L'Égypte d'hier et d'aujourd'hui
Chapitre VIII: Au Hasard des Rues
CHAPITRE VIII
AU HASARD DES RUES
L J . || L M K . || L
' . || D XI
. || G . || A ' .
P du Rond-Point, sur le Muski, vers l'endroit où cette rue
est traversée par le Khalîg, un chemin, à gauche, nous mène au
Derb-el-Jehûdûpeh, qui est la rue principale du quartier juif. Quoique
non confinée dans le Ghetto, la même race habite pourtant encore
cette partie du Caire. L'apparence des maisons et de leurs habitants
ne diffère que peu de celle des quartiers arabes. On rencontre quelques hommes en vêtements européens, mais ils ne sont là sans
doute que pour affaires et demeurent dans les quartiers plus
modernes. Les femmes juives ont cessé de voiler leur visage,
maintenant que le Musulman est accoutumé à voir les dames
Firangi, et que cette infraction choque par conséquent moins ses
sentiments; mais il y a peu d'années encore, toutes les femmes
coptes et juives portaient le yashmeh, non point tant pour satisfaire à
une obligation religieuse, que comme un moyen de protection contre l'indiscrétion des hommes. On trouve plus de traces du sang sémite
dans le Cairote que dans le fellah; mais ce n'est que par d'infimes
détails de l'habillement qu'on peut distinguer le juif du Musulman.
L'arabe—langue commune à tous deux—étant assez rapproché
de l'hébreu, est parlé avec le même accent; pourtant, quelque légère
que soit la différence, l'Arabe sait toujours reconnaître le Ychûdî,
même lorsque ce dernier a embrassé la religion musulmane.
Le quartier juif s'étend derrière le bazar du Nahâssîn, où nous
pénétrâmes en une autre occasion. Nous le laissons à notre droite et
nous entrons dans une cour en ruines du Mûristan de Kalâûn. Par
une circonstance bizarre, un dispensaire moderne y a été installé, et
les malades, en attendant que le docteur indigène puisse leur
prodiguer ses soins, se souviennent peut-être du temps où ce
Mûristan était le grand hôpital du Caire. Saladin devança la grande œuvre du sultan Kalâûn de plus d'un siècle. L'Hispano-Arabe, Ibn
Yubeyr, qui visita le Caire au e XII siècle, a fait de son voyage un récit
détaillé, et dans l'excellente traduction de M. Guy Le Strange, nous
lisons que Saladin «fut poussé à l'œuvre méritoire, uniquement par
l'espoir de la grâce de Dieu et d'une récompense dans le monde à
venir.»
LA TOMBE DE IBRAHIM-AGA Image plus
grande
«Ce grand palais, spacieux et magnifique», pour citer une fois de plus l'Espagnol, ne survécut pas de beaucoup au bon Sultan, car
tout ce que nous voyons du bâtiment présent, fut érigé par Kalâûn
durant le siècle suivant. Certaines parties en sont en ruines, mais on
retrouve encore les traces des salles distinctes, affectées aux
maladies alors connues. Un large corridor conduit au portail
imposant qui fait face au Bazar des Cuivres. A gauche de ce
corridor, vous entrez dans le vestibule du tombeau du fondateur. Ce
vestibule et la chambre du tombeau sont en ce moment entre les mains des ouvriers occupés à les restaurer. La simplicité du
vestibule, avec sa haute arcade de bois vert, est aussi tentante à
peindre que la sombre richesse du grand mausolée. Des groupes
d'étudiants s'attardent dans le vestibule, accroupis sur les nattes,
écoutant quelque ulama qui explique des textes du Coran. Près du tombeau, quelques vêtements de Kalâûn sont suspendus. On leur
attribue un miraculeux pouvoir de guérison, et bien des malades
essaient la cure avant d'avoir recours au hakim à demi firangi, qui
est chargé du moderne dispensaire de la grande cour. La niche de prières est peut-être la plus belle du Caire; elle était en presque
parfait état de conservation lorsque j'essayai de la peindre il y a
quelques années. Espérons que les ouvriers cesseront bientôt de
troubler la solennité de ce lieu.
Le Mûristan de Kalâûn est le monument le plus important de la
seconde moitié du e XIII siècle; on tient naturellement à le conserver
en parfait état, et l'intelligence dont Herz Bey a fait preuve dans tous
les travaux à lui confiés nous fait espérer qu'on accomplira ici une œuvre de préservation, plutôt qu'un travail de restauration.
