Le siècle des égarés

Julia de Funès · Chapitre 5 sur 14

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Le siècle des égarés

L'égarement idéologique

 

Il ne s’agit pas de minorer la détresse des hommes et des femmes qui se sentent éloignés de leur identité, pas plus que de minimiser les difficultés des homosexuels, des trans, des racisés à vivre une vie ordinaire, et encore moins de nier la persécution dont certaines catégories ont été victimes et continuent de l’être. Il s’agit de voir en quoi les moyens utilisés par les mouvements identitaires font de leur lutte une supplique idéologique conduisant à des sophismes, des erreurs de tonalité, des dérives dogmatiques, du radicalisme moral. Aussi, un véritable travail d’analyse s’impose, ayant pour but de déjouer les infractions de la pensée, les négligences langagières et les confusions de sens sur lesquelles cette nouvelle construction identitaire prend appui et se propage. C’est parce que l’évolution de ces métastases idéologiques qui sentent bon la vertu est grandissante qu’en déjouer immédiatement les rouages avant leur généralisation aveugle et adoption définitive s’impose. C’est parce que résonne derrière ce militantisme moins une exigence de justice qu’un désir de vengeance, moins un souci d’ouverture qu’un réflexe identitaire étriqué, qu’en dénoncer les incongruités et en signaler les dérives à l’aide d’une argumentation loyale est nécessaire.

 

L’INTOLÉRANCE

 

La demande de considération, de respect, de tolérance et d’ouverture évangélisée par ces mouvements identitaires se transforme souvent en déclaration de guerre. Rester soucieux et vigilant de toute forme d’injustice raciale et sociale est une chose, militer pour une traque moralisatrice en est une autre. Si ce nouveau militantisme se référait seulement au fait d’être conscient des injustices et des systèmes d’oppression pesant sur les minorités, l’intention serait noble, la cause juste, et l’avenir prometteur. Mais l’enfer étant pavé de bonnes intentions, nous assistons plutôt à la construction d’un nouvel ordre identitaire retournant les institutions, les entreprises, l’art, l’écriture, le cinéma, la littérature, l’opéra en organismes de bienfaisance, tout en érigeant le ressentiment en idéal humaniste et l’histoire en vieux monde bourré de malédictions qu’il serait bon de précipiter dans les ténèbres. Un tel moralisme identitaire cherchant à faire de chacun de ses apôtres des gendarmes vertueux communiant dans une bonne conscience confite et se parant d’une légitimité existentielle des plus flatteuses n’a aucune chance de durer. Rendre cette mouvance pérenne supposerait de ne pas en faire un ordre moral, la morale se fait systématiquement détrôner par une soif de liberté à un moment donné de l’histoire.

 

L’ILLÉGITIMITÉ

 

Exiger toujours plus de sensibilité et de nuance s’accorde mal avec la radicalité dont font preuve les missionnaires du bien. Les défenseurs d’une minorité auraient-ils d’emblée assez de droiture personnelle pour ne pas juger en fonction de leurs intérêts ou des pressions de leur communauté ? Le risque que ces vigies finissent par agir avec fanatisme et dogmatisme est là. À se vouloir émancipateurs, certains finissent censeurs, prenant la vigilance comme alibi, traquant les discours qui ne comportent pas de termes injurieux mais qui pourraient cacher des discours haineux, et réduisant au silence ceux qui les prononcent. Comment demander l’ouverture en étant si fermé ? Comment la revendication de l’expression libre peut-elle avoir pour effet d’empêcher certains de parler ? Refuser de discuter d’une opinion qu’on réprouve est légitime, mais interdire à ceux qui la défendent de pouvoir l’exposer ne l’est pas.

LA VANITÉ

 

Les traques aux offenses sont vaines, car infinies. Si les actes et expressions clairement sectaires et racistes sont facilement repérables et condamnables, jamais aucune loi ne pourra recenser de manière exhaustive tout ce qui est offensant et relevant de la « micro-agression » dans l’étendue des opinions émises. Même si un questionnement moral peut être légitime, l’assainissement moralisateur auquel nous assistons s’avère aussi rebutant dans sa forme que vain sur le fond. L’heure est donc à la vigilance face à cette traque identitaire, érigeant la repentance en programme et la contrition en idéal.

 

LE CONFUSIONNISME

 

Tout l’argumentaire identitaire s’écroule dès lors qu’on y décèle trois confusions majeures sur lesquelles reposent la plupart des prêches identitaires.

