Les ailes d'Icare

Charles de Bernard · Chapitre 1 sur 15

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Les ailes d'Icare

Par Charles de Bernard

NOUVELLE ÉDITION

 

[Illustration]

 

PARIS MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS RUE VIVIENNE, 2 BIS —

1857

 

Droits de reproduction et de traduction réservés.

 

LES AILES D’ICARE

LA PETITE VILLE

A soixante lieues de Paris, au sud ou à l’ouest, peu importe, commence un arrondissement dont je tairai le nom par un motif qui n’a rien de commun avec la réserve de Cervantes, au sujet du village de l’Argamazille. Ce pays a pour chef-lieu D***, grande et belle ville de France, à ce qu’assure Vosgien, dont le patriotisme trouve facilement les villes de France grandes et belles ; en cette occasion, le dictionnaire ment au moins de moitié. Pour une population de 5,400 âmes, D*** est grand en effet, car l’herbe croît dans plusieurs de ses rues ; mais sa beauté se trouve contestée par tous les voyageurs et même par quelques-uns des habitants.

Au milieu des champs de blé qui l’entourent en s’encaissant graduellement comme pour lui faire un nid, cette capitale au petit pied ne manque pas cependant d’une certaine prestance opulente ; les files d’ormeaux et de peupliers, ornement des routes dont elle forme le rond-point, s’allongent en rayons verdoyants sur le fond jaune de la plaine et annoncent une cité qui se respecte ; une jolie rivière l’enlace à demi par une courbe gracieuse, et des jardins, projetant leur verdure par-dessus le mur qui les clôt, séparent çà et là les maisons enduites généralement d’un badigeon grisâtre.

Trois fontaines enrichies de tritons, de naïades et autres sculptures allégoriques, décorent autant de carrefours auxquels la vanité locale a donné le nom de places, et dont le plus étendu possède, en outre, d’un côté une vieille cathédrale, de l’autre un grand homme du pays, coulé en bronze, qui monte une faction éternelle devant la maison du Seigneur. D***, d’ailleurs, n’a rien à envier à ses rivaux des départements voisins, brodé qu’il est sur toutes les coutures de faveurs politiques et administratives. Sans parler d’un député qu’il envoie à la Chambre, il jouit d’un tribunal de première instance, d’un sous-préfet et d’un escadron de hussards, dont les chevaux paissent de temps immémorial le foin des prairies de l’arrondissement, tandis que les cavaliers regardent comme leur provende légitime les cœurs des grisettes de la rue Royale ; enfin, pour sanctifier toutes ces mondanités, un séminaire qu’on prendrait plutôt pour une caserne, envoie chaque année de nombreuses recrues au clergé du diocèse.

D*** doit donc être regardé comme une cité honorable ; mais en dépit de ses illustrations il inspire l’ennui à la première vue, et cette impression est loin de s’affaiblir lorsqu’on y est resté quelque temps ; car, pour être juste, la ville sous ce rapport tient plus encore qu’elle ne promet. Et par ennui, n’entendez pas la poétique mélancolie dont fut saisi un illustre écrivain en approchant de Jérusalem ; il s’agit ici du sentiment vulgaire qui rétrécit l’âme en dilatant la bouche, de l’ennui qui bâille et ne rêve pas. Soit que le sol engendre le spleen par l’invisible exhalaison de quelque vapeur délétère, soit que les blés interminables de la banlieue finissent par donner la jaunisse à ceux qui les traversent : — « Quand partons-nous ? » telles sont invariablement les premières paroles du voyageur venant de Paris, et tous les indigènes qui se trouvent sur son passage semblent lui répondre par leur contenance : « Que vous êtes heureux de partir ! »

En 1837, vers la fin de février, le mal endémique dont il est ici question sévissait particulièrement, et dès le matin, au second étage d’une maison d’assez triste apparence, située sur la place de la Cathédrale. L’individu atteint par le fléau était un jeune homme d’environ vingt-sept ans, dont la physionomie eût paru agréable sans l’expression morose qui en altérait la sérénité. Selon l’usage de beaucoup de provinciaux qui vouent à leurs habits un attachement inaltérable, il portait de vieux escarpins au lieu de pantoufles, et en guise de robe de chambre une redingote noire percée au coude comme le pourpoint d’Henri IV.

Assis en face de la cheminée, la tête appuyée au dossier d’un grand fauteuil de tapisserie, les bras entrelacés, les jambes l’une sur l’autre, le nez en l’air et les yeux à demi fermés, ce jeune homme bâillait largement et avec tant de régularité, qu’il semblait que ce fût là sa manière de respirer. Dans son inaction il paraissait insensible à tout, même aux caprices incommodes d’un foyer près de s’éteindre, qui prouvait, en ce moment, que s’il n’y a jamais de feu sans fumée, il peut y avoir en revanche de la fumée sans feu.

Quelques-uns des meubles dont la chambre était garnie annonçaient que leur propriétaire n’avait pas succombé sans résistance à la torpeur dans laquelle il restait engourdi. Du haut d’un pupitre placé devant la fenêtre un concerto de Viotti adressait un appel silencieux à un violon délaissé sur une chaise ; à côté de la cheminée une petite table d’acajou était couverte de boîtes à couleurs, d’albums, de croquis, de pinceaux, parmi lesquels l’ébauche d’une aquarelle attendait la main de l’artiste. Enfin, au milieu de la chambre un bureau gigantesque offrait plusieurs couches de gros livres et de volumineux manuscrits entassés en désordre, autour d’une écritoire, reine de ce chaos.

Pour conjurer l’ennui, le provincial avait évidemment essayé tous les moyens en son pouvoir, le travail sérieux aussi bien que les distractions attrayantes ; car la couleur était fraîche aux cils du pinceau, fraîche était l’encre au bec de la plume ; et lui-même, par mégarde sans doute, tenait encore à la main un archet. Mais ni la musique, ni la peinture, ni l’étude n’avaient pu le faire triompher du noir adversaire à la merci duquel il était resté en définitive après avoir eu ses trois chevaux tués sous lui.

Le jeune homme ennuyé se leva tout à coup, et fit plusieurs tours dans la chambre. Il regarda sans y toucher l’aquarelle commencée ; envoya d’un coup de pied vers la bibliothèque un livre tombé du bureau ; enfin il prit le violon d’un air morne, et se plaçant devant le pupitre, essaya un passage en double corde ; mais à la septième mesure, il posa l’instrument et se vint rasseoir sur son fauteuil.

Et c’est aujourd’hui le mardi gras ! dit-il alors en croisant les bras par un geste tragique. — Ville paralysée, ville morte, ville fossile ! Anathème sur tes habitants jusqu’à la troisième génération ! Voilà donc le carnaval fini, et pas un bal, pas un plaisir, pas un divertissement ! Dîner, et puis dîner, et toujours dîner ; ils ne savent faire que cela, hommes et femmes… Quand je dis femmes, c’est faute d’une autre expression qui rende poliment ma pensée ; car en réalité ici la femme n’existe pas. C’est profaner un pareil mot que de l’appliquer à toutes ces créatures sans grâce, sans tournure et sans esprit… Maudit soit le jour où il a été écrit : Victor Deslandes est nommé substitut du procureur du roi près le tribunal de D*** ! Que venais-je faire dans cette galère, moi, né pour les arts, pour la société, et qui me vois condamné à végéter parmi ces bipèdes ? Car quel autre mot que celui de végétation pourra convenir à la vie que je mène ici depuis dix-huit mois ? Oui, je descends de jour en jour à l’état de végétal, si même je n’y suis pas déjà parvenu… Et cependant il y avait quelque chose là !

Le substitut se frappa le front comme fit André Chénier, marchant à l’échafaud ; puis il reprit :

—Aujourd’hui le mardi gras, et pas un bal ! Parmi nos gros bonnets c’est à qui fera le mort. En conscience je ne puis pas donner à danser, moi, célibataire et simple magistrat ; mais les autorités ! Mais le sous-préfet, mais le maire, mais le président du tribunal, mais le receveur !… Le sous-préfet, un ladre comme tous les administrateurs d’aujourd’hui, qui, sous prétexte qu’ils ont une famille, empochent leurs frais de représentation ; le maire, un bigot qui se croirait damné si l’on dansait chez lui ! le président, autre fesse-mathieu ; mais c’est mon chef, et, quoiqu’il me garde rancune parce que je ne me soucie point d’épouser sa fille, je n’en veux pas dire de mal ; le receveur, il est malade celui-là, et par conséquent il est excusable… Mais tous les autres…, c’est à croire que nous sommes chez des sauvages : que dis-je là ! des sauvages danseraient. Comment passer ma soirée ? Irai-je faire ma partie d’échecs chez M. de Loiselay, ou perdre mon argent au boston chez madame Vernand ? Les échecs ! le boston ! quelles saturnales ! quelles jouissances folles et échevelées, comme ils disent à Paris ! En vérité ; je ferai bien de me réformer et d’apporter quelque modération dans mes plaisirs. Au train que je mène, je finirais par devenir un Héliogabale !

