Le siècle des égarés

Julia de Funès · Chapitre 7 sur 14

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Le siècle des égarés

3 - Une aporie conceptuelle

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Une aporie conceptuelle

 

« L’identité est absolument indéfinissable. »

Edmund HUSSERL

 

Questionnons maintenant la cohérence philosophique du concept, car si celui-ci s’avère inopérant, toute quête identitaire et idéologie s’effondrent par principe. Il suffirait de l’anéantir pour annihiler ses adeptes ! Ainsi, privilégier les critiques qui touchent à la seule cohérence philosophique du concept vulnérabilise au maximum la notion en l’exposant aux attaques les plus puissantes. Cette technique permet de voir si, malgré les objections, quelque chose du concept critiqué résiste, prouvant éventuellement sa valeur philosophique et sa persistance dans la réalité.

 

Les contradictions de l’identité

 

L’identité reste un concept mobilisateur que l’on se plaît à invoquer alors qu’il ne permet jamais de répondre à la question de la singularité qu’il est pourtant censé résoudre. Cette impuissance est d’abord liée à la permanence que l’identité suppose. La permanence est impossible pour un être nécessairement soumis, comme tout être, au devenir. Cette impuissance est également liée à son appréhension qui ne peut se faire que par généralisation. Or la généralisation s’oppose à la singularité que l’idée d’identité contient.

 

LA PERMANENCE

 

Chercher une identité revient à chercher ce qui demeure, ce qui reste identique, en un mot le même. Or il n’y a que trois façons de penser le même. La première consiste à poser un rapport d’égalité : A = A. L’identité est alors une « mêmeté » numérique. On peut également évoquer la « mêmeté », non pas numérique, mais qualitative : si deux choses sont identiques, si elles ont suffisamment de qualités communes, c’est qu’on peut les substituer l’une à l’autre. Ces deux critères ne sont toutefois pas suffisants pour définir l’identité. Les différences et les dissemblances que le passage du temps entraîne sur un même être n’autorisent pas la réduction de l’identité à son acception numérique ou qualitative. Entre le bébé que j’étais et l’adulte que je suis, aucune identité numérique (identification parfaite) ni aucune identité qualitative (substitution) ne sont possibles. Qu’est-ce qui va alors permettre de mieux rendre compte d’une identité ? C’est là qu’il faut ajouter un troisième critère, celui de la continuité dans le temps. Seule la permanence dans le temps peut nous faire croire à l’identité, à la continuité ininterrompue d’un pays, d’un lieu, d’un être, à sa continuité ininterrompue. C’est pourquoi poser la question de l’identité revient systématiquement à convoquer la notion de permanence.

La permanence suppose l’idée de « mêmeté » par-delà les changements que le temps opère. Chercher qui est untel ou qui je suis revient à chercher ce qu’il y a en moi ou en l’autre de permanent, de résistant, de stable, de fixe, malgré le passage du temps et les altérations de la vie. Mais chercher une permanence revient à nier la vie qui n’a de permanent que son impermanence. Un être vivant, un être humain, tout ensemble organisé – même un objet matériel – n’est jamais identique à lui-même du fait de sa soumission inévitable à la temporalité. Tout ce qui est étant temporel, rien ne peut être saisissable par une permanence. Aussi, à vouloir poser une permanence, l’identité est-elle tout simplement inopérante, impuissante et inefficace.

 

LA GÉNÉRALISATION

 

Trouver un invariant : une permanence qui puisse définir une identité ne peut se faire que par catégorisation et donc généralisation. Que je sois blanche, femme, avocate, pharmacienne, française, jeune, âgée, hétérosexuelle, ou noire, peu importent les critères, jamais aucune de ces catégories n’atteindra ma singularité puisqu’elle est générique par nature. Chercher ce qu’est la France équivaut à trouver des termes à propos desquels tout le monde s’accorde. Mais que la France soit belle, incomparable, décadente, européenne, républicaine, ou autre… quels que soient les mots auxquels on la rattache, ces derniers restent généraux, communs, partageables et donc impersonnels. Or l’identité est par définition, nous le répétons, singulière et personnelle. Voilà pourquoi la question de l’identité « qui », conduit immanquablement à une aporie, puisqu’elle ne peut se résoudre que par la réponse « quoi », appelant une généralisation catégorielle à l’opposé de l’identité d’un être, par définition singulière. « Bref, nous dit Bergson, le mot aux contours bien arrêtés, le mot brutal, qui emmagasine ce qu’il y a de stable, de commun et par conséquent d’impersonnel dans les impressions de l’humanité, écrase ou tout au moins recouvre les impressions délicates et fugitives de notre

conscience individuelle 1. » Les mots, les critères, sont des points d’appui pour notre intelligence qui cherche l’assurance et la sécurité mais ne permettent en rien de saisir une singularité, une originalité.