L'Égypte d'hier et d'aujourd'hui

Walter Tyndale · Chapitre 6 sur 24

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L'Égypte d'hier et d'aujourd'hui

Chapitre VII: La Mosquée du Sultan Hasan

CHAPITRE VII

 

LA MOSQUÉE DU SULTAN

 

HASAN

 

L C . || L'

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E . || L M

B .

 

D - à présent vers la mosquée au dôme gris qui

s'élève de l'autre côté de la place. C'est là non seulement le plus

beau monument du Caire, mais le spécimen le plus parfait qui existe

de l'art sarrasin. Elle fut construite sous le Sultan Hasan, en 1356,

pour servir de Medreseh ou Collège de Théologie, mais elle est devenue depuis une mosquée de congrégation. Nous avons déjà vu

une belle mosquée, celle de Ibn-Tulûn, construite dans le but de

recevoir une nombreuse congrégation dans sa vaste cour intérieure.

Les medresehs étant construites à l'intention des étudiants, il n'était

pas nécessaire de sacrifier tant de place aux fidèles, mais il fallait

avant tout considérer les besoins des professeurs et conférenciers et

songer au logement des élèves. Le dôme, bien plus important ici que

dans les autres mosquées du Caire, n'appartient pas à la mosquée elle-même: il recouvre une tombe. Il y a au Caire beaucoup de monuments religieux servant de dernière demeure à leur fondateur,

et l'on a pris à tort l'habitude de considérer ces mausolées

recouverts d'un dôme comme faisant partie d'une mosquée.

 

Le plan en forme de croix de la mosquée du Sultan Hasan n'est

pas visible de l'extérieur, les angles étant occupés par des

constructions qui renferment les divers appartements d'un collège.

Le grand mur qui longe la rue n'est percé çà et là que pour éclairer

ces appartements. La simplicité de cette façade fait ressortir la

beauté de la corniche qui court tout le long du bâtiment.

L'ornementation en forme de stalactites coupe les lignes

horizontales à la projection de chaque assise de pierres, et la nudité du mur sous la corniche est embellie par les ombres que celle-ci

projette. A midi, ces ombres s'étendent sur presque toute la surface

du mur jusqu'à l'angle où celui-ci est exposé plus directement au

soleil. Ici, les ombres s'arrêtent brusquement comme si elles

craignaient de violer le contour du magnifique portail sous lequel

nous allons pénétrer.

 

Après avoir monté quelques marches, nous nous trouvons sur le palier d'où cette immense niche s'élève à 22 mètres au-dessus de

notre tête. L'arche en forme de voûte semi-sphérique se dresse en

12 rangées de pendentifs; de délicates petites colonnes arrondissent

les angles près de la base, ainsi que les niches cintrées qui se font

face de chaque côté de la porte. Un cadre de ravissantes

arabesques, des panneaux et des médaillons décorés de dessins

géométriques finement taillés, ornent cette porte majestueuse.

 

Ayant franchi un vestibule voûté, puis deux passages, nous

arrivons à une porte où le gardien nous remet des pantoufles, afin

que nos bottines ne souillent pas les planchers, et nous pénétrons

dans le Salin, ou cour intérieure. Incontestablement, ce qui

impressionne le plus, ce sont les quatre arches colossales qui

séparent cette cour du transept; elles donnent une impression de

grandeur bien supérieure à ce que l'ensemble est réellement. Selon

l'habitude, la fontaine pour les ablutions se trouve au centre de la cour, et il y a ici une autre fontaine plus petite, pour l'eau potable. Le

liwan ou sanctuaire est un peu surélevé et couvert de nattes et de tapis à prières. La dikka ou chaire, d'où le Coran est lu, est en pierre

et repose sur de gracieuses colonnes. La Mihrab ou Kibla, niche

sacrée, est à l'extrémité du bâtiment, tournée vers la Mecque, et à

côté du pupitre de pierre.

 

J'eus la bonne fortune de pouvoir peindre le sanctuaire (tel qu'il

est reproduit ici) avant que les travaux de restauration ne fussent

commencés. Je ne doute pas que ces travaux ne soient accomplis

d'excellente façon, mais il faudra quelques années pour que le neuf

s'harmonise avec l'ancien.

