Le siècle des égarés
La rencontre ou le sentiment de l'autre
SE FIER AUX APPARENCES
On oppose généralement l’identité profonde à l’apparence. L’habit ne fait pas le moine, dit l’adage. Autrement dit nous pourrions supprimer l’apparence pour parvenir à l’être véritable. Mais aucun être ne peut se passer d’apparence. L’apparence n’est pas secondaire, elle est vitale. C’est le propre des régimes totalitaires que d’uniformiser. L’uniforme, le même traitement pour tous, ôte ce qui fait qu’un homme apparaît à un autre dans sa singularité. Se sentir être ne peut se passer du besoin de paraître. Pensons à Hannah Arendt pour qui, « dans le domaine des affaires des hommes,
l’être et l’apparence sont réellement une seule et même chose 17 ». Tout ce qui est, paraît, et donc apparaît. L’apparence est la loi du monde, nous dit-elle, et tout apparaît sous autant d’aspects qu’il y a de regards. Même les choses invisibles, comme les pensées, cherchent à apparaître à l’esprit, qui cherche à son tour à les faire apparaître en les parlant, en les mettant en mots. La seule manière de ne pas paraître est… la mort. Mourir c’est dis-
paraître. Donc « Être et Paraître coïncident 18 ». L’apparence est une condition de vie, une nécessité pour vivre ensemble, pour vivre en société. S’organiser, vivre ensemble suppose le besoin de se reconnaître, donc de paraître. Même si l’on veut se détacher de ce paraître et montrer son indépendance par rapport à certains codes, on sera obligé de le faire paraître. L’être se dévoile donc dans l’apparence, et il faut accepter que les apparences parlent pour mieux se distinguer, pour mieux apparaître dans ce qu’on a de singulier, pour mieux dévoiler qui nous sommes. Si l’essence de l’individu ne se réduit évidemment pas à ses contingences physiques et ses modes d’apparaître, ces dernières font néanmoins signe vers l’essence dont ils s’avèrent inséparables. L’essence est certes irréductible, mais celle-ci reste toutefois décelable par ses modes d’apparaître.
TROUVER LE THÈME GÉNÉRAL ET SES VARIATIONS
Chaque être a comme une dominante récurrente, un mouvement identique dans ses actes, un thème général, dans ses amours, dans ses manières de vivre, qui n’en sont que des variations. L’idée de « thème » fait référence à la musique, et il nous semble, à juste titre, que nous pouvons penser l’identité ou plutôt le sentiment de soi ainsi. Proust confirme : « Notre moindre désir bien qu’unique comme un accord, admet en lui les
notes fondamentales sur lesquelles toute notre vie est construite 19. » Il y aurait comme une musique souterraine propre à chaque être, comme une mélodie intérieure qui reviendrait à travers les différentes expériences vécues. Les notes fondamentales forment une « matrice » à partir de laquelle on retrouve une récurrence, malgré les changements, malgré les variations. « Quelquefois je me reprochais de prendre ainsi plaisir à considérer mon ami comme une œuvre d’art, c’est-à-dire à regarder le jeu de toutes les parties de son être comme harmonieusement réglé par une idée générale à laquelle elles étaient suspendues mais qu’il ne connaissait
pas 20. » Ce ne sont pas les variations et les différentes apparences qui mènent au thème, ou au « moi », c’est plutôt le thème, ou le « moi » qui se trouve et se retrouve en chacune des variations. Albertine par exemple, est comme un même thème avec des variations différentes, une même personne avec des aspects variés, de telle sorte qu’un même personnage ressemble aux mille autres qu’il est. Le thème se rappelle à lui-même, telle une essence primordiale, qu’on ne cesse de reproduire dans nos conduites ou dans nos sentiments : « Ainsi mon amour pour Albertine, et tel qu’il en
différa, était déjà inscrit dans mon amour pour Gilberte 21. » Il ne s’agit pas d’une répétition à l’identique des sentiments, mais d’une reconnaissance dans l’épreuve du sentiment. En somme, pour saisir « l’identité » d’un être, nous ne devons pas isoler les expériences les unes des autres et se concentrer sur chacune d’elles, mais les considérer comme autant de variations à travers lesquelles on peut saisir le même thème qui les relie et qui sert ainsi de loi générale à la série des actions. Cela signifie que l’être véritable est moins une vision, une apparition, qu’une confirmation, car le schème général, le thème récurrent, suppose une reconnaissance malgré les changements et les aléas de la vie. Malgré la déformation du temps sur le corps des différents personnages, le narrateur parvient, au moment du « bal de têtes » dans Le Temps retrouvé, à saisir l’essence véritable, les schèmes
généraux des personnages 22. La vue déformante du temps n’invalide pas la reconnaissance, mais permet au contraire au narrateur d’identifier les êtres sans pour autant les reconnaître intégralement. La déformation confirme l’hypothèse d’un mouvement général essentiel, qui ne signifie pas une reconnaissance intégrale, une copie conforme, mais une reconnaissance, une confirmation malgré les modifications que le temps fait subir. Le thème général est ce qui rend possible cette reconnaissance dans et malgré la différence de ses apparences changeantes. Chaque moment contracte ce qui se répartit toujours. Les mille positions qu’on peut adopter se contractent en une seule attitude générale, que notre propre œil ne perçoit pas pour nous même, mais que celui des autres perçoit, et qui devient l’identité de l’individu perçu.
