L'Égypte d'hier et d'aujourd'hui
Chapitre XII: Thèbes
CHAPITRE XII
THÈBES
E , . || L
K . || L . || L
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U .
J' à Luxor le 1er décembre. Le train avait quelques heures
de retard, mais cela n'était pas pour me surprendre. Quelques
personnes m'attendaient. On mit à dos de chameau mon bagage;
mes ustensiles de peintre voisinèrent dans un panier avec une
énorme provision de boîtes de sardines. Dans un autre panier on plaça un sac de plâtre de Paris qui pesait plus que ma valise, ainsi
que des bougies et encore des boîtes de sardines. Que de
sardines!...
Montés sur des ânes, Mohammed Effendi, qui représentait la
Société d'Exploration Égyptienne, et moi, nous nous mîmes en
route, suivis du commissarel camuel. Un demi-kilomètre de boue
sèche et de sable sépare la rivière des terrains cultivés: nous le franchîmes au galop, laissant le chameau et son guide loin derrière
nous. Après avoir dépassé des jardins enclos de murs, et traversé le
pont d'un canal, nous descendîmes dans la large plaine verdoyante
qui s'étend de la nécropole de Thèbes à la rivière. Les colosses d'Amenhotep III s'élèvent à la limite des terres cultivées, et, à leur
gauche, au bord même du désert, on aperçoit les pylônes du grand
temple de Medinet Habu. Les ruines du Ramesseum sont en partie
cachées par des arbres, et l'amphithéâtre que forment les rochers derrière le temple de Dêr-el-Bahri est à peine visible au loin. Après
une marche de deux kilomètres, nous laissons les colosses à notre
gauche, mais nous voyons encore leurs bases assombries par les
inondations annuelles du Nil. Nous passons auprès du pylône brisé
du Ramesseum qui s'élève juste au-dessus de la plaine fertile que
nous allons quitter. Ici, nous devons choisir notre chemin entre des
monceaux de débris, des tombes et des ornières, et cela continue
ainsi jusqu'au village de Kurnah, qui se trouve sur un plateau légèrement surélevé.
LE RAMESSEUM, A THÈBES Image plus grande
Nous montons entre les huttes du village. Des gamins à demi
nus qui poursuivent des volatiles sont pour nous, dans ce vaste
cimetière, un signe de vie réjouissant. Une femme apparaît à l'entrée
d'une large excavation et crie aux enfants de laisser les poules
tranquilles. En regardant d'en haut, nous voyons que cette ouverture
n'est qu'une tombe de plus, et que ces gens en ont fait leur demeure. Une ou deux bâtisses de briques, basses et carrées,
forment l'habitation des riches; tous les autres habitants de ce grand
village occupent les tombes. Une muraille enclôt une cour, dans
laquelle nous remarquons de bizarres objets, comme de
gigantesques champignons aux bords retournés et qui seraient en
boue desséchée. Plusieurs d'entre eux contiennent en ce moment
de la paille ou des céréales; ce sont les demeures d'été des pauvres
gens que les scorpions ont chassés des tombes. Dans le creux où le dormeur se blottit pour la nuit, nous remarquons deux espèces de
coquetiers, assez grands pour contenir une kulla ou cruche à eau,
taillée dans une pierre poreuse. Quelques habitants fortunés du
village possèdent plusieurs tombes rangées en cercle autour de la
cour centrale. Alors, l'une sert de dortoir, l'autre de cuisine, une
troisième d'étable. Les habitations diffèrent selon la nature des tombes. Parfois, une hutte en constitue la première partie, et la
tombe, à laquelle mènent quelques marches, représente le fond.
Nous remarquons plus bas quelques sépulcres fermés de lourdes
portes de fer, et munis de numéros officiels. Ils sont moins pittoresques que ceux que nous avons vus tout d'abord, mais ils
sont apparemment de plus d'importance. De fait, ce sont les tombes
du Cheik Abd-el-Kurnah, dont nous parlerons plus tard. Quelques
ruines évoquent en moi l'image d'un antique monastère copte;
j'apprends que ce sont les décombres d'une maison datant du siècle
dernier, où demeura Wilkinson. Il y recueillit des notes pour son livre
Mœurs et coutumes des Anciens Égyptiens, livre considéré comme
surranné par beaucoup de gens, mais fort intéressant cependant, et savamment illustré par l'auteur. Wilkinson mourut d'un accident
d'arme à feu dans cette maison où il avait travaillé si longtemps. Sur
le point de mourir, il eut peur que ses gens ne fussent soupçonnés,
et, faisant mander l'omdeh (chef du village), il l'assura que sa mort
n'était causée que par sa propre maladresse.
