est « l’armature

intérieure du visible qu’il manifeste et qu’il cache 37 ». Les essences des personnages ne sont en effet jamais irréductiblement logiques ou intellectuelles dans La Recherche. Si la vérité de l’être n’est pas de l’ordre de l’intellect pur, de l’intelligence froide, c’est qu’elle demeure ancrée dans le sensible, dans la chair, dans la manière d’appréhender la matière.

Le sentiment de nous, la paix et la liberté

 

LE SENTIMENT DE NOUS

 

L’identité collective nous semble relever, tout comme le sentiment de soi ou la rencontre avec autrui, davantage du registre des sentiments (fierté ou peur), que d’une idée, d’une injonction ou d’un concept.

Le sentiment collectif ne résulte plus d’un idéal politique. Le sens collectif ne procède pas davantage de formations en « team-building » nous enseignant d’un ton plus ou moins docte comment être solidaires et unis ! Le sentiment collectif ne découle pas non plus d’une identité sur laquelle personne ne s’accorde unanimement et dans laquelle tout le monde devrait pourtant se reconnaître. Le collectif ne provient pas non plus d’un objectif commun. Quand nous prenons l’avion, nous avons avec les nombreux autres passagers le même but : arriver à destination sain et sauf. Aucune solidarité, aucune unité, aucun sens collectif ne s’établit pour autant. En déterminant un objectif partagé, l’activité réunit les hommes tout en pouvant les laisser extérieurs les uns aux autres.

Prenons quelques exemples de force collective. Ils présupposent généralement le sentiment d’un risque, d’une menace, sinon d’un danger. Quand les ouvriers se montrent-ils les plus solidaires ? C’est en général quand l’usine menace de fermer et qu’ils ont bien conscience des conséquences désastreuses pour leurs vies personnelles. Quand une équipe de sport fait-elle preuve d’un puissant esprit collectif ? Lorsqu’elle a conscience de pouvoir perdre un titre ou un match important, et qu’il y a de l’enjeu, de la pression. Quand les rassemblements collectifs que sont les associations se créent-ils ? Lorsque la conscience d’un risque souvent lié à un drame personnel se partage. Pourquoi les militaires font-ils preuve d’un esprit de corps incomparable ? Parce que le danger sinon la mort sont des éventualités contenues dans chacune de leurs actions ou presque. Nous pourrions multiplier les exemples. Nous verrions qu’il faut toujours que l’individu ressente dans sa chair la possibilité d’un risque personnel pour ressentir la nécessité d’une action commune et s’engager. Sans l’existence d’une menace, d’un risque, nous nous réunissons, mais nous ne faisons pas corps. La menace d’une concurrence, d’une injustice, d’une faillite, de perdre un territoire, un match, un prestige, etc. a cette vertu de souder les personnes concernées. La Covid-19 a particulièrement mis en danger notre santé, mais aussi notre vie sociale et économique. Il a exigé l’unité de tous pour que chacun retrouve sa propre sécurité au travers d’une action commune. Le sentiment d’un « nous » n’a pas été le résultat d’un concept, d’une idée, d’une injonction moralisatrice venant de l’extérieur, ni de la convergence d’ambitions communes, mais a eu sa source en lui-même, dans la conscientisation d’une menace pour sa propre sécurité physique ou celle de son entourage proche. Pensons à l’avenir que c’est sur cette fusion compréhensive, et non sur de la bien-pensance collectiviste niaise, que la véritable solidarité s’édifie. Pensons également que la solidarité, le sentiment d’un nous, étant lié à la conscientisation d’un risque, il est vain de demander au collectif en question d’être en permanence engagé, motivé et uni. L’engagement collectif suit le mouvement de la conscience qui n’est pas linéaire et constant. On en a eu la preuve encore une fois avec la Covid. Nombreux sont ceux qui se précipitaient sur leur balcon pour applaudir le personnel soignant lors du premier confinement. L’élan de solidarité nationale étant lié à la conscience du risque, il en est tout à fait autrement aujourd’hui. Plus personne n’applaudit ce personnel alors que celui-ci n’a pas un besoin moindre de reconnaissance et de moyens. Mais la conscience du risque étant moins vive, la solidarité nationale s’estompe.