Passant sous le portail de marbre blanc et noir, nous suivons le
Nahâssîn, jusqu'à ce que nous arrivions au Sebîl d'Abder-Rahmân,
après avoir laissé à notre gauche les belles tombes-mosquées de
Bâb-el-Nasr et Barkûh. Ici, nous avons de nouveau toute la
perspective de cette rue enchanteresse, avant de descendre par les
prés étroits qui conduisent au Gamâlîyeh. Un chameau chargé de tumbâh (tabac fort qu'on fume dans les nargîlehs) peut si bien
obstruer le chemin, que, si vous n'êtes pas capable de passer sous
les paniers, vous n'avez plus qu'à vous blottir sous quelque porte et
attendre que l'animal ait disparu. Deux ou trois grands khâns de ces
rues étroites m'ont l'air de réaliser de mauvaises affaires, car la
cigarette remplace le nargîleh, et le tumbâkiyeh semble tombé en
désuétude, le métier étant poussé vers d'autres voies.
La rue principale dans laquelle nous nous trouvons à présent est
aussi animée et vivante que le Nahâssîn, mais de plus pauvre
aspect. Ses magasins semblent moins prospères, les robes
soyeuses des marchands riches y font place aux gabahrehs de
coton bleu, et la distinction bourgeoise de la rue que nous venons de
quitter devient ici un désordre presque sauvage, mais artistique. A
un angle de la route, l'entrée d'un spacieux khân offre la place rêvée
pour faire une esquisse, tandis que deux bancs de pierre, de chaque côté de l'entrée, semblent avoir été disposés là tout exprès pour supporter le bagage d'un artiste, et cela explique peut-être les
nombreux croquis de ce Gamâlieh pris de ce même endroit. On est
un peu au-dessus de la foule, et l'angle de la muraille vous protège
contre le flot de curieux toujours montant. Enfin pendant que l'on peint cette rue avec, au centre, la mosquée de Bîbars, on peut, de
ce coin, faire d'intéressantes silhouettes de passants.
Je fus témoin d'un curieux fait lors de ma dernière visite à cet
endroit. Un homme conduisant un chameau, appelait chaque
boutiquier sur son passage. L'animal n'étant point chargé, je ne
pouvais comprendre le manège de l'homme. De temps à autre,
quelque marchand semblait s'intéresser à la bête, tâtait sa bosse ou son cou; alors seulement je compris que le chameau était à vendre,
mais quand il passa auprès de moi, je découvris de plus que la bête
était vendue au morceau et que chaque morceau était marqué à la
craie. Quelle était la différence de prix entre une livre de cuisse et
une livre de bosse?... Je ne le sus point, mais écœuré par cette
sorte de dépeçage d'un être encore vivant, je résolus de devenir
végétarien,..... résolution que j'observe strictement en dehors de
mes repas.
Comme nous suivons le Gamâlîyeh, les signes de décadence
deviennent de plus en plus visibles. De belles vieilles maisons sont
habitées par des mendiants, les meshrebiya tombent en lambeaux
et sont même souvent remplacées par des rideaux en toile de sac, là
où un boutiquier a des marchandises valant encore la peine d'être
protégées contre le soleil. Les maisons des petites rues sont de
simples ruines, et l'on a peine à comprendre la prospérité croissante de l'Égypte, lorsqu'on assiste à cette décadence des bâtiments et
des êtres dans une si grande partie du Caire.
EL-GAMALYEH, AU CAIRE Image plus grande
Le Gamâlîyeh se termine à Bâb-el-Nasr, ou Porte de la Victoire,
qui, ainsi que Bâb-el-Futûh, ou Porte de la Capture, fut érigée durant
la seconde moitié du e XI siècle, par le fameux vizir Bedr-el-Yamali. La mosquée de Hâhim, d'un siècle plus récente, remplit presque
l'espace compris entre ces deux portes. Napoléon, se rendant
compte de l'avantage de cette position, y fit camper une partie de
ses troupes, en 1799.
