L'Égypte d'hier et d'aujourd'hui

Walter Tyndale · Chapitre 2 sur 24

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L'Égypte d'hier et d'aujourd'hui

Chapitre III: Dans les Bazars

CHAPITRE III

 

 

DANS LES BAZARS

 

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E nous rapprochant du Muristan, nous ne tardons pas à nous

apercevoir que nous sommes maintenant au cœur du Nahâssin, au

Marché des Cuivres. Jusqu'à présent, les devantures des magasins

avaient offert à nos regards des produits variés, mais ici le cuivre

domine. Tout comme autrefois, d'habiles ouvriers martellent des récipients aux formes étranges, dignes d'orner la cuisine et l'office

de quelque Haroun-al-Raschid. J'aime à voir combien cet art ancien

est encore vivant; ces cafetières et bouillotes modernes ont toujours

les belles et gracieuses lignes des anciennes, et elles sont

travaillées par les artisans cairotes pour les gens du pays eux-

mêmes, non pas seulement pour tenter le touriste qui passe. De fait,

je n'ai jamais vu un Firangi (étranger) acheter ces ustensiles, trop

encombrants sans doute pour prendre place dans la valise; ou peut-être est-ce simplement que le marchand et le drogman n'ont pu se

mettre d'accord sur la commission que ce dernier toucherait en cas

de vente?

Les étalages qui se trouvaient jadis au pied des deux mosquées

ont maintenant disparu, ce qui, au point de vue du pittoresque, est

regrettable. Un peu plus loin, un coude brusque nous conduit au

Bazar des Orfèvres. Les différentes artères qui le sillonnent sont tellement étroites que deux personnes ne peuvent y marcher de

front. Les boutiques ressemblent à des armoires et leur devanture

n'a guère plus de 1 mètre à 1m,40 de largeur. Le plancher est à 60

centimètres environ au-dessus du sol et sert de siège aux clients.

Cette extraordinaire petite boîte (c'est le mot) sert à la fois d'atelier et

de magasin; le guhargi ou orfèvre passe ici toute sa journée, assis,

les jambes croisées, sur un petit tapis, et il n'a vraiment aucune

raison de se lever, car toutes ses marchandises et ses outils sont à

portée de sa main, et, quand il désire une tasse de café ou de thé vert, il lui suffit de frapper ses mains l'une contre l'autre pour qu'un

boy la lui apporte. Son apparence ne diffère guère de celle de son

voisin du Marché au Cuivre, mais ses vêtements nous indiquent qu'il

n'est pas un descendant du Prophète. Le samedi, presque toutes

ces petites boutiques sont fermées, et si vous pouvez déchiffrer les

noms écrits au-dessus des portes closes, vous n'y trouverez ni

Hassan, ni Mohammed, mais Ibu Yusef, Ibrahim ou Ben Sandi qui

témoignent silencieusement que ces israélites continuent d'observer les lois de leurs aïeux.

 

Excepté les jours du Sabbat, ces ruelles qui composent le Sük-

es-Sâïgh sont presque impraticables. Pendant des heures entières,

des femmes restent assises sur le Mashaba, c'est-à-dire le rebord

du plancher, à regarder l'artisan qui travaille un bijou qu'elles ont

commandé, ou à marchander une autre pièce. La patience du

commerçant est inlassable. J'en ai vu qui, après avoir montré leur stock tout entier à une cliente qui partait enfin sans rien acheter, lui

disaient aimablement au revoir et la priaient de revenir dans des

termes pleins de gracieuseté. Les robes de soie du marchand, aux

couleurs variées, contrastent étrangement avec le vêtement noir de

l'acheteuse. Celle-ci abrite son visage derrière un voile. Elle peut

venir ici, en public, vendre ses bijoux et personne n'aura la moindre

idée de sa personnalité. Si un homme, au contraire, venait vendre

son argenterie et ses bijoux, tout le bazar saurait en quelques minutes qui il est, et discuterait avec animation les pertes l'obligeant

à se séparer de ses biens,—car le Cairote est toujours fort curieux

de tout ce qui touche aux questions d'argent.