La conscientisation d’un risque n’étant pas permanente et continue, le collectif ne peut être que fluctuant, impermanent, ponctuel. C’est donc le risque qui soude, qui unifie les êtres, qui les fait vivre et vibrer ensemble, et certainement pas une étiquette identitaire qui identifie tout le monde sans individualiser personne. Connaître le sentiment d’un « nous » sans tomber dans l’impasse identitaire ou communautaire est le prix de la paix et de la liberté.

 

LE PRIX DE LA PAIX ET DE LA LIBERTÉ

 

• La religion dépourvue de mission identitaire atténue

le radicalisme

 

« Grâce à la religion j’ai enfin trouvé un sens à mon existence, pourquoi je suis sur terre, je sais qui je suis », entend-on parfois de la part des plus anémiés en identité. Les exemples de terroristes ou de propagandistes, qui justifient les pires exactions par leur accomplissement identitaire à travers la religion, sont nombreux. Les individus en carence identitaire et en quête de sens trouvent une réponse immédiate dans la parole religieuse. Celle-ci fixe des fins à l’existence humaine. De même qu’un objet est « fait pour », l’homme serait « fait pour » les desseins de son créateur. Se savoir « fait pour » renforce le sentiment d’exister et le sentiment d’identité en justifiant soudainement l’existence. Cette lecture identitaire de la religion fait de l’homme un échantillon, un spécimen, un exemplaire dont l’existence serait la conséquence d’une essence préalablement déterminée par Dieu. Obéir à une mission peut donner un sens à sa vie, bien sûr, mais ce sens restera inéluctablement une obéissance, une soumission, au point parfois de commettre les pires exactions. C’est que le sentiment d’être, l’identité enfin trouvée, l’emporte sur celui de la liberté.

C’est pourquoi le besoin de religiosité doit se dissocier de celui d’identité. Séparer le religieux de l’identitaire permettrait de limiter fanatisme et terreur. Sans cette séparation, qui va bien au-delà de la séparation entre les Églises et l’État, la religion restera meurtrière parce que chargée d’un investissement identitaire auquel l’individu sans densité ne peut résister. Sortir d’une lecture identitaire de la religion récuserait l’idée d’un être humain programmé, déterminé, missionné (parfois pour le pire). Il ne s’agit pas, en séparant le religieux de l’identitaire, de remettre en cause la religion et le désir de spiritualité, mais de questionner leur fonction d’appel identitaire. Le désir de religion n’est pas la même chose que s’identifier à la religion. Soustraire l’identitaire au religieux permet d’en garder la philosophie, les idées régulatrices, les idéaux sans en accomplir les pires offices, toujours commis au nom d’une mission divine et d’un accomplissement personnel.

 

• Penser les peuples sans assignation identitaire atténue

le racisme

 

Le racisme pose que l’individu n’est qu’un représentant d’une catégorie plus générale. Pour tout raciste, il n’y a pas d’abord des personnes, mais avant tout des catégories identitaires : « c’est un Noir », « c’est un Juif », etc. Le racisme pose que les membres d’un même peuple sont porteurs d’une identité et de caractéristiques spécifiques propres à celle-ci, dont on ne peut déduire des comportements.

Il est frappant de remarquer que l’antiracisme actuel qui prend des allures de tolérance et de justice mène tout droit au racisme. C’est un racisme qui se prend pour du respect et qui n’ose pas voir que catégoriser les individus à partir de leur race – quand bien même cela se fait au nom d’une plus grande tolérance et d’une plus juste égalité – est tout simplement une idéologie pigmentaire qui juge des personnes sur leur épiderme et non sur leur qualité individuelle. En incarcérant chacun dans son ethnie et sa communauté, l’antiracisme réimplante l’existence de lignages et ranime une forme de racisme.

L’universalisme qui lui fait face ne semble pas une solution. Nier les identités spécifiques au nom d’un universel abstrait ne mène, on le voit chaque jour, qu’à des renforcements communautaires qui dénoncent un racisme systémique aveugle. Rappelons cependant que pour qu’il y ait une discrimination réelle ou apparente, encore faut-il, premièrement une base sur laquelle la discrimination est facilement identifiable. Deuxièmement, refuser l’étiquette de racisme systémique ou structurel ne revient pas à nier le racisme. Il y a du racisme en France, ou plutôt des racismes multiples. Troisièmement, un amalgame se joue entre la perception de la même chose et le combat des mêmes abus. Pour l’antiracisme actuel, ne pas voir équivaut à contribuer. Or nous pouvons combattre le racisme sans le voir dans chaque Blanc ! Enfin, l’émergence de réactions identitaires de plus en plus virulentes n’est que la conséquence paradoxale d’une égalité plus juste et réelle. Moins il y a de discriminations réelles, plus les protestations contre les discriminations subsistantes se multiplient, tel est le paradoxe que Tocqueville avait relevé. Les revendications identitaires actuelles ne sont donc que les signes d’une égalité toujours plus forte.

