Le siècle des égarés

Julia de Funès · Chapitre 4 sur 14

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Le siècle des égarés

2 - Quand l'identité devient idéologie

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Quand l’identité devient idéologie

 

« L’ambition d’être […] un homme juste et utile à tous, n’entraîne pas d’adversaires à anéantir. »

Friedrich NIETZSCHE

 

Le nouvel ordre identitaire

 

Certains n’ont vu dans le déploiement identitaire qu’un fait propre aux campus américains, mais de fait, les comportements que l’on croyait circonscrits aux universités outre-Atlantique se répandent à toute vitesse dans notre pays. Repentance, affichage identitaire, obsession communautaire, discrimination positive, « cancel culture », mise en quotas, espaces réservés aux safe spaces s’imposent et se généralisent au point de devenir une redoutable idéologie, au sens propre du terme : la logique découlant d’une idée et à partir de laquelle toute la réalité est repensée.

 

UNE DÉCONSTRUCTION HÉRITÉE

L’idéologie identitaire qu’on appelle wokisme soutient que les identités sont des constructions sociales qui peuvent, parce que construites, être déconstruites et pensées autrement. L’idée centrale, directement issue du courant structuraliste, est que la société est formée de structures, de systèmes de pouvoir faisant de l’individu un produit façonné par leurs discours. L’enjeu consiste alors à déconstruire ces discours au profit d’une revalorisation individuelle. Parmi ces discours dominants, l’universalisme serait, dans cette logique, un racisme ou un sexisme déguisés, un mensonge de la part du monde occidental pour occulter la diversité des minorités et les injustices qu’elles subissent. L’universalisme des Lumières avait cela de grand qu’il soumettait les signes identitaires individuels aux principes de droit républicains. L’identité s’effaçait derrière l’égalité, la liberté, la fraternité. Or l’idéologie woke voit dans l’indifférenciation propre à l’universalisme une négation identitaire. Ne pas prendre en compte les différences au nom d’un idéal humaniste (l’égalité) s’est progressivement compris comme un déni des identités et comme une reconduction tacite d’inégalités. En conséquence de quoi, les communautarismes, par réaction identitaire revendicatrice, prospèrent et se multiplient, dans la plus rigoureuse intransigeance.

 

UNE RECONSTRUCTION RADICALE

 

Si les idéologies identitaires se réclament de la déconstruction, force est de constater qu’elles ne mènent en réalité qu’à une reconstruction identitaire édifiante. Ainsi s’implantent à l’université – à la place des disciplines traditionnelles considérées comme des formes cachées de domination à déconstruire – des studies, nouveaux découpages académiques centrés sur des sujets d’étude liés à l’identité sexuelle ou raciale.

La théorie du genre, qui entend abolir les distinctions du masculin et du féminin – pures constructions sociales arbitraires qu’il serait bon de déconstruire pour permettre à chacun de définir sa propre identité sous le signe de l’autodétermination – ne fait que créer de nouvelles identités. Puisque ce n’est plus le sexe qui détermine l’identité mais la volonté, les identités ne sont pas réduites à deux possibilités biologiques (masculin, féminin), mais deviennent multiples et toutes possibles. De fait, de nouvelles divisions genrées sont sans cesse ajoutées au sigle « LGBTQI+ », afin que chaque identité soit équitablement représentée. Nous voyons bien que la déconstruction des identités sexuées traditionnelles est une reconstruction de nouvelles identités toujours plus nombreuses, car toujours plus spécifiques. Parmi ces nouvelles identités, et à force d’hyperspécification, certaines en deviennent inconséquentes. Pour les féministes woke les plus vindicatives, les homosexuelles nées femmes sont privilégiées par rapport aux autres femmes (qui peuvent avoir des pénis), puisqu’un homme se sentant femme est femme pour l’idéologie identitaire. Les sexuées femmes sont privilégiées par rapport aux genrées femmes. Conséquence : les femmes avantagées devraient faire des efforts pour s’amouracher de femmes genrées mais pas nécessairement biologiquement femmes. De telle sorte que la situation devient pour le moins paradoxale puisque les homosexuelles devraient accepter de coucher avec des femmes ayant un pénis, autrement dit avec des hommes (qui se sentent femmes) ! Ne pas accepter ce raisonnement revient à faire preuve de préférences sexuelles discriminatoires selon les féministes les plus différentialistes. Refuser un tel raisonnement fait basculer les femmes dans une classification identitaire d’un nouveau genre (c’est le cas de le dire) : trans-exclusionary radical feminist (« terf »), décrivant une énième identité, celle des femmes homosexuelles ne désirant pas de relation avec des femmes biologiquement hommes !