 

Vraiment le Yashmak (voile des femmes) avec son cercle de

cuivre, n'est pas gracieux, mais il excite la curiosité, et l'on se dit que

si le nez, la bouche et le menton de telle femme sont aussi jolis que

ses yeux, elle doit être remarquablement belle. La modestie l'oblige

à cacher les lignes de son corps sous un long châle noir, mais elle

s'entoure de ce châle d'une façon si artistique que son charme y

gagne plutôt qu'il n'y perd. A l'encontre de sa sœur européenne qui

se pare avec extravagance précisément pour paraître en public, elle garde ses robes aux brillantes couleurs et ses beaux colliers pour

les seuls yeux de son seigneur, et de quelques amies intimes qui

viendront les admirer dans la paix et la discrétion du harem.

 

A mesure qu'on avance dans ce bazar, l'air devient de plus en

plus lourd et vicié; on voudrait en sortir. Des femmes fellah qui

encombrent la ruelle, se jettent pêle-mêle dans l'armoire qui sert de

boutique à l'orfèvre Mousa. Et lentement, arrêté par maint obstacle, on arrive enfin à la rue Nahâssîn où l'on respire de nouveau l'air pur.

 

LE KHAN-EL-KALIL, AU CAIRE Image plus

grande

 

Presque en face de nous maintenant, se trouve l'entrée du Bazar

turc appelé Khân Khalîl. Construit en l'an 1300 par le Sultan

mamelouk El Ashraf Khalîl, il est depuis cette époque le centre

commercial de la vieille ville, bien que son importance ait fort

diminué du jour où plusieurs de ses gros commerçants ont installé de somptueux magasins très modernes dans les nouveaux

quartiers. Cet endroit est, de toute la ville, certainement le plus

curieux, et celui où la vie est le plus intense. A droite, vous passez

d'abord devant des marchands de tapis qui vous invitent poliment à

entrer, tandis qu'à gauche les commerçants en soieries vous prient

non moins aimablement d'examiner leurs kuffiyehs, ou châles de soie que les Syriens portent généralement autour de la tête en guise

de turban. Si vous paraissez être tenté, un Cingalais vous soufflera

dans l'oreille que vous feriez bien mieux d'entrer chez lui, ses prix

étant de cinquante pour cent meilleur marché que ceux de son voisin le Mahométan. Vous passez et vous vous trouvez à la porte d'une

boutique de pantoufles d'où vous apercevez toute une rangée

d'escarpins rouges ou jaunes, empilés sur les comptoirs et sur le

plancher, accrochés en grappes au plafond et aux stores, autour des

portes, partout! Le rouge domine, et c'est incontestablement la

couleur que le Cairote préfère, en matière d'escarpins. Les

escarpins jaunes viennent presque tous de Tunisie et du Maroc et

sont achetés par les paysans. De grands rouleaux de cuir rouge sont empilés dans les petites boutiques où les ouvriers travaillent avec

ardeur, coupant et cousant, couvrant le plancher de monceaux de

déchets.

 

A peine un étranger paraît-il qu'un marchand lui met sous le nez

une paire de pantoufles en criant: «Seulement deux

shillings!»—«Entre et vois ma boutique!»—«Very cheap!» Vous avez

beau lui déclarer que vos bagages sont déjà pleins d'escarpins, que vous en avez donné à tous vos parents, amis et connaissances, il ne

se laisse pas décourager et insiste sans tarir, jusqu'à ce que vous lui

échappiez en pénétrant chez le marchand de tapis. Celui-ci avait du

reste l'œil sur vous; un magnifique tapis est déroulé pendant qu'un

autre, habilement jeté derrière vous, coupe votre retraite. «J'ai

horreur des tapis rouges!» criez-vous avec désespoir, et, pendant

que le marchand en déroule un vert, vous bondissez dehors; mais le

Cingalais se retrouve alors devant vous avec de nombreux kuffiyehs jetés sur son épaule: tout en vous complimentant d'avoir échappé à