OBSERVER L’EXPRESSIVITÉ
Le mouvement général, le thème fondamental, se situe en profondeur et nous ne le saisissons qu’en surface. Mais toute manifestation extérieure dévoile l’intériorité.
La voix, la sonorité des diphtongues, l’énergie des labiales, la diction, miment l’être. Nos intonations contiennent l’essence et ce que la personne se dit à tout moment sur les choses. Le narrateur de La Recherche étudie par exemple l’articulation de Saniette, qui en parlant effleure les syllabes en n’articulant pas assez distinctement. De cette extériorité il en déduit une qualité d’âme : « Il avait dans la bouche, en parlant, une bouillie qui était adorable parce qu’on sentait qu’elle trahissait moins un défaut de la langue qu’une qualité de l’âme […] Toutes les consonnes qu’il ne pouvait
prononcer figuraient comme autant de duretés dont il était incapable 23. » Le narrateur ne s’arrête pas simplement à l’extériorité de la voix, aux seules intonations, car se limiter à cette observation serait superficiel. Mais la forme étant l’expression du fond (l’être véritable), il faut partir de cette forme, de ce premier niveau, pour découvrir la vérité que la forme recèle et révèle. C’est-à-dire que tout est révélateur, tout signifie l’intériorité, y compris ce qui en paraît le plus éloigné, à savoir l’extériorité des manières.
C’est pourquoi l’écriture, tout comme la voix, apparaît aussi comme une extériorité à partir de laquelle l’intériorité se révèle : « Je reconnaissais tout de suite quand c’était de lui que venait une lettre, car elle avait toujours ce second visage qu’un être montre quand il est absent et dans les traits duquel (les caractères de l’écriture) il n’y a aucune raison pour que nous ne croyions pas saisir une âme individuelle aussi bien que dans la ligne du nez
ou les inflexions de la voix 24 me . » L’écriture de M de Cambremer mime directement sa personnalité, elle en est comme le signe et l’indice : « Avec ce rien d’encre, l’écriture traduisait une individualité désormais pour moi
reconnaissable entre toutes 25. »
Si l’extériorité mime l’intériorité, on comprend pourquoi les tics présentent moins un trouble psychologique qu’une forme d’authentification. Albertine, qui incarne la fausseté et la tromperie par excellence, ne cesse de dire « c’est vrai ». Legrandin, ayant contracté de sa fréquentation des « mauvais » lieux et de sa crainte d’y être vu l’habitude de franchir furtivement les seuils, ne cesse de franchir les portes en coup de vent, par une sorte de dérobade rapide.
Si le narrateur accorde une primauté à l’extériorité, c’est que la signification (le sens voulu par l’esprit) lui semble souvent trompeur, et l’expressivité (le langage incontrôlé du corps) plus véritable. Aussi les paroles ne signifient-elles bien souvent que le contraire de ce que l’individu souhaite dire ! Si nous avons parfois tendance à croire aux paroles, aux mots énoncés, la vérité d’un être ne peut pourtant se fier à ses mots : « Dès qu’on s’approche des êtres, des existences, les étiquettes et les
compartiments faits d’avance sont trop simples 26 ». Ces étiquettes trahissent plus qu’elles ne traduisent l’être profond : « Depuis longtemps je savais que
nos pensées ne s’accordent pas toujours avec nos paroles 27. » On parle pour mieux dissimuler ce qu’on pense et non pour l’exprimer. Cela signifie une nouvelle fois que la vérité d’un être est déliée de l’intelligence et des catégories de l’esprit. La véritable identité est celle qui transparaît dans les apparences, l’extériorité, celle qui mime (sans que le sujet en ait l’intention) l’intériorité, celle qui relève non de l’esprit, mais de la perception : « Notre tort est de croire que les choses se présentent habituellement telles qu’elles sont en réalité, les noms tels qu’ils sont écrits, les gens tels que la photographie et la psychologie donnent d’eux une notion immobile. En fait
ce n’est pas du tout cela que nous percevons d’habitude 28. » Ce que nous percevons se distingue des catégories objectives usuelles (les noms, les photographies, la psychologie) que l’intellection élabore. Ici, c’est la perception qui mène droit à l’être, et les catégories objectives qui en éloignent. L’extériorité perçue est l’apparence multiple et mouvante que peut revêtir un être, alors que l’objectivité est une fixation qu’effectue l’intelligence. Si l’objectivité est une image fixe, et donc nécessairement fausse, l’extériorité est un mouvement perpétuel qui révèle la réalité multiple et changeante, donc plus véritable et authentique de la personne en question. Les catégories éloignent, parce qu’elles immobilisent et figent la réalité toujours mouvante et fluide de l’individu perçu. C’est pourquoi il faut paradoxalement traverser le mur de l’objectivité pour parvenir à « la
radiographie au moins sommaire de la réalité insoupçonnable 29 ». Ce qui signifie que l’objectivité n’est pas à confondre avec l’extériorité. Tandis que l’objectivité identifie et éloigne de la vérité, l’extériorité reste dans le mouvement de la vie et en ce sens authentifie. Si l’identité est du côté de l’objectivité, le sentiment de l’autre est du côté de l’extériorité et de son expressivité.