Victor Deslandes s’abandonna quelque temps à un rire amer, comme fait un homme qui n’a que l’ironie à opposer à l’infortune. Avant qu’il eût repris son flegme accoutumé, une servante ayant dépassé l’âge canonique, entra familièrement tenant une lettre d’une main, et portant de l’autre un plateau sur lequel étaient posés un petit pain, un sucrier et une tasse de café au lait.

— Jésus Dieu ! y a-t-il du bon sens à laisser fumer ainsi, s’écria cette matrone, qui, après avoir placé sur une table le déjeuner de son maître, entr’ouvrit la fenêtre et ralluma le feu, avec l’autorité que s’arrogent généralement les gouvernantes des célibataires vieux ou jeunes.

Le substitut prit la lettre avidement, car dans sa position la distraction la plus mince devenait un bienfait. Avant de briser le cachet, il l’examina d’un air surpris, et regarda une seconde fois l’adresse, qui portait le timbre de Paris.

— C’est bien l’écriture de Blondeau, se dit-il alors ; mais où diantre a-t-il trouvé ces magnifiques armoiries ? Est-ce dans le chantier de son père le marchand de bois, ou parmi les cuirs de son aïeul maternel le tanneur ? Une croix pattée de gueules sur champ d’argent, des pals, des tourteaux, un lion lampassé en abîme ! Peste, voilà du féodal. Ne dirait-on pas l’écu d’un haut baron arrivant de la croisade ? Il y a deux mois, il se contentait d’un chiffre couronné ; aujourd’hui le voilà gentilhomme au grand complet ; la prochaine fois je le verrai sans doute comte ou marquis. Bravo, Blondeau ! Ah çà ! au milieu de ses grandeurs, m’envoie-t-il l’argent qu’il me doit ?

Le jeune magistrat ouvrit l’enveloppe et n’y trouva pas la lettre de change qu’il attendait.

 

« Mon cher Victor, disait le correspondant de Paris, il est six heures du matin ; je sors du bal de l’ambassade d’Angleterre, et comme mes projets pour la journée exigent que je ne m’endorme pas, je t’écris ; car, en ce moment, saturé que je suis des enchantements d’une nuit féerique, tout autre plaisir que celui de causer avec toi serait d’un ragoût trop fade pour me tenir éveillé. D’ailleurs, si je ne t’écris pas maintenant, quand retrouverai-je la possibilité de le faire ? Le temps vole avec une si foudroyante rapidité, les affaires et les plaisirs se ruent, enlacés les uns aux autres, dans un galop si torrentueux, qu’en toute chose il faut prendre aux cheveux l’occasion ; chaque minute a son emploi impérieux. Ne m’accuse donc plus de négligence. Si ma correspondance n’a pas toujours la régularité que j’y voudrais mettre, la faute en est uniquement au tourbillon dans lequel je vis, et qui m’entraîne souvent malgré moi ; d’ailleurs tu n’es pas le seul avec qui je sois en retard ; tu te trouves, au contraire, en nombreuse, et, j’ose dire, excellente compagnie.

« Aujourd’hui, j’ai juré de consacrer quatre heures à régler mon arriéré. Je te donne le pas sur tout le monde, même sur la duchesse de San-Severino, une délicieuse Italienne que, pour mon bonheur intime, j’ai rencontrée l’été dernier aux eaux d’Aix. J’ai aussi une négociation importante à traiter avec Louis Reynard, un des princes de la finance ; mais n’importe, je commence par toi : l’amitié avant l’amour et l’argent ; l’amitié avant tout.

« Mon courrier fini, je dois monter à cheval avec le marquis de Grigneuse, le comte de Castéjars et lord Cobham, à cette fin de recouvrer, pour un déjeuner au Rocher de Cancale qu’a perdu Grigneuse, l’appétit dont, cette nuit, nous avons abusé tous quatre au gala de l’ambassade anglaise. C’est qu’il faut en convenir, tout était là d’un caprice prestigieux et d’un comfortable mirobolant. Figure-toi pour salle à manger une orangerie royale tendue de damas blancs ; les caisses des arbustes métamorphosées en buffets ; les lustres étincelant à travers le feuillage ; pour convives, les plus jolies femmes et les plus brillants cavaliers de Paris. Le duc d’Orléans et le duc de Nemours y étaient dansant et mangeant comme de simples mortels. En un mot, Albion a fort bien fait les choses, et je lui accorde mon estime.

« Ici je fais une pause pour sonner mon valet de chambre, et lui demander du thé ; je me sens la tête lourde et n’ai pas le loisir d’avoir la migraine… En me servant, cet imbécile de Frédéric vient de casser une tasse, vrai Japon ; le drôle n’en fait pas d’autres : hier encore n’a-t-il pas outrageusement bossué, en la laissant tomber sur du marbre, une buire d’après Cellini, dont les ciselures seules m’avaient coûté trois cents francs ! Je serai obligé de le mettre à la porte pour soustraire mon mobilier à ses mains meurtrières, et par suite de ce coup d’état, Ænéas, audacieux négrillon en qui l’intelligence n’a pas attendu le nombre des années, mon groom, dis-je, se trouvera probablement élevé à la dignité de valet de chambre.

« Mais où en étais-je ? Je te parlais, je crois, d’un déjeuner d’huîtres auquel est conviée, au retour du bois, une réunion d’aimables viveurs. En sortant de chez Borel, il est question d’aller à la barrière du Combat essayer quelques bulldogs que lord Cobham a fait venir d’Angleterre ; l’un d’eux, O’Connell (lord Cobham est tory), jouit d’une mâchoire en laquelle j’ai confiance jusqu’à concurrence de dix louis pariés contre Castéjars. Après le combat nous reviendrons faire notre apparition accoutumée au café de Paris, le seul lieu public où puisse dîner un homme qui se respecte ; ensuite abdication de la redingote et des bottes en faveur de l’habit et des bas à jour. En prima sera, j’irai sommeiller une couple d’heures à l’Opéra, où ma présence est indispensable ; car Coralie, rat charmant et plein d’avenir, passe ce soir au rang des tigres dans un pas de trois du Diable boiteux, et notre loge protège ce début.

« Après le ballet je ferai acte de présence dans deux ou trois salons du faubourg Saint-Honoré ; puis, mes devoirs accomplis à l’égard du beau monde, je rentre dans l’exercice de mes droits carnavalesques : à deux heures, rendez-vous à la salle Ventadour ; lions et tigres, toute notre ménagerie y sera. Evohé ! rugissements et bondissements, bacchanale et saturnale, galop infernal, ronde du sabbat, tout le tremblement : Il est convenu qu’on s’encanaille. Pour conclusion, souper chez Castéjars, le propriétaire de Coralie, dont le début doit être célébré par une ovation bachique digne de la Régence ; l’orgie sera tout ce qu’il y a de plus furieusement échevelé.

« Ensuite… ma foi ! ensuite il fera jour et il sera temps de dormir.

« Dans ta dernière lettre tu me demandais des détails sur ma manière de vivre ; en voilà qui n’ont rien de fardé. J’espère que ta robe noire n’en rougira point, et que la fourrure de ton épitoge ne se hérissera pas au récit de mes égarements. D’ailleurs tu aurais tort de juger ma conduite d’après le spécimen que je viens de te mettre sous les yeux. Pour moi, comme pour bien d’autres, les jours, mon cher Victor, se suivent et ne se ressemblent pas. Aujourd’hui le plaisir, demain les affaires. Sentence fort judicieuse, n’est-ce pas ? et qui va me servir de transition naturelle pour arriver à l’un des sujets de ma lettre que j’allais peut-être oublier.

« Tu sais que je te dois 3,000 francs. Il y a dix-huit mois, lorsque je vins à Paris décidé à y tenter la fortune, cet argent me fut fort utile ; car il n’y a pas de moisson sans semailles, et pour conduire avec succès la campagne que j’avais résolu d’ouvrir, il me fallait une mise de fonds à laquelle ton amitié s’est empressée de concourir. Aujourd’hui, grâce à ma volonté ou peut-être à mon étoile, je me trouve au-dessus de la position pour ainsi dire précaire par où j’ai débuté ; aujourd’hui je commence à récolter le fruit de mes efforts : il me serait donc très-facile de te rembourser, et je le ferais en ce moment même, sans une affaire dans laquelle Louis Reynard m’offre un intérêt, et qui se présente sous les plus favorables auspices ; il s’agit de l’achat d’un terrain considérable, dont l’exploitation industrielle, combinée avec la revente en détail d’une partie de la propriété, doit, suivant les calculs les plus modérés, produire un bénéfice de deux cents pour cent. La revente seule couvrira le prix de l’acquisition ; en sorte qu’après être rentrés intégralement dans nos déboursés, nous resterons propriétaires d’un immeuble qui, malgré sa réduction, doit doubler de produit dans des mains intelligentes.

