L'Égypte d'hier et d'aujourd'hui

Walter Tyndale · Chapitre 3 sur 24

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L'Égypte d'hier et d'aujourd'hui

Chapitre IV: Les Rues du Caire

CHAPITRE IV

 

LES RUES DU CAIRE

 

G A . || L' . || L

« ». || L B P É .

|| L «E M ». || U P

. || L' - . || L ' .

 

L' principale de l'Université, Gâmia el Azhar, est bientôt

visible. Sachant que la Mosquée-Université fut fondée au e X siècle,

on est surpris de se trouver en face d'une construction d'apparence

moderne. De nombreuses restaurations et de continuels

agrandissements ont fait disparaître presque entièrement les traces

de l'édifice qui fut élevé par le Grand Vizir du premier calife Fatimid. S'il est permis de déplorer la perte du pittoresque détruit par la main

du restaurateur, ici comme dans beaucoup d'autres mosquées, il

faut cependant reconnaître que, sans ces travaux, nombreux

seraient les beaux édifices qui auraient cessé d'exister ou qui ne

seraient plus qu'une masse informe de ruines. Les revenus des

mosquées, qui ont considérablement augmenté, permettent

aujourd'hui des travaux importants à la tête desquels se trouve

heureusement un architecte de grand talent, Herz Bey, qui a consacré toute sa vie à l'étude de l'architecture sarrasine. Il est

regrettable qu'un homme de talent égal n'ait pas dirigé les travaux de restauration exécutés sous Saïd Pacha! Maintenant on peut

comparer cet édifice à un vieux vêtement rapiécé. Presque toutes

les maisons qui l'entourent ont un certain air d'antiquité, bien

qu'aucune d'elles n'existât à l'époque où El Azhar fut construit.

APRÈS LA PRIÈRE DE MIDI Image plus

grande

 

Pour visiter un bâtiment musulman quelconque, il est aujourd'hui

nécessaire d'acheter, moyennant cinquante centimes, un billet que votre guide ou le concierge de votre hôtel vous procurera facilement.

Six minarets surmontent la mosquée d'El Azhar et deux dômes

recouvrent la dernière demeure du saint fondateur.

Malheureusement, les bâtiments qui entourent l'Université ne

permettent pas de s'en éloigner suffisamment pour voir plus d'un ou

deux minarets à la fois. Ceux-ci ont des formes diverses et

appartiennent à différentes époques. L'un d'eux, datant de la fin du

XVe siècle, est particulièrement beau. La transition graduelle du carré

à l'octogone, de l'octogone au cercle, et l'admirable manière dont les angles ont été cachés par des pendentifs-stalactites formant les

tasseaux qui supportent les galeries, méritent l'attention. A chaque

étage défini par ces galeries et s'élevant au-dessus de la mosquée,

la circonférence du minaret devient plus petite, et l'ornementation

étant admirablement adaptée à la hauteur progressive, l'ensemble

conduit le regard jusqu'au poinçon en forme d'œuf qui supporte

l'emblème de la Foi musulmane. Ici, l'art du constructeur a vraiment

atteint son apogée; le minaret voisin, moins ancien, est disgracieux et paraît trop lourd par le haut; ses couleurs aussi sont moins belles.

 

Les deux dômes, construits à un intervalle encore plus grand,

font ressortir davantage cette infériorité. Le plus ancien recouvre

dignement la tombe, tandis que l'autre serait bon tout au plus à orner

un kiosque de journaux.

 

Dans un angle, en face du côté nord de El Azhar, un large escalier conduit à un portail. C'est l'entrée d'un de ces «medresseh»

ou collège, qu'il est souvent difficile de distinguer d'une mosquée.

On est surpris d'apprendre qu'il ne date que de 1774. La décadence

architecturale avait commencé bien avant, et cependant il est

impossible de s'en apercevoir ici. Stanley Lane Poole nous apprend que le monument fut copié sur les plans d'une vieille mosquée de

Boulak. Avec les stalles qui l'entourent en bas et le dôme qui s'élève

au-dessus de la balustrade d'arabesques, contre le bleu foncé du

ciel, on a un sujet de tableau auprès duquel pas un peintre ne passerait sans s'arrêter. Si j'écrivais un guide à l'usage des artistes,

je marquerais cet endroit de trois étoiles.