Il n’empêche que l’universalisme apparaît aujourd’hui comme un concept de sauvetage impuissant, parce que désincarné, et ne semble plus suffisant pour faire face aux communautarismes et à l’identitarisme woke revêche. Être un humain ou un citoyen n’est pas suffisant, mais être un Noir, un Arabe ou un Blanc est trop restreint. Alors comment dépasser l’identitarisme étriqué sans tomber dans l’universalisme indifférenciant ?

Le secret réside dans l’utilisation des catégories identitaires. Ni les nier (limite de l’universalisme) ni les sacraliser (limite du communautarisme). Il est évident qu’aucun individu ne peut se penser universellement, décontextualisé, délié de toute appartenance, dégagé de sa couleur de peau. Nous sommes tous blancs, noirs, chrétiens, musulmans, juifs, athées, etc. Pour conserver le sentiment de « soi » sans tomber dans la gangue identitaire ni dans la fuite universelle, encore faut-il ne pas gommer les différences, ni se subordonner à une communauté d’appartenance, mais conserver l’appartenance tout en la subordonnant. Maintenir cette conscience sans s’y soumettre consiste à faire de ces classements identitaires non des buts mais des emprunts, non des armures mais des habits, non des acquis mais des prêts.

 

• Décorréler la réussite de l’identité consacre le mérite

 

La parité est un identitarisme puisqu’elle n’indifférencie pas les hommes et les femmes, mais insiste au contraire sur l’identité féminine comme critère de sélection. À croire, pour certains et surtout certaines, qu’il s’agit toujours de monter à l’attaque contre quelque chose, et à faire croire que les combats d’aujourd’hui sont équivalents en difficulté et en courage à ceux d’autrefois, certains et surtout certaines perdent encore leur temps à défendre aujourd’hui une cause (dé)passée. Si certaines injustices salariales sont encore à combattre, la cause paritaire, identitariste féministe, est bel et bien démodée. En 2022, en France, la question de savoir si les femmes, parce qu’elles sont femmes, peuvent être éligibles dans les différentes assemblées, entreprises, fonctions, est désormais incongrue en droit comme en fait. Les femmes dirigent des journaux, sont ministres, directrices générales, médecins, astronautes, et les postes les plus prestigieux sont tous accessibles aux femmes. Si cette liberté d’exercer le métier que l’on souhaite est acquise depuis des années, nous le devons aux féministes universalistes du siècle passé, ayant conquis les droits républicains et fait des femmes des sujets à part entière de la représentation économique et nationale. Or, plus de cinquante ans après, certaines néo-féministes parfois venimeuses, souvent animées d’une frénésie persécutrice et d’une récrimination rigoureuse, affamées de quotas stricts, ne salivent qu’à l’idée d’une égalité statistique parfaite, traquent les moindres disparités, terrorisent les hommes par leur exigence infinie de repentance, et certaines « en tant que femmes » vont jusqu’à invoquer ce principe « différentialiste », le même ayant servi les hommes pendant des siècles à justifier dans tous les domaines l’infériorité féminine ! Oui mais « les femmes sont encore sous-représentées dans certains secteurs ou à certains niveaux », rétorquent avec véhémence les propagandistes du bienfait paritaire ! Mais si les femmes sont moins nombreuses à certains postes, cela ne veut pas du tout dire qu’elles soient sous-représentées pour autant ! La confusion se joue entre représentation et représentativité. La représentation est un principe républicain, qui dépasse les signes identitaires. Un homme, un avocat par exemple, peut représenter une femme, une femme peut représenter un homme. La représentativité est le rapport numérique et identique entre les sexes, selon lequel il faudrait des femmes pour représenter des femmes. L’identité se substitue insidieusement à l’égalité dans l’idée de représentativité. Les thuriféraires de la parité ne s’arrêtent pas à l’argument de la représentation, mais visent bien une égale représentativité, un partage strictement égalitaire entre les sexes. C’est avouer à leur insu que le combat est davantage une lutte de pouvoir, d’occupation identitaire, de présence représentative, qu’un combat pour la liberté d’être représentée. Par ailleurs, en quoi les femmes seraient-elles mieux représentées par des femmes ? Entre un avocat masculin brillant ou une femme avocate moins douée, je choisis l’homme ! Reste contestable l’affirmation selon laquelle, à niveau égal, seules des femmes seraient capables de mieux représenter les femmes. C’est faire des femmes un groupe homogène, susceptible de porter une revendication catégorielle en fonction d’une nature supposée. C’est le rêve d’une sororité harmonieuse que la réalité ne cesse pourtant de démentir. Il suffit de voir les disparités entre femmes sur divers sujets, et ne serait-ce que sur celui de la parité, pour se défaire de toute illusion d’uniformité féminine ! En outre, la notion de sororité fait inévitablement glisser les esprits vers les clichés essentialistes les plus éculés : plus douces, plus compréhensives, seules capables de se comprendre entre elles, etc. Défendre la sororité revient à défendre une spécificité féminine, une essence féminine, une identité féminine. Les raisonnements essentialistes de ce genre sont évidemment à bannir pour le simplisme et la réduction qu’ils font d’un être humain à ses caractéristiques biologiques. Enfin, si les femmes sont moins représentatives, cela peut être lié à de multiples facteurs. L’argument du plafond de verre remet sur la misogynie de la classe politique ou économique cette disparité. Il est certes plus facile d’accuser l’autre sexe que de questionner le sien, c’est un procédé éprouvé. Mais travailler à plein temps et élever des enfants tout en restant pimpante n’est pas à la portée de la première venue ! La difficulté à cumuler vie de famille et vie professionnelle est l’une des explications majeures de la disparité statistique. Aussi le vrai problème pour les femmes n’est-il pas tant celui des quotas que celui des conditions leur permettant d’exercer pleinement de hautes responsabilités sans être débordées par les tâches domestiques. Agir politiquement, socialement, économiquement, sur la répartition des tâches familiales et ménagères nous semble un enjeu bien plus fondamental pour la liberté des femmes que de savoir s’il faut deux ou huit femmes à un conseil d’administration pour obéir à la démagogie inclusive.