Les penseurs des disability studies, qui refusent de percevoir le handicap comme quelque chose d’individuel, mais comme un concept imposé par une société malveillante, créent eux aussi une nouvelle catégorie identitaire : les « validistes » ou « les normés », pour qui il y aurait une norme physique qui dissimulerait une volonté d’éradiquer les handicapés (et pas seulement le handicap, distinction qu’ils brouillent).

C’est dans cette même logique que les thuriféraires identitaires déconstruisent des œuvres pour en créer de nouvelles. Peu importe l’intégralité de l’œuvre et le travail de l’artiste, ils s’autorisent à corriger les titres, supprimer des passages, changer la fin des opéras, du moment qu’ils substituent à la création d’un artiste celle qu’il aurait dû produire conformément aux sensibilités identitaires des minorités. C’est dire que la pièce, le tableau ou le roman n’ont plus de valeur en eux-mêmes, par eux-mêmes, et que l’intention de l’artiste est secondaire par rapport aux réactions identitaires que son œuvre peut susciter.

La langue est également reconstruite à travers l’écriture inclusive. Ce ne sont plus les idées qui font l’objet du discours, mais l’identité des personnes qui les expriment. Le New York Times a revendiqué en juin 2019 que le mot black porterait dorénavant une majuscule et white une minuscule, par respect pour l’histoire de l’identité noire. La langue inclusive fait même son entrée dans les textes de la messe. Depuis l’avent 2021, la formule « mes frères » a été remplacée par « mes frères et sœurs », certes plus égalitaire, mais encore binaire ! La Lufthansa a annoncé quant à elle, au cours de l’été 2021, qu’elle abandonnait les formules binaires pour un discours plus inclusif encore s’adressant aux voyageurs dans toute leur diversité. « Chers passagers », neutre à l’oral, remplacera le traditionnel « mesdames et messieurs ». Cette expression vise à englober les identités non binaires et transgenres insuffisamment représentées dans le langage courant. On comprend bien que les idéologies identitaires, par des formules indifférenciées, cherchent moins à dépasser et déconstruire les identités traditionnelles qu’à affermir et spécifier les moindres différences au point de faire de chaque particularisme une nouvelle identité.

L’entreprise, cherchant elle aussi à déconstruire ne fait en somme que reconstruire, en mettant en place de nouvelles fonctions, de nouveaux services, de nouvelles formations anti-racistes, néo-féministes, sans parler du recours accru aux cabinets de conseil spécialisés en thématique identitaire, officines les mieux pourvues en inquisiteurs professionnels et en sermonneurs de la moindre réticence. Les entreprises s’enorgueillissent de ces nouveautés « inclusives », au travers desquelles elles voient la preuve de leur bonne conscience, de leur assurance morale et de leur responsabilité sociétale, tout en refusant de reconnaître qu’au nom de la déconstruction elles ne font qu’édifier de nouveaux labels identitaires.

La contradiction fondamentale et inhérente à toute déconstruction est qu’il faut bien des catégories (des constructions donc) pour défendre les opprimés contre les oppresseurs. Aussi la déconstruction est-elle inévitablement une reconstruction.

Sous couvert de tolérance, d’égalité et d’inclusion, la déconstruction n’est souvent que la construction d’un nouvel ordre moral, revêche et intransigeant, en marche dans toutes les sphères de notre société. Quelques tentatives pour contrer l’expansion de cette mouvance ont vu le jour ces dernières années, mais la majorité des réactions s’en tiennent souvent à une forme de ridiculisation ou d’indignation en mal d’argument. Comprendre cette mouvance identitaire – qui peut parfois, dans certains cas, se révéler justifiée – ne signifie pas pour autant lui accorder d’emblée toute légitimité. Toutes les luttes identitaires ne sont pas illégitimes en soi. Il ne s’agit pas ici de mettre en doute la justesse des causes défendues par ces nouveaux militants, et notamment le combat contre les discriminations fondées sur le sexe ou la catégorie ethnique. Quand bien même ces discriminations sont prohibées par la justice, leur persistance dans la réalité demeure. L’enjeu est donc de savoir comment ne pas se soumettre aveuglément à ces militantismes identitaires et comment faire la part des choses entre la défense juste et l’idéologie intransigeante.