Ces deux portes, ainsi que le Bab-Zuwêleh, ont intrigué nombre
d'archéologues. Leur style n'est point sarrasin: M. Van Berchem, qui
étudia tout spécialement la vieille enceinte de la ville, attribue ces
édifices aux Templiers; mais la première croisade n'ayant eu lieu que
dix ans après l'érection de ces portes, l'influence des Croisés semble
douteuse. Van Berchem découvrit des marques conventionnelles
d'artistes grecs, qui expliquent quelque peu l'apparence byzantine des portes, et le vizir Bedr étant Arménien, il est fort probable qu'il
chercha des architectes parmi ses compatriotes. Ces portes nous
intéressent davantage au point de vue pictural, mais il est difficile de
rendre d'une façon satisfaisante leur beauté majestueuse.
La mosquée en ruine d'El Hâhim, qui occupe tout l'angle du
rempart, entre les deux portes, est moins remarquable que celle
d'Ibn Tulûn, à laquelle elle ressemble d'ailleurs; mais elle offre un sujet de tableau plus pittoresque grâce à une grande cour qui, avec
ses tentes de Bédouins et ses chameaux, complète la note orientale.
Le nom d'El Hâhim augmente l'intérêt du lieu. Je suis tenté de
reproduire ici ce que Stanley Lane Poole dit au sujet de
l'extraordinaire Calife dans son Histoire du Caire, mais ce charmant
livre étant à la portée de tous, le mieux est de le recommander
chaudement à mes lecteurs.
Dans un espace vide, voisin du Bâb-el-Nasr et d'un grand
cimetière mahométan, on peut souvent contempler les ébats de
Karakush, lequel correspond à notre Guignol. Sa troupe se compose
généralement d'un homme, d'un petit garçon, d'un chien et d'un
singe. L'usage généreux d'un gourdin maintient la foule à la limite
jugée nécessaire aux évolutions des artistes. Les plaisanteries, qui
datent probablement du temps où l'Islamisme envahit l'Égypte, ne
perdent rien de leur saveur à être constamment répétées, et il est réjouissant d'entendre les francs éclats de rire qui les accueillent.
Ces farces sont certainement plus grossières que ne le supporterait un public anglais, mais il faut les juger d'un autre point de vue. Les
sous-entendus, les demi-mots sont considérés ici comme un jeu
innocent, et quelque court-vêtues que soient les plaisanteries de
Karakush, elles le sont moins encore que ce qu'il est possible de voir et d'entendre dans les quartiers modernes du Caire. Karakush, dont
le nom seul fait sourire les Cairotes, ne fut pourtant pas un
personnage comique en son temps. On le cite comme un des fidèles
émirs de Saladin, et son seul acte, peu humoristique du reste, fut de
repousser les Croisés, dont la visite lui sembla une impertinence.
Notre Guignol ne manquerait certes point ici de modèles pour
ses Esquisses préhistoriques. Les jours de fêtes religieuses, de larges tentes sont installées contre les murailles, et tous ceux qui
viennent applaudir Karakush, peuvent également être témoins d'un
Ziter. Une douzaine de derviches, rangés en ligne, attendent le
signal d'un chef. Ce signal donné, ils commencent à se balancer en
avant et en arrière, en répétant le nom d'Allah. Peu à peu le
mouvement s'accélère, se précipite, devient furieux; ils semblent
perdre conscience de tout, jusqu'à ce que, la limite de l'endurance
humaine étant atteinte, ils tombent, rompus, brisés, comme en extase.
Le grand cimetière qui, d'un côté, limite cette place, et empiète
même dessus par-ci par-là, ne trouble en rien la gaîté de
l'assemblée. Éparpillées, libres de toute muraille, les tombes servent
de sièges, à moins que des gamins ne s'exercent sur elles au saute-
mouton. Parmi ces tombes, nous retrouvons celle de Burkhardt, le
grand voyageur orientaliste, qui mourut en 1817. Les Arabes le connaissent sous le nom de Cheik Ibrahim.
En suivant le mur de la cité sur 200 ou 300 mètres, vers l'est, où
il tourne brusquement vers le sud, nous laissons le cimetière derrière
nous, et, contournant des monceaux de détritus, nous dépassons à
notre gauche le dôme du tombeau du Cheik Galal et découvrons les
tombes des Califes. Cette cité des morts offre un tableau
impressionnant, que ce soit en plein midi, dans la gloire dorée du soleil, ou vers le soir, quand les lueurs rosées du couchant se jouent
sur les dômes et les minarets, et que les maisons en ruines, à leur pied, se fondent dans l'ombre violacée que projettent les hautes
collines. Du sommet d'une de ces collines, on a une merveilleuse
vue des tombes. Autrefois chaque tombe-mosquée entretenait
plusieurs gardiens qui demeuraient dans le voisinage.