« Cette affaire, tu le comprends, est de celles qu’on ne refuse pas. En ce moment je réunis les fonds dont j’ai besoin, et il faut que la bourse de mes amis vienne en aide à la mienne, car je ne me soucie pas d’avoir recours à d’honnêtes capitalistes qui m’imposeraient des conditions judaïques. J’ai donc pensé à toi, mon cher Victor ; avec tes habitudes d’ordre, il est impossible qu’à D*** tu dépenses ton revenu ; un viveur lui-même n’y parviendrait pas. Tu as certainement fait des économies depuis ton installation, et j’en suis sûr, ton escarcelle se trouve surabondamment garnie. S’il t’était possible de prélever quelques milliers de francs sur cet argent que tu laisses dormir faute d’emploi, tu me rendrais un service que je te demande sans façon ; car je connais trop ton amitié pour me montrer cérémonieux envers toi.

« Si tu peux m’obliger, tu le feras comme tu l’as déjà fait ; je n’en doute nullement. Dans le cas où tu voudrais prendre un petit intérêt dans l’affaire en question, l’argent que tu m’enverras, joint aux 1,000 francs que je te dois déjà, formera un apport que je comprendrai dans le mien et dont je te tiendrai compte ; si quelque préjugé de propriétaire foncier t’éloigne d’une spéculation qui, selon toute apparence, triplerait ton capital, je resterai ton débiteur pur et simple ; et à la première rentrée de fonds je te renverrai ton argent.

« Réponds-moi, je te prie, courrier par courrier ; pour réussir, les affaires veulent être menées activement, et si tu ne peux me rendre le service que je te demande, il faut que je le sache, afin de prendre sur-le-champ d’autres mesures. A toi de cœur, mon cher Victor ; si tu étais un ami véritable, tu demanderais un congé à tes robes noires, et tu viendrais passer ici un mois ou deux ; je serais ton cornac dans cette moderne Babylone, et malgré le carême nous mènerions joyeuse vie. Je te présenterais à ma petite duchesse et je te ferais lier connaissance avec plusieurs personnes en crédit, qui pourraient être utiles à ton avancement. Songe à cela, mon cher Victor, et crois à mon inaltérable amitié.

GUSTAVE.

« P. S. Depuis ma dernière lettre j’ai changé de logement. Voici mon adresse actuelle : M. Blondeau de Gustan, ou tout simplement, M. de Gustan, 15, rue Godot-Mauroy. »

En achevant la lecture de cette épître, le jeune magistrat éprouva une impression analogue à celle que ressent un oiseau captif à la vue d’un de ses compagnons voletant et chantant en joyeuse liberté. L’apathie où il était resté plongé jusqu’alors fit soudainement place à une de ces sourdes agitations pendant lesquelles le corps, par une locomotion machinale, semble vouloir se mettre en harmonie avec la surexcitation de l’esprit. Après s’être promené quelque temps d’un pas rapide et saccadé, Deslandes reprit la lettre de son ami et la relut en accompagnant à haute voix plusieurs passages de commentaires où se trahissait une secrète envie.

—_L’ambassadeur d’Angleterre… la duchesse de San-Severino… le marquis de Grigneuse… lord Cobham_… Sapristie ! quels yeux ouvrirait le bonhomme Blondeau, si depuis l’autre monde il apercevait son fils en pareille compagnie. Ah ! il se nomme maintenant M. de Gustan ; il m’annonce cela sans explication comme une chose toute simple… et l’on dit que nos mœurs tendent à la république ! Molière, où es-tu ? Ce qu’il y a de plus amusant, c’est qu’en s’anoblissant de son autorité privée, mon ami Gustave a jugé inutile d’apprendre l’orthographe. Il se sera rappelé qu’autrefois les seigneurs châtelains mettaient de la prétention à ne pas savoir écrire, et en continuant d’estropier la langue il croit apparemment faire acte de gentilhomme… et puis quel style ! quel jargon ! un ragoût trop fade ; un galop torrentueux, un confortable mirobolant ; ma robe noire qui ne rougira pas… quel pitoyable jeu de mots ! et que veut-il dire avec ses rats métamorphosés en tigres ? Cherche. Si c’est là le langage à la mode parmi les élégants de Paris, je leur en fais mon compliment bien sincère… hum ! Son valet de chambre… son nègre… ses chevaux… ses porcelaines du Japon… ses buires d’après Cellini… Évidemment il y a de l’affectation dans le récit de ses splendeurs. Je comprends ; maintenant que le voilà devenu Parisien et grand seigneur, il n’est pas fâché d’éblouir de son luxe un pauvre diable de mon espèce qui a la bonhomie de rester bourgeois et provincial.

Le langage avantageux du soi-disant amant de la duchesse de San-Severino avait éveillé la susceptibilité du jeune substitut, mais non sa défiance ; l’idée que les fastueux détails auxquels s’était livré son ami pussent avoir une étroite connexion avec la demande d’argent par où il terminait sa lettre ne lui vint pas un seul instant à l’esprit ; il ne vit qu’un débordement de vanité satisfaite dans des phrases où un lecteur clairvoyant eût soupçonné un calcul d’autant plus étudié, qu’il employait des formes plus irréfléchies en apparence. Avec la crédulité naturelle à un homme honnête qui, ayant toujours suivi le droit chemin, ne suppose pas facilement que d’autres puissent pratiquer les sentiers tortueux, il admit donc pour sérieux et véridique, tout en le critiquant, l’espèce de prospectus doré sur tranche dans lequel Blondeau de Gustan, selon l’usage des emprunteurs, avait, il faut le dire, singulièrement magnifié une position quelque peu équivoque.

En songeant à la vie brillante que menait son correspondant, le jeune magistrat ne put s’empêcher de faire un retour pénible sur l’existence monotone à laquelle lui-même se voyait condamné.

— Je comprends que l’on ait cru à l’influence de certaines étoiles sur la destinée, se dit-il en avalant d’un air mélancolique le café au lait qui avait eu le temps de refroidir. Voilà un homme sans fortune, sans naissance, sans instruction, car au collége il n’a jamais pu parvenir à obtenir un accessit, sans talent d’agrément d’aucune espèce ; eh bien ! cet homme s’est dit : Je réussirai, je ferai fortune, je m’élèverai au niveau de la meilleure société de Paris ; et comme il a dit, il a fait. Tout lui sourit : il jette l’argent par les fenêtres, et l’argent rentre par la porte ; il soupe chez des ambassadeurs, et va en bonne fortune chez des duchesses… Tout cela sans orthographe… Et moi dont la famille est connue dans la magistrature depuis plusieurs générations, moi qui possède une fortune modeste, mais indépendante, moi qui ne manque ni de connaissances, ni de talents, ni d’esprit, je perds misérablement les plus belles années de ma vie dans une obscure bourgade. Si j’étais un ambitieux et que l’avenir me gardât quelque magnifique dédommagement, je pourrais me résigner ; mais quoi ! à trente-cinq ans je serai procureur du roi ; à cinquante, président de tribunal. La robe rouge de conseiller ou d’avocat général, voilà mon bâton de maréchal de France. Du train dont il chemine, Blondeau sera millionnaire à quarante ans, et il fera un mariage superbe. D’où vient que, parti de plus bas, il est arrivé déjà plus haut ? Lui suis-je inférieur en quoi que ce soit ? Sans vanité il m’est permis, je crois, de dire non. En toutes choses je suis homme à lui rendre des points. Pourquoi donc marche-t-il à pas de géant, tandis que je me fatigue en efforts inutiles sans avancer d’une semelle ? Il est à Paris et je suis à D***. Voilà le mot de l’énigme. Paris, Paris !

Victor Deslandes posa sur la table la tartine beurrée qu’il portait à sa bouche, et sans plus songer à son déjeuner il tomba dans une rêverie à laquelle mit fin la sonnerie de la pendule.

— Neuf heures ! s’écria-t-il en s’éveillant comme d’un songe ; je vais me faire attendre à l’audience.

