L'Égypte d'hier et d'aujourd'hui
Chapitre III: Dans les Bazars
CHAPITRE III
DANS LES BAZARS
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E nous rapprochant du Muristan, nous ne tardons pas à nous
apercevoir que nous sommes maintenant au cœur du Nahâssin, au
Marché des Cuivres. Jusqu'à présent, les devantures des magasins
avaient offert à nos regards des produits variés, mais ici le cuivre
domine. Tout comme autrefois, d'habiles ouvriers martellent des récipients aux formes étranges, dignes d'orner la cuisine et l'office
de quelque Haroun-al-Raschid. J'aime à voir combien cet art ancien
est encore vivant; ces cafetières et bouillotes modernes ont toujours
les belles et gracieuses lignes des anciennes, et elles sont
travaillées par les artisans cairotes pour les gens du pays eux-
mêmes, non pas seulement pour tenter le touriste qui passe. De fait,
je n'ai jamais vu un Firangi (étranger) acheter ces ustensiles, trop
encombrants sans doute pour prendre place dans la valise; ou peut-être est-ce simplement que le marchand et le drogman n'ont pu se
mettre d'accord sur la commission que ce dernier toucherait en cas
de vente?
Les étalages qui se trouvaient jadis au pied des deux mosquées
ont maintenant disparu, ce qui, au point de vue du pittoresque, est
regrettable. Un peu plus loin, un coude brusque nous conduit au
Bazar des Orfèvres. Les différentes artères qui le sillonnent sont tellement étroites que deux personnes ne peuvent y marcher de
front. Les boutiques ressemblent à des armoires et leur devanture
n'a guère plus de 1 mètre à 1m,40 de largeur. Le plancher est à 60
centimètres environ au-dessus du sol et sert de siège aux clients.
Cette extraordinaire petite boîte (c'est le mot) sert à la fois d'atelier et
de magasin; le guhargi ou orfèvre passe ici toute sa journée, assis,
les jambes croisées, sur un petit tapis, et il n'a vraiment aucune
raison de se lever, car toutes ses marchandises et ses outils sont à
portée de sa main, et, quand il désire une tasse de café ou de thé vert, il lui suffit de frapper ses mains l'une contre l'autre pour qu'un
boy la lui apporte. Son apparence ne diffère guère de celle de son
voisin du Marché au Cuivre, mais ses vêtements nous indiquent qu'il
n'est pas un descendant du Prophète. Le samedi, presque toutes
ces petites boutiques sont fermées, et si vous pouvez déchiffrer les
noms écrits au-dessus des portes closes, vous n'y trouverez ni
Hassan, ni Mohammed, mais Ibu Yusef, Ibrahim ou Ben Sandi qui
témoignent silencieusement que ces israélites continuent d'observer les lois de leurs aïeux.
Excepté les jours du Sabbat, ces ruelles qui composent le Sük-
es-Sâïgh sont presque impraticables. Pendant des heures entières,
des femmes restent assises sur le Mashaba, c'est-à-dire le rebord
du plancher, à regarder l'artisan qui travaille un bijou qu'elles ont
commandé, ou à marchander une autre pièce. La patience du
commerçant est inlassable. J'en ai vu qui, après avoir montré leur stock tout entier à une cliente qui partait enfin sans rien acheter, lui
disaient aimablement au revoir et la priaient de revenir dans des
termes pleins de gracieuseté. Les robes de soie du marchand, aux
couleurs variées, contrastent étrangement avec le vêtement noir de
l'acheteuse. Celle-ci abrite son visage derrière un voile. Elle peut
venir ici, en public, vendre ses bijoux et personne n'aura la moindre
idée de sa personnalité. Si un homme, au contraire, venait vendre
son argenterie et ses bijoux, tout le bazar saurait en quelques minutes qui il est, et discuterait avec animation les pertes l'obligeant
à se séparer de ses biens,—car le Cairote est toujours fort curieux
de tout ce qui touche aux questions d'argent.
