Le siècle des égarés

Julia de Funès · Chapitre 10 sur 14

Pages du PDF

Le siècle des égarés

Un vol de soi

Si hier le père incarnait la figure de l’autorité et de l’intransigeance, aujourd’hui il se doit d’être cool. Compréhensif, bienveillant, tendre, à l’écoute, le papa cool maîtrise les écharpes de portage et l’appli Yuka. La bienveillance nouée aux coins de ses commissures réjouies, il ne gronde pas, ne frappe pas, ne punit pas et ne hausse jamais le ton. L’enfant peut être furibond, écarlate de colère, capricieux, le père, en toute détente, analyse la situation sur le ton posé d’un psychiatre. C’est un homme réhaussé par les dernières modes comportementales dont il ne peut s’extirper sans mettre en pièces ce qu’il pense faire son être.

Les postures identitaires peuvent également se jouer à plusieurs. Combien de couples, se voulant torrides et anti-routiniers, dénigrent les positions simples aux vertus incontestables, leur préférant une chorégraphie nécessitant souplesse et musculature pour atteindre les acrobaties les plus improbables. Pour peu que l’homme soit sportif, il optera pour quelques postures suspendues par souci de ressemblance avec les positions « types » des films pornographiques. La femme, feignant d’y trouver une fantaisie nouvelle et une sensualité jouissive, entretient ce jeu de rôles, parfois au détriment d’un plaisir véritable.

 

Un vol de soi

 

Sans multiplier davantage les exemples, il est aisé de comprendre que se fondre dans des types, dans des essences, est inéluctablement voué à l’échec. Les archétypes sont des pièges à la fausse objectivité. C’est remplacer la véritable expérience vécue par une image figée. À un rapport authentique avec soi-même ou une personne autonome, on substitue l’immobile contemplation d’un mirage. C’est déguiser son être en parodie et ses conduites en schémas. Là où les choses se compliquent, c’est que l’individu peut se sentir libre dans des figures imposées et prisonnier dans une vie libre et affranchie de toutes balises comportementales. Mais aucun individu n’adhérera pleinement au rôle qu’il joue. Aucun rôle, aucune identité construite ne pourra jamais nous correspondre et nous procurer une identité réelle pour deux raisons majeures.

 

LE REGARD SUR SOI-MÊME

 

La volonté de ne faire qu’un avec un rôle fait du sujet un objet. Il n’y a que les objets qui sont ce qu’ils sont une bonne fois pour toutes. Alors qu’une chose désigne le plein par excellence, nous avons, nous humains, comme un vide au cœur de la conscience, un « néant » si nous empruntons le vocabulaire sartrien, un espace entre ce que nous sommes et ce que nous jouons à être. Sartre prend l’exemple devenu fameux du garçon de café :

 

Il a le geste vif et appuyé, un peu trop précis, un peu trop rapide, il vient vers les consommateurs d’un pas un peu trop vif, il s’incline avec un peu trop d’empressement, sa voix, ses yeux expriment un intérêt un peu trop plein de sollicitude pour la commande du client, enfin le voilà qui revient, en essayant d’imiter dans sa démarche la rigueur inflexible d’on ne sait quel automate, tout en portant son plateau avec une sorte de témérité de funambule […]. Toute sa conduite nous semble un jeu. […] Il joue, il s’amuse. Mais à quoi joue-t-il ? Il ne faut pas l’observer longtemps pour s’en rendre compte : il joue à être garçon de

café 1.

Le réconfort pour un être peut consister à se donner la consistance indubitable d’une chose pour abolir l’angoisse du vide. Mais aussi investis que nous soyons dans nos rôles, nous ne sommes jamais entièrement nos personnages, car nous jouons et nous nous voyons jouer, nous sommes d’emblée deux et irréductibles à celui des deux qui joue. Raison pour laquelle le « sois toi-même » est une injonction qui ne peut jamais fonctionner ! Car c’est demander d’être ce qu’on est sur le mode de l’objet, du « tout en un », ce qui sera toujours impossible pour une conscience humaine, par nature réflexive, dualisante. Dans Les Mots, Sartre avoue qu’il jouait à l’enfant modèle devant son grand-père. Il faisait semblant, tel un comédien. Mais aussi investis que nous soyons dans notre rôle, nous ne sommes jamais entièrement notre personnage : « Je ne suis jamais aucune de mes attitudes, aucune de mes conduites. […] L’élève attentif qui veut être attentif, l’œil rivé sur le maître, les oreilles grandes ouvertes, s’épuise à

