L'Égypte d'hier et d'aujourd'hui

Walter Tyndale · Chapitre 16 sur 24

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L'Égypte d'hier et d'aujourd'hui

Chapitre XVII: Karnak

CHAPITRE XVII

 

KARNAK

 

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L de ma première visite au temple de Seti, j'eus le plaisir d'être accompagné par Howard Carter, très documenté en matière d'art égyptien.

 

Bien que l'art fût arrivé à son apogée pendant la dix-huitième dynastie, on ne trouve

aucune trace de décadence dans les bas-reliefs de ce temple, et j'incline à les regarder comme la plus grande manifestation d'art décoratif que l'Égypte nous ait donnée. Ils sont l'œuvre d'un grand artiste qui, quoique encore imbu des traditions de la dynastie précédente, y apporta le sceau de son génie personnel.

 

D'une manière générale, l'art était dans une période de décadence, mais non pas

l'art de celui qui dessina les ornements de ces murs; quant à la partie du temple qui est couverte d'inscriptions datant de Ramsès II, la décadence y est très marquée. Les règnes de Seti et de son fils ayant été fort longs, une période de quarante à cinquante années sépara probablement l'apogée de l'art de son déclin.

 

ISIS ALLAITANT SÉTI Ier, ABYDOS Image

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Les reliefs de Seti sont légèrement plus accentués que ceux du temple de

Hatshepsu à Thèbes, mais ceci est peut-être une conséquence des plus grandes dimensions des figures. Ils ne sont pas tous colorés, mais nous ne pouvons que nous en féliciter, puisque le temps a presque partout effacé le coloris des autres. J'ai choisi un sujet dans les deux séries. Dans le premier sujet où la patine du temps a donné une belle teinte chaude à la pierre, on voit Seti apportant une offrande à Osiris dont une partie de la silhouette est demeurée intacte. Dans la série de reliefs colorés, j'ai choisi celui qui représente Seti allaité par Isis. Le modelé est plus beau dans le premier; dans le second les éraflures de la couleur nuisent aux effets de lumière et d'ombre. J'ai restauré les visages de la déesse et du jeune roi, afin de rendre le sujet intelligible. Les bleus et les verts sont presque effacés, tandis que les rouges et les jaunes ont gardé toute leur vivacité; nous ne pouvons donc donner d'opinion sur cette œuvre quant à la combinaison des teintes. En tout cas, son dessin la place au rang des grandes œuvres artistiques du monde. Maintenant que ces murailles sont exposées au soleil et aux rares pluies de la Haute-Égypte, elles se dégraderont probablement plus en un an que pendant tout le temps qu'elles ont été enfouies sous le sable.

 

Les rochers servaient autrefois de toit à ces murailles et il est regrettable qu'on n'ait

pas trouvé un moyen de protéger les quelques fragments colorés qui nous restent. Jadis, la couleur était protégée par un vernis dont on retrouve des traces là où ni le soleil ni la pluie n'ont pu pénétrer.

 

Le temple qui est érigé non loin du tombeau supposé du dieu Osiris, lui fut dédié

ainsi qu'à la déesse Isis et à leur fils Horus. Les honneurs rendus à la divine triade forment le sujet traité par l'artiste, qui ne manqua pas de faire ressortir la faveur spéciale dont jouissait Seti, qui alla jusqu'à usurper la place de l'enfant Horus. Nous voyons le roi dans différentes scènes sur la muraille nord du hall hypostyle de Karnak. Il y est représenté sous les traits d'un guerrier subjuguant un chef lybien, et les vigoureuses scènes guerrières qui précèdent et suivent cet épisode ont sans doute servi de modèles à celles que nous trouverons plus tard sur les temples de Ramesid.

Nous trouvons encore des traces d'un beau travail sur les murs en ruines du temple

mortuaire de Seti à Karnak, et le plan de celui de Abu Simbel, connu comme œuvre de Ramsès II, fut établi pendant le règne du père illustre de ce Pharaon. Tous les genres de décoration murale ont été employés durant le règne de Seti. Les bas-reliefs d'Abydos sont les plus beaux, mais le relief en creux était également très employé et avec beaucoup d'effet; ici, le fond n'est pas enlevé, mais le contour est coupé et le relief est formé par la profondeur de cette incision. On trouve un beau spécimen de ce travail dans la tombe de Seti à Thèbes, où le jeune roi est représenté faisant une offrande à l'image de la Vérité. Cette même tombe est aussi richement décorée de peintures murales plates.