 

En tournant brusquement au prochain coin, un chemin en zigzag

vous conduit bientôt dans El Ashrafiyeh, la rue principale qui

continue El Nahâssîn, et vous vous trouvez à nouveau au milieu du

bruit et du mouvement de ce quartier affairé du Caire. Ici, il y a

d'autres grandes mosquées à côté les unes des autres ou se faisant face, des dômes et des minarets qui coupent la perspective et se

détachent sur la ligne azurée du ciel. De nouveau les cris des

chameliers, des vendeurs, des conducteurs d'ânes vous

étourdissent. Un cocher vêtu d'une robe bleue essaie de conduire à

travers cette foule sa voiture pleine de touristes. Le drogman, assis à

côté de lui sur le siège, exhorte aussi les piétons à faire place: «Oah

ja gedda!»—«Oah ismaelak!»—«Oah riglak».—«Iftah eynak ja am!»

(Attention, eh! l'ouvrier!—Eh! là-bas, à gauche!—Attention à tes pieds!—Ouvre donc l'œil, mon oncle!) et bien d'autres cris du même

genre. Les touristes ont l'air fatigué et ahuri; ils ont vu tant de choses

dans une courte matinée! Un jeune garçon a encore assez d'énergie

pour prendre en passant quelques instantanés, mais il semble se

soucier fort peu de ce qu'il attrape ainsi au hasard. Juste en face de

vous, à côté des marches de la mosquée de Ghûrî et presque

entièrement caché par les stores du magasin voisin, se trouve un

étroit passage qui conduit au Bazar des Parfums.

 

Ici on vous offre pour six ou huit francs, un minuscule flacon

contenant quatre ou cinq gouttes d'essence de rose. Ce passage

couvert et bordé de petites boutiques semblables à des armoires,

vous conduit à un dédale de ruelles dont chacune a son commerce

particulier. Le Bazar des Épices est très intéressant, et les couleurs

qui s'y jouent enchantent le regard. La cannelle, la girofle, la

muscade et l'aloès, entassés autour du marchand, s'harmonisent délicieusement avec sa robe de soie et les sacs, paniers et nattes

qui forment le mobilier de sa boutique.

UNE RUELLE PRÈS DE LA PORTE DE

ZUWÊLEH Image plus grande

 

Vous pouvez aussi flâner dans les bazars tunisiens et algériens,

dans celui des cordonniers et des marchands d'articles en laine d'Arabie, et revenir ainsi vers la rue principale, non loin de la grande

mosquée El Muaiyad.

 

Cet imposant bâtiment fut construit en 1416 par le sultan

mamelouk circassien, El Muaiyad, pour servir de medresseh, dont il

existait à cette époque un grand nombre. Mais lorsque les étudiants

se portèrent en foule vers El Azhar, ces collèges furent convertis en

mosquées congréganistes. Celle qui nous occupe sert aussi de mausolée à son fondateur et à sa famille. Ce sultan El Muaiyad fut

un grand constructeur, et malgré toutes les difficultés de son règne

de dix années, il fit bâtir six mosquées, deux collèges et l'hôpital

Moristan El Muaiyad. L'architecture sarrasine avait atteint son

apogée au siècle précédent. Quant aux magnifiques portes de

bronze, elles appartenaient primitivement à la mosquée du sultan

Hasan dont nous parlerons plus tard.

 

Cette mosquée n'est cependant pas ce qu'il y a de plus

intéressant dans cette partie du Caire; elle est éclipsée par une

vieille porte monumentale, la Bâb-ez-Zuwêleh, qui doit son nom à

une tribu de Berbères qui campa jadis non loin de là. C'est une des

trois grandes portes percées dans le mur qui séparait Kahira des

sites plus anciens de Fostât et Katâi, et qui fut construit par le vizir

arménien Bedr pendant le califat d'El Mustausir, en 1070. Depuis

cette date jusqu'à la conquête du Caire en 1517, cette porte fut associée à tous les événements dramatiques qui se passèrent dans

cette ville. Les bastions carrés et massifs, la voûte arrondie et les

passages couverts sont d'un caractère plus byzantin que sarrasin.

