L'Égypte d'hier et d'aujourd'hui

Walter Tyndale · Chapitre 10 sur 24

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L'Égypte d'hier et d'aujourd'hui

Chapitre XI: D'alexandrie au Caire

CHAPITRE XI

 

D'ALEXANDRIE AU CAIRE

 

L C , viâ A . || L

D . || L S S - -B . || U

. || V « ».

 

J quittai l'Égypte peu après ma visite à Sakkâra, et les hivers

suivants me trouvèrent travaillant en Europe. Je songeais souvent

avec une sorte de nostalgie au climat ensoleillé de la vallée du Nil;

frissonnant dans quelque ville italienne, ou cherchant à m'abriter de

la pluie en France ou en Angleterre, je pensais avec regret à cette

délicieuse excursion à Sakkâra. Une commande d'aquarelles égyptiennes me permit enfin de reprendre la route du Caire, viâ

Alexandrie cette fois.

 

La route du Caire, viâ Alexandrie, donne une autre idée de la

contrée que le voyage de Port-Saïd.

 

J'ai essayé de décrire la route de Port-Saïd; il peut être

intéressant de me suivre dans mon voyage à travers le Delta jusqu'à l'Égypte supérieure.

 

Pendant la première heure de ce voyage on passe à travers de

prospères faubourgs, bâtis à grands frais avec un minimum de goût artistique. Le manque d'ombre et peut-être le désir de cacher les

fautes d'architecture ont poussé les propriétaires de ces bâtisses à

soigner tout particulièrement les jardins, ce qui fait que ces

constructions sont pour la plupart entourées d'un fouillis d'arbres et d'arbustes qui les dérobent aux regards.

 

Le train longe la côte sur une longueur de quelques kilomètres,

mais dès que la partie nord du Lac Maryût est contournée, nous

nous trouvons dans les riches terres du Delta et le paysage change

complètement. Plus de villas; l'oriental tarboush fait place au turban

du fellah; l'automobile est remplacée par l'âne ou le chameau. Les

villages n'ont pas dû se transformer beaucoup depuis le temps des Enfants d'Israël, employés au service peu profitable des Pharaons.

Les maisons, comme alors, sont bâties en briques faites de boue

desséchée; on y voit les mêmes toits de chaume ou de troncs de

palmiers; les dômes aussi devaient exister dans ce temps-là, car

nous retrouvons cette forme de toiture dans les documents

dynastiques. Chaque envahisseur respecta les choses établies,

comme convenant le mieux à la contrée, et bien que le culte d'Isis

fût remplacé par celui du Christ, puis tous deux par le puissant Islam, il n'y eut là, en somme, qu'une évolution morale, qui n'altéra

point le paysage, et l'aspect de cette partie de l'Égypte changea

moins en quatre mille ans que celui d'un comté anglais en quatre

siècles.

 

Le minaret, qui indique le changement de foi, est fort rare ici, tous

les matériaux de construction étant très chers. Un enclos carré de

briques en boue desséchée au soleil, orné de motifs arabes autour de l'entrée, sert de mosquée au village. Sur les toits des maisons

sèchent des graines, des légumes ou des plantes, et l'on y remarque

souvent des cruches brisées où les tourterelles font leurs nids. Les

hommes et les bêtes vivent ensemble. Un excellent système

d'irrigation a étendu la partie de terres cultivées, mais le spectacle

qui frappe notre vue aujourd'hui diffère probablement peu de celui

que rencontraient les yeux de Joseph lorsqu'il exploitait les terres du

Pharaon.

Le magnifique paysage s'étend vers l'est, parsemé de villages,

coupé de temps à autre de bosquets de palmiers. Le grincement

d'un sakiyah nous arrive à travers le bruit du train et un archaïque

moulin à eau, actionné par un buffle, passe devant nos yeux.

 

Nous ne voyons point encore le Nil, bien que de tous côtés nous

admirions sa généreuse influence. Nous apercevons pourtant le

Mahmûdieh Canal, la grande œuvre de Mohammed Ali, qui fertilisa

ainsi Alexandrie en la reliant aux grandes eaux d'Égypte. De temps à

autre aussi, le ciel et le paysage se mirent dans les nombreux

canaux de moindre importance qui sillonnent le Delta. A la halte de

Kafr-el-Zaiyât, le bras du Nil, Rosetta est devant nous, et nous remarquons de nombreux bâtiments chargés des produits de cette

riche contrée, apportant des poteries et de la canne à sucre de la

Haute Égypte. Quelques hangars surmontés de cheminées en fer

rouillé nous reportent aux laideurs européennes, mais l'aspect

pittoresque des bords du Nil et l'admirable lumière fluide qui baigne

le tableau nous font vite abandonner ce souvenir.

 

Nous atteignons bientôt Tanta, une ville florissante, à mi-chemin entre les deux bras de la rivière qui se séparent au Barrage, près du

Caire. Le saint Seyid-el-Bedawi est enterré en cet endroit; son

sépulcre ne présente aucune beauté architecturale, mais il doit être

intéressant de voir les multitudes de pèlerins mahométans y affluer

le jour de Molid, jour anniversaire de sa naissance.

Malheureusement, ce jour tombe en août, au gros des chaleurs.