son voisin «Hussein», qui voulait vous vendre des marchandises

défraîchies, il déploie artistement le châle qui, sans aucun doute,

comblera vos désirs. Il a entendu vos remarques sur les tapis

rouges, et il dit en faisant miroiter de jolies couleurs: «Ici pas de

mauvaises teintures allemandes». Il voit de suite que la combinaison

de couleurs vous plaît; malgré toutes vos résolutions de ne rien

acheter, vous vous laissez aller en effet à demander le prix: «Seulement seize shillings!» répond le Cingalais avec confiance, tout en s'assurant, par des regards anxieux, qu'aucun autre

marchand ne l'a entendu offrir sa marchandise à si vil prix! Sans

faire attention à votre mécontentement, il vous exprime doucement

les raisons qui le poussent à faire un tel sacrifice; un service en vaut un autre et il espère bien que vous parlerez de lui et que vous

donnerez son nom et son adresse à tous vos amis. Puis, d'une voix

plus forte et en scandant les mots, il ajoute: «Viens sans le

drogman!». Ne pouvant vous débarrasser de cet importun, vous

avez enfin recours à des paroles fort rudes qu'il reçoit du reste avec

un tel sourire que c'est à croire qu'il les aime. Enfin, et comme

dernière ressource, vous lui offrez un tiers du prix qu'il demande,

pensant qu'une insulte aussi sérieuse aura quelque effet sur lui, mais ce bon commerçant enveloppe tranquillement le châle dans un

papier et vous le tend, vous en offrant même un second à ce prix! Et

soudain il disparaît, vous laissant le paquet dans une main et une

douzaine de ses cartes dans l'autre, et vous vous demandez

comment il a pu céder si facilement, sans chercher à obtenir

quelques shillings de plus. La raison n'en est pas difficile à trouver.

Un groupe de touristes qu'il n'avait pas un moment perdu de vue,

vient d'entrer chez le marchand de tapis et en ressortira à un moment ou à un autre par la porte située en face de son magasin. Il

ne va pas perdre son temps et discuter pour quelques shillings, alors

qu'il entrevoit tout à coup la possibilité de gagner une grosse

somme.

 

Il est certain que l'assaut continu de tous ces vendeurs gâte un

peu le plaisir d'une visite au Khân, visite qui sans cela serait

charmante en même temps qu'elle est des plus intéressantes.

 

Le porche par lequel on pénètre dans le quartier des cuivres,

avec son ornementation serpentine, est très beau. Les couleurs

originales ont presque entièrement disparu, mais ce qu'il en reste

s'harmonise d'une façon charmante avec le brun et l'or pâle des

pierres sculptées. Il serait difficile d'imaginer un cadre plus ravissant,

ou mieux approprié aux lampes, vases, cache-pots et services en

cuivre ciselé, exposés sur des étagères de chaque côté de l'entrée. De grandes lampes pendent tout le long de l'allée qui conduit au

porche, et c'est vraiment un spectacle merveilleux. Mais où s'asseoir pour essayer de peindre tout cela? Certes, mon fidèle Mohammed

Brown est un homme de tact, mais toute son ingéniosité même

arrivera-t-elle à me rendre la chose possible? Il paraît peu aisé

d'obtenir un croquis, à moins de s'installer au beau milieu de la rue, mais l'importance du trafic et l'agitation sont telles qu'il faut vite y

renoncer. Nous fûmes en la circonstance obligés de nous entendre

avec un marchand qui me permit de m'installer sur son comptoir et

qui, avec une partie de ses meubles, éleva une barrière entre moi et

un attroupement qui s'était déjà formé, les gens se demandant avec

curiosité ce que j'allais faire. A cette époque, ma connaissance de la

langue arabe était nulle, j'ignorais donc de quel talisman mon

dévoué guide s'était servi pour obtenir du boutiquier qu'il capitulât si facilement et qu'il s'intéressât tant à mon sort. Non seulement cet

homme chassa la foule, mais il me servit du thé et m'apporta des

cigarettes. Toutes ces attentions m'embarrassèrent vraiment, car

j'avais entrepris un travail de longue haleine et je n'étais pas en

position de lui acheter la moitié de ses lampes pour le compenser de

tout le mal que j'allais lui donner. Cependant, bientôt toutes mes

pensées furent absorbées par mon travail et ce brave homme cessa

d'exister pour moi. Impossible de concevoir travail plus difficile ou plus énervant. A peine avais-je dessiné un somptueux lampadaire et