 

Peu après mon arrivée à Abydos, le Khamsîn rendit l'endroit aussi inhabitable que

Dêr-el-Bahri. Le nom donné à ce vent provient du mot arabe signifiant cinquante, parce qu'il souffle pendant cinquante jours, à partir du commencement d'avril. On l'appelle aussi Simoon. Il est précédé par une élévation de la température, un changement de la teinte du ciel qui passe du bleu au gris, et une tranquillité spéciale de l'atmosphère. Bientôt la teinte grise du ciel passe au jaune vers le sud et une ou deux rafales d'air brûlant annoncent l'arrivée imminente du fléau. Il semble que les portes de l'enfer s'ouvrent. Un tourbillon de sable se meut à travers le désert, et l'horizon est noyé dans un brouillard jaune. J'ai essayé de peindre cet effet, mais je n'avais pas le temps d'appliquer mes couleurs tant elles séchaient vite. La surface de ma palette et de mon croquis ressemblait à du papier d'émeri avant que j'aie pu reprendre de la couleur, si ma toile faisait face au vent, et d'un autre côté, si je faisais face au vent moi-même, j'étais aveuglé par le sable. Il n'y a qu'un parti à prendre au moment du Khamsîn, c'est de rester chez soi. On se demande ce que ce sera en juin si la chaleur est déjà si fatigante en avril. Je m'étais empressé d'emballer tous mes vêtements chauds pour les expédier chez moi par petite vitesse, mais deux jours plus tard je m'estimais heureux de ce que l'expédition n'ait pu être faite, car un changement de vent m'avertissait qu'ils pourraient m'être encore utiles. La seule consolation de ces brusques changements est que cette plaie d'Égypte, les mouches, en souffre également. Le mois d'avril, en Égypte, n'est jamais attristé par la pluie, et il dépend de la direction du vent que le séjour y soit charmant ou détestable.

 

Je m'en retournai à Luxor par un train de nuit, car je ne me souciais pas de refaire

le trajet par la chaleur du jour. Il faisait un peu plus frais à Dêr-el-Bahri lorsque j'y arrivai le matin suivant. Les fouilles étaient terminées et tout le monde était parti, sauf Currelly qui surveillait l'emballage de fragments provenant du temple de Mentuhotep. La trouvaille de l'année précédente, la vache de Hathor, ayant été acquise par le Musée du Caire, toutes les autres découvertes devaient revenir à la Société d'Exploration Égyptienne. Mes bagages furent vite prêts et expédiés à dos de chameau sur la rive opposée à Karnak, où attendait la dahabiyeh de mon ami Nicol. J'eus le regret d'abandonner Currelly dans cette fournaise, avec une si grande quantité de fragments à emballer, mais mon temps était limité et j'avais hâte de visiter Karnak.

Lorsque nous atteignîmes Karnak, mon ami Erskine Nicol fit jeter l'ancre à cinq

minutes du grand temple. Howard Carter m'avait donné une lettre d'introduction auprès de M. Legrain qui était à la tête des travaux de Karnak et qui est un des hommes les mieux renseignés de notre temps sur cette partie de la contrée; ma première matinée se passa en compagnie de cet aimable Français et de Nicol, à visiter les temples de la région. M. Legrain nous conta l'histoire de Karnak et nous fit remarquer le développement de cette citée dédiée à Ammon. Nous trouvâmes des traces de son histoire depuis la douzième dynastie jusqu'à l'ère chrétienne, soit pendant une période de deux mille ans. On peut y voir aussi des vestiges des temps archaïques, mais comme je ne veux parler ici que des monuments intéressants au point de vue artistique, je laisserai de côté ces ruines des premiers âges. M. Legrain est un artiste élève de l'École des Beaux-Arts et sa connaissance des lieux jointe à ses qualités artistiques en font un guide unique.

 

Pour avoir une idée vraiment grandiose de cette vaste étendue de ruines, il faut se

diriger vers le Nil par l'avenue des Sphinx. On passe sous un gigantesque portail, érigé par l'un des Ptolémées; c'est le pylône principal. Les dimensions de ce portail sont imposantes, mais nous ne nous y arrêtons pas longtemps, car la grande cour qui suit attire notre attention. Nous remarquons une haute colonne à chapiteau en forme de calice, qui supportait sans doute autrefois une statue; des neuf autres colonnes qui formaient une double rangée dans la cour, il ne reste que les bases et des tronçons brisés. Contre le bleu clair du ciel, le beau chapiteau du pylône de Ramsès I se détache hardiment. L'Éthiopien Taharqua éleva, dit-on, ces hautes colonnes durant la vingt-cinquième dynastie, période qui marqua le début de la dernière renaissance de l'art égyptien.