 

Dix ans plus tard, je fus empêché de peindre de nouveau dans cette mosquée par les échafaudages et le bruit que faisaient les

ouvriers. De grands morceaux de la fresque, légère comme une toile

d'araignée, avec ses inscriptions kufiques, jonchaient le sol en

compagnie des pierres moulées et coloriées qui devaient être

nettoyées et retaillées avant d'être cimentées à leur place, travail

nécessaire sans aucun doute, et d'ailleurs dirigé d'une façon fort

habile. Puisqu'on en est là, il serait à souhaiter qu'on fît un peu plus

encore et qu'on remît en place les magnifiques lampadaires de bronze qui, à différentes époques, ont été enlevés de là. Quelques-

uns, et des plus beaux, sont actuellement au Musée arabe, mais ils

seraient beaucoup plus à leur place ici. L'argument si souvent

employé que les objets de valeur courent le risque d'être volés dans

les mosquées, ne saurait s'appliquer à des objets d'art pesant plus

de 1 000 kilogrammes! Quelques-uns de ces lampadaires qui sont

catalogués dans les musées, ont été remplacés dans les mosquées

par des lampes qui feraient honte à un cirque de saltimbanques!

 

LE SANCTUAIRE DE LA MOSQUÉE DU

SULTAN HASAN Image plus grande

 

Une porte qui ouvre à gauche de la Kibla conduit au mausolée du

Sultan Hasan, au milieu duquel se trouve son sarcophage. Le dôme

qui, du dehors, est le trait saillant de l'ensemble, forme la voûte

sépulcrale.

Ce fut un monarque vraiment indigne que ce Sultan qui dort dans

ce majestueux tombeau. Nous lui pardonnons beaucoup en

considération de ce merveilleux monument, mais nous ne pouvons

oublier l'effroyable manière dont il récompensa le génie qui en fit les plans. Craignant que quelqu'un d'autre n'employât son architecte et

ne lui fît construire un monument qui éclipserait celui-ci, il n'hésita

pas à lui faire couper la main!

 

Malgré l'époque orageuse à laquelle il vécut, ce cruel Sultan

réussit à consacrer beaucoup de temps et d'argent à la construction

de mosquées, de collèges et de couvents. Au Caire seulement, on

en compte dix-neuf qu'il fit élever pendant les dix années de son règne—record extraordinaire pour un tyran cruel et débauché. Il est

probable que beaucoup de ses sujets se réjouirent lorsqu'il mourut

de mort violente, lui qui s'était servi de la violence pour faucher tant

d'existences! Quelques jours avant qu'il fût assassiné, un des

minarets s'écroula, écrasant 300 enfants qui jouaient dessous. Il ne

reste plus qu'un seul minaret, des trois construits à cette époque. En

1660, le grand dôme s'effondra et fut remplacé par celui qui existe

aujourd'hui.

 

Pendant les règnes difficiles des derniers successeurs d'Hasan,

des canons furent fréquemment montés sur le toit en terrasse de la

mosquée. En temps de paix, au contraire, on raconte qu'une corde

était tendue de l'un des minarets au bastion de la citadelle, et que le

Blondin de l'époque y donnait des représentations pour la plus

grande joie de la population.

 

En face de la mosquée du Sultan Hasan, s'élève la mosquée

inachevée, Refâiyeh, du nom d'une secte de derviches. Elle

renferme le caveau de la famille d'Ismael Pacha.

 

LA TOMBE-MOSQUÉE DE ARBOUGHAN,

AU CAIRE Image plus grande

 

Retournons vers l'entrée de la citadelle et descendons la Sharia-

el-Magar. Une petite mosquée abandonnée, au dôme cannelé, nichée entre ses minarets, offre au regard un tableau charmant. Un

peu plus bas, une vieille maison s'est suffisamment écroulée pour

laisser entrevoir une mosquée-tombeau, de peu d'importance, mais

tout à fait gracieuse, avec un minaret dont deux étages n'existent plus. C'est une composition attrayante, et l'ombre d'un portail à

bonne distance invite l'artiste à s'asseoir et à prendre ses pinceaux.

