Le siècle des égarés

Julia de Funès · Chapitre 6 sur 14

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Le siècle des égarés

Soumission progressive

Le paradoxe est à son comble quand on réalise que les néo-féministes les plus vindicatives réitèrent à travers leur antipathie envers les hommes, un des archétypes sexistes les plus éculés, celui de la femme castratrice. Chez la mante religieuse autour de laquelle s’est cristallisé le mythe de la femme castratrice, l’insecte tue le mâle. La volonté de castrer les hommes, de détruire tout commerce avec eux, de refuser l’existence de ce qu’ils peuvent produire ne fera jamais avancer la cause des femmes, mais montre plutôt que les revendications identitaires néo-féministes sont bien plus liberticides pour les hommes que libératrices pour les femmes et tombent dans les clichés sexistes les plus éprouvés. Soutenir l’émancipation de la femme, résister et rester vigilant face aux injustices persistantes – sans soumettre sa liberté de conscience à l’intolérance militante de celles qui en ont perdu manifestement le goût – serait l’enjeu du véritable féminisme, partisan de la liberté des femmes et réfractaire à la servitude des hommes. Les néo-féministes sont donc antiféministes si on entend par féminisme le mouvement universaliste et libérateur qui excède les différences sans jamais tomber dans l’acrimonie.

 

Soumission progressive

 

Face à ces discours qui gangrènent toutes les sphères de notre société – économique, politique, artistique, universitaire, sportive, culturelle – nous ne faisons que nous soumettre progressivement. Une impuissance généralisée se ressent, en particulier en France, face à ces mouvements dont on n’ose pas ou ne sait pas affronter les idées et prévenir les dérives. Cela est dû à plusieurs facteurs.

UNE ANTICIPATION INSUFFISANTE

 

Le premier est lié à notre incapacité à anticiper l’ampleur que prend un phénomène venu des États-Unis. Il est toujours une période au cours de laquelle les Français regardent avec une supériorité satisfaite la mode américaine. Peu à peu l’attitude change et, d’abord moqueurs, nous finissons, suiveurs, par emboîter le pas aux Américains. La discrimination positive qui paraissait ridicule et contraire à l’idée républicaine d’égalité est entrée dans nos mœurs en seulement quelques années. Le développement personnel, issu des pays anglo-saxons, est devenu le succès que l’on connaît. Défendre les minorités et les identités multiples à travers la « cancel culture », le wokisme, l’inclusion, l’antiracisme, le genre, sont les nouveaux préceptes.

 

UN MANQUE DE COURAGE INTELLECTUEL

 

Une chose n’est pas négligeable dans l’incapacité que nous avons d’oser remettre en question cette orthodoxie diversitaire : le manque de courage intellectuel. Oser l’affrontement revient à se voir immédiatement disqualifié par les gendarmes de la bien-pensance. Il demeure en effet difficile à titre individuel de critiquer certaines valeurs dites progressistes bénéficiant d’une incontestable prééminence morale jusqu’à constituer la nouvelle conscience collective. S’y opposer c’est se voir mis au ban de la pensée moderne, et qualifié de réactionnaire ou d’intolérant. Or, dans notre pays, tous les moyens sont bons pour ne pas heurter. Notre vieille honte colonialiste et notre gêne capitaliste persistante font que notre pays aime se confondre en excuses morales et en repentances vertueuses. C’est pourquoi nous constatons un laxisme français systémique, qui consiste à concéder du terrain au nom de la tolérance et de l’égalité, alors que les mouvements identitaires ne peuvent interpréter ces concessions que comme des signes de faiblesse et de recul de la part des institutions.

 

UNE PAUVRETÉ ARGUMENTATIVE

 

Ce manque de courage est renforcé par une pauvreté argumentative. Faute de moyens, nous nous réfugions dans l’allégeance. Faute d’arsenal conceptuel et de munitions langagières, nous cédons à ces nouvelles manières d’envisager le monde. La carence en distinctions et en nuances ne permet pas de désarmer les amalgames, les confusions, les analogies, responsables de l’étendue et de l’acceptation de ces idéologies identitaires. En mal d’arguments suffisamment aiguisés, nous tombons vite dans l’invective, la revendication de dissidence ou la neutralité. Mais dénoncer le dogmatisme ou la décadence de notre époque ne suffit pas. Les grandes faiblesses des critiques actuelles au sujet des mouvements militants modernes sont le déni ou le dénigrement. « Ils exagèrent », ou « c’est n’importe quoi » sont tout sauf des arguments. Il est frappant de voir que les contestations sont moins animées par un effort de lucidité que par une volonté de rabaisser, qui obscurcit la réalité du problème identitaire. Si la majorité des récalcitrants ne tombent pas dans la halte méprisante, nombreux sont ceux qui choisissent la neutralité. Mais « qui dit neutre, dit

impuissant 5 », disait Victor Hugo. La neutralité fait passer la faiblesse pour de la tolérance, l’incapacité à répondre pour un gage de contrition, et n’est au fond que le symptôme d’une faillite intellectuelle, d’un krach de la pensée.

 

Quand il s’agit d’assurer la protection des minorités contre les abus de la majorité afin d’assurer le maintien respectueux de leurs caractéristiques, cette prise de conscience et les actions qui en découlent sont légitimes et nécessaires. C’est pourquoi il est impératif que toute discrimination raciale ou sexiste soit sanctionnée. Il est évident que la palette des différences identitaires doit être représentée. Les Blancs n’appréhendent pas les problématiques raciales de la même manière que les gens de couleur, les hétérosexuels ne ressentent certainement pas avec la même sensibilité ce dont les homosexuels ou transgenres souffrent encore. Les normes communes restent sans cesse à questionner, car certains codes sont en effet des formes de pouvoir insoupçonnées ne prenant en compte que la situation des plus favorisés sans égard pour les plus défavorisés. Les torts faits à autrui ne sont pas toujours visibles et ne pas pouvoir les caractériser ne suffit pas à en douter. C’est pourquoi nous devons nous sentir interpellés par ce qui ne nous concerne pas. Une « pensée élargie » s’impose, une pensée dont Kant dit qu’elle doit se décentrer de la clôture de sa singularité. Frotter son entendement à celui des autres, repousser les limites de son propre point de vue, est le meilleur moyen de gagner en objectivité, en justice et en justesse. Si, d’un côté, élargir ses cadres de pensée est une éthique intellectuelle, la façon dont, de l’autre, les scouts de la bien-pensance pratiquent réclamation, réquisitoire et repentance identitaire est contre-productive. L’identité devient une occasion de censure, une menace liberticide face à laquelle nous restons pour le moment impuissants. Voilà notre démocratie désormais confrontée à défendre la liberté non plus contre un ennemi despotique, une tyrannie ou un impérialisme, mais contre l’usage liberticide de l’identité. Alors comment préserver au mieux la liberté du mésusage de l’identité ? En congédiant le concept inopérant d’identité.

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