Les deux tours furent raccourcies pour recevoir deux minarets

jumeaux que fit élever El Muaiyad lorsqu'il construisit sa mosquée,

mais à part cela rien n'a été changé. Stanley Poole nous raconte

dans son intéressante Histoire du Caire quantité de scènes

tragiques qui se jouèrent à l'ombre de cette vieille porte. Il relate, entre autres, comment, en 1154, Nasr, l'assassin du calife Fauceant,

El-Zâhir, fut livré pour 750 000 francs par les Templiers de Palestine

aux femmes du Harem qui, après l'avoir affreusement torturé,

l'envoyèrent, mutilé et aveugle, à travers les rues du Caire pour être crucifié vivant sur la Bâb-ez-Zuwêleh. Dix ans plus tard, le vizir

Dargham fut assassiné ici même. C'était un brave paladin qui avait

combattu contre les croisés à Gaza, mais il commit la malheureuse

imprudence de prendre l'argent sacré des mosquées pour payer ses

troupes. Abandonné même des siens dont il avait été l'idole

jusqu'alors, il fut poursuivi par une foule en furie, et, sous cette porte,

il eut la tête coupée et son corps, jeté dans le fossé, fut livré aux

chiens.

 

Lorsque l'orthodoxe et célèbre Saladin succéda au dernier calife

Camboise, il eut à combattre un soulèvement des troupes nègres qui

adhéraient encore à l'hérésie de Shîa, et une sanglante boucherie

qui dura deux jours entiers eut lieu à quelques pas de la porte. Enfin,

quand les envoyés mongols vinrent au Caire demander

impertinemment que la ville se rendît, le mamelouk Kutuz les fit

décapiter et exposa leurs têtes à la vue de la populace, sur cette porte fameuse.

 

Cette porte monumentale est située non loin d'une maison qui

attire l'attention par une grande grille en fer et une colonne construite

dans une encoignure. Cette colonne qui semble n'avoir été qu'un

chanfrein ornemental, fut pendant de nombreuses années le lieu

d'exécution; les criminels étaient étranglés contre sa base. Il n'est

vraiment pas étonnant que la porte ait une mauvaise réputation et qu'on la considère comme hantée! Elle est d'ailleurs ornée, si l'on

peut dire, de vieux lambeaux d'étoffe, ainsi que de dents

suspendues à une ficelle, et de quantité d'autres choses aussi peu

agréables à la vue. Si vous vous arrêtez quelque temps à cet

endroit, vous serez surpris de voir des gens s'avancer

mystérieusement derrière la porte et soudainement y enfoncer un

clou. Ce manège m'intrigua beaucoup la première fois que je

m'installai là pour peindre. Le fidèle Mohammed m'instruisit. Il paraît qu'un certain Kutb-el-Mitwelli, célèbre saint, fréquente la niche qui se

trouve derrière cette porte, mais comme il a le pouvoir de se rendre invisible, il est assez difficile de s'assurer de sa présence. Ce saint

possède l'art de guérir miraculeusement les gens, et il a été prouvé

que lorsqu'une dent fait beaucoup souffrir, si on l'arrache et qu'on la

fixe à la porte, la souffrance cesse très rapidement!... Quantité de mamans amènent ici des enfants aux yeux malades, et leur pressent

le visage contre la porte. Les sceptiques feront bien de ne pas suivre

cet exemple, car ils risqueraient fort, en frottant leur épiderme à cet

endroit, d'attraper quelque chose de bien pire que ce qu'ils désirent

guérir. De temps à autre, un vieillard d'apparence extraordinaire et

qui est l'objet d'une grande vénération, vient s'asseoir devant la

porte. Aucun artiste du moyen âge n'habilla un Lazare de haillons

plus étranges. Son regard farouche et la lance qui arme son poing arrêtent toute plaisanterie à son sujet. Je n'ai jamais pu approfondir

quelle relation existe entre ce vieillard et le mystérieux saint El-

Mitwelli; je m'y emploierai à nouveau...

 

L'aquarelle ci-contre représente les deux minarets de El Muaiyad

qui s'élèvent si gracieusement au-dessus de cette porte de tragique

mémoire. Les maisons avoisinantes cachent la porte elle-même, qui

a tenté les crayons ou les pinceaux de bien des artistes. L'espace qui l'entoure est trop restreint, et après tout il est peut-être préférable

que le lieu sinistre d'où s'élèvent ces ravissants minarets reste

caché.

