Le siècle des égarés
L'identité, à l'origine de bien des conflits
Le militantisme prend lui-aussi une tournure identitaire. Si hier les luttes militantes s’axaient sur la classe sociale, aujourd’hui la classe sociale s’efface au profit du genre, du sexe, de la race, en un mot de la reconnaissance identitaire. Ce sont moins les conditions sociales qui semblent au cœur des combats actuels que le respect des « fiertés » et des singularités. La victoire de l’individu et la compulsion à l’identité ont triomphé.
L’identité, à l’origine de bien des conflits
Cette compulsion est d’autant plus inquiétante que sans prétendre fournir une explication unique aux pires événements de l’histoire bien trop complexes pour se réduire à une seule cause, il apparaît néanmoins que la défense ou l’expansion identitaires sont des composantes non négligeables de bien des conflits familiaux, nationaux ou internationaux. Entre membres d’une même famille, régions d’un pays, ou nations, les conflits ont parfois et même souvent pour origine une revendication identitaire. Il y aurait de nombreux exemples historiques illustrant la complexité souvent tragique des mécanismes identitaires à l’œuvre dans les drames humains. La couleur, la religion, la classe, la langue, la géographie, les territoires, sont tous des marqueurs identitaires ayant conduit aux dérapages les plus meurtriers. La défense ou l’expansion identitaire peuvent facilement pousser les hommes aux extrêmes. S’ils ont le sentiment que face à « eux », « les autres » constituent une menace pour leur ethnie, leur religion, leur territoire, leur nation, en un mot leur identité, tout ce qu’ils peuvent faire pour écarter cette menace leur paraît légitime, jusqu’aux pires exactions.
À L’ÉCHELLE INTERNATIONALE
Force est de constater que ce ne sont pas des intérêts rationnels qui conduisent les nations à la guerre, mais des passions identitaires. C’est moins pour le cours du pétrole ou celui des matières premières qu’on se bat que pour une identité religieuse, territoriale ou politique. Combien sont morts pour leur patrie ? pour leur religion ? pour leur territoire ? pour leurs frontières ?
L’Ukraine dont l’identité est depuis des années divisée entre un côté pro-russe et un autre pro-européen se fait actuellement envahir par la Russie, incertaine quant à elle du respect identitaire que l’Otan lui doit. L’Europe se heurte elle aussi depuis des années à une problématique identitaire. Comment concilier le besoin pour chaque pays de persévérer dans son identité et la nécessité de s’harmoniser avec l’ensemble de l’union ? Rester souverain et maître de son pays tout en appartenant à un ensemble plus vaste relève de la problématique identitaire.
À L’ÉCHELLE NATIONALE
La France rencontre elle aussi un problème identitaire majeur lié à une immigration de plus en plus massive, faisant affluer quantité de personnes n’ayant pas le projet de changer de valeurs pour adopter celles du pays qui les accueille, mais qui revendiquent au contraire celui d’imposer les leurs. Un pays est une nation, une patrie ; l’immigration qui peut mettre en péril ses principes constitue un stress identitaire. Inversement, à permettre et favoriser l’intégration de communautés, celles-ci se sentent parfois en mal de reconnaissance identitaire, comme si l’indifférenciation n’était en somme qu’un déni identitaire. L’indifférenciation comprise hier comme une assimilation est aujourd’hui davantage perçue comme un refus des différences. De telle sorte qu’une série de revendications séparatistes ne semblent plus pouvoir s’interrompre face à un droit dépassé par ses propres principes.
Les mouvements régionalistes sont également des problématiques identitaires à l’échelle d’un pays. Est-ce faute d’une identité nationale suffisamment forte que les régionalismes se renforcent ? Ou les régionalismes renforcent-ils à terme l’identité nationale ? Dans ses expressions les plus abouties, les régionalismes conduisent à des tentatives sécessionnistes. La Catalogne avec l’Espagne, l’Écosse avec le Royaume-Uni, par exemple. En France, l’Alsace, la Bretagne, la Corse sont connues pour entretenir un régionalisme fort, se manifestant notamment par une tentation souverainiste de la population locale. Ces revendications, par souci de valoriser et de défendre une identité au sein d’une même nation (ce qui peut bien sûr être légitime, il ne s’agit pas de critiquer le régionalisme ici), peuvent néanmoins générer des tensions voire des ruptures intranationales entre l’État et les institutions locales.
