L'Égypte d'hier et d'aujourd'hui
Chapitre XX: Rosetta
CHAPITRE XX
ROSETTA
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E dépit de l'ordre chronologique de mes voyages, je prie le
lecteur de m'accompagner à Rosetta, où je fis un court séjour il y a
une dizaine d'années.
Afin d'éviter la chaleur de juillet au Caire, je transportai mon bagage de peintre dans le Liban, où je demeurai assez longtemps
pour permettre à Damas de devenir habitable. Pendant que j'étais
dans cette dernière ville, mon vieil ami, Henry Simpson, me fit savoir
que Rosetta, où il séjournait alors, était une cité délicieusement
pittoresque et offrant d'innombrables sujets à un artiste. Je décidai
donc de me rendre à Rosetta dès que j'aurais terminé mon travail à
Damas. Je pris à Berût un bateau qui fait la côte jusqu'à Alexandrie,
d'où un train fort lent me conduisit en cinq heures à El-Raschid, nom par lequel on m'apprit à désigner Rosetta. Préoccupé uniquement de
la valeur artistique de la ville, je n'avais pas songé à m'y faire
préparer un gîte. Si j'avais consulté mon guide, j'aurais vu la mention
Pas d'Hôtel. Cependant mon ami m'attendait à la gare, et lorsque je lui demandai si nous étions loin de l'hôtel, je crus voir qu'il souriait en
me répondant que l'hôtel était à dix minutes de marche. J'eus bientôt
l'explication de son amusement en voyant un bâtiment démantelé au
milieu de la vieille ville pittoresque. Le rez-de-chaussée servait de magasin pour certaines marchandises capables de supporter la
chute possible de l'étage supérieur. Je n'y vis guère qu'un peu de
charbon et de paille où couraient des rats. Simpson m'avertit que
l'escalier, oublié par l'architecte, et ajouté ensuite au flanc de ce
bizarre bâtiment, ne supporterait qu'un de nous à la fois. En effet,
une large fissure me donna à penser que l'hôtel et l'escalier ne
resteraient pas longtemps unis, et je compris les appréhensions de
mon ami. Ce fut pour moi une occasion de me réjouir de mon peu de poids! Ce peu de poids, je pus bientôt juger, d'après le menu du
dîner, que je ne courrais aucun risque de l'augmenter tant que je
séjournerais à l'hôtel Karalambo! M'étant rendu compte, à l'aide
d'une bougie, des endroits dangereux de ma chambre, je plaçai mes
malles de manière qu'elles ne fussent pas trop à la portée des rats
et des souris, et je priai Simpson de me montrer le chemin de la
salle à manger, car je n'avais mangé que des dattes vertes depuis
mon déjeuner. Il me répondit, à mon grand désappointement, que nous prendrions nos repas au bakkal, du côté opposé au square, et,
l'un après l'autre, nous descendîmes l'escalier dangereux. Un bakkal
est une combinaison d'épicerie, de café et de restaurant, et comme il
n'y avait pas là de chambres à coucher, Karalambo, le propriétaire,
avait loué le bâtiment que nous venions de quitter, afin de recevoir
les voyageurs assez braves pour ne pas reculer devant l'escalier.
UNE ÉCOLE ARABE Image plus grande
Je fus présenté à Karalambo qui essuya poliment ses doigts graisseux avant de me tendre la main. Puis ce fut le tour de Mme
Karalambo, et avant qu'une ratatouille fumante fût apportée sur
notre table, j'avais fait la connaissance des notabilités de Rosetta.
Ce bakkal était le lieu de réunion de l'élite de la ville et était rempli
d'Arabes fumant leurs nargilehs et jouant au tric-trac. Je fus heureux de me mettre à table et n'essayai pas de deviner de quoi se
composaient les mets qu'on nous servait.
Le docteur indigène vint se joindre à nous au moment du café; c'était un joyeux garçon, très affable, qui parlait très bien l'anglais.