 

• Offense et préjudice

 

À ressentir chaque offense comme un préjudice, aucune vie ensemble n’est possible. Comment concevoir un espace de dialogue commun et durable dans lequel les gens seraient exonérés de toute offense, de tout dérangement ? Vivre ensemble c’est se frotter les uns aux autres, avec les risques de vexation, d’humiliation, d’offense, de « micro-agressions » propres à la vie en commun et qui n’ont rien à voir avec une atteinte directe à l’intégrité de la personne. Si la susceptibilité est exacerbée à ce point, c’est qu’elle fait de toute offense un préjudice et de toute discussion un affront identitaire. Exiger que chaque point de vue ne heurte en rien l’adversaire dénature le langage comme moyen d’expression libre et personnel. Définir les limites nécessaires à la liberté d’expression comme le fait la loi est un droit, imposer des restrictions qui tendent à rendre le langage conforme à des revendications particulières n’en est pas un.

Cette confusion est particulièrement à l’œuvre dans le néo-féminisme. Pour certaines de ses représentantes, la galanterie, le regard masculin appuyé ou le sifflement dans la rue sont des préjudices à l’intégrité de la femme insuffisamment reconnue pour ce qu’elle est (un sujet). Pour d’autres femmes, ces gestes sexistes ne sont que des hommages, au pire des offenses. Là encore, définir des limites strictes aux comportements préjudiciables est un droit, imposer des restrictions qui tendent à rendre tout comportement conforme à des appréciations particulières n’en est pas un.

 

• Pouvoir et capacité

 

L’ambition de ces mouvements a toujours pour finalité de pouvoir (être plus considérés, plus reconnus, plus libres, plus égaux, etc.). Or une confusion sur le verbe « pouvoir » semble sans cesse à l’œuvre.

Pouvoir désigne à la fois la puissance d’agir, la capacité à faire quelque chose, et aussi l’autorisation, la levée d’une interdiction. Pouvoir suppose une double condition : être autorisé à le faire et en être capable. Or il semble que la quête identitaire confonde ces deux acceptions du mot, faisant comme si la levée de certains interdits ou de certaines contraintes entraînait automatiquement une force d’agir, une puissance individuelle et collective. Or il ne suffit pas de lever les interdits pour pouvoir être ou agir ! Encore faut-il être capable de la responsabilité que tout acte libre implique. C’est un confort pour l’ego que de croire que tout ce qui est hors de portée provient d’un interdit et non d’une incapacité. La liberté d’agir, la levée des interdits sont certes nécessaires et on ne peut que s’y associer, mais cela n’engendre aucune puissance d’agir. Ce n’est pas parce que j’ai l’autorisation de conduire que je suis capable de conduire. Ce n’est pas parce que j’ai l’autorisation de m’exprimer que je sais parler et convaincre. Supprimer une contrainte n’enrichit pas d’une force. La possibilité ne fait pas d’emblée la capacité. Si en France, au e XXI siècle, une femme n’est empêchée de rien en droit (possibilité), elle n’est pas pour autant toujours libre dans les faits (capacité d’agir). Cette confusion occulte par exemple les vrais problèmes des femmes, plus existentiels et capacitaires que statistiques et réglementaires. En effet, ce que les néo-féministes ne voient pas – ou ne veulent pas voir –, et ce que les femmes encore prisonnières de bien des carcans ne parviennent pas toujours à résoudre, ce n’est plus un problème de droit et de possibilité, mais celui d’une capacité à changer de perspective sur elles-mêmes. Pour bon nombre de femmes, la féminité, parfois stéréotypée, est encore constitutive de ce qu’elles sont, y renoncer revient à diminuer leurs chances de séduction. « Pour plaire, il leur faut

abdiquer 1 », dit Beauvoir, et les femmes le savent et l’entretiennent. Soit elles choisissent de plaire aux hommes et abdiquent de leur autorité de sujet, soit elles s’affirment en tant que sujets, mais parfois au détriment de leur force de séduction. Comment me réaliser en tant que femme et m’accomplir en tant que sujet ? Tel est l’ardu dilemme qui fait encore osciller la femme de la liberté à la soumission identitaire. Quand la femme osera cette délivrance, quand sa volonté de se libérer de la féminité stéréotypée l’emportera, elle aura conquis sa pleine liberté. Mais souvent la peur de déplaire, les intérêts de confort social ou le confort d’identités admises l’emportent et la poussent à se chosifier et à « jouer » la femme. Le défi d’une émancipation plus grande par rapport aux codes de la féminité, impliquant non pas une possibilité mais une capacité plus franche à se libérer des stéréotypes, reste trop souvent secondaire dans les combats néo-féministes. Or c’est un des vrais enjeux pour la femme aujourd’hui encore.