Le substitut acheva rapidement sa toilette, rangea quelques papiers dans un portefeuille de maroquin noir qu’il prit sous son bras, et sortit. Arrivé dans la rue, il se dirigea vers un grand bâtiment situé de l’autre côté de la place, en disant entre ses dents :

— Serai-je donc attelé toute ma vie à cette charrue ?

 

UN TRIBUNAL DE PREMIÈRE INSTANCE

 

La maison où entra Victor Deslandes était un de ces édifices inconnus à Paris, dans lesquels l’administration des petites villes met toutes ses complaisances après y avoir dépensé le plus d’imagination et le moins d’argent possible ; charades architecturales dont l’_entier_ enserre les parties les plus hétérogènes, et qui, sous prétexte de servir à plusieurs fins, sont également incommodes pour chacune de leurs destinations. L’hôtel de ville de D*** offrait un curieux échantillon de cette espèce de monuments provinciaux, et ses fondateurs avaient le droit de s’en glorifier comme d’un chef-d’œuvre d’économie municipale. Au premier aspect il semblait incroyable qu’un seul bâtiment de médiocre étendue put suffire à tous les genres de service auxquels celui-ci se trouvait affecté. Sans parler d’un corps de garde, le rez-de-chaussée renfermait la halle au blé, le dépôt des pompes et le magasin des décorations du théâtre. La mairie et le tribunal se partageaient fraternellement le premier étage, où le public arrivait par un escalier célèbre à dix lieues à la ronde.

Sur les confins de la région judiciaire et du domaine administratif se trouvait, entre quatre murailles badigeonnées à l’ocre, un terrain neutre, connu sous le nom banal de salle des Pas-Perdus, et consacré tour à tour aux usages les plus disparates. En toute saison, le maire ou son adjoint y procédait à la célébration des mariages ; pendant trois mois de l’été une troupe nomade y donnait des représentations qui rappelaient les scènes du Roman comique ; puis, vers la fin d’août, sur le théâtre où Buridan avait brandi sa bonne lame de Tolède, où madame Lucrèce avait distillé ses poisons, montaient en un jour solennel les lauréats du collége pour recevoir leurs couronnes des mains du sous-préfet et des autres dignitaires de l’endroit.

Cette salle inestimable avait en outre une foule d’emplois qu’il serait trop long d’énumérer. C’est là que s’assemblaient les électeurs, là que l’industrie locale exposait ses produits ; la garde nationale y donnait ses banquets, l’artiste voyageur son concert ; enfin, à l’entrée de chaque hiver, les hommes les plus aimables de la ville essayaient d’y organiser des bals de souscription, mais jusqu’alors cette tentative avait échoué contre l’apathie et la parcimonie combinées des indigènes.

Victor Deslandes traversa la salle des pas perdus, où se promenaient, en attendant l’audience, quelques plaideurs escortés de leurs avoués en costume de combat. Toques et chapeaux s’abaissèrent devant le substitut, qui répondit d’un air compassé aux saluts dont il était l’objet, et prit à gauche un corridor conduisant au vestiaire du parquet. Après avoir endossé le harnais magistral, dont l’empêtrement ne lui avait jamais paru si lourd, il entra dans la salle du conseil, où se trouvaient réunis les trois membres du tribunal.

— Arrivez donc, substitut ; vous êtes en retard d’une demi-heure, lui dit un petit vieillard à la physionomie apoplectique.

— De cinq minutes à peine, président, répondit froidement Deslandes.

— Douze minutes et demie, dit en regardant sa montre un homme grand et maigre qui, en raison de son front chauve, de ses lunettes et de l’accent solennel avec lequel il articulait les mots les plus insignifiants, passait aux yeux du vulgaire pour la forte tête du tribunal.

— Douze minutes ou douze secondes : le ministère public ne doit pas se faire attendre, reprit le président d’un ton sec.

— Le ministère public a attendu hier plus longtemps qu’il ne s’est fait attendre aujourd’hui, répondit avec vivacité le substitut.

— L’exactitude est un des devoirs du magistrat, observa d’un ton dogmatique le juge à tête chauve.

— Dorénavant, reprit le président avec une aigreur qui semblait trahir quelque mystérieux ressentiment, l’audience sera ouverte à neuf heures sonnantes. Permis à monsieur le substitut de jouer des flonflons au coin de son feu au lieu d’être à son poste ; cela ne doit pas nous empêcher de rendre la justice.

Blessé dans son amour-propre de musicien au moins autant que dans sa dignité de magistrat, Deslandes rougit et se mordit les lèvres en grommelant entre ses dents :

— Des flonflons ! Beethoven, Onslow, Boccherini ! Margaritas ante porcos !

En remarquant le dépit empreint sur la figure de son jeune collègue, le troisième juge, dont la physionomie annonçait plus de débonnaireté que de génie, tira de sa poche une vaste tabatière qu’il s’empressa de présenter à la ronde, dans une intention pacificatrice.

L’irascible président pinça une prise dont il se barbouilla brusquement le nez, et il sonna, tandis que Deslandes, droit et immobile devant la cheminée, affectait une insouciance dédaigneuse. Au bruit de la sonnette, une espèce d’huissier à face rubiconde ouvrit les portes de la salle d’audience au public, et le tribunal entra en séance.

La religion tire sa majesté d’elle-même et la communique aux plus humbles objets qui lui sont consacrés. Une église de village pauvre et nue inspire le recueillement et le respect autant que le peut faire une splendide cathédrale. Dieu est grand, et le lieu qu’il habite ne saurait paraître mesquin ; mais l’homme est petit, sa faiblesse laisse une empreinte sur toutes les institutions fondées par lui. Pour être imposante, la justice sociale a besoin d’appareil ; dans un maigre entourage, son prestige s’évanouit ; en un mot, la dignité du prétoire est nécessaire à celle du juge.

Quoique la cour royale de Paris et même la cour de cassation n’offrent pas un spectacle fort grandiose, surtout lorsqu’on les compare au vénérable aspect de l’ancien parlement, les habitués de l’une ou de l’autre se formeraient difficilement une idée du laisser-aller provincial de certaines juridictions inférieures et du déshabillé dans lequel Thémis y rend ses arrêts.

Le tribunal de D*** tenait ses audiences dans un étroit et obscur parallélogramme, divisé en deux parties inégales par la barre derrière laquelle siégeaient les avocats et leurs clients. Dans le plus grand de ces compartiments, exhaussé par un second parquet, se trouvait, en face de la porte d’entrée, le bureau des juges, flanqué à droite par celui du ministère public. La portion réservée à l’auditoire avait pour meuble unique un poêle en fonte dont le tuyau formant un coude à quelques pieds du sol, traversait la salle horizontalement et s’allait enfoncer dans l’une des parois, sans nul souci de l’élégance. Derrière le tribunal, un grand tableau, représentant le Christ crucifié, se trouvait remplacé, depuis la révolution de Juillet, par un cartouche sur lequel, au milieu d’un faisceau de drapeaux tricolores, apparaissaient, sous le titre de Charte de 1830, les tables de la loi de Moïse, code indestructiblement gravé sur la pierre, et devenu, par je ne sais quelle ironie allégorique, l’emblème de ces choses cassantes qu’on appelle en France constitutions.

Le papier de tenture avait subi une modification non moins caractéristique : aux fleurs de lis dorées dont son fond bleu de roi était semé primitivement, avait succédé une myriade de coqs, gaulois de nom et ostrogoths de figure, qu’un patriotisme, économe dans son ardeur, avait collés individuellement sur chaque pièce du blason proscrit. Cette imagination, émanée de la cervelle du juge à tête chauve, n’avait pas obtenu tout le succès qu’elle méritait auprès du populaire de D***, qui, depuis cette époque, appliquait irrévérencieusement au sanctuaire de la justice le nom métaphorique donné par les gamins de Paris à la région supérieure des théâtres du boulevard.

A part les avocats, les parties intéressées et les membres du tribunal, y compris l’huissier rubicond qui venait d’appeler d’une voix claire la cause de Jean-Baptiste Vachenet, demandeur, contre les héritiers Boisrobert, le public d’élite se réduisait à l’unique stagiaire que possédât en ce moment le barreau de la ville ; Patru en herbe qui, dans l’angle du banc privilégié où il s’était blotti, prenait le Code civil en patience à l’aide d’un roman de Paul de Kock, caché dans l’intérieur de son chapeau. Derrière la barre se tenaient debout, faute de siéges, trois ou quatre prolétaires d’un âge mûr, habitués assidus, surtout en hiver, à qui le tribunal servait de salle d’asile trois heures par jour, et qui faisaient un cours de jurisprudence gratuit en se chauffant aux frais de l’État. Poussant plus loin encore l’industrie de la pauvreté, un jeune gars, aussi fièrement déguenillé qu’un mendiant de Murillo, avait trouvé une cuisine là où les autres ne cherchaient qu’un foyer. Orientalement accroupi devant le poêle, il y avait fourré en tapinois une demi-douzaine de pommes de terre, et en attendant la cuisson de son déjeuner il s’amusait à déchiqueter avec son couteau le parquet sous prétexte d’y graver son nom ; car le drôle était lettré, et dans ses bons jours il fréquentait l’enseignement mutuel.