Le grand amphithéâtre que forment les falaises encerclant à
demi le côté ouest de la vallée de Dêr-el-Bahri, s'ouvre devant nous. Le temple de Hatshepsu, avec ses terrasses et ses colonnades, en
occupe la base, et fait face au temple de Luxor, à 4 kilomètres de là,
sur la rive opposée du Nil. Une hutte de pierre, tout à côté du
temple, m'intéresse vivement: pendant cinq mois, cette hutte me
servira de demeure. Un nuage de poussière qui s'élevait à gauche
du temple et les voix des ouvriers nous apprirent que les travaux
d'excavation étaient en train.
DER-EL-BAHRI Image plus grande
Mon ami Currelly était occupé; je fus reçu par un Américain
charmant qui me présenta trois jeunes Arabes: le cuisinier, le maître
d'hôtel et le valet; ils me baisèrent respectueusement la main, puis
me dévisagèrent avec curiosité. M. Dennis, s'instituant mon hôte,
envoya Albrikman, le chef, préparer le thé, et Bulbul, le maître
d'hôtel, couvrit d'une nappe la caisse qui servait de table. Comme nous avions laissé le commissarel camuel sensiblement en arrière,
je fus informé que mes bagages n'arriveraient pas avant une heure;
je me rendis donc dans la tente contiguë à la hutte, pour réparer tant
bien que mal le désordre de ma toilette. Un long sifflement et l'exclamation de ce qui me parut être une armée de travailleurs,
m'avertirent que le labeur du jour avait pris fin. Un chien ayant
aboyé, le son fut répercuté encore et encore, et l'on eût dit que tous
les roquets de la contrée donnaient de la voix. Passant ma tête par
l'ouverture de la tente pour demander une serviette, le mot serviette,
serviette, serviette me revint en échos successifs. Tout s'accordait
pour rendre ma nouvelle demeure bien étrange.
Le soleil s'était couché au fond de la vallée; le creux qui, en plein
jour, était enlaidi de monceaux de débris, était à présent noyé d'une
ombre douce et bienfaisante. Le thé, la beauté croissante du
paysage, me mirent en excellente humeur. Nous fûmes rejoints par
un second membre de la famille, un major Griffith, et bientôt Currelly
vint en personne partager notre repas. J'appris que, des difficultés
étant survenues dans l'organisation des fouilles, je ne pouvais
commencer mon travail. Nous discutâmes la question jusqu'à l'obscurité complète, éclairés simplement par quelques bougies
posées sur notre table improvisée.
STATUE DE RHAMSÈS II, AU TEMPLE DE
LUXOR Image plus grande
Le chameau étant enfin arrivé, je commençai mes préparatifs
pour la nuit. La hutte possédait deux pièces vides ouvrant sur la
salle commune, et un large cabinet de débarras réservé aux
trouvailles, et qui sentait vaguement la momie et la souris. Les deux pièces étant destinées à deux dames qui devaient nous arriver du
Caire le lendemain, je commençais à me demander où je coucherais
moi-même, et à regretter les hôtels modernes, hier méprisés,
lorsque Bulbul apparut, portant un lit indigène qu'il plaça entre deux
monceaux de trouvailles. Achmet suivit avec un matelas, et ma
chambre fut bientôt prête. Mon ami semblait étonné de mon peu d'habileté à me diriger dans l'obscurité, parmi les débris de temple
disséminés un peu partout. Je l'assurai que beaucoup de mes
compatriotes souffraient de la même infirmité, et il me conduisit
obligeamment à la hutte. Une tente à côté de nos deux lits (je ne vis celui de mon ami que lorsque je l'eus heurté dans l'ombre) devait
nous servir de cabinet de travail. Mon ami est Canadien et, ayant
campé presque toute sa vie, soit dans son pays, soit en Égypte, il
est un maître organisateur sous ce rapport. Notre salle à manger
nous parut, par contraste, brillamment éclairée. Mes yeux coururent
à la table: je m'attendais à un plat monstre de sardines relevé de
pickles. Mais non, Achmet apparut avec de délicieux hors-d'oeuvre
d'anchois à l'huile, puis Bulbul le suivit, porteur d'une soupe acceptable. Les bouchons sautèrent bientôt joyeusement, et le dîner
fut assaisonné de la meilleure des sauces: la gaieté et le bon
appétit.