Cette confusion sur le « pouvoir » permet de comprendre également pour quelle raison les hommes qui, dans une bienveillance compréhensive, se disent féministes sont parfois irritants pour bien des femmes. C’est qu’ils thématisent le possible, le principe d’égalité abstraite et se situent en droit. Mais la femme, ancrée dans sa réalité, sait combien il ne voit pas les inégalités quotidiennes qui rendent non comparables leurs deux situations de vie.

Réduire la capacité à l’autorisation est une des erreurs conceptuelles majeures des luttes identitaires, focalisées sur le possible et éloignées des conditions réelles d’accomplissement.

 

• Être et devenir

 

Une troisième confusion majeure et commune à ces mouvements identitaires repose sur le verbe « être ». Ce mot regroupe deux acceptions, sur lesquelles jouent avec mauvaise foi ces mouvances qui donnent une valeur substantielle au verbe quand son sens est dynamique, et à lui donner un sens dynamique quand il est substantiel. Être ce n’est pas toujours être en soi, c’est aussi être devenu. Il y a en chacun de nous un être historique et un être substantiel. Si les femmes ou les personnes racisées se disent aujourd’hui encore inférieures aux hommes et aux Blancs, c’est que leur situation n’est pas toujours identique, mais certainement pas qu’elles sont considérées comme des êtres substantiellement inférieurs par les hommes ou par les Blancs. Prendre le verbe « être » dans son sens substantiel alors qu’il ne peut avoir en France, en 2022, qu’un sens dynamique permet l’accusation de racisme ou de sexisme systémique et la victimisation permanente. C’est faire d’une diminution substantielle, erronée et dépassée, une revalorisation identitaire. Aussi est-il aisé de comprendre pourquoi ces mouvances préfèrent barboter dans cette confusion ontologique accommodante.

À l’inverse, refuser le sens substantiel au profit du seul sens dynamique est un rejet du réel, que l’on voit également régulièrement à l’œuvre dans les idéologies identitaires. Prenons l’exemple des théories du genre poussées à l’extrême. Dénier comme elles le font l’existence substantielles de la femme ou de l’homme revient à nier le réel – posture qui, loin d’être une libération, n’est qu’une fuite. « Aucune femme ne peut prétendre sans

mauvaise foi se situer par-delà son sexe 2 », écrit Beauvoir. « Tout être

humain concret est toujours singulièrement situé 3 », ajoute-t-elle. Il y a un monde entre ne pas faire du biologique et du substantiel un déterminisme et nier le biologique et l’être-substance. Refuser que ces réalités biologiques que sont l’homme et la femme soient déterminantes quant au devenir est une chose, rejeter les réalités au point de nier les différences substantielles en est une autre.

 

UNE ANTIPATHIE CHRONIQUE

 

L’idéologie identitaire a quelque chose d’antipathique, car ses bons sentiments apparents ne sont souvent que haine dissimulée. Pensons à certaines néo-féministes qui semblent moins guidées dans leur exaspération par l’amour des femmes que par la haine des hommes. La violence de leurs assauts, de leur langage, de leur attitude trahit une vigilance idéologique moins au service de la liberté des femmes que de la condamnation des hommes. Or dresser la liste des choses mauvaises et de ce que font mal ou pas les hommes ne dit rien des choses bonnes à accomplir pour les femmes. Donner à voir le bon ne se fait pas seulement en dénonçant son inverse. C’est ce que Nietzsche dénonçait par l’idée de « force réactive ». Un « oui » qui ne prend de consistance que par l’énergie d’un « non » n’est que le fin

mot du ressentiment 4. C’est pourquoi bon nombre de femmes et de féministes ne se reconnaissent pas dans l’autorité brutale et la franchise hargneuse du néo-féminisme. Suggérer le positif par la seule démonstration du négatif est un procédé vain et éprouvé. Cette technique n’a jamais suffi à convaincre, encore moins à séduire, car rien de positif ne ressort du négatif en tant que tel. Si Montaigne avait bien compris les critiques des hommes à l’égard des femmes pour s’autojustifier – « il est plus facile d’accuser un sexe, que d’excuser l’autre », disait-il –, nous pourrions aujourd’hui retourner la proposition : il est plus facile pour les néo-féministes d’accuser les hommes que de questionner leurs propres capacités d’action pour la liberté des femmes.