Le siècle des égarés
4 - Une vie truquée
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Une vie truquée
« Tu apprendras à tes dépens que le long de ton chemin, tu rencontreras chaque jour des millions de masques et très peu de visages. »
Luigi PIRANDELLO
« Le monde entier joue la comédie. Il faut jouer notre rôle comme il faut, mais comme le rôle d’un personnage emprunté. Du masque et de l’apparence il ne faut pas faire une chose réelle, ni de ce qui nous est étranger faire ce qui nous est propre. Nous ne savons pas distinguer la peau de la chemise. C’est assez de s’enfariner le visage sans s’enfariner le cœur. »
Michel de MONTAIGNE
Les archétypes
La perte de soi est aisée, car très vite nous pouvons devenir des automates conscients agissant par conformisme plus que par volonté singulière. Les rôles que nous jouons forment avec le temps des prisons sournoises dans lesquelles nous nous enfermons nous-mêmes et dont il est difficile de briser le carcan, tant notre conscience se contente d’obéir à des mécanismes et à des injonctions supposées ou réelles. Notre vie devient alors une répétition aveugle et à l’identique d’actes sans originalité. Mais nous nous arrangeons de leur régularité pour y gagner une certaine stabilité qui rassure, conforte, situe. Tandis que tout se transforme autour de nous, les conformismes, les rôles convenus nous maintiennent debout. Beaucoup d’entre nous nous contentons du conformisme et nous y arrêtons, nous laissant stagner dans une régularité fixe, réglée d’avance, dépossédés de nous-mêmes et de notre liberté. Nos manières d’être finissent par dissimuler notre être, à nos yeux et aux yeux des autres, et nous font vivre plus ou moins douloureusement à la surface de nous-mêmes. Nous pouvons même finir par renoncer à nous-mêmes en trahissant nos propres aspirations. Aussi sommes-nous souvent poussés à emprunter des voies qui ne nous conviennent pas, jusqu’à nous mettre en contradiction avec nous-mêmes. Notre conduite ne se réglant plus que sur des signes extérieurs, on se fabrique un rôle qu’il nous est impossible de ne plus jouer. Les rôles, les archétypes, dit Carl Jung, sont des formes psychiques originelles, c’est-à-dire engrammées en toute âme humaine, à partir desquelles chaque culture et chaque individu élabore, à son insu, ses figures symboliques. Ces schèmes dynamiques dont le contenu vient du monde extérieur composent l’inconscient collectif, transmis culturellement au fond de chaque inconscient individuel. S’identifier à un archétype, c’est s’aliéner dans un modèle et préférer au mouvement libre de sa propre existence une identité construite, mais extérieure à soi. S’identifier c’est jouer à être. Tous les rôles préconstruits sont des chemins de fuite, mais il est plus facile de se réfugier derrière un rôle déjà écrit par la société que de convoquer la totalité singulière de sa personne pour s’aventurer dans un avenir libre. Chaque époque voit apparaître de nouveaux rôles, de nouveaux personnages, des figures neuves et sinistrement cocasses. En faire l’observation nous transforme en personnages de comédie, en pantins, en automates. Nous ne sommes pas, nous jouons à être.
QUELQUES EXEMPLES ACTUELS
Le garçon de café parisien tel que le décrit Sartre est le parangon célèbre d’un être chosifié par sa fonction, qui fait de son rôle une identité, et dont on pourrait trouver de nombreux autres exemples aujourd’hui.
Pensons aux rafraîchissantes « quinquas » d’« insta » dont le jeu identitaire consiste à arborer un ravissement permanent et un sourire confit en béatitude devant le bonheur qu’est leur vie. Sur la grande table familiale de la villa de Saint-Barth ou de la longère normande, la citronnade est fraîche, les bleuets et coquelicots des champs rassemblés en un bouquet champêtre par une ficelle en coton macramé ; tout est parfaitement en scène pour partager les derniers conseils beauté ou expliquer la dernière recette de tarte à la figue au bon miel des Alpilles. La phraséologie est emplie de neutralité bienveillante : il s’agit toujours de « partager un univers » et de transmettre de « belles énergies », assurent-elles d’une voix qui se veut douce et solaire. Ces femmes jouent à être, et font d’une image radieuse leur identité.
Il n’y a pas d’âge pour jouer à être. Combien de jeunes jouent aux « racailles », adoptent un accent de banlieue, et s’habillent en survet-casquette-basket, par pur conformisme identitaire ? Combien de jeunes – plus bourgeois – sont actuellement tentés, pour se convaincre d’être quelqu’un – et quelqu’un de bien –, de jouer les sages de seize ans et demi, en incarnant avec gravité la conscience écologique – jusqu’à refuser en toute magnanimité leur diplôme de formation participant selon eux aux ravages écologiques en cours –, et en se glissant dans la peau de jeunes responsables, partisans de la frugalité volontaire, des toilettes sèches et de la douche solaire ?
Que ce soit en recrutement, en immobilier, en automobile, en stratégie, en finance de marchés, les consultants obéissent à un schéma commun. Qui joue au consultant n’est pas forcément beau, mais semble beau. Barbe de quelques jours taillée à la perfection, il est toujours net, frais, en ordre et répond à un schéma type. Son modèle est graphique. On attend de lui une figuration, la solidification progressive d’une signification pure et pleine, une iconographie immédiatement lisible. Toute sa conduite semble un jeu et ses phrases des formules.