L'Égypte d'hier et d'aujourd'hui

Walter Tyndale · Annexe

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L'Égypte d'hier et d'aujourd'hui

Chapitre Premier: Port-Saïd

Au lecteur

 

L'ÉGYPTE

 

D'HIER ET D'AUJOURD'HUI

 

AU TEMPLE DE LUXOR Image plus grande

CHAPITRE PREMIER

 

PORT-SAÏD

 

L' . || P

. || U É . || E

C . || L . || L P G .

 

L grands paquebots accomplissent maintenant en trois jours la

traversée Marseille-Alexandrie, et en deux jours celle de Naples-

Alexandrie: ce progrès me paraît d'autant plus appréciable que, lors

de mon dernier voyage en Égypte, il n'y a pas bien longtemps, j'ai eu

à supporter quatre affreuses journées de malaise et d'ennui, entre

Brindisi et Port-Saïd, à bord du courrier d'Asie. Ma patience était même à toute extrémité quand j'entendis enfin un passager, qui, de

sa jumelle, scrutait l'horizon, s'écrier: «Voilà l'Égypte!». Prenant moi-

même la lorgnette d'une main fébrile, j'aperçus en effet la côte

égyptienne, basse et plate.

 

Rapidement cette côte s'allongea; elle eut d'abord l'apparence de

deux îles, puis d'une seule, et, l'un après l'autre, des îlots surgirent,

puis disparurent, pour se montrer de nouveau à l'ouest. Sur la carte, je vis que presque toute la côte du Delta n'était qu'une étroite bande

de terre qui séparait la Méditerranée des grands lacs salés.

La traversée touchait à sa fin. Nous avions laissé loin derrière

nous le sombre hiver et la mer agitée: à présent le soleil

resplendissait dans un ciel bleu, et une brise délicieuse rafraîchissait

l'air chaud et sec.

 

Notre paquebot fendait les eaux verdâtres devant les Bouches du

Nil; à droite s'étendait une terre basse au sable doré, et là-bas la

silhouette d'un sémaphore et de nombreux mâts apparaissaient.

Bientôt, une ligne grise se dessina au ras des flots, qui, imprécise

d'abord, se révéla peu à peu comme une immense digue, derrière

laquelle se dressèrent les maisons d'une ville.

 

Lentement le steamer glissa vers le quai; sur la passerelle

retentissaient les ordres brefs; les lascars allaient et venaient en

criant, et les passagers, impatients, se préparaient à débarquer.

Enfin les machines s'arrêtèrent, les ancres énormes coulèrent le

long des flancs du navire qui stoppa dans les eaux tranquilles de la

rade de Port-Saïd.

 

Quel moment d'émotion pour le nouveau venu! Là, de l'autre côté de ces sables, c'est l'Égypte, la terre de la Rivière Mystérieuse, le

pays magique! la patrie des mosquées et des minarets, des turbans

et des yashmaks, des Pharaons, des Pyramides et du Sphinx, du

désert! l'antique patrie de tant de merveilles: débris mystérieux de

ces temps lointains où un grand peuple vivait ici, sur le sable doré de

ces rives enchanteresses, près de ce fleuve puissant!...

 

Les eaux tranquilles du port, d'un beau vert pâle, étaient si claires qu'on distinguait à une grande profondeur d'énormes

méduses dont les bras s'allongeaient en tous sens.

 

A l'orient, le soleil disparaissait dans une splendeur sereine.

Aucun nuage ne tachait le ciel dont l'azur, à l'ouest, se nuançait de

vert, puis de jaune, jusqu'à devenir une grande nappe d'or d'une

imposante majesté.

 

«East is East, and West is West, and never the twain shall

meet»[1].

Ici même, sur l'eau, avant le débarquement, tout me parut

étrange et pittoresque. A peine notre grand navire était-il arrêté

qu'une quantité de barques l'entourèrent, remplies d'indigènes qui

criaient, gesticulaient; certains d'entre eux présentaient leurs marchandises, fruits, cigares, colliers de perles et plumes. D'autres

canots étaient remplis de jeunes garçons qui faisaient des

plongeons fantastiques pour attraper les pièces d'argent lancées du

pont par les passagers: comme des anguilles, ils disparaissaient

sous l'eau pour reparaître quelques instants après, de l'autre côté du

paquebot, la pièce brillant entre leurs dents blanches. Dans une

barque, des rameurs chantaient cette chanson du pays dont le

refrain est devenu chez nous le fameux «ta-ra-ra-boom de aye», autrefois si populaire dans les cafés chantants.