Bien qu'il n'eût jamais quitté l'Égypte, il était aussi instruit que si ses
études avaient été faites à Paris ou à Londres. Il nous raconta ses
luttes acharnées contre les préjugés de ses coreligionnaires et
combien il lui était difficile, pour ne pas dire impossible, de donner
des soins aux femmes. Il était pourtant arrivé à obtenir l'autorisation
de quelques maris, de tâter le pouls ou de regarder la langue de
leurs femmes, au moyen d'une ouverture pratiquée dans un rideau. Généralement, la maladie était bien avancée lorsqu'on se décidait à
l'appeler. Il nous invita à dîner avec lui le jour suivant et nous
abandonna au bas de notre dangereux escalier.
Rosetta, en tant que source d'inspirations artistiques, justifia tous
mes espoirs. Les bazars étaient dans tout leur éclat; les étalages
s'ouvraient, remplis de fruits de Syrie et des pays environnants. Rien
ici ne rappelle l'Europe, et peu d'indigènes ont abandonné le costume national. On remarque çà et là des colonnes d'anciens
temples ou des premières églises chrétiennes, employées pour
soutenir un étage ou finir le coin d'un bâtiment. Les maisons sont
construites en briques longues et étroites, laissant un vide entre
elles; elles sont d'une riche couleur brun rouge. On trouve beaucoup
d'ouvrages en bois sculpté, mais la meshrebiya est plus grossière
qu'au Caire. La mosquée de Sidi Sakhlûn est fort imposante avec sa
voûte supportée par d'antiques colonnes de marbre. D'autres mosquées, plus petites et bien délabrées, offrent néanmoins de jolis
sujets de tableaux. Les fontaines, les bains, les écoles sont plus
modestes qu'au Caire, mais nulle part ici l'on ne trouve les illogismes
que l'on rencontre si souvent dans la grande cité.
Simpson fit quelques délicieux tableaux dans plusieurs des petits
cafés, et j'espère que Londres connaîtra bientôt ces exquises
aquarelles. La période de Rosetta est, à mon avis, la meilleure de son art.
Malgré le manque de confortable de mon installation, je décidai
de séjourner à Rosetta aussi longtemps que possible, car cet endroit
est vraiment un joyau. Je fus assez heureux pour pouvoir engager
un gardien de nuit qui, pendant que je travaillais, me protégea de la foule curieuse et des chiens. Les étalages des fruitiers m'attirèrent
tout d'abord. Les oranges et les citrons, en énormes monceaux,
attendaient la vente à la criée. De longues grappes de dattes, des
corbeilles débordant de grenades, des piles de cannes à sucre et
des tas d'artichauts formaient un tableau pittoresque de tons vifs.
Les tons de lumière de ces bazars sont très beaux. Les rayons de
soleil tamisés par les nattes et les treillis qui protègent l'étalage, ne
baignent de clarté que l'extérieur, tandis que les fruits sont éclairés d'une douce lumière d'un brun chaud. Naturellement, ces sujets
doivent être peints rapidement, car le tas de citrons d'aujourd'hui
peut être remplacé demain par une pile de grenades. En outre, la
vue est continuellement interrompue par les allées et venues du
vendeur et des clients. Mon labeur, au moment où la crue du Nil
rendait l'air chaud et humide, était extrêmement fatigant.
Après deux jours de travail avec un étal de fruitier comme modèle, je commençai l'intérieur d'une mosquée. Un ordre du
Mahmoor (le gouverneur de la ville) au Cheik, aplanit toutes
difficultés, et il nous fut permis de placer nos chevalets devant l'autel
de Sidi Sakhlûn. La vie de ce saint personnage m'a été racontée,
mais elle se confond tellement dans mon esprit avec celle des autres
célébrités musulmanes, que je ne me hasarderai pas à la redire.
Un autre saint de la localité repose sous le dôme d'une mosquée située au bord du désert qui sépare Rosetta de la baie d'Aboukir.
Les vents de la mer ont amoncelé le sable à un tel point que cet
édifice est à moitié enseveli, et l'on est constamment obligé de
déblayer le portail pour permettre aux fidèles d'y pénétrer. Le
cimetière actuel se trouve à plus de dix pieds au-dessus du niveau
du sol de la mosquée. J'ai fait le dessin reproduit dans la gravure ci-
contre durant le mois de Shanwâl qui succède au jeûne du
Ramadân. Il est d'usage pour les femmes, à ce moment-là, d'aller visiter les tombes de leurs défunts et de les orner de feuilles de
palmiers. Elles demeurent au cimetière toute la journée, les unes pleurant une mort récente, tandis que d'autres, accroupies en rond,
passent leur temps à discuter les affaires de leurs voisines.