commençais-je à l'habiller de ses premières couleurs, qu'un touriste

demandait justement à examiner cet objet! Au moment même où je

me réjouissais qu'un rayon de soleil éclairât un certain coin de mon

sujet, un store s'abaissait brutalement et le plongeait dans

l'obscurité. Le bruit fait par ce store rappelait aux autres boutiquiers

que le moment était venu de baisser les leurs, et en quelques

minutes la plus grande partie de mon sujet n'était plus visible, et le peu qui en restait se trouvait éclairé d'une façon si différente que

j'étais obligé de renoncer à la tâche.

 

En rentrant à l'hôtel, je demandai à Mohammed comment il s'y

était pris avec le marchand: «Oh! répondit-il, je lui ai d'abord dit que

vous étiez un neveu de Lord Cromer; ensuite je lui ai fait

comprendre quelle énorme réclame ce serait pour lui quand tous les

gens les plus puissants du Caire verraient votre tableau.» Je déclarai à ce zélé serviteur que je n'avais aucun désir de me faire passer pour ce que je n'étais pas, à quoi il répondit tranquillement:

«Eh bien! maître, quand vous aurez fini, je lui dirai que c'étaient des

mensonges».

 

Ce qui me paraît le plus étonnant, c'est que dans un pays où le

mensonge est employé couramment, il se trouve une seule

personne prête à croire quoi que ce soit.

 

Une bonne provision de cigarettes m'aida le lendemain à entrer

plus avant encore dans les bonnes grâces du marchand de lampes

et de ses nombreux amis et parents qui vinrent curieusement jeter

un coup d'œil sur mon travail. La fumée eut aussi l'avantage de chasser les mouches. Chaque nouvel arrivant désirait m'aider et

m'être agréable, soit en éloignant un gamin qui tâchait de se glisser

jusqu'à moi, soit en recommandant à un boutiquier voisin de ne pas

déranger ses marchandises avant que j'aie fini de les peindre.

J'aurais préféré me passer de cette assistance, car si je

commençais à peindre le costume de tel passant ou la pose de tel

autre, mes amis et admirateurs criaient à ces gens de se tenir

tranquilles: «Il fait briller ta vilaine figure comme un vase de cuivre neuf!»—«Tu seras admiré par toutes les belles dames étrangères

qui verront le tableau!» et autres remarques spirituelles qui avaient

généralement pour résultat de faire fuir mon modèle, ou, pire encore,

de l'amener auprès de moi, anxieux qu'il était de voir ce que je

faisais de lui. La renommée de ma parenté avec le célèbre

Proconsul s'était rapidement ébruitée, et tous les boutiquiers

venaient mettre à ma disposition leurs magasins et leurs

marchandises, me suppliant de les peindre. Il fut bientôt connu que je venais pour travailler et non pour faire des achats, et, à partir de

ce moment, les rabatteurs et les vendeurs me laissèrent la paix, et le

Khan-el-Khalil devint un des endroits où je pus peindre avec le plus

de plaisir.

 

Revenons maintenant à notre itinéraire. Une rue nous conduit du

Bazar turc à la Muski, la rue de la Paix du Masr el Kahira, l'artère la

plus importante coupant la vieille ville de l'est à l'ouest. L'influence européenne a malheureusement envahi cette rue au point de lui

faire perdre son côté le plus pittoresque. Remontons le Muski quelques instants et tournons à droite: nous voici à présent dans un

calme relatif fort agréable et qui sied au quartier de l'Université dont

nous approchons. Cette rue est justement celle des libraires, El

Sharia el Halwayî, pour lui donner son nom arabe. De nombreux exemplaires du Coran, de vieux commentaires et livres classiques

sont rangés par rayons, et le «Kutbi», le libraire, qui est souvent un

cheik instruit, presque un savant, se comporte avec dignité et ne fait

aucun effort pour attirer le client. Nous approchons du grand centre

savant de l'Islam.