Victor Deslandes s’assit sur son siége d’un air soucieux qui causa une secrète inquiétude parmi les plaideurs, gens habitués à interpréter, d’après leur intérêt personnel, la physionomie des magistrats. Le substitut avait étudié dans son cabinet le procès auquel il devait prendre part ; son opinion était formée, et selon la coutume d’un grand nombre de ses collègues, il avait trop bonne opinion de sa judiciaire pour penser que les plaidoiries pussent modifier ses convictions en lui apportant de nouvelles lumières. Au lieu de perdre le temps à écouter l’avocat du demandeur qui venait de prendre la parole d’une voix de ténor plus criarde que mélodieuse, il laissa dériver sa pensée au gré d’une de ces rêveries dont le courant capricieux porte au loin l’imagination sans cesser de refléter à la surface l’image immobile des objets extérieurs.

Tandis que son esprit, aiguillonné par la lettre de Blondeau, évoquait tout bas les prestigieux enchantements de la vie parisienne, ses yeux errant çà et là interrogeaient par un désœuvrement machinal un spectacle avec lequel une habitude de dix-huit mois ne l’avait pas entièrement réconcilié ; et dont la vulgarité ne lui avait jamais paru si choquante et si fastidieuse qu’en ce moment. L’aspect enfumé de la salle, la sordide composition de l’auditoire, la somnolence apparente des juges, le gloussement alternatif des avocats luttant de poumons plus que de logique, à propos de quelques cerisiers plantés dans une haie, le mouvement perpétuel du gros huissier qui allait et venait par le sanctuaire sans plus de façon que s’il eût été dans son ménage, tout, en un mot, jusqu’aux innocents volatiles de la tenture, lui fit éprouver une impression d’antipathie voisine du dégoût.

— C’en est fait, et je n’y tiens plus, pensa-t-il en se renversant convulsivement sur son siége, cette cage à poulets où je suis emprisonné est une machine pneumatique qui m’étouffe. Il me faut un air plus vif, un horizon plus vaste. Continuer à vivre ainsi, c’est accomplir un suicide perpétuel. Au bout du compte, je suis fait pour autre chose que donner des conclusions à propos d’une raie de champ ou d’un mur mitoyen. A chaque être son élément : l’onde au poisson, la terre au quadrupède, à l’oiseau l’empire des airs. Je me sens des ailes ; pourquoi ramper au lieu de voler ? — Que fait en ce moment Blondeau ? il n’est que dix heures ; il dort sans doute ; mais bientôt quelle existence pleine, active, étincelante, complète ! Il dîne peut-être chez cet ambassadeur d’Angleterre ; peut-être fait-il mieux que dîner chez cette duchesse de San-Severino ! Tous ces succès, tous ces plaisirs, tous ces honneurs sans préjudicier aux progrès de sa fortune ; bien au contraire ! Voilà vivre, tandis que moi…

La rêverie de Deslandes fut brusquement interrompue par cette phrase sacramentelle que le président du tribunal prononça d’un ton rogue :

— La parole est au ministère public.

Soumis à cet appel, comme le soldat au commandement qui lui enjoint de présenter les armes, le jeune substitut secoua sa mélancolie, puis il se leva lentement et se couvrit le chef de sa toque par un geste plein de solennité. Dans sa harangue moins melliflue qu’à l’ordinaire, tout en concluant pour l’une des parties, il s’attacha à démontrer que les deux avocats avaient également plaidé d’une manière incomplète ou erronée, et qu’ils avaient commis plusieurs hérésies judiciaires qu’il ne pouvait se dispenser de relever. A l’appui de cette tierce opinion, système dans lequel les membres du parquet placent souvent leur amour-propre, il cita plusieurs arrêts de cours royales, la jurisprudence de la cour de cassation, et enfin, argument en apparence péremptoire et habilement réservé pour la péroraison, un jugement du tribunal même devant lequel il plaidait. A cette citation que personne n’avait prévue, les juges s’entre-regardèrent d’un air étonné.

— Vous souvient-il que nous ayons jugé ainsi ? dit à demi-voix le président à ses collègues.

Le juge au front chauve ôta ses lunettes, se renversa sur le dossier du banc et resta quelque temps les yeux fermés dans une attitude sévèrement pensive ; le troisième membre du tribunal aspira coup sur coup plusieurs prises de tabac, puis tous deux ayant vainement interrogé leurs souvenirs, répondirent par un geste négatif.

— Le tribunal, dit alors le président avec un sourire aigre-doux, estime que le ministère public commet une erreur de mémoire ; il ne se souvient nullement d’avoir rendu un jugement dans une affaire analogue à celle d’aujourd’hui.

En ce moment le gros huissier se trouvait agenouillé devant le poêle où il insinuait une bûche, après avoir confisqué le déjeuner à moitié cuit du jeune prolétaire.

— Faites excuse, monsieur le président, dit-il inopinément en relevant la tête, monsieur le substitut a raison. Vous avez jugé comme il vous l’a dit, il y a huit ans, dans l’affaire Marlot contre Boischard ; je me le rappelle bien, moi ; à telles enseignes que le susdit Marlot avait un chien fort mal élevé, qui, étant entré dans la salle du conseil…

— Huissier, interrompit le président, d’un ton sévère, que ne venez-vous siéger à ma place, tandis que j’irai à la vôtre soigner le feu ; vous ne voyez pas que la salle se remplit de fumée ?

A cette admonestation de son chef, l’huissier fit le plongeon et s’empressa d’arranger le bois dans le poêle dont il referma la porte ; se relevant ensuite, et s’adressant au petit cercle des assistants, pour lesquels il était un personnage presque aussi important que les juges eux-mêmes :

— Voilà comme ils sont, dit-il à voix basse ; aujourd’hui blanc et demain noir ; au bout de quinze jours ils ne se rappellent pas ce qu’ils ont jugé, et quand on a plus de mémoire qu’eux, ils se fâchent.

— Il n’a pas l’air tendre votre président, dit un des habitués.

— Ne m’en parlez pas, répondit l’huissier en haussant les épaules ; mais voulez-vous savoir le fin mot ? M. Bescherin avait envie de marier sa fille à M. Deslandes ; il paraît que M. Deslandes ne s’est pas soucié de la chose, et je conçois ça, vu que la fille de notre président est diantrement laide. Depuis ce moment-là, M. Bescherin est pire qu’un hérisson, et c’est toujours moi qui reçois les éclaboussures. J’aurais plus de tenue que ça ; vexé ou non, quand on appartient à la justice, on ne doit jamais se mettre en colère et brutaliser le monde.

— Monsieur Mathiot, rendez-moi mes pommes de terre, s’il vous plaît ? dit d’un air humble l’enfant privé de son déjeuner.

L’huissier saisit le drôle par l’oreille et le traîna jusqu’à la porte :

— Hors d’ici, gamin, lui dit-il alors d’un air terrible, en ajoutant à cette apostrophe un coup de pied qui, grâce à l’agilité du patient, n’atteignit que le vide.

Selon l’expression de l’huissier Mathiot, le tribunal passa du blanc au noir en prononçant un arrêt diamétralement opposé à celui qu’il avait rendu quelques années auparavant. Cette contradiction n’a rien qui doive surprendre ; pareille chose se répète chaque jour sur toute la surface de la France. Après avoir longtemps décidé d’une certaine manière un point litigieux, il est rare qu’une cour judiciaire ne le décide pas dans un sens absolument contraire. On appelle cela revenir sur sa jurisprudence ; variation plus utile qu’on ne pense, car si dans les cas identiques l’application des lois était immuable, au bout d’un certain temps la matière de controverse serait épuisée et la source des procès tarie ; que deviendraient alors les jurisconsultes, les avocats et les juges ? Un peu d’inconséquence ne messied donc pas à la justice ; il tient en haleine les plaideurs, comme la coquetterie des femmes attire les amants.

Contraire aux conclusions du jeune substitut, le jugement du tribunal mit le comble à sa mauvaise humeur.