 

Après Tanta, le train traverse la partie la plus riche de cette fertile contrée, mais le paysage est abîmé par de nombreux moulins à

nettoyer le coton. Puis nous traversons le bras est du Nil en arrivant

à Bulâh; enfin, jusqu'au Caire, nous parcourons une contrée décrite

au commencement de ce livre.

 

Mon amour de l'Égypte et des choses égyptiennes me fait

détester le quartier européen du Caire où je suis forcé de demeurer.

Quittant l'Europe pluvieuse et froide, on devrait être trop heureux de se trouver sous ce beau ciel pur et dans ce soleil étincelant;

malheureusement, le vieux Caire qu'on désire peindre n'offre rien de commun avec le Nouveau où l'on est contraint de demeurer. Les

habitants ont la même mine rébarbative que leurs demeures. Leur

seule raison d'être est d'ailleurs d'écorcher l'étranger vite et bien, et

de se retirer après fortune faite... Ah! ce morceau d'Europe moderne n'est guère en harmonie avec sa voisine, la pittoresque cité moyen-

âge! Autrefois, un artiste pouvait vivre au milieu des choses qu'il

désirait peindre; à présent, s'il descend dans une auberge où peu de

membres de la colonie anglaise daigneraient s'arrêter, il est obligé

de payer des prix dignes de la Riviera. Heureusement, ces deux

dernières années, je pus travailler dans un milieu qui fut mieux à ma

convenance: la tente, la dahabiyeh, les carrières, sont plus de mon

goût.

 

La vie sur une dahabiyeh est pittoresque et charmante. On peut

circuler à peu près partout, en Égypte, sur ces bateaux; on s'y

installe confortablement et l'on y réunit des amis: c'est l'idéal!

 

Une partie des terrains qui entourent les monuments historiques

ont été acquis par le Service des Antiquités et il est défendu d'y

camper. Ceci est une mesure en apparence inutile. Cependant, elle est de grande importance. Il serait difficile de résister au désir

d'emporter quelque précieux débris d'antiquités si l'on campait

autour des excavations où s'opèrent les fouilles. Un Arabe vous offre

un scarabée ou un ushabti bleuté et vous vous demandez tout

d'abord si l'objet est véritable, s'il n'a pas été volé? Si l'Arabe est sûr

que son acheteur n'a rien de commun avec le Service des fouilles, il

avouera même le vol, comme preuve de l'authenticité de l'objet. Le

Professeur Maspero, qui est à la tête du Service, me disait qu'on ne saurait trop observer cette règle sévère. Mais, sans trop enfreindre

le règlement, il aide comme il peut les étudiants et les peintres qui

désirent séjourner autour des monuments. Les Inspecteurs des

Antiquités sont également fort obligeants et aimables.

 

Le Metropolitan Museum de New-York avait demandé

l'autorisation de relever l'impression d'une partie des bas-reliefs du

temple de Hatshepsu, à Thèbes. Les maquettes devaient, autant que possible, être coloriées comme l'original afin de donner aux

New-Yorkais une idée de la plus délicieuse ornementation murale de la dix-huitième dynastie. M. Laffan, qui faisait les frais de l'entreprise,

confia à M. Currelly, qui dirigeait à cette époque les travaux

d'excavation, le soin de surveiller l'entreprise et de trouver un artiste

capable de donner aux bas-reliefs le coloris exigé. Ce travail me fut offert, et, ayant obtenu de consacrer la moitié de mes journées à

mes aquarelles, j'acceptai. Mon séjour au Caire fut court, car Erskine

Nicol m'ayant invité à demeurer sur sa dahabiyeh, alors à Boulâk, la

Mavis fut la base de mes opérations jusqu'à ce que le camp d'hiver

de Thèbes se fût formé. Le bateau subissait quelques réparations,

mais mon hôte, un frère artiste, partageant mon dégoût pour la vie

d'hôtel et la soi-disant «haute société», pensa avec raison que je

leur préférerais même l'odeur des vernis et le désordre qui régnait à bord.

 

Certaines parties de Boulâk sont telles que par le passé, et le

marché aux fruits et aux poteries, entre autres, est charmant. Je ne

me souviens pas d'avoir jamais travaillé parmi des gens aussi

curieux que les habitants de ce coin de Boulâk. Mon fidèle

Mohammed ne pouvait m'accompagner, malheureusement; un mot

de lui à un agent de police, la parenté imaginée du Hawaga ou d'un Moufetish quelconque m'auraient assuré la paix. Le retour à la

dahabiyeh est vraiment une joie, après une journée de travail,

chaude et encombrée de mouches et autres parasites. Le soir, les

bruits provenant des travaux cessaient, les clameurs alentour

s'apaisaient, seul le clapotis des rames troublait le calme de la nuit

pendant que nous fumions nos cigarettes sur le pont.

 

Le voyage en dahabiyeh, jusqu'à Thèbes, est un rêve. J'avais descendu la rivière à bord de la Mavis, le printemps passé, et je fus

désolé de refuser l'invitation de mon ami. Je convins de le rejoindre

à Karnâk, lorsque la saison des travaux de Dêr-el-Bahri serait

terminée. Un voyage d'une nuit par le train du Luxor est

certainement plus prosaïque qu'une excursion en dahabiyeh, mais

ce dernier mode de locomotion m'aurait fait perdre trois semaines.