 

C'est un coin riant, plein de clarté et de gaieté, bien que, vu la

proximité d'un grand cimetière, pas une matinée ne s'écoule sans

que de nombreuses processions funéraires ne remontent la rue. Ces

processions sont généralement précédées par un certain nombre de

mendiants, souvent des aveugles, qui, tristement, chantent leur profession de foi: «La ilâha ill allâh wu Muhammed rasul allâh»; ces

pauvres gens sont suivis par les parents mâles du mort, des

derviches portant des bannières, des jeunes garçons chantant de

leur voix grêle des versets du Coran, et enfin du Coran lui-même

porté sur un plateau couvert d'un morceau d'étoffe de couleur. Le

cercueil ouvert vient ensuite, porté par les amis du défunt. A la tête

du cercueil qui est toujours à l'avant, il y a, si c'est un homme qu'on

enterre, un turban posé sur un support de bois. Les femmes ferment la marche, les parents du défunt ayant généralement une bande de

mousseline bleue autour de la tête. Souvent aussi elles agitent un

morceau d'étoffe bleue, et le bruit des sanglots des unes est étouffé

par les lamentations des autres. Souvent aussi des pleureuses de

profession sont employées et les gémissements étranges qu'elles

poussent sont très émouvants, quand on ne sait pas que c'est à tant

par heure. Cette habitude est du reste contraire à la Loi du Prophète,

mais elle date d'une époque tellement reculée que les interdictions n'ont sur elle aucun effet. Les hommes ne portent aucun signe de

deuil, arguant qu'il serait injuste et égoïste de plaindre un être qui est

mort dans la Foi et qui est bien plus heureux au ciel que sur la terre.

Cette raison est logique, mais elle ne touche évidemment pas les

femmes qui rivalisent entre elles à qui exprimera le plus bruyamment

son chagrin. Il est également difficile de concilier avec cet argument

la présence des pleureuses de profession, payées par les hommes.

 

Je demandai là-dessus une explication au fidèle Mohammed. Il

me répondit que c'était très mal de la part des femmes et que certainement le feu de l'enfer les punirait. Après quoi, il haussa les

épaules d'une façon qui indiquait l'inutilité de lutter contre de vieilles

traditions maalesh. Quant aux pleureuses, elles font là un piètre

métier: passer sa vie à hurler en ce monde pour quelques centimes, avec la perspective d'être horriblement punie dans l'autre, doit

manquer de charme! En tout cas, l'ancienneté de cette coutume est

prouvée par certaines peintures sur les murs des tombeaux à

Thèbes.

 

Pendant le temps que je passai à peindre sous cette porte, j'eus

l'occasion de voir les funérailles de plusieurs Saints réputés, et le

silence religieux n'était alors interrompu de temps en temps que par des voix qui murmuraient doucement les versets du Coran.

 

A gauche de mon aquarelle, s'élève le minaret de la mosquée

Aksunkur, laquelle vaut vraiment la peine d'être visitée. Elle fut

construite par un des fils de El-Nasir, vers le milieu du e XIV siècle, et

fut restaurée trois cents ans plus tard par Ibrâhîm Agha. C'est du

reste le nom de celui-ci qu'elle porte aujourd'hui. On l'appelle

quelquefois aussi la Mosquée Bleue, en raison de la couleur des

tuiles dont Ibrâhîm se servit pour la décoration intérieure, et qui, par leur beauté, attirent bien des artistes. On ne se lasse pas, en effet,

d'admirer cette merveilleuse teinte bleue, qui, sous le jeu du soleil,

tire tantôt sur le vert et tantôt sur le violet.

 

Le sanctuaire de toute mosquée est placé au sud-est, c'est-à-dire

face à la Mecque, et est éclairé dans le sens opposé par une galerie

à colonnade. Par conséquent, les rayons du soleil n'y pénètrent que

tard, alors qu'ils ont perdu de leur force, à l'exception quelquefois d'une petite raie lumineuse qui, se glissant à travers les vitraux d'une

fenêtre, vient caresser une colonne et lui donner les couleurs des

petits morceaux de verre qu'elle traverse. Il fait donc ici beaucoup

plus frais que dans la cour brûlée par le soleil. On peut se dispenser

de recouvrir ses bottines des pantoufles que le gardien vous offre,

en entrant pieds nus, ce qui est fort agréable; et, à cette distance de

la rue, on peut également et avec joie quitter sa veste et son gilet.