ce point à jouer l’attentif qu’il finit par ne plus rien écouter 2. » Nous sommes donc par notre conscience « un être qui est ce qu’il n’est pas et qui

n’est pas ce qu’il est 3 », qui ne cesse de se dédoubler, tout en tâchant de se récupérer. On ne cesse de se désagréger, car notre conscience nous désolidarise d’avec nous-mêmes, et de se réagréger dans une essence flottante quelconque (en nous projetant comme étant ceci ou cela). La conscience contrarie l’unité identitaire que l’on souhaitait rejoindre en endossant un rôle. Par sa conscience, l’homme échappe à la facticité d’une identité stable et définitive. Le nier revient à faire preuve de « mauvaise foi », ce mensonge à soi-même consistant à occulter notre dualité permanente. Une audience juste avec soi-même admettrait que les rôles ne tiennent jamais.

Cette inadéquation n’est pas une limite ou un défaut, mais un potentiel. Cette « inconsistance d’être » n’est rien d’autre que la possible liberté. La liberté de ne pas se définir à partir d’un modèle préétabli, la liberté de ne pas se réifier dans une identité aussi rassurante que fallacieuse, la liberté de ne plus se laisser réduire à une identification factice. Perpétuellement à distance de nous-mêmes, nous ne sommes rien au départ sinon des êtres libres amenés à nous définir et à nous redéfinir sans cesse à travers nos actions. Et si nous ne sommes rien, cela signifie que nous pouvons tout être ! Cette spécificité humaine qui consiste à ne jamais coïncider avec nous-même doit motiver notre esprit d’initiative, nous permettre de nous tourner vers l’éventualité de nouvelles rencontres, de nouvelles expériences, sans lesquelles nous ne pourrions nous renouveler et dépasser ce que nous sommes au regard de ce que nous voulons être. Une existence digne de ce nom appelle une liberté vivante qui s’éprouve dans l’action, loin de l’imaginaire archétypal.

 

LE REGARD DE L’AUTRE

 

Autrui peut aussi jouer un rôle dans ces falsifications de soi-même, car le réflexe face à un autre est toujours le même : l’enfermer dans une définition (l’idiot de la famille, la vieille tante, le collègue acariâtre, la femme colérique, le mari trompeur, etc.), et l’autre étant un alter ego, fait de même avec nous en nous enfermant dans un schéma simplificateur et grossier qui nous chosifie. Nous subissons sans rien pouvoir y faire la pression des jugements faciles, réduct(u)eurs, excluant la complexité de notre personne sous une apparente simplification. Liberté en sommeil, vie chosifiée, nous nous retrouvons enfermés dans l’image que les autres nous renvoient. Cette réciprocité du regard essentialisant conduit Sartre à

affirmer que « le conflit est le sens originel de l’être-pour-autrui 4 ». Le conflit est cette lutte entre ce que je pense être et le sentiment d’être prédéfini par autrui, comme si tout était joué d’avance. Lorsque, piégés par un entourage jamais à court d’arguments déterministes, nous intégrons l’image que nous renvoient les autres, tout devient figé. Les qualités, les dons, les défauts sont répartis, et il s’agit de s’accommoder d’un rôle, d’une image, sans rémission possible : « l’enfer c’est les autres ». Même si demeure en nous l’intuition d’une liberté toujours vivante, le détour par autrui est inévitable et nous oriente vers une conception définie et parfois définitive de nous-mêmes.

 

Sur le plan collectif, nous avons vu que les revendications identitaires menaient à une mortification sociale. Sur le plan théorique, l’identité, nous l’avons montré, est discréditée. Individuellement, l’identité tourne vite à l’archétype, meilleur chemin pour s’éloigner de soi-même. N’attendons donc pas de ce concept survalorisé – qui ne semble pas à la hauteur de l’humain comme être libre – plus que ce qu’il peut nous apporter.

Néanmoins, quand bien même l’identité ne tient pas conceptuellement, individuellement, collectivement, l’identité aux consonances pseudo-bouddhistes d’impermanence ne nous semble pas résoudre le problème de l’identité non plus ! Ne tombons pas dans ce piège qui esquive sans résoudre. Une identité anéantie n’éclaircit pas le problème, mais le contourne en le supprimant. Si l’identité est un concept incertain, quelque chose de cette notion semble résister et ne pas pouvoir se laisser abandonner. L’existence en chaque individu du désir d’être soi-même par-delà les conventions et les attentes extérieures demeure bien réelle. Alors comment maintenir la possibilité d’un « soi » et d’un « nous » sans identité ?

OceanofPDF.com