Autres rengaines radotées par les marionnettes ventriloques de la cause paritaire : « la parité est une promesse de richesse », « les différences entre hommes et femmes restent incommensurables, et nécessaires pour le bon travail d’équipe » ! Les panégyristes paritaires les plus friands répètent avec fierté et lyrisme ces remarques aussi niaises que convenues ! Le vice de forme de cette pastorale réside dans le fait d’insister encore une fois sur les différences biologiques, et d’aller ainsi à l’encontre de l’émancipation féministe qui a toujours pensé la femme comme pouvant s’arracher à ces prérogatives naturelles quand il s’agit de travail, de réflexion, de responsabilité et de décision.

« Mais la parité est nécessaire de manière transitoire. Il faut bien des quotas pour permettre l’accès des femmes à des hautes responsabilités, sinon elles ne passeront jamais ce fichu plafond de verre ! » est un des poncifs les plus rances de la diatribe paritaire. Car là aussi cet argument reste nivelant pour la femme, pensée comme incapable de réussir par elle-même ! Certaines femmes se sentent en effet amoindries par la parité qui nivelle leur mérite ou leur talent au simple fait d’être une femme, et donc à sa différence biologique pour laquelle elle n’a aucun mérite ! Que pèsera la victoire de quelques-unes face au soupçon qu’elles ont vaincu, non par leur mérite, leur travail ou leur talent propres, mais par discrimination positive ?