Les histoires variées des quatre convives rendaient la
conversation intéressante. Le Major avait servi quatre ans en Afrique
pendant la guerre des Boërs; Currelly avait passé une saison avec
Flinders Petrie, à explorer la Péninsule Sinaïtique; Dennis, qui est Américain du Sud, avait une collection divertissante d'anecdotes, et
moi-même, je pus placer à propos quelque curieux ou réjouissant
épisode. On menait une vie sérieuse et réglée au campement; la
lune ayant éclairé notre chambre à coucher, je gagnai mon lit sans
encombre.
LES COLOSSES DE THÈBES Image plus grande
On s'habitue difficilement à dormir à la belle étoile. Des chiens
qui aboyaient à intervalles réguliers, me firent prévoir une nuit blanche. Tout d'abord, intéressé par la nouveauté de mon entourage,
je considérai cette perspective sans ennui. L'air était délicieusement
frais et la lune faisait paraître les rochers environnants plus
majestueux encore. A un certain moment, les chiens se taisant, j'eus
la sensation de tomber dans une agréable inconscience. Mais le
hurlement d'un chacal réveilla les chiens: ombres de Thèbes, quel vacarme! Enfin, je parvins à m'endormir. Je rêvai que le vacarme
avait éveillé les morts et que de chaque tombe les momies sortaient.
Bientôt, je crus être moi-même une momie. La pierre tombale qui me
recouvrait essayait de se soulever. A chacun de ses efforts, un frisson mortel me secouait. Une étrange sensation de liberté
reconquise, comme si la pierre se fût tout à coup envolée, m'arracha
à mon sommeil, et j'observai qu'une lourde couverture tunisienne
venait de tomber de mon lit, enlevée par un coup de vent violent.
Dans mes efforts pour la rattraper, je me cognai contre un des
gardiens de nuit qui était accouru à mon secours et qui m'aida à la
reprendre. Nous en couvrîmes le lit, en l'assujettissant au moyen de
lourds morceaux d'une statue d'Osiris. J'avais les yeux et les oreilles pleins de gravier et de poussière et le cou égratigné. Des appels
désespérés retentirent l'instant d'après: le Major, empêtré dans les
toiles qui protégeaient sa couchette, cherchait à se dégager et
appelait à l'aide. Puis, ce fut Dennis qui, ne voulant pas risquer
d'être enseveli sous sa tente, allait chercher un refuge dans la hutte.
On éveilla Currelly à grand'peine!... Griffith et Dennis s'arrangèrent
pour passer le reste de la nuit dans la hutte; quant à Currelly et à
moi, la tête enveloppée dans de vastes mouchoirs, nous réintégrâmes nos lits et, bercés par la tourmente, nous nous
abandonnâmes de nouveau au sommeil.
Le soleil, se levant sur les collines au delà de Luxor, m'éveilla. Le
vent était complètement tombé.
Des groupes d'ouvriers apparurent bientôt, silhouettes sombres
dans la brume lumineuse du levant. A sept heures, trois cents hommes et jeunes garçons étaient rangés près du camp et
répondaient à l'appel de Mohammed Effendi. Je pus enfin procéder
à une toilette en règle. Cette nuit au grand air m'avait affamé et
j'aurais embrassé Bulbul lorsque, devinant mes désirs, il m'apporta
une tasse de thé. Ce nom de Bulbul ne m'étant point connu,
j'interrogeai le jeune garçon. Il m'avoua que ce nom était celui d'un
oiseau qui chante très bien (le rossignol, ainsi que je le compris plus
tard), et qu'on l'avait surnommé de la sorte en raison de son talent de chanteur.