SE FAIRE SPECTATEUR
Si la forme parle pour le contenu, l’individualité de l’individu se révèle moins par un acte réfléchi que spontané. La manière de parler, d’écrire, de rire est d’autant plus authentique qu’elle n’est pas contrôlée par l’intelligence. La saisie de l’être consiste à débusquer le vrai sous la multitude des masques que façonne l’intelligence. C’est en se concentrant davantage sur les moments où les manifestations diverses des individus se mettent à vivre pour ainsi dire d’elles-mêmes, indépendamment de leurs intentions, que l’on accède à leur intériorité. Encore faut-il pour cela se situer dans un certain état de disponibilité, ou de « superficialité ». Nous voulons dire par là qu’il ne faut pas être dans le contenu des discussions, ou dans le sens de l’action même, mais être comme en distance par rapport à ce qu’il se passe de factuel. Pour saisir, le vrai, encore faut-il pouvoir se déconnecter du factuel pour voir les scènes en tant que spectateur et saisir ce qui apparaît comme un écart, une turbulence par rapport à ce que l’individu souhaite faire paraître.
PARTIR DU CORPS
Cela montre l’inextricable et constant entremêlement de l’intérieur et de l’extérieur, du profond et du superficiel, de l’apparence et de l’être, pour accéder à l’identité de l’autre. Jamais un comportement ne doit être séparable d’un état d’être. « Je m’aperçus alors que ses yeux, qui n’étaient jamais fixés sur l’interlocuteur, se promenaient perpétuellement dans toutes les directions, comme ceux de certains animaux effrayés, ou ceux de ces marchands en plein air qui, tandis qu’ils débitent leur boniment et exhibent leur marchandise illicite, scrutent, sans pourtant tourner la tête, les
différents points de l’horizon par où pourrait venir la police 30. » S’intéresser au spectacle des gestes, c’est comprendre qu’ils reflètent et miment une situation psychologique, révélatrice de l’âme.
La démarche est ici totalement inverse à celle couramment utilisée pour se connaître, à savoir une démarche objectiviste par laquelle nous sommes généralement invités à parler de nos états d’âme de façon objective, comme on parlerait en tant que spectateur d’un fait divers. Ici, en nous appuyant sur Proust, nous proposons une perspective opposée : on ne parle pas de l’intériorité comme d’une extériorité, mais on parle de l’extériorité comme d’une intériorité, comme le reflet de l’âme. Ce n’est pas la subjectivité qui s’objectivise, mais l’extériorité qui se subjectivise. Ce sont les données sensibles, corporelles, tangibles, qui sont les points de départ de l’analyse, et non les idées ou les propos que les personnes tiendraient sur elles-mêmes. Ce que les êtres sentent, ressentent, désirent, se lit, se reconnaît dans leurs mimiques, leurs intonations, leurs visages, leurs habitudes verbales, davantage que dans l’interprétation et l’analyse qu’ils font eux-mêmes ou que nous faisons nous-mêmes.
APPRÉHENDER L’AUTRE COMME UNE MATIÈRE
L’identité de l’autre s’apparente donc à une expérience sensible qui se reconnaît à la qualité du détail : le grain de la matière, le velouté de la chair, la couleur de la lumière, les sons vibrants. « Là où je cherchais les grandes
lois, on m’appelait fouilleur de détails 31. » C’est une représentation non pas cérébrale, mais charnelle et sensorielle. Cette version identitaire s’oppose à une représentation de type rationaliste, volontariste, intentionnelle, et correspond davantage à une approche phénoménologique, se concentrant sur l’extériorité, puisque le sentiment de l’autre ne s’atteint ni par l’intelligence rationnelle ni par la volonté introspective, mais par une certaine disponibilité aux apparences. C’est au moment où l’on se détache du sens, pour mieux se concentrer sur les sens, que l’on ressent cette joie liée à la découverte d’une essence : « J’admirais l’impuissance de l’esprit, du raisonnement et du cœur à opérer la moindre conversion, à résoudre une seule de ces difficultés, qu’ensuite la vie, sans qu’on sache seulement