 

LES DEUX MINARETS DE EL-MUAIYAD

Image plus grande

 

Les deux minarets ressemblent beaucoup à celui d'El Azhar que

j'ai particulièrement décrit. Les sultans circassiens du e XV siècle

étaient très amateurs de cette ornementation; mais cette architecture

n'a ni la simplicité, ni la grandeur de celle du e XIV siècle, comme

nous le verrons du reste en la comparant avec les travaux plus

anciens du sultan Hasan. Les rues sont généralement si étroites qu'il est impossible d'avoir une vue d'ensemble des mosquées.

Il est assez curieux que El Mahmüdi Muaiyad ait choisi les tours

de la porte Zuwêleh comme base des minarets qui appartiennent à

sa mosquée mortuaire. Il est vrai qu'il fut pendant longtemps, dans

cette tour même, le prisonnier de ses sujets révoltés. C'était un homme très pieux appartenant à la religion, alors orthodoxe, que

Saladin avant lui avait purgée de l'hérésie de Shîa. Il passait aussi

pour être un homme instruit, un poète, un orateur et un musicien. Sa

façon de vivre et de s'habiller était des plus simples. Il s'enveloppait

d'une étoffe de laine blanche ordinaire en signe de deuil, en raison

de la peste qui ravageait le pays. Il n'avait malheureusement aucune

tolérance pour ceux qui ne partageaient pas ses croyances, et les

superbes monuments qu'il éleva furent principalement payés avec l'argent qu'il arracha aux chrétiens et aux juifs. Il renforça la loi qui

obligeait les chrétiens et les juifs à s'habiller autrement que les

Mahométans. Les premiers portaient une robe bleue et un turban

noir, et les autres une robe jaune et un turban également noir. Pour

les distinguer encore plus des vrais croyants, une lourde croix devait

être suspendue au cou du chrétien et une grosse boule noire au cou

du juif. Bien que ces lois ne soient plus en vigueur depuis de

nombreuses années, je ne me rappelle pas avoir jamais vu soit un chrétien, soit un juif, porter le turban blanc qui est la couleur le plus

généralement adoptée par les Mahométans.

 

Suivons maintenant la rue située à gauche de la porte Derb-el-

Ahmar, d'où nous apercevons une dernière fois les minarets de El

Muaiyad qui dominent un groupe de vieilles maisons et montent

avec grâce vers le ciel.

 

J'ai vu souvent ici un vieillard plié sous le poids d'un grand

récipient à eau attaché sur son dos; un tuyau en métal passe par-

dessus son épaule, et, en se penchant légèrement, il peut faire

couler l'eau dans une tasse qu'il tient à la main. Fréquemment un

passant s'arrête et vide la tasse, payant le vieillard d'un simple

remerciement, ce qui paraît le satisfaire, puisqu'il remplit de nouveau

la tasse en fredonnant la chanson qui me le fit d'abord remarquer.

Mon guide s'étant, lui aussi, désaltéré sans rien offrir en échange au pauvre vieux, je le plaisantai à ce sujet, et je lui demandai de me

traduire la chanson. Les paroles en sont presque identiques au premier verset d'Isaïe et peuvent être traduites par: «O vous tous qui

avez soif, venez à cette fontaine; que celui qui n'a pas d'argent

vienne et boive; venez et buvez sans argent!» Cette coutume date

probablement d'une époque antérieure à Mahomet, et peut-être de l'époque même d'Isaïe. Maintenant que les fontaines ont été

construites dans tous les quartiers de la ville, cette charmante

coutume disparaîtra sans doute, et ce sera dommage.

 

Nous passons maintenant devant la petite mosquée de Ismâs-el-

Ishâki, à la bifurcation de deux rues, et, à droite, devant une

ravissante fontaine avec de très jolies tuiles et un plafond richement

colorié. Une autre mosquée à droite et nous arrivons enfin à la belle mosquée de El-Merdani.

 

Cette mosquée était dans un déplorable état de ruine lorsque je

la visitai pour la première fois, et, bien que d'une façon générale les

artistes prisent peu les bâtiments remis à neuf, je fus enchanté

quand j'appris que la Commission pour la préservation des

monuments arabes en avait entrepris la restauration. Celle-ci fut

dirigée par Herz Bey et exécutée d'une façon si admirable qu'il est maintenant possible d'apprécier le degré de perfection que l'art

sarrasin avait atteint pendant la première moitié du e XIV siècle. Une

bonne partie des sculptures sur bois se trouvent dans des musées

européens.