 

Nous dépassons le grand pylône pour pénétrer dans le hall hypostyle élevé par Seti

I et terminé par Ramsès II. En entrant pour la première fois dans ce hall orné de 134 colonnes, on ressent quelque chose de l'effroi et de la surprise qu'inspire une première vue des Pyramides, mais ici un art plus raffiné a aidé la force brutale dans la construction de cette œuvre monumentale. Ce que nous voyons suffit pour nous permettre d'imaginer l'impression que l'édifice entier devait produire; telles qu'elles sont, ce sont les ruines les plus grandioses de l'univers.

 

GALERIE HYPOSTYLE, A KARNAK Image

plus grande

 

La gravure ci-contre représente imparfaitement les deux rangs de colonnes qui

supportaient la voûte de la nef. Les deux ailes étaient supportées par 122 colonnes, mais ces dernières étaient moins élevées que celles de la nef, de sorte qu'elles permettaient à la lumière de pénétrer dans l'intérieur à travers une double rangée de fenêtres. Ce que nous appelons la nef, comprend trois grandes ailes. Les deux moins élevées, à droite et à gauche, sont supportées chacune par sept rangs de colonnes qui, avec les murs extérieurs, forment sept ailes moins importantes.

 

L'effet de ces 134 colonnes est fort imposant; la circonférence de chacune est si

énorme que leurs bases couvrent presque entièrement la surface du sol. Je ne sais si au point de vue architectural cette disposition est heureuse, mais je sais que l'effet est imposant. Je donnerai une idée de la circonférence de ces colonnes en disant que six personnes se tenant par les mains, peuvent à peine entourer une seule colonne. Leur hauteur est de 69 pieds, ce qui, avec les blocs de granit qui les surmontent et supportent le toit, donne à l'extérieur 78 pieds de hauteur. Les architraves au-dessus de ces colonnes s'élèvent à peu près à la hauteur des fûts de celles qui sont au centre. Quelques-unes de celles-ci étaient tombées il y a sept ou huit ans, et M. Legrain nous raconta comment il s'y prit pour les relever et les replacer. Le procédé qu'il employa est sans doute le même que celui des architectes de Seti. M. Legrain fit amonceler de la terre jusqu'à la hauteur de l'emplacement de la pierre tombée, en réservant une sorte de chemin sur cette colline artificielle. Au moyen de poulies et de cordes, on hissait le bloc écroulé jusqu'à sa place primitive. La terre ainsi employée, provenant des fouilles du temple voisin, ne coûtait rien. Comme la main-d'œuvre est très bon marché pendant certains mois de l'année, le travail était moins coûteux que si l'on avait employé des grues actionnées par des moteurs. Beaucoup de fouilles restent encore à faire. Un grand nombre des colonnes des ailes sont encore enfouies jusqu'à la naissance de leurs chapiteaux. Les pierres formant la toiture proviennent sans doute de l'époque des Ptolémées, alors que ceux-ci désiraient ajouter leur tribut en l'honneur d'Ammon ou de quelque autre dieu thébain. Toutes les colonnes centrales et la plupart des petites sont gravées et ornées d'inscriptions et de cartouches datant de Ramsès II. La plus belle œuvre de Seti se trouve sur la façade intérieure des pylônes qui entourent le hall, à l'est et à l'ouest, et des deux côtés du mur nord. Les quelques colonnes qui nous restent de l'œuvre de ce Pharaon nous font regretter qu'il ne l'ait pas terminée. On y retrouve de délicats bas-reliefs, rappelant ceux d'Abydos, et qui forment un contraste frappant avec l'œuvre de son fils.

En quittant cette galerie par la porte de la muraille nord, nous pouvons étudier une

série de bas-reliefs représentant les victoires de Seti pendant sa campagne de Syrie; ils sont aussi intéressants au point de vue artistique qu'au point de vue historique. Nous voyons toutes les scènes guerrières depuis les origines de l'Empire jusqu'à la conquête de l'Égypte par Alexandre. Ce sont sans doute ces ouvrages artistiques qui ont inspiré la scène, reproduite à l'infini, d'un Ramsès quelconque terrassant un barbare.