— Je ne resterai pas quinze jours de plus avec ces ânes bâtés, se dit-il en rentrant chez lui ; mon parti est pris. Assez de magistrature comme ça ; je donne ma démission, je jette la robe aux orties et je pars pour Paris. Qui pourrait me blâmer ? Végéter à perpétuité dans une ville où il n’y a pas une jolie femme, pas un homme d’intelligence ! où, faute d’un quatrième musicien, nous sommes obligés d’exécuter les quatuors d’Haydn sans second violon, absolument comme on joue au whist la partie du mort ! Non, sur mon âme, cela ne peut pas continuer ainsi. Je suis ici comme Ovide chez les Sarmates ; mais Ovide était exilé, et je suis libre. Il n’y a que Paris où l’on vive réellement ; à Paris donc, et le plus tôt possible.

Victor Deslandes passa le reste de la journée à s’affermir dans un dessein depuis longtemps conçu et souvent médité. Après dîner, sa résolution étant arrêtée irrévocablement, il songea aux moyens de l’exécuter, et alla rendre une visite intéressée au seul habitant de la ville avec lequel il eût formé une liaison habituelle et intime.

M. de Loiselay, chez qui le substitut se présenta dans la soirée, était un ancien émigré, vieillard encore vert, qui marchait toujours la tête haute, les épaules effacées et le jarret tendu ; chasseur intrépide, convive jovial, beau joueur, galant auprès des femmes, ennemi déclaré de la littérature romantique, il allait à la messe le dimanche, faisait maigre le vendredi et confiait la direction de sa maison à une fort jolie gouvernante de vingt-deux ans. Depuis la révolution de juillet il ne portait plus la croix de Saint-Louis, mutilée, disait-il, par la suppression des fleurs de lis, et il s’abstenait d’aller aux élections sous le prétexte qu’un serment est un serment ; à l’exclusion de tout autre journal, il était abonné à la Gazette de France et au Charivari. Enfin, pour achever d’un seul trait l’esquisse de son caractère, en 1789 il avait fait le voyage de Coblentz, en 1815 celui de Gand, en 1830 celui d’Holy-Rood.

Lorsque Deslandes entra dans le salon tendu de tapisseries à personnages et décoré de quelques tableaux réputés flamands où se tenait habituellement le vieux gentilhomme, celui-ci était assis au coin d’un feu pétillant devant lequel, sur une petite table de marqueterie, se trouvait étalé un échiquier déjà garni de ses pièces.

— Vous voyez que je vous attendais, dit M. de Loiselay en posant sur la cheminée un volume des Mémoires de Casanova, dont il venait de commencer avec intérêt la lecture ragaillardissante. — Ah çà ! que m’a-t-on appris ? Vous êtes brouillé avec votre président ?

— Oui et non, répondit le substitut en s’asseyant. Je ne lui veux aucun mal ; mais lui n’en pourrait pas, je crois, dire autant de moi.

— Qu’a-t-il à vous reprocher ?

— Le mauvais goût que j’ai témoigné en ne tombant pas éperdument amoureux de mademoiselle sa fille.

— Vous auriez mérité d’être destitué si vous l’aviez fait, dit en riant M. de Loiselay ; elle est furieusement laide la petite Bescherin, et sans en avoir le droit ; car qu’aura-t-elle de fortune ? quatre-vingt mille francs, cent mille tout au plus : avec cela il faut être jolie sous peine de célibat forcé. Il n’est pas facile aujourd’hui de marier ses filles. J’en sais quelque chose, moi qui vous parle. Isaure, ma fille unique, à qui reviendront un jour, le plus tard possible, vingt-trois bonnes mille livres de rente, les trois quarts en fonds de terre, Isaure ne s’est mariée qu’à vingt-sept ans ! et à qui ? à M. Piard ! homme en crédit, conseiller d’état, et en passe de devenir ministre, tout ce que vous voudrez ; mais, M. Piard, après tout ! Ceci veut dire que les prétentions de M. le président me semblent un peu exagérées. Sans compliment, vous pouvez aspirer à quelque chose d’un peu mieux que mademoiselle Bescherin.

— Puisque vous avez la bonté de penser ainsi, dit Deslandes, j’oserai vous avouer que je suis de votre avis.

— D’ailleurs, qui vous presse de vous marier ? reprit le vieil émigré ; vous avez dix ans devant vous avant d’être obligé d’y songer sérieusement. D’ici là, faites votre chemin ; troquez la robe noire contre la robe rouge ; devenez avocat général, procureur général.

— Garde des sceaux, interrompit le substitut en souriant.

— Ne vous en avisez pas, reprit M. de Loiselay, qui sourit à son tour ; vous iriez sur les brisées de mon illustre gendre, M. Piard ; et, s’il savait que je vous ai encouragé à lui faire concurrence, il ne me le pardonnerait pas.

— Monsieur, dit Deslandes après un instant de silence, l’intérêt que vous m’avez toujours témoigné m’engage à vous faire ma confession tout entière.

— Je vous écoute, mon cher Deslandes, répondit M. de Loiselay avec la bienveillance qu’inspire presque toujours à un vieillard la confiance d’un jeune homme.

— J’ai de l’ambition, reprit le substitut d’un air un peu apprêté.

— Absolvo te. Jusqu’ici le péché n’est que véniel. A votre âge, j’aurais probablement dit : J’ai de l’amour. Mais la jeunesse d’aujourd’hui ne ressemble guère à celle de mon temps. Vous êtes donc ambitieux. Après ?

— Qui veut la fin veut les moyens. Avec de l’ambition, que puis-je faire ici ? Mourir d’une consomption morale plus cruelle que le dépérissement physique ; je me sens réellement malade, et j’ai envie de chercher à me guérir.

— Allez à Paris, dit M. de Loiselay avec un accent bref.

— J’y songeais, répliqua Deslandes en parodiant la naïve réponse que fit à la reine de France le vieux chevalier de la croisade.

— Qui vous retient ?

— D’abord, je n’ai pas d’argent comptant, et il m’en faudrait beaucoup.

— J’ai vingt mille francs disponibles chez mon notaire ; ils sont à vos ordres.

— Mille remercîments ; je n’attendais pas moins de votre obligeance… Je vous donnerai hypothèque sur mon domaine de Charnière.

— Non, point d’hypothèque ; cela vous occasionnerait des frais inutiles. Entre honnêtes gens, un billet suffit ; et même si je parle de billet, c’est que tout le monde est mortel, et qu’il est bon d’avoir toujours ses affaires en règle.

— C’est que vingt mille francs sont une somme bien plus considérable que celle dont j’aurais besoin, observa le substitut.

Par délicatesse de gentilhomme, peut-être aussi parce qu’il connaissait la solvabilité de Deslandes, M. de Loiselay avait refusé la caution hypothécaire qui lui était offerte ; mais il ne se souciait pas de morceler l’argent qu’il désirait placer.

— Si vous êtes déterminé à réussir, dit-il à l’emprunteur, ne regardez pas à quelques mille francs de plus ou de moins. Rien ne rapporte comme l’argent habilement dépensé. A Paris, il faut paraître riche. Hors de là, point de salut. On ne donne qu’aux gens qui ont l’air de n’avoir besoin de rien. Le solliciteur en cabriolet devance le solliciteur à pied ; le solliciteur en calèche leur passe sur le ventre à tous deux. Permettez-moi de vous citer mon exemple. A mon retour de l’émigration, il ne me restait pas un denier vaillant. La plus grande partie de mes biens avait été vendue ; mes bois seuls étaient par bonheur sous le séquestre. Sur cette frêle espérance, un brave homme de juif me prêta une dizaine de mille francs. Ces dix mille francs ne me durèrent à Paris que trois mois : mais, pendant ces trois mois, je caracolai sur des chevaux si fringants à côté de la voiture de madame Tallien et de trois ou quatre autres femmes alors toutes-puissantes ; je donnai de si bons déjeuners aux hommes des bureaux où j’avais affaire ; je tirai si bon parti de ma personne, — dans ce temps-là je n’étais pas un vieux grison ; — en un mot, je me démenai si bien, que je rentrai dans la propriété de mes bois. Croyez-vous que j’aie regretté mes dix mille francs ?

— Oui, je vois que vous avez raison, répondit le substitut, et, si vous voulez bien me prêter la somme en question, je serai fort reconnaissant de ce service.

— C’est convenu, je préviendrai mon notaire, et il vous remettra une traite sur son banquier de Paris.

— Maintenant il me reste encore un service à vous demander : aurez-vous la bonté de me donner une lettre de recommandation pour madame Piard ?

— Si vous n’aviez pas pensé à cela, vous ne m’auriez pas fait concevoir une grande idée de vos talents futurs de solliciteur, répondit M. de Loiselay avec un malicieux sourire ; ma fille a du crédit, ma fille est une puissance ; si elle prend intérêt à vous, il est impossible que vous ne réussissiez pas. Je vous donnerai pour elle une lettre d’ami, et je ne doute pas que votre amabilité aidant, elle n’y ait tous les égards désirables. Quand voulez-vous partir ?