 

Une petite rue étroite qui longe la Merdani nous conduit dans une

artère plus large, dont les maisons évoquent une aristocratie

déchue. L'une d'elles, avec un portail majestueux et de grandes bay

windows dont les stores de bois sculpté sont brisés et raccommodés çà et là au moyen de morceaux de caisses d'emballage, semblerait

indiquer que son propriétaire est complètement ruiné, à moins, au

contraire, que ses affaires ne soient si prospères qu'il ait pu se

construire une autre habitation dans le nouveau quartier d'Ismalieh

en laissant son ancienne demeure à la garde des rats et d'un vieil

eunuque. J'ai souvent trouvé dans ces vieilles maisons des cours

fort intéressantes, mais il est difficile d'en obtenir une bonne vue. La

porte massive est souvent ouverte, mais le passage qui conduit à l'intérieur de la cour fait généralement un brusque coude au bout de

quelques mètres, coupant ainsi la perspective.

 

C'est dans des cas semblables que mon fidèle guide se montrait particulièrement utile. Si la maison se trouvait dans un cul-de-sac

désert et sans personne aux abords capable de nous donner des

renseignements, il pénétrait bravement. S'il revenait aussitôt, c'est

qu'il n'y avait rien de curieux à mon point de vue, car il avait une idée

très juste de ce que je recherchais.

 

LE GARDIEN DU HAREM Image plus grande

 

Quelquefois il trouvait la maison complètement abandonnée ou le

gardien profondément endormi, et il revenait à pas de loup me faire signe de le suivre. Lorsqu'il y avait vraiment quelque chose

d'intéressant, il entrait en pourparlers afin d'obtenir la permission

d'installer mon chevalet. Généralement, l'affaire était vite conclue, le

gardien acceptant avec joie un shilling ou deux; mais d'autres fois, il

était nécessaire de s'adresser au propriétaire lui-même, et c'était

alors une question d'un ou de plusieurs jours. Si la maison était

importante, la grande difficulté venait du harem, surtout, oh! surtout

si l'entrée que je désirais peindre se trouvait être celle du Département des Dames. Dans un certain cas, le maître du harem

me déclara avec bonne humeur qu'aucune de ses femmes ne

penserait à bouger pendant les heures chaudes de la journée, et

que par conséquent je pouvais peindre jusqu'au moment où ces

dames désireraient prendre l'air. Du reste, cela l'amusa de me voir

peindre son eunuque dormant à poings fermés devant la porte du

harem. Cet eunuque, lorsqu'il se réveilla, déclara qu'il faisait trop

chaud en cet endroit et, pour le décider à y rester, il fallut que Mohammed Brown tînt une ombrelle au-dessus de sa tête et

protégeât ainsi son teint!

 

Les femmes avaient évidemment suivi toute la scène, cachées

derrière leur meshrebiya, car, lorsque l'eunuque eut rôti assez

longtemps pour me permettre de terminer son portrait, j'entendis des chuchotements et des rires étouffés, et je fus bientôt prié d'envoyer

mon tableau à ces dames afin qu'elles pussent le voir. Or, ce

tableau, qui n'avait nullement la prétention d'être humoristique, les

frappa comme tel et de grands éclats de rire retentirent. L'eunuque réapparut bientôt, l'air tout à fait penaud, et il fit ressortir avec

amertume toutes les indignités qu'il venait de souffrir par ma faute;

mais un autre baksheesh eut vite fait de le consoler.

 

La rue El-Merdani est courte et se termine au Sûk-el-Sellâha, le

marché des Armuriers. La tranquillité de la rue contraste avec le

vacarme des fabricants de fusils et le bruit des soufflets. De

farouches Bédouins et des Arabes de Syrie font réparer leurs longs fusils. De vieilles espingoles, des lances et quelques fusils de

chasse modernes sont accrochés dans les magasins dont les

planchers sont couverts de morceaux de fer et de cuivre. Il y a peu à

voir ici aujourd'hui, dans cet endroit qui fut autrefois la grande

fabrique d'armes des sultans. Des maisons dont il ne reste que le

rez-de-chaussée, une mosquée en ruines et un minaret qui menace

de s'écrouler chaque fois que le Muezzin y monte pour appeler les

armuriers à la prière, complètent le tableau.

 

Le haut du marché touche à l'avenue Mohamet-Ali: nous

terminerons ici notre promenade. Un tramway qui descend nous

offre le moyen le plus rapide de parcourir les deux kilomètres et

demi d'une rue sans intérêt qui nous sépare du quartier européen.