Vraiment le Yashmak (voile des femmes) avec son cercle de
cuivre, n'est pas gracieux, mais il excite la curiosité, et l'on se dit que
si le nez, la bouche et le menton de telle femme sont aussi jolis que
ses yeux, elle doit être remarquablement belle. La modestie l'oblige
à cacher les lignes de son corps sous un long châle noir, mais elle
s'entoure de ce châle d'une façon si artistique que son charme y
gagne plutôt qu'il n'y perd. A l'encontre de sa sœur européenne qui
se pare avec extravagance précisément pour paraître en public, elle garde ses robes aux brillantes couleurs et ses beaux colliers pour
les seuls yeux de son seigneur, et de quelques amies intimes qui
viendront les admirer dans la paix et la discrétion du harem.
A mesure qu'on avance dans ce bazar, l'air devient de plus en
plus lourd et vicié; on voudrait en sortir. Des femmes fellah qui
encombrent la ruelle, se jettent pêle-mêle dans l'armoire qui sert de
boutique à l'orfèvre Mousa. Et lentement, arrêté par maint obstacle, on arrive enfin à la rue Nahâssîn où l'on respire de nouveau l'air pur.
LE KHAN-EL-KALIL, AU CAIRE Image plus
grande
Presque en face de nous maintenant, se trouve l'entrée du Bazar
turc appelé Khân Khalîl. Construit en l'an 1300 par le Sultan
mamelouk El Ashraf Khalîl, il est depuis cette époque le centre
commercial de la vieille ville, bien que son importance ait fort
diminué du jour où plusieurs de ses gros commerçants ont installé de somptueux magasins très modernes dans les nouveaux
quartiers. Cet endroit est, de toute la ville, certainement le plus
curieux, et celui où la vie est le plus intense. A droite, vous passez
d'abord devant des marchands de tapis qui vous invitent poliment à
entrer, tandis qu'à gauche les commerçants en soieries vous prient
non moins aimablement d'examiner leurs kuffiyehs, ou châles de soie que les Syriens portent généralement autour de la tête en guise
de turban. Si vous paraissez être tenté, un Cingalais vous soufflera
dans l'oreille que vous feriez bien mieux d'entrer chez lui, ses prix
étant de cinquante pour cent meilleur marché que ceux de son voisin le Mahométan. Vous passez et vous vous trouvez à la porte d'une
boutique de pantoufles d'où vous apercevez toute une rangée
d'escarpins rouges ou jaunes, empilés sur les comptoirs et sur le
plancher, accrochés en grappes au plafond et aux stores, autour des
portes, partout! Le rouge domine, et c'est incontestablement la
couleur que le Cairote préfère, en matière d'escarpins. Les
escarpins jaunes viennent presque tous de Tunisie et du Maroc et
sont achetés par les paysans. De grands rouleaux de cuir rouge sont empilés dans les petites boutiques où les ouvriers travaillent avec
ardeur, coupant et cousant, couvrant le plancher de monceaux de
déchets.