Enfin, si l’argumentation rationnelle ne suffit pas à anéantir les insuffisances de l’argumentaire identitariste féminin, l’histoire des idées est en train d’en avoir définitivement raison. Raisonner en termes de parité revient systématiquement à essentialiser les femmes, et à les réduire à leur condition biologique. Or, depuis toujours en pratique, et depuis l’apparition du genre en théorie, les vieilles catégories sexuées se trouvent dépassées par la fluidité des identités. Si les paritaristes affrontaient les réelles difficultés, ils verraient bien que le débat ne se joue plus entre eux et les universalistes, entre quotas ou mérite, mais entre partisans de la catégorisation sexuée et partisans du mélange des genres. Les deux sexes anatomiques n’étant plus que des vieilles lunes inventées par le patriarcat et en cours de liquidation totale par notre époque, les paritaristes risquent d’être bientôt démodés ! Ironie de l’histoire qui fait des paritaristes se voulant progressistes des arriérés identitaires ! Notre époque semble en effet mettre un terme définitif aux affres des deux sexes, en déplaçant insidieusement le conflit social du féminin et du masculin vers l’intimité de l’âme humaine. La question de la répartition de la part masculine et féminine au sein du même « moi » semble plus d’actualité que celle de la répartition sexuée d’un comité exécutif. Les fixettes paritaristes sont aujourd’hui ringardisées par le vagabondage identitaire. Quoi qu’il en soit, sortir de la parité, de cet identitarisme féminin, permettrait enfin aux femmes d’être reconnues non pour leur sexe, mais pour leur mérite, leur travail et leurs qualités personnelles.

• Penser la diversité sans catégorie identitaire entraîne

la reconnaissance

 

Parler de diversité revient souvent à jouer à la surface de sa réalité, car croire à la diversité en tant que telle revient à la nier ! La diversité ainsi brandie et invoquée est un universel abstrait auquel on accorde une réalité. Croire à la réalité des universaux, telle que la diversité, conduit à valoriser l’individu qui en fait partie, non en tant que singularité, mais en tant qu’échantillon. C’est pourquoi les personnes handicapées, de couleur, de genres différents, ne sont parfois prises en compte que pour leur figuration diversitaire. Sous couvert d’intégrer une personne issue de la diversité pour sa différence et les richesses que cette dernière peut apporter, on ne la recrute au fond que pour son appartenance à une identité d’ensemble, à une catégorie diversitaire à arborer. Il ne faut pas forcément cette personne noire, mais un Noir. Il ne faut pas forcément cette personne handicapée, mais un handicapé. L’adjectif devient sournoisement substantif. L’individu n’est pas valorisé pour ce qu’il est, pour sa singularité, mais pour son apport statistique à un ensemble.

Si cette démarche peut avoir des atouts et s’avérer nécessaire comme première étape permettant l’embauche de profils différents, la véritable diversité supposera d’abandonner ces catégories diversitaires pour ne jamais faire d’un être humain un échantillon, d’un individu une vitrine valorisante. Tant que les personnes sont là pour leur appartenance à une classification identitaire et non pour elles-mêmes, pour leur mérite ou leur personnalité, la diversité arborée n’est que mascarade démagogique.

 

• Détacher l’identité du corps autorise l’authenticité

 

Penser que l’identité procède du corps, déduire une identité à partir du sexe biologique, ne mène qu’au déterminisme sexiste. Penser le biologique comme une identité est en effet la position sexiste par excellence, qui a toujours entrevu le corps comme une immanence déterminante. Le corps déterminerait l’identité, et l’identité devrait correspondre à la configuration du corps. Une femme doit être féminine, un homme masculin. L’identité ainsi pensée conduit aux stéréotypes les plus éculés. Dans cette identité sexiste ne s’exprime aucunement la liberté, la subjectivité de l’individu.

Si les données biologiques sont certes réelles et à considérer, elles ne constituent pas pour autant une identité écrite et figée. Elles inclinent sans nécessiter, pour reprendre une distinction de Leibniz. La femme comme l’homme ne peuvent être réduits à leurs données biologiques. Nous sommes des êtres en devenir, des êtres historiques et libres, aussi le biologique n’est-il pas un conditionnement quand bien même il est une condition d’existence. Le corps est une situation, non une détermination, si on reprend le vocabulaire sartrien. Le biologique est une donnée, mais une donnée n’est pas une irréductibilité. Autrement dit, nous partons tous de cette condition biologique première, mais les directions qui s’offrent à chacun d’entre nous sont multiples et toutes possibles. Le sexe biologique pensé comme une identité en fait un déterminisme sexiste. Le sexe biologique pensé sans identité ouvre les possibles et autorise la liberté.