— Dès que j’aurai donné ma démission, dit Deslandes.

— Votre démission ! folie ! dit le vieillard. Avez-vous vu les écuyers de Franconi ? ils sautent d’un cheval sur un autre sans toucher terre ; c’est ainsi qu’il faut faire pour les places : rappelez-vous qu’il est beaucoup plus facile d’en obtenir une seconde qu’une première. Ne donnez donc votre démission qu’à bon escient et quand vous serez déjà replacé. En attendant, que ne demandez-vous simplement un congé ? Voici les vacances de Pâques, et là-bas un mois doit vous suffire pour sonder le terrain.

— Vos conseils sont aussi justes que votre conduite est bienveillante, répondit Deslandes, et je suivrai de point en point ce que vous venez de me dire.

— Voilà une modestie et une docilité d’autant plus méritoires que ce n’est pas de ces deux vertus que se pique en général la jeunesse d’aujourd’hui. Savez-vous qu’il faut que je m’intéresse réellement à vous pour me résigner à perdre une société que je ne trouverai pas facilement à remplacer ? Que va devenir ma partie d’échecs ? Et en parlant d’échecs, est-ce que vous ne voulez pas prendre votre revanche ?

— J’allais vous la demander, répondit le substitut, trop content du résultat de cette conversation pour manquer de complaisance envers un vieillard qui mettait tant de bonne grâce à l’obliger.

Les deux interlocuteurs, muets désormais, s’assirent de chaque côté de l’échiquier ; et Deslandes, distrait par ses projets, perdit coup sur coup deux parties.

— Vous jouez comme un amoureux, lui dit M. de Loiselay, mécontent d’une victoire trop facile.

— Amoureux ! pensa l’ambitieux substitut avec un secret dédain. L’âme est un sablier dont la tête et le cœur forment les deux capsules ; quand l’une s’emplit, l’autre se vide. Chez moi, grâce à Dieu, c’est le cerveau qui est plein.

 

UN APPARTEMENT DE GARÇON

 

Quinze jours après, dans l’intérieur d’une diligence arrivant à Paris, se montrait curieuse et rayonnante la tête d’un homme, coiffé d’un foulard jaune, qui tint le nez à la portière depuis la barrière de Fontainebleau jusqu’à la cour des Messageries. Cette tête était celle de Victor Deslandes, dont les yeux parcouraient avec avidité le tableau bruyant offert à leurs regards, tandis que ses poumons, énergiquement dilatés, trouvaient aux gaz douteux de l’atmosphère parisienne la pureté balsamique des brises d’Hières ou de Castel Gandolfo.

Lorsque la voiture fut arrivée à sa destination, le substitut sauta sur le pavé, en dédaignant le marchepied, de l’air dont Christophe Colomb dut s’élancer sur le rivage du nouveau monde. Cédant aux persécutions d’un de ces industriels qui guettent à la descente de diligence les voyageurs inexpérimentés, il se laissa conduire dans un hôtel fort mal garni, nonobstant la promesse de l’enseigne ; là, sans faire aucune observation sur le bouge obscur où il se vit installé, moyennant trois francs par jour, sans demander à déjeuner, car l’impatience lui ôtait l’appétit, il changea ses habits de voyageur contre un costume aussi solennel que s’il eût voulu se présenter chez le garde des sceaux, son chef suprême, puis il envoya chercher un fiacre.

Sa première visite fut pour le correspondant du notaire de M. de Loiselay ; il reçut le montant de sa lettre de change, serra dans son portefeuille vingt billets de banque, semailles de sa fortune future, et remonta aussitôt dans la voiture de louage, en criant au cocher d’une voix sonore : — rue Godot-Mauroy, nº 15.

— Le sire de Gustan ne s’attend guère à ma visite, se dit-il alors ; qui sait quel changement auront fait subir à son caractère et à ses manières dix-huit mois de séjour dans la capitale ? Peut-être à la vue d’un ami de province, d’un simple bourgeois comme lui-même l’était hier, va-t-il trancher du duc et pair ! Mais qu’il ne croie pas m’éblouir avec ses chevaux et ses nègres ; quand on a vingt mille francs dans sa poche on ne se laisse imposer par aucune espèce d’étalage.

En se révoltant d’avance contre toute affectation de supériorité, que se pourrait permettre son ami, Deslandes subissait encore à son insu l’influence du prestige dont le premier s’était insensiblement entouré depuis leur séparation. Dans ses lettres au substitut, Gustave Blondeau, présentement Gustave de Gustan, avait tant fréquenté de grands personnages, tant mis de laquais à la porte, tant séduit de marquises, tant crevé de chevaux ; il avait donné de si succulents dîners, fait de si bonnes affaires à la Bourse, obtenu en tout genre des succès si étourdissants ; enfin il était sorti victorieux d’un si grand nombre de duels, que peu à peu le jeune magistrat avait senti se changer en une considération mêlée d’envie la familière amitié qui le liait naguère à son correspondant. En face d’un pareil Amilcar il doutait de son propre mérite. Cette conscience de son infériorité relative s’accrut à l’aspect de la maison élégante où demeurait Blondeau ; il s’arrêta un instant sur le palier du troisième étage, en face de la porte que lui avait désignée le concierge.

— Il est logé un peu haut, se dit-il, en essuyant sur un paillasson les semelles de ses bottes ; mais à Paris les maisons sont des tours de Babel ; celle-ci a l’air d’un palais… Bah ! après tout, il me doit mille écus ! Et sur cette réflexion il tira le cordon de la sonnette plus discrètement que ne fait d’ordinaire un créancier.

Après une attente assez longue, la porte fut entre-baillée plutôt qu’ouverte, non par un laquais blanc ou noir, ainsi que Deslandes s’y attendait, mais par une vieille femme près de qui la gouvernante qu’il avait laissée à D*** eût paru fraîche et appétissante. Cette cousine de madame Gibou avait pour attribut un petit balai veuf d’une partie de ses plumes, qu’elle serrait d’une main crochue, comme si elle se fût préparée à en faire une arme défensive ; au lieu de livrer passage, elle examina le substitut avec défiance, et lui répondit aigrement :

— Il n’y a personne.

A l’air de la vieille, Deslandes devina qu’elle mentait.

— Portez cela à votre maître, reprit-il, en tirant de sa poche un billet de visite ; nous sommes amis intimes, et je suis sûr qu’il est visible pour moi.

La matrone épela les mots gravés sur la carte, reporta son œil louche sur le magistrat et parut hésiter ; se décidant enfin, elle hocha la tête d’un air qui semblait dire : Advienne que pourra ! et rentra dans l’intérieur de l’appartement. Deslandes la suivit en examinant au passage le sanctuaire de l’amitié, où, grâce à son insistance, il se voyait introduit.

La première pièce qu’il traversa était petite et tendue en étoffe, luxe inusité dans une antichambre. Le salon qui suivait offrait une profusion de dorures dont aurait pu s’enorgueillir un café des boulevards ; rideaux, portières, tapis, tentures, répondaient à ce faste et éblouissaient les yeux par un bariolage de couleurs vives et tranchantes dont l’éclat excluait l’harmonie. Dans les moindres accessoires se trahissait l’envie de briller à tout prix qui sacrifie toujours le fond à la forme.

Cet ameublement, somptueux au premier aspect, avait, il faut le dire, ses côtés faibles qu’eût promptement découverts un regard expérimenté : les siéges étaient rembourrés de foin plus que de crin ; les tableaux magnifiquement encadrés, auraient déshonoré un cabaret en lui servant d’enseigne ; le lustre était de bois, le damas de coton, le tapis de moquette ; les vases de la Chine sortaient d’une manufacture de carton-pierre, et sur les étagères placées dans les encoignures, le papier mâché régnait également sous les apparences du marbre ou du bronze. Mais, pour faire ces remarques d’abord, il fallait être observateur de profession, tapissier ou commissaire-priseur. Dans son examen rapide, Victor Deslandes prit donc au sérieux le luxe dont il était témoin, et y compara involontairement la modestie surannée de son propre mobilier.

— Il est logé comme un prince, pensa-t-il en se mordant les lèvres.

La vieille venait de se glisser, comme une couleuvre, sous une portière en tapisserie. Le substitut pressa le pas et arriva presque aussitôt qu’elle à l’entrée d’une troisième chambre qui offrait, avec celles qu’il venait de traverser, le contraste le plus étrange et le plus inattendu.