A peine un étranger paraît-il qu'un marchand lui met sous le nez
une paire de pantoufles en criant: «Seulement deux
shillings!»—«Entre et vois ma boutique!»—«Very cheap!» Vous avez
beau lui déclarer que vos bagages sont déjà pleins d'escarpins, que vous en avez donné à tous vos parents, amis et connaissances, il ne
se laisse pas décourager et insiste sans tarir, jusqu'à ce que vous lui
échappiez en pénétrant chez le marchand de tapis. Celui-ci avait du
reste l'œil sur vous; un magnifique tapis est déroulé pendant qu'un
autre, habilement jeté derrière vous, coupe votre retraite. «J'ai
horreur des tapis rouges!» criez-vous avec désespoir, et, pendant
que le marchand en déroule un vert, vous bondissez dehors; mais le
Cingalais se retrouve alors devant vous avec de nombreux kuffiyehs jetés sur son épaule: tout en vous complimentant d'avoir échappé à
son voisin «Hussein», qui voulait vous vendre des marchandises
défraîchies, il déploie artistement le châle qui, sans aucun doute,
comblera vos désirs. Il a entendu vos remarques sur les tapis
rouges, et il dit en faisant miroiter de jolies couleurs: «Ici pas de
mauvaises teintures allemandes». Il voit de suite que la combinaison
de couleurs vous plaît; malgré toutes vos résolutions de ne rien
acheter, vous vous laissez aller en effet à demander le prix: «Seulement seize shillings!» répond le Cingalais avec confiance, tout en s'assurant, par des regards anxieux, qu'aucun autre
marchand ne l'a entendu offrir sa marchandise à si vil prix! Sans
faire attention à votre mécontentement, il vous exprime doucement
les raisons qui le poussent à faire un tel sacrifice; un service en vaut un autre et il espère bien que vous parlerez de lui et que vous
donnerez son nom et son adresse à tous vos amis. Puis, d'une voix
plus forte et en scandant les mots, il ajoute: «Viens sans le
drogman!». Ne pouvant vous débarrasser de cet importun, vous
avez enfin recours à des paroles fort rudes qu'il reçoit du reste avec
un tel sourire que c'est à croire qu'il les aime. Enfin, et comme
dernière ressource, vous lui offrez un tiers du prix qu'il demande,
pensant qu'une insulte aussi sérieuse aura quelque effet sur lui, mais ce bon commerçant enveloppe tranquillement le châle dans un
papier et vous le tend, vous en offrant même un second à ce prix! Et
soudain il disparaît, vous laissant le paquet dans une main et une
douzaine de ses cartes dans l'autre, et vous vous demandez
comment il a pu céder si facilement, sans chercher à obtenir
quelques shillings de plus. La raison n'en est pas difficile à trouver.
Un groupe de touristes qu'il n'avait pas un moment perdu de vue,
vient d'entrer chez le marchand de tapis et en ressortira à un moment ou à un autre par la porte située en face de son magasin. Il
ne va pas perdre son temps et discuter pour quelques shillings, alors
qu'il entrevoit tout à coup la possibilité de gagner une grosse
somme.
Il est certain que l'assaut continu de tous ces vendeurs gâte un
peu le plaisir d'une visite au Khân, visite qui sans cela serait
charmante en même temps qu'elle est des plus intéressantes.
Le porche par lequel on pénètre dans le quartier des cuivres,
avec son ornementation serpentine, est très beau. Les couleurs
originales ont presque entièrement disparu, mais ce qu'il en reste
s'harmonise d'une façon charmante avec le brun et l'or pâle des
pierres sculptées. Il serait difficile d'imaginer un cadre plus ravissant,
ou mieux approprié aux lampes, vases, cache-pots et services en
cuivre ciselé, exposés sur des étagères de chaque côté de l'entrée. De grandes lampes pendent tout le long de l'allée qui conduit au
porche, et c'est vraiment un spectacle merveilleux. Mais où s'asseoir pour essayer de peindre tout cela? Certes, mon fidèle Mohammed
Brown est un homme de tact, mais toute son ingéniosité même
arrivera-t-elle à me rendre la chose possible? Il paraît peu aisé
d'obtenir un croquis, à moins de s'installer au beau milieu de la rue, mais l'importance du trafic et l'agitation sont telles qu'il faut vite y
renoncer. Nous fûmes en la circonstance obligés de nous entendre
avec un marchand qui me permit de m'installer sur son comptoir et
qui, avec une partie de ses meubles, éleva une barrière entre moi et
un attroupement qui s'était déjà formé, les gens se demandant avec
curiosité ce que j'allais faire. A cette époque, ma connaissance de la
langue arabe était nulle, j'ignorais donc de quel talisman mon
dévoué guide s'était servi pour obtenir du boutiquier qu'il capitulât si facilement et qu'il s'intéressât tant à mon sort. Non seulement cet
homme chassa la foule, mais il me servit du thé et m'apporta des
cigarettes. Toutes ces attentions m'embarrassèrent vraiment, car
j'avais entrepris un travail de longue haleine et je n'étais pas en
position de lui acheter la moitié de ses lampes pour le compenser de
tout le mal que j'allais lui donner. Cependant, bientôt toutes mes
pensées furent absorbées par mon travail et ce brave homme cessa
d'exister pour moi. Impossible de concevoir travail plus difficile ou plus énervant. A peine avais-je dessiné un somptueux lampadaire et
commençais-je à l'habiller de ses premières couleurs, qu'un touriste
demandait justement à examiner cet objet! Au moment même où je
me réjouissais qu'un rayon de soleil éclairât un certain coin de mon
sujet, un store s'abaissait brutalement et le plongeait dans
l'obscurité. Le bruit fait par ce store rappelait aux autres boutiquiers
que le moment était venu de baisser les leurs, et en quelques
minutes la plus grande partie de mon sujet n'était plus visible, et le peu qui en restait se trouvait éclairé d'une façon si différente que
j'étais obligé de renoncer à la tâche.