 

• Ne pas faire d’une volonté une identité permet de rester

aux prises avec le réel

 

À l’opposé du sexisme, les théories du genre poussées à l’extrême font de l’identité sexuelle une question de volonté. L’identité sexuelle est soudainement déliée du biologique. Ce n’est plus le corps qui la détermine, mais l’esprit. Qu’est-ce qu’une femme ? Qu’est-ce qu’un homme ? Toutes ces questions sont détachées et détachables de la nature et de leurs aspects purement physiologiques. Le fantasme de la désincarnation s’exprime à travers cette conception constructiviste de l’identité sexuelle. Ce fantasme est le symptôme d’un rationalisme exacerbé, qui pense le réel malléable au gré des volontés et des désirs. Si l’identité n’est plus qu’une question de volonté, cela signifie que l’homme n’aménage pas seulement le réel, n’améliore pas seulement ni ne transforme le réel, mais le recrée par la seule puissance démiurgique de sa volonté. Tout ancrage dans le biologique étant à bannir, le réel n’est plus qu’une contrainte réactionnaire. Il est certes acquis et admis que nombre de femmes et d’hommes n’ont pas le genre de leur sexe, se sentent homme dans un corps de femme et inversement. L’anatomie n’empêche en rien une dysphorie de genre. Pour être une femme ou un homme, encore faut-il s’éprouver tel. Mais suffit-il pour autant de vouloir pour être ?

Penser que l’identité procède d’une volonté ne mène là encore qu’à une impasse. En niant le biologique, le réel, le factuel, les néo-féministes « genristes » évitent d’aborder l’une des grandes difficultés de la femme : son corps. Ce dernier peut en effet être ressenti comme une mécanique complexe, excédant le pouvoir de la femme qui l’habite, en fonctionnant indépendamment de sa volonté. Chez la femme, dit Beauvoir, « l’espèce a pris possession d’elle […] De la puberté à la ménopause elle est le siège d’une histoire qui se déroule en elle et qui ne la concerne pas

personnellement 38 ». Dès la puberté, toute jeune femme ressent plus ou moins une difficulté à laisser l’espèce, la nature, le biologique prendre l’ascendant sur elle-même. Elle comprend qu’elle ne pourra jamais faire ce qu’elle veut de son corps. Elle lui sera à jamais soumise, et cette contrainte diminue son sentiment de liberté. Contrairement à l’homme pour qui son corps est l’expression claire et directe de sa subjectivité, la jeune fille éprouve une fatalité biologique : « Une vie têtue et étrangère en elle chaque mois se manifeste », dit Beauvoir. Se rendre à la piscine, se baigner, faire l’amour, tous ces actes sont des plaisirs pour le garçon et des plaisirs à complications pour la fille. Faire comprendre que le sexe ne suffit pas à déterminer la masculinité ou la féminité est une chose, penser qu’il n’y a aucune différence entre le garçon et la fille en est une autre. Refuser le constat du corps, c’est refuser le réel selon lequel « l’existant est un corps

sexué 39 », dit Beauvoir. Ceux qui critiquent la formule « On ne naît pas

femme : on le devient 40 » en faisant croire que Beauvoir minimise ou éradique les aspects biologiques en ont eu une lecture soit inexistante soit malhonnête. Jamais Beauvoir n’a récusé l’importance du biologique. Toute la première partie de son livre Le Deuxième Sexe montre à quel point le système reproducteur commande le corps, et comment l’épanouissement personnel dépend de l’épanouissement génital. « Ces données biologiques sont d’une extrême importance : elles jouent dans l’histoire de la femme un

rôle de premier plan, elles sont un élément essentiel de sa situation 41. » Être féministe ne consiste donc pas à nier le corps en estimant qu’être une femme est une question de simple volonté. C’est au contraire prendre en compte la corporéité. C’est pourquoi les néo-féministes sont une nouvelle fois antiféministes, en ce qu’elles ne font pas cas de ce qui fait l’une des difficultés de la femme. Esquiver le réel ne résout jamais ses complexités.

Revendiquer pour les femmes tous les droits, toutes les possibilités de l’être humain en général, ne signifie pas qu’on doive nier sa situation singulière et les difficultés physiologiques qui lui sont liées. Ne pas faire de l’identité une question de volonté permettrait de rester aux prises avec le réel et de mieux comprendre ce qu’est la vie d’une femme et les difficultés qui lui sont liées.