On retrouve également dans cette cité morte des ruines de
Khâns, qui rappellent maints métiers. Ses fontaines et ses bains
prouvent également qu'on avait à y subvenir aux besoins d'une
population considérable. Ces tombes furent bâties pendant le e XIII
siècle et les deux suivants, ainsi que les mausolées des Mamelouks
bohrites et circassiens qui régnaient alors sur l'Égypte. Les premiers
Califes furent ensevelis dans ce qui est aujourd'hui le centre du
Caire, et qui, de leurs jours, se trouvait en dehors de la capitale, celle-ci étant alors plus au sud. Le Khan Khalîl se trouve aujourd'hui
dans l'ancien lieu de repos, et l'on assure que, lorsqu'il fut érigé, les
ossements des Califes furent emportés et ajoutés aux monceaux de
détritus!
L'une des premières tombes dont nous approchons—El Seb'a
Benat,—les sept sœurs—est une preuve que d'autres que les
Mamelouks reposent là. Mais je ne pus jamais établir l'identité de ces sept dames. Continuons par une des tombes situées à l'est du
groupe, celle du sultan Kâit Bey. La tombe du sultan Barbûk, à notre
gauche, a deux jolis dômes et une paire de beaux minarets. Les
ornements qui couvrent les dômes méritent un examen tout
particulier. Le plan général des tombes diffère peu et, en les
examinant de plus près, on est surpris de la richesse et de la variété
des détails. Le mausolée de Kâit Bey est certainement le plus beau,
avec son minaret élancé et son dôme dont la richesse surpasse celle de tous les autres. Il a tout l'aspect d'une mosquée
congréganiste; au-dessus de la fontaine, à gauche de la grande
entrée, qui est ornée de portes décorées de magnifiques bronzes, se
trouve la salle d'enseignement que supportent de gracieuses
arcades, la cour centrale, ouverte, le Hirâu, ou sanctuaire, avec ses
tapis de prière et sa chaire tournée vers la Mecque, enfin le dôme
contenant le sépulcre du Sultan.
Mais nous voici au Sharia-esh-Sharawâni, qui fait suite au Muski
et conduit au quartier européen. Un tramway partant d'El Atâba-
Khadrâ, près du Bureau Central des Postes et Télégraphes, se
dirige vers le quartier connu comme le Vieux Caire ou Masr-el-Atika; il suit le boulevard Abd-ul-Aziz et tourne vers le Nil; et, de l'endroit où
le pont Kasr-en-Nil coupe la rivière, nous suivons les rails jusqu'au
point terminus, 200 ou 300 mètres plus haut. Une végétation
luxuriante dérobe tant bien que mal à la vue les laides villas
modernes dont est parsemé le vieux Caire, mais, à tout prendre,
cette partie de la ville, vue du tramway, est bien moins intéressante
que d'autres quartiers auxquels conviendrait mieux le nom de Vieux
Caire.
Nous longeons le bazar à gauche de la grand'route, traversons
les voies du chemin de fer et, en haut d'un pré étroit, une porte que
nous franchissons nous conduit à la muraille d'enceinte de la
forteresse de Babylone. Les ruines de divers bâtiments cachent trop
ce qui reste de l'antique château, pour nous permettre de juger de
son importance. Les habitants de ce quartier semblent fuir les
étrangers; peut-être est-ce la peur atavique d'une invasion ennemie? Après s'être pourtant assurés de loin que nous ne sommes rien de
plus redoutables que de simples Sawarhine, et alléchés par la
perspective d'un bakschish, quelques êtres se montrent et nous
suivent jusqu'à l'église de Saint-Georges ou Mâri Girgis.
Il y a tant de similitude entre la vie que mènent ces gens et celle
de la mellah maure (le Ghetto arabe), que je n'aurais point été
surpris de remarquer quelques types juifs parmi nos suiveurs, au lieu de l'absence complète de traits sémites à observer chez les Arabes.
Ces Coptes, dans le quartier desquels nous pénétrons, sont les
plus purs Égyptiens. Leur nom seul, dérivé du grec Aiguptios et
devenu en arabe Kupt, suffit à le prouver. De tous les habitants de la
vallée du Nil, ceux-là attirent le plus notre sympathie, et il est
agréable de songer qu'après des siècles d'oppression ils peuvent
enfin jouir d'une pleine liberté sous le protectorat britannique.