Le siècle des égarés

Julia de Funès · Chapitre 14 sur 14

Pages du PDF

Le siècle des égarés

Conclusion - Liberté et reconnaissance

CONCLUSION

 

Liberté et reconnaissance

 

Comment conserver notre liberté et nous constituer sujets quand nous devons répondre à différents rôles qui nous réifient et dans lesquels on aime se complaire ? Comment choisir entre d’un côté la liberté (ne pas être en proie à des volontés extérieures) et de l’autre la sécurité (la facilité du chemin balisé par des rôles comportementaux) ? Entre les décisions, les attentes sociales et familiales multiples et les désirs profonds, il n’y a pas toujours – et plutôt très rarement – coïncidence. La difficulté vient en partie du sentiment déconcertant d’être le siège de contradictions.

Or l’une des moins bonnes réponses pour l’individu est de se réfugier dans une identité. L’identité revient à substituer une résistance objective à une déroute subjective. C’est une dérobade de soi qui transforme l’être en préfabriqué. La tentation, au cœur de chacun, de fuir sa liberté et de se constituer en chose, est facile. Choisir le repli identitaire évite l’angoisse d’une existence authentiquement assumée et d’une liberté sans balise. Chemin perdu, car nous devenons alors la proie de volontés étrangères, de normes comportementales et d’idéologies qui nous éloignent de nous-mêmes. C’est une existence fléchée mais piégée, celle du chien et non du

loup de La Fontaine 1. Chaque fois qu’un sujet tombe dans une identité, il y a dégradation de l’existence, réduction de la liberté en mise en scène. Si cette faillite est imposée, alors l’individu est soumis à une oppression. Si cette faillite est choisie, alors c’est une faute humaine que de se réifier en personnage et de faire de sa vie une comédie schématique.

L’identité est également l’une des moins bonnes réponses qu’un collectif puisse trouver pour se sentir être. Les conflits sexistes, racistes, idéologiques sont pour la plupart des problèmes identitaires, dont l’éloignement avec l’universalisme des Lumières mène aux pires intransigeances égalitaristes. Si, hier, la bataille pour l’égalité était la bonne, elle ne semble plus l’être aujourd’hui. Chercher à prouver que la femme, le racisé, l’homosexuel est égal à l’homme blanc hétérosexuel n’a plus aucune pertinence en France en 2022. Du point de vue de l’égalité des chances, nous ne sommes certes pas égaux, mais du point de vue de l’égalité de droit, le combat est gagné grâce aux combattants des siècles passés. Ce n’est pas par l’identitarisme ni par son exigence égalitariste que nous progresserons désormais vers une plus juste reconnaissance individuelle et paix sociale, mais par la liberté.

Seule la liberté est la condition d’existence des peuples dans leur diversité. N’étant affaire ni de naissance, ni d’éducation, ni de position sociale, comme peut l’être l’identité, la liberté est le principe démocratique par excellence. Or, la démocratie fondée non sur l’identité mais sur la liberté, constitue le mode de gouvernement le plus pacifique qui soit. Si on peut certes l’améliorer sur bien des points, il n’en reste pas moins que c’est sous cette forme politique, que les nations vivent ensemble dans une paix durable. La démocratie reste à ce jour le modèle politique indépassable, ayant pour principe non pas l’identité, mais la liberté.

Seule la liberté est la condition d’existence d’un être dans sa singularité. C’est parce qu’il n’est pas déterminé par une essence, mais libre d’affirmer sa singularité sans réification possible, que l’homme peut accomplir son avenir, créer son existence, être responsable de sa vie et obtenir une forme de reconnaissance, sans laquelle aucune harmonie collective n’est possible.

Car qu’est-ce que la reconnaissance si ce n’est considérer l’autre comme un sujet, une personne, une liberté ? Reconnaître suppose de considérer l’autre comme un être singulier, un sujet libre, un « soi » unique et choisi. Or l’identité chosifie et schématise. Donc l’identité empêche paradoxalement toute possibilité de reconnaissance. Inspiré de Hegel, Axel Honneth affirme que le contraire de la reconnaissance est la réification. Il ajoute que, dans une société comme la nôtre, où tout est marchandise et donc chose, nous sommes enclins à nous autoréifier, à nous considérer comme des objets. Or la reconnaissance n’est pleine et ne reçoit de réponse que si un individu libre et donc singulier me reconnaît comme un individu libre et singulier.

Cet individu libre et singulier ne peut procéder d’une identité conceptuelle incertaine, de revendications identitaires liberticides, ou d’identités manifacturées. Jamais l’identité n’engendrera donc une forme de reconnaissance contrairement à ce qu’on pense. Celle-ci ne peut provenir que de la liberté. Seule la liberté fait du « moi » un sujet, et pas seulement un exemplaire. Seule la liberté permet de résister aux dogmes identitaires qui n’en finissent pas de se déployer jusqu’à nous perdre dans des appartenances dont toute singularité est exclue. Seule la liberté évite le danger de l’identitarisme, à l’œuvre dans chaque drame collectif et naufrage individuel.

OceanofPDF.com

Vous avez terminé Le siècle des égarés

Julia de Funès

Des livres comme celui-ci

Après le livre

Pages fournies avec cette édition, gardées ici pour référence.