En rentrant à l'hôtel, je demandai à Mohammed comment il s'y
était pris avec le marchand: «Oh! répondit-il, je lui ai d'abord dit que
vous étiez un neveu de Lord Cromer; ensuite je lui ai fait
comprendre quelle énorme réclame ce serait pour lui quand tous les
gens les plus puissants du Caire verraient votre tableau.» Je déclarai à ce zélé serviteur que je n'avais aucun désir de me faire passer pour ce que je n'étais pas, à quoi il répondit tranquillement:
«Eh bien! maître, quand vous aurez fini, je lui dirai que c'étaient des
mensonges».
Ce qui me paraît le plus étonnant, c'est que dans un pays où le
mensonge est employé couramment, il se trouve une seule
personne prête à croire quoi que ce soit.
Une bonne provision de cigarettes m'aida le lendemain à entrer
plus avant encore dans les bonnes grâces du marchand de lampes
et de ses nombreux amis et parents qui vinrent curieusement jeter
un coup d'œil sur mon travail. La fumée eut aussi l'avantage de chasser les mouches. Chaque nouvel arrivant désirait m'aider et
m'être agréable, soit en éloignant un gamin qui tâchait de se glisser
jusqu'à moi, soit en recommandant à un boutiquier voisin de ne pas
déranger ses marchandises avant que j'aie fini de les peindre.
J'aurais préféré me passer de cette assistance, car si je
commençais à peindre le costume de tel passant ou la pose de tel
autre, mes amis et admirateurs criaient à ces gens de se tenir
tranquilles: «Il fait briller ta vilaine figure comme un vase de cuivre neuf!»—«Tu seras admiré par toutes les belles dames étrangères
qui verront le tableau!» et autres remarques spirituelles qui avaient
généralement pour résultat de faire fuir mon modèle, ou, pire encore,
de l'amener auprès de moi, anxieux qu'il était de voir ce que je
faisais de lui. La renommée de ma parenté avec le célèbre
Proconsul s'était rapidement ébruitée, et tous les boutiquiers
venaient mettre à ma disposition leurs magasins et leurs
marchandises, me suppliant de les peindre. Il fut bientôt connu que je venais pour travailler et non pour faire des achats, et, à partir de
ce moment, les rabatteurs et les vendeurs me laissèrent la paix, et le
Khan-el-Khalil devint un des endroits où je pus peindre avec le plus
de plaisir.
Revenons maintenant à notre itinéraire. Une rue nous conduit du
Bazar turc à la Muski, la rue de la Paix du Masr el Kahira, l'artère la
plus importante coupant la vieille ville de l'est à l'ouest. L'influence européenne a malheureusement envahi cette rue au point de lui
faire perdre son côté le plus pittoresque. Remontons le Muski quelques instants et tournons à droite: nous voici à présent dans un
calme relatif fort agréable et qui sied au quartier de l'Université dont
nous approchons. Cette rue est justement celle des libraires, El
Sharia el Halwayî, pour lui donner son nom arabe. De nombreux exemplaires du Coran, de vieux commentaires et livres classiques
sont rangés par rayons, et le «Kutbi», le libraire, qui est souvent un
cheik instruit, presque un savant, se comporte avec dignité et ne fait
aucun effort pour attirer le client. Nous approchons du grand centre
savant de l'Islam.