Une attaque de fièvre intermittente me retint pendant près d'une semaine dans mon taudis de l'hôtel Karalambo. Notre ami le
médecin s'institua encore infirmier, et surveilla la cuisine de Mme
Karalambo. Ses visites duraient le temps d'un gros cigare. Lorsque
le cigare arrivait à sa fin, le joyeux petit hakim se souvenait
brusquement d'un autre malade qui l'attendait et filait prestement, en
me promettant de revenir dans le courant de la journée. Lorsque je
pus enfin me lever, je ne me sentais guère la force de travailler, et la
maigre chère de notre hôtel n'était pas faite pour me réconforter. La saison des pluies ayant commencé, je m'aperçus que le plafond de
ma chambre était aussi crevassé que le parquet. Une douche glacée
ou le bruit d'un morceau de plâtre qui se détachait du plafond,
m'éveillait en pleine nuit. De fortes pluies sont très fréquentes à la fin
de l'automne sur la côte égyptienne, et je craignis que notre escalier,
emporté par l'eau, ne tombât tout à fait. Je me décidai enfin à quitter
Rosetta et à retourner au Caire. Simpson, resté à Rosetta pour
terminer une série d'aquarelles, me rejoignit bientôt. J'espère avoir l'occasion de peindre encore dans cette ville pittoresque, mais je me
promets de camper ou de demeurer en dahabiyeh, car j'ai dix ans de
plus maintenant, et je ne pourrais plus me résoudre à vivre dans un
bakkal grec.
LA MOSQUÉE D'ABOUKIR Image plus grande
Quelques années après mon séjour à Rosetta, un concours
d'heureuses circonstances me ramena à proximité de cette ville.
Mon ami Simpson passait la fin de l'été sur la dahabiyeh de M. G. R. Alderson, un membre influent de la colonie anglaise d'Alexandrie.
Noé, ainsi que le nomment ses familiers, m'invita à passer quelque
temps dans son arche, avant mon départ pour la Haute Égypte.
Cette arche, jadis un petit navire de guerre, avait été transformée en
une confortable et spacieuse habitation flottante. Elle était ancrée
dans la baie d'Aboukir, en face de la villa entourée de palmiers où habitait la fille de notre hôte, Mrs. Richmond. Nous venions prendre
nos repas à la villa, mais nous passions nos nuits à bord. Je passai
une délicieuse semaine dans ce paradis terrestre. Le temps était
exquis, juste assez chaud pour nous permettre d'apprécier la brise de la mer et l'ombre des palmiers. Les arbres étaient couverts
d'immenses grappes de dattes, variant de couleurs, de l'or le plus
pâle à un brun riche, suivant leur exposition au soleil. J'étais heureux
de pouvoir en faire quelques études, mais notre hôte m'assura que
j'étais arrivé une semaine trop tard pour les voir dans toute leur
splendeur, car beaucoup de fruits déjà avaient été cueillis.
Le minaret que l'on aperçoit entre les palmiers sur la gravure ci-jointe, est de construction récente et n'a point connu les jours
historiques d'Aboukir. Il a pourtant son intérêt, car il est
probablement le seul édifice construit par un chrétien en hommage à
un peuple d'une foi différente. Cette mosquée ajoute au pittoresque
de l'endroit et nous prouve que ce n'est pas seulement le temps qui
donne leur beauté aux œuvres antiques. Si les proportions sont
bonnes et l'architecture en harmonie avec l'entourage, l'édifice sera
beau par lui-même, mais si ces qualités font défaut, le temps ne l'embellira jamais, tout au plus aidera-t-il à déguiser les
imperfections.
Cependant, comme mes travaux m'appelaient ailleurs, je dus
prendre congé de mes charmants hôtes et m'engager dans le pays.
Comme je traversais le village pour la dernière fois, l'appel à la
prière attira encore mon attention sur le minaret, et dans mon dernier
souvenir de ce délicieux endroit sonne la voix vibrante du muezzin clamant: «Allah akbar, Allah akbar!»