 

LE SANCTUAIRE, A KARNAK Image plus grande

 

Retournant dans la galerie, nous traversons cette forêt de colonnes et nous sortons

par la porte de l'est, sous le pylône d'Amenhotep III. Cette partie plus ancienne du temple d'Ammon est dans un tel état de ruines que, sans l'aide de M. Legrain, nous n'aurions pu nous y retrouver. Deux obélisques de Thothmès I, dont un seul est debout, et le piédestal d'une statue colossale qui a disparu, forment la partie frontale de ce temple de la dix-huitième dynastie. A l'origine, aucun édifice ne lui cachait la vue de la rivière. Le pylône des Thothmès n'est plus qu'un amas de ruines. Le second pylône dont il y a encore moins de vestiges, forme la façade est d'une étroite cour à colonnes, dont rien ne subsiste, si ce n'est le grand obélisque de la fille de Thothmès, Hatshepsu. Son époux, Thothmès III, en avait entouré la base de murailles qui, maintenant en ruines, nous laissent admirer dans son entier l'exquis monolithe de granit rose. C'est le plus beau des obélisques d'Égypte; il a près de cent pieds de haut, et son poids est estimé à trois mille six cents soixante-treize tonnes par le professeur Steindorf. Sur la surface polie de la pierre, on remarque des inscriptions se rapportant aux guerres de l'époque des Thothmès, à la révolution religieuse d'Ikhnaton, où la figure d'Ammon a été effacée pour être restaurée ensuite durant le règne de Seti, alors que le culte de ce dieu était fermement rétabli. Au delà, une seconde cour à colonnades de l'époque de Thothmès I, flanquée de figures d'Osiris, se prolonge vers la rivière. Passant sous un autre pylône, nous pénétrons dans l'avant-cour du sanctuaire. On remarque sur la grande porte en granit du dernier et du plus petit pylône, de belles inscriptions avec des figures caractéristiques de Nubiens et de Syriens faits prisonniers par Thothmès III. Le même Pharaon fit élever deux piliers de granit dans cette cour; le lys de la Haute Égypte se détache en un relief accentué sur l'un, face au soleil, tandis que sur la partie nord du second, nous voyons le papyrus de la Basse Égypte. J'ai pris les croquis ci-joints de l'un des appartements en ruines de la Reine Hatshepsu. La statue mutilée de Thothmès III a été placée dans le boudoir dilapidé de sa demi-sœur. Au-dessus s'élève le sanctuaire que Philippe Arrhidaeus éleva longtemps après la mort de ce couple. Le temple de la dix-huitième dynastie était déjà partiellement en ruines. Cette œuvre est un des joyaux de Karnak. Presque toute la couleur primitive a gardé son éclat et le granit dont il est fait est d'un ton merveilleux. Les inscriptions, gravées dans une pierre très dure, demeurent aussi nettes que si elles venaient d'être faites. Les murs intérieurs sont peut-être encore plus beaux. Les scènes sont généralement représentées en une teinte vert-malachite sur le fond rose de la pierre. La gravure ci-contre étant une réduction d'une aquarelle, il est très difficile de suivre les inscriptions du mur sud qui y sont représentées. Ici, elles sont généralement indiquées en rouge, mais la teinte conventionnelle des hiéroglyphes et des personnages a été profondément modifiée pour suivre une combinaison choisie de couleurs, licence que l'artiste ne se serait pas permise au moment où les souverains d'Égypte montraient plus de respect pour leurs dieux. A gauche de la gravure, nous voyons le lys de la Haute Égypte sur le pilier tronqué de Thothmès, et plus haut se dresse le grand obélisque de Hatshepsu. Ce qui reste des fenêtres du hall hypostyle est visible dans le lointain, et les tours en ruines du dernier pylône brisent la ligne de l'horizon. Quelques marches taillées dans un bloc de pierre intriguent encore les archéologues. Elles ressemblent beaucoup à celles de l'escalier qui conduit à l'autel du sacrifice, dans le temple de Hatshepsu, à Dêr-el-Bahri.

 

A l'est du sanctuaire, il ne reste guère que les fondations du temple de la douzième

dynastie. Le temps écoulé depuis la construction de ces édifices jusqu'au moment où fut élevé le temple de Seti, embrasserait les siècles qui se sont écoulés depuis la conquête de l'Angleterre par les Normands jusqu'à nos jours.