Il est préférable de ne pas travailler dans le sanctuaire au

moment de la prière, mais on trouve alors un charmant sujet dans

les palmiers qui jettent leur ombre sur le dôme de la fontaine, et la

pièce aux tuiles bleues, où se trouve le sarcophage d'Absunkur, est un des endroits les plus pittoresques du Caire.

 

L'INTÉRIEUR DE LA MOSQUÉE BLEUE,

AU CAIRE Image plus grande

 

Après le Sala, nous pouvons retourner au sanctuaire pendant

que les fidèles remettent leurs pantoufles. Excepté le vendredi, il ne

semble pas y avoir de services réguliers. Les hommes sont en ligne

devant la Kibla et se prosternent, tout en récitant certains versets du

Coran. Les femmes ne viennent jamais à ces prières, ce qui explique sans doute l'idée fausse entretenue en Europe que les

Mahométans ne reconnaissent pas d'âme aux femmes. Un

Musulman, après avoir assisté à nos services religieux, dont souvent

tout le public est féminin, pourrait alors tout aussi justement

prétendre que chez nous les femmes seules ont une âme. Les

relations sociales entre hommes et femmes obligent ces dernières à

dire leurs prières à part, mais elles sont tenues d'observer

également le jeûne du Ramadan, et il serait bien injuste qu'elles ne dussent pas, elles aussi, être un jour récompensées!... Si sévère est

ce jeûne qu'elles ne peuvent s'y soustraire que lorsqu'elles

nourrissent un enfant, et encore faut-il, dans ce cas, qu'elles fassent

un jeûne équivalent dès que l'enfant est sevré. De temps à autre,

une femme se glissera dans une mosquée après le départ des

hommes, pour visiter le sanctuaire d'un Saint préféré, et tel Saint à

qui l'on prête une puissance merveilleuse pour rendre les femmes

fécondes est très honoré.

 

La rue où se trouve cette mosquée est particulièrement

intéressante, non qu'il y ait là des monuments remarquables, mais

parce qu'elle n'a pas tant souffert que d'autres de l'influence

européenne. Lorsque nous arrivons à la mosquée El Merdani, nous

nous retrouvons dans un quartier qui nous est familier et nous apercevons de nouveau les beaux minarets de Muaiyad. Laissant à

droite la porte Bab Zuwêlêh, après nous être assurés d'un rapide

coup d'œil que le vieux Saint en haillons et sa lance y sont toujours,

nous voyons à notre gauche une petite mosquée sans prétention dont l'entrée est au faîte d'un escalier. Je dis mosquée, parce que

c'est l'habitude de donner ce nom à tout édifice qui se rattache au

culte musulman, mais je n'ai jamais pu découvrir à quoi servait le

monument en question ici. A l'intérieur, nous traversons un petit

cloître et quelques marches nous conduisent à une cour ravissante.

Deux des côtés sont couverts de tuiles et au centre s'élève une jolie

Kibla, niche à prière, le seul signe qui nous indique que nous

sommes dans une enceinte religieuse. Des arbres et le derrière des maisons du Bazar des Tentes s'élèvent au fond, et des femmes

voilées entrent, sortent, disparaissent derrière la niche.

 

Pendant que je travaillais, le fidèle Mohammed Brown m'informa

qu'un Saint était enterré dans cet endroit et que les femmes allaient

dire leurs prières auprès de son sanctuaire, mais je ne pus rien

apprendre de plus. J'aurais peut-être trouvé un charmant sujet

derrière ces tuiles, mais je craignis qu'il fût indiscret de pousser mes recherches jusque-là. Aucun guide, aucun ouvrage sur l'architecture

arabe ne parle de ce délicieux endroit.

 

D'ici, il nous est aisé de rejoindre l'avenue Mohamet Ali, près du

musée arabe, et de retourner au cœur du quartier européen.