Dans un coin, un lit sans rideaux, un lambeau de toile, nappe dans ses beaux jours, cloué contre la fenêtre qui, sans cet artifice, eût ressemblé au lit ; quelques chaises de paille plus ou moins disloquées, des hardes éparses sur le parquet ou accrochées le long des murs que recouvrait un papier sale et enfumé ; tel était l’aspect de cette chambre au seuil de laquelle expirait le luxe et se dressait un désordre sordide ; car, semblable au monstre à tête de femme et à queue de poisson dont parle Horace, l’appartement de l’homme qu’enviait Deslandes commençait en palais et finissait en taudis : ordonnance commune à plus d’un intérieur parisien, où règnent fraternellement la vanité et la misère !

Au milieu de ce galetas sans cheminée, devant une table boiteuse sur laquelle on apercevait un bol ébréché, un morceau de pain et une cuiller en fer, un jeune homme vêtu d’une splendide robe de chambre de flanelle rouge déjeunait solitairement, si toutefois il est permis d’honorer du nom de déjeuner quelques croûtes trempées dans du lait sans sucre.

Blondeau de Gustan, car c’était lui-même, était petit, mince et blond ; ses traits fins et réguliers offraient déjà la flétrissure qu’imprime à la physionomie une vie laborieusement déréglée. Un pli permanent, creusé entre les sourcils, donnait à son front une expression soucieuse ; ses yeux, dont le regard était rapide et souvent insaisissable, paraissaient devoir à la fièvre leur éclat, de temps en temps éclipsé par une expression morne et apathique ; dans les moindres linéaments de son visage, pâle et amaigri, se trahissaient les poignantes sollicitudes d’une existence éprouvée par des luttes journalières ; son sourire même était moqueur ou triste, jamais franc. En ce moment, ses cheveux, qu’il portait longs et bouclés selon la mode, se trouvaient violemment défrisés, comme si des doigts convulsifs eussent bouleversé sans pitié l’ouvrage du coiffeur.

En apercevant derrière le chef branlant de la vieille la figure du substitut qui lui souriait, Blondeau se dressa d’un bond, comme un léopard surpris dans son antre. Jeter sa serviette sur la table de manière à cacher le maigre aspect de son repas, foudroyer du regard la matrone qui avait laissé violer sa consigne, se précipiter à la rencontre de son ami, le serrer dans ses bras et tout en l’embrassant le repousser dans le salon, fut pour lui l’affaire d’une seconde. Deslandes répondit par une étreinte cordiale à cette véhémente accolade, mais au lieu d’obéir à l’impulsion qui lui était imprimée, il fit ferme sur le seuil de la porte :

— Non, pardieu ! dit-il, restons ici. Le lieu me convient et j’arrive à propos, car dans mon empressement à venir te voir j’ai oublié de déjeuner ; rassieds-toi, je vais te tenir compagnie.

Blondeau fut tenté d’étouffer son ami dans ses bras pour le délivrer de cet appétit intempestif ; mais un pareil expédient étant impraticable, il s’efforça de faire bonne contenance.

— Tu as mal choisi ton amphitryon, répondit-il. Depuis quelque temps je suis au régime le plus sévère : une tasse de lait te paraîtra sans doute un trop maigre régal…

— Du lait ! c’est mon déjeuner habituel, reprit le substitut ; mais le voyage m’a donné un appétit extraordinaire, et je sens que je ne reculerais pas devant une tranche de pâté ou de jambon.

— Tu n’es pas dégoûté ! pensa l’homme au régime. — Je ne sais pas, dit-il tout haut, si l’on pourra te donner ce qu’il te faut. Voilà plusieurs jours que je suis à la diète, et je crains que ma marmite ne soit tout à fait renversée.

— Envoie un de tes domestiques me chercher n’importe quoi, chez le premier restaurateur venu : je sais qu’à Paris on a tout ce qu’on veut à la minute.

— Sans doute, tu as raison, répliqua Blondeau en se mordant la moustache. — Vous entendez, madame Tavernier, reprit-il d’une voix douce ; voulez-vous bien aller chercher ce que monsieur désire.

La vieille, qui s’éloignait, revint sur ses pas, et passa la tête sous la portière ; au lieu de répondre, elle regarda d’un air expressif le maître du logis, et glissa l’un sur l’autre, à plusieurs reprises, le pouce et l’index de la main droite. Cette indiscrète pantomime fit jaillir un éclair des yeux de Blondeau, qui, pour empêcher qu’elle ne fut remarquée de son hôte, entra rapidement dans le salon ; là, changeant de physionomie, il passa un bras autour de la taille parabolique de la matrone, et l’entraîna vers l’antichambre.

— Je vous en supplie, ma chère dame Tavernier, lui dit-il en veloutant sa voix, rendez-moi encore ce petit service ; vous ne vous en repentirez pas ; tâchez surtout de rapporter un déjeuner présentable, c’est très-important.

— Et de l’argent ? grommela madame Tavernier ; crédit est mort.

— C’est à votre bon cœur que je m’adresse, reprit le jeune homme avec un accent de plus en plus tendre ; je suis sûr que vous ne voudriez pas me laisser ainsi dans l’embarras. Mon ami est immensément riche ; il m’apporte l’argent que j’attends depuis quelques jours ; vous savez ? Aujourd’hui même votre petit compte sera soldé, y compris ce que vous allez y ajouter.

— S’il est si riche, qu’il paie le déjeuner ! observa la vieille.

— Chez moi ! y pensez-vous ! Ce serait me déshonorer !

— Dame ! quand on n’a pas d’argent, il ne faut pas être fier. Savez-vous que ça fait déjà vingt-sept francs que vous me devez ?

— Vingt-sept francs, une tranche de pâté et une aile de poulet feront cinquante francs, que je vous paierai avant deux heures.

— Vous pouvez vous vanter d’être un fameux enjôleur, répondit madame Tavernier, humanisée déjà par les manières aimables du jeune homme et tout à fait attendrie par l’appât du bénéfice. — Allons, ne vous tourmentez pas ; on va chercher ce qu’il faut.

La vieille prit son cabas et sortit. Rassuré par ce premier succès, Blondeau rentra dans la chambre où l’attendait le voyageur.

— Tu as vraiment une salle à manger originale, lui dit celui-ci, qui avait examiné avec surprise le délabrement de la pièce où il se trouvait. — Après avoir traversé ton magnifique salon, qui s’attendrait à trouver un pareil capharnaüm ?

— Véritable capharnaüm, répondit le maître du logis en affectant de sourire ; voici le mot de cette énigme : je change de logement, et l’on a déjà détendu et démeublé cette chambre qui se trouve réduite à sa nudité primitive, laquelle, j’en conviens, n’est pas brillante.

— Tu déménages souvent, observa le substitut, qui, sans s’en douter, touchait une des plaies de son hôte.

— Je suis ici un peu à l’étroit, et puis je me rapproche du faubourg Saint-Germain, où j’ai beaucoup de relations ; mes domestiques sont occupés dans mon nouvel appartement, et c’est pour cela que tu me trouves livré aux soins de cette vieille bohémienne que j’ai déjà employée comme garde, et dont tu voudras bien agréer le service pour aujourd’hui.

— Tu as donc été malade, mon pauvre garçon ? en effet, je te trouve pâle et maigri. Qu’as-tu donc pour qu’on t’ait prescrit un régime si sévère ?

— Une gastrite, répondit Blondeau, en accusant son estomac pour sauver l’honneur de sa bourse. — Mais laissons là ma santé ; dis-moi, quel heureux hasard t’amène à Paris ?

— Ce n’est point un hasard, répondit le substitut, c’est une résolution conçue depuis longtemps, mûrement méditée, et à laquelle tu n’es pas étranger.

— Moi ?

— Toi-même. Le séjour de D*** est assommant en réalité ; et la vie brillante que tu mènes ici me le faisait paraître insupportable. Les lauriers de Miltiade empêchaient Thémistocle de dormir. N’y tenant plus, j’ai tranché dans le vif.

—Tu as donné ta démission ? — Pas encore, mais cela ne tardera pas ; en attendant, j’ai pris un congé dont je profite pour venir tâter le terrain où je veux manœuvrer désormais. Je pense qu’au soleil de Paris il y a place pour tous les gens déterminés à réussir ; et me voici.

Blondeau dissimula sous ses moustaches un sourire où perçait l’ironique pitié qu’inspire la présomption à l’expérience.

— Ainsi, dit-il, tu viens faire fortune ?

— L’expression dont tu te sers manque de justesse, répliqua le substitut dont l’amour-propre était fort irritable ; je ne suis pas un prolétaire pour avoir besoin de faire fortune. J’ai une place honorable, un patrimoine suffisant ; et j’aurais lieu d’être content