À L’ÉCHELLE FAMILIALE
À l’échelle de la famille, les lignages représentent eux aussi des foyers identitaires particulièrement enchevêtrés. Les identités y sont sans cesse à prouver, à affirmer ou à étouffer pour ne pas déplaire ou déstabiliser. Un nouvel être arrive et l’échiquier identitaire est à reconstituer. Un être disparaît et les places sont à nouveau dérangées. Un mariage, un divorce et c’est toute l’identité d’une lignée qui se réoriente pour le meilleur ou pour le pire. Entre frères et sœurs, comment s’affirmer, trouver sa juste place ? Le registre des contes et légendes bibliques commence par un fratricide, Caïn tue Abel. L’un est le nomade ; il annonce ceux qu’on regarde d’un mauvais œil : l’étranger, l’autre, le non-identique. L’autre est le sédentaire ; il redoute l’étranger qui met en péril l’identité territoriale. Entre parents et enfants, quelle identité se forger ? Une phrase telle que « C’est tout son père » et voilà l’identité de l’enfant niée ! Dans un registre plus freudien, faut-il tuer le père ou la mère pour parvenir à être quelqu’un ? Dans les contes et légendes de l’Antiquité, Œdipe couche avec sa mère, tue son père ; la valse des places identitaires est particulièrement rythmée. Médée, à jamais victime de l’incapacité de Jason à lui reconnaître sa place (son identité), nie jusqu’à l’identité de ses propres enfants, dont elle juge pouvoir disposer jusqu’à la mort. Leur identité est niée au profit du maintien de la sienne. Enfin Médée, identité victimaire par excellence, laisse le déni de reconnaissance devenir sa propre identité. Combien cette problématique aussi universelle qu’intemporelle de la victime en manque permanent de reconnaissance est-elle toujours d’actualité dans les familles et dans notre société ? Le pendant masculin de Médée, Cronos, pour qui la descendance est une perte ontologique, une menace identitaire, dévore ses enfants à l’instant même de leur naissance.
À L’ÉCHELLE INDIVIDUELLE
Combien passent à côté de leur vie de peur de ne pas correspondre à l’identité attendue ? Les pathologies du e XX siècle sont principalement
identitaires : « Le sentiment de n’être plus rien ni de nulle part, le vertige devant son propre vide sont le prix à payer pour une certaine manière
d’exercer la propriété de soi », rappelle Marcel Gauchet 2. La dépression est la maladie majeure du dernier tiers du e XX siècle, montre quant à lui Alain
Ehrenberg. En 1800, dit-il, la pathologie mentale était assimilée à la folie, car la raison définissant l’esprit humain, le moindre trouble mental était associé à une maladie de la raison. Au e XIX siècle, la pathologie mentale fut
comprise non plus comme folie, mais comme névrose, c’est-à-dire comme un conflit lié à la culpabilité de l’individu enclin à s’affranchir des normes et des interdits sociaux, l’empêchant de vivre sa propre vie et d’assumer son identité. Puis, au cours des années 1970, le contexte normatif assouplit les normes hétéronomes, les interdits, et institue progressivement le culte du sujet émancipé, du « devenir soi ». C’est pourquoi, la pathologie mentale dominante n’est plus la folie ni la névrose, mais la dépression, comprise comme la maladie d’un individu affranchi des impératifs normatifs, et seul face à lui-même : « La dépression apparaîtra non comme une pathologie du malheur, mais comme une pathologie du changement, celle d’une
personnalité qui cherche à être seulement elle-même 3. » Tant que la norme est souveraine, la maladie dominante est la névrose, affection du conflit, de la culpabilité, de l’interdit, de la « loi » dit Alain Ehrenberg. Dès lors que l’individu s’émancipe des normes et devient son propre but, la pathologie correspondante n’est plus celle de la loi, mais celle du « soi ». La dépression est la maladie de l’individu autonome qui n’a plus de norme extérieure de référence pour lui indiquer ce qu’il est bon ou non de faire.
L’individu souverain se sent alors « incertain 4 » puisque c’est à lui seul que revient la tâche d’élaborer son propre chemin de vie. « La dépression peut être considérée comme l’envers exact de cette étrange passion d’être
semblable à soi-même, de ne plus s’identifier 5. » L’identification (aux normes comportementales et sociales) est remplacée par l’identité (personnelle), générant éventuellement des dépressions car l’individu a beau évoluer vers plus d’émancipation, les contraintes ne disparaissent pas pour autant. D’impératifs sociaux et de normes externes, les contraintes deviennent pesanteurs psychiques et pressions internes pour l’individu moderne sans cesse appelé à être lui-même.
Force est donc de constater que l’identité, à l’origine de bien des conflits, externes, internes et intimes, est une dynamique qui s’explique structurellement et, une poursuite malheureuse qui s’impose progressivement. Malgré cette réalité qu’on ne peut que partager, notre société persiste dans la quête identitaire, au point d’apparaître plus que jamais sous l’emprise de l’idéologie identitaire.
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