 

Enfin nous débarquons sur le sol égyptien. Le plaisir et l'émotion

qu'on éprouve en arrivant dans un pays étranger sont en grande

partie gâtés par la lutte que l'on a à soutenir contre les bateliers,

commissionnaires, portefaix, portiers d'hôtels et agents de toute

sorte qui, sans aucune considération pour votre nervosité, se livrent

à un véritable assaut de votre personne et de vos bagages. L'agence Thomas Cook et Fils a fait beaucoup pour rendre le

débarquement moins pénible et, grâce à elle, on se tire d'affaire

assez facilement et avec une grande économie de temps et

d'argent. Encore est-il pour l'instant inutile d'essayer de penser à

l'Égypte du passé, car l'Égypte du présent absorbe toute votre

attention. Je savais que Port-Saïd n'offrait aucun intérêt au point de

vue artistique et j'avais décidé de négliger cette ville et d'en partir par

le premier train à destination du Caire.

 

Une bonne partie du voyage se fait à travers un pays

d'apparence misérable, avec, à droite, le lac de Menzaleh à moitié

desséché, et, à gauche, le désert d'Arabie qui s'étend de l'autre côté

du canal de Suez. Il semblait vraiment que nous ne verrions jamais

la fin de ce canal, et toute son importance au point de vue

commercial ne pouvait m'empêcher de remarquer sa laideur. Je

parvins cependant à le faire disparaître de mon horizon et à ne plus voir que le grand désert qui relie l'Égypte à la Péninsule de Sinaï.

C'était du reste la première fois que je voyais le désert; depuis, j'ai passé des mois dans sa solitude, mais cette première vision reste

dans ma mémoire avec un relief particulier. Ce paysage, pensais-je,

est celui-là même que parcoururent l'Enfant Jésus, Marie et Joseph

quand ils vinrent chercher en Égypte un refuge contre la fureur d'Hérode. En quel endroit traversèrent-ils l'immensité qui s'étend

devant moi? Marie était-elle semblable à cette femme fellah qui se

dirige à dos d'âne vers la station? En tout cas, la robe qui se portait

alors n'a guère subi de modifications.

 

Dix ans plus tard, je refaisais le même voyage, me rendant de

nouveau au Caire par la même route. Le tramway à vapeur qui reliait

autrefois Port-Saïd à Ismaël était remplacé par des trains composés de wagons Pullman, avec salons et restaurants. Quelques vilaines

constructions ça et là, quelques réclames criardes étaient en outre

les premiers avertissements de la prospérité du pays...

 

A l'Est, le paysage n'avait guère changé, mais, regardant à

l'Ouest, je fus fort étonné de la transformation du désert. Là où je me

rappelais n'avoir vu qu'une solitude aride, j'apercevais maintenant

des lacs avec des îles couvertes de palmiers. C'était bien l'époque de la crue du Nil, mais j'étais certain que les eaux ne pouvaient

s'étendre à une pareille distance. Je consultai ma carte qui ne

m'apprit rien. M'adressant alors à un Égyptien assis près de moi, je

lui demandai si les eaux recouvraient toujours cet espace. Il me

répondit tranquillement: «C'est le mirage!»

 

Ce n'est qu'après avoir passé Zakazik que le voyageur s'aperçoit

qu'il est dans le Delta, et qu'il se souvient du mot d'Hérodote: «L'Égypte est un don de la rivière», car, bien que le Nil ne soit pas

visible avant Beulia, on sent déjà ici son influence fécondante. La

campagne est fort belle, boisée et sillonnée de nombreux cours

d'eau. Les ruines de Bubastis qui sont près du Zakazik furent

déblayées par le professeur Naville, il y a quelque vingt ans, mais si

elles présentent un intérêt assez grand pour l'archéologie, leur

aspect est peu pittoresque et ne retient guère l'attention du

voyageur. Bulak, vu de la gare, n'est nullement intéressant, et le voyageur, si près du Caire, ne songe guère à s'arrêter là. Vingt

minutes encore, et, jetant les yeux à droite, vous apercevrez enfin les Pyramides de Gizeh. De cette distance, on apprécie difficilement

leur grandeur: cependant je sentis, quant à moi, mon cœur battre

avec plus de force et je crois que rien au monde n'aurait pu, à ce

moment, me distraire de ma contemplation!

 

Le train roule à toute vapeur. Le Delta maintenant se rétrécit, les

deux chaînes de collines qui enserrent la vallée du Nil se précisent à

la vue, et la mosquée de Mohamet Ali, apparaissant au-dessus de la

citadelle, annonce au voyageur qu'il arrive au Caire.