 

• Disjoindre le plaisir d’une posture identitaire permet

la jouissance

 

Chez l’homme, l’identité masculine n’entame pas le plaisir. Éprouver du plaisir va de pair avec l’image de la virilité. Pour la femme c’est différent. L’identité féminine peut écorner le plaisir. La société et l’imaginaire collectif véhiculent à travers les films, dont la scénographie place régulièrement la femme dans une position de proie charnelle et d’objet de désir, une image de sa jouissance à l’opposé de la femme souveraine apprivoisant son plaisir librement comme elle le souhaite. Prisonnières de ces injonctions sociales et de ces représentations, de nombreuses femmes ne souhaitent pas sortir de la convention et du réconfort de correspondre au modèle type. À l’authentique plaisir charnel, celui de la fuite dans des rôles et des identités figées parfois se substitue. C’est que la convention identitaire rassure et l’emporte sur la liberté. Mais l’identité ne contente qu’en aliénant. Si la satisfaction d’avoir joué la femme et de s’être sentie femme l’a emporté sur celle de son plaisir et de sa liberté, ce n’est qu’au prix d’une objectivation, d’une chosification.

Décorréler le plaisir d’une posture identitaire permet la jouissance. En s’extrayant, par courage individuel et souci de soi, des postures plus stéréotypées les unes que les autres, la femme accède à un plaisir authentique. Relaxer le plaisir de la crainte de ne pas correspondre à la posture adéquate (de soumission généralement) est le seul moyen d’accéder au plaisir libre. Dissocier l’érotisme de l’identitarisme schématique freudien ou pornographique, délivrerait les femmes de l’injonction à devoir jouer la femme. La jouissance, le plaisir libre, se trouve donc à l’opposé de l’identitarisme, ce souci postural qui coupe bien souvent la femme d’elle-même.

 

• Délivrer la parole de l’identité permet une langue libre

 

« Vous êtes blanc, vous ne pouvez pas comprendre… », « vous êtes un homme, vous ne pouvez parler de ce problème féminin… », toutes ces phrases qu’on entend régulièrement soulignent la soumission du langage à l’identité des orateurs. Ce que nous disons devient neutralisé au nom de l’identité que nous incarnons, au point d’être essentiellement jugés non sur ce que nous disons, mais sur ce que nous sommes. La langue n’est plus le médium d’une parole libre, mais un enjeu identitaire. Le langage est plus que jamais soumis au souci identitaire, et l’écriture inclusive en est une des illustrations les plus marquantes. L’écriture inclusive moralise le langage à partir de considérations identitaires. Trois voies sont alors possibles : l’adhésion à un langage moralement égalitariste, avec les risques de complication de lecture et de compréhension que ce souci engendre, l’autocensure ou le combat. Et de fait, l’enjeu identitaire transforme inéluctablement une discussion en dispute, un débat en combat, la langue en parole. Or la langue n’est pas la parole. La langue est ce qui échappe au sujet, disait Saussure, elle est la faculté universelle qu’a l’homme d’émettre des signes. La langue dépasse la parole qui est le propre d’un individu particulier. La parole est l’actualisation individuelle de la langue. Si la parole dépend du sujet qui l’émet, la langue ne dépend pas du sujet, son système et son évolution lui échappent. L’homme est dans la langue plus qu’il ne la parle (parole). La pensée est préformée par la langue : « Penser,

c’est manier les signes de la langue 42 ». L’illusion consiste à croire qu’on peut dire ce que l’on pense, mais non, on ne pense que ce que l’on peut dire. Plus la langue devient parole, moins on pense, plus on s’affirme. Accorder la parole sans apprendre la langue, c’est gratifier l’identité et désavantager la pensée.

Séparer le langage de sa teneur identitaire permettrait de retrouver derrière la parole la priorité des idées et le vagabondage créateur de la langue. Pour avoir le sentiment de progresser en faisant des concessions, en perdant un débat, encore faudrait-il chercher à progresser en vérité et à reculer en souci égotique. Sans enjeu identitaire, une concession ne serait plus perçue comme une humiliation. Sans enjeu identitaire, la confrontation ne serait plus confondue avec le conflit. C’est à la condition de ne pas faire de chaque mot prononcé un signalement identitaire que l’on retrouverait enfin la richesse d’une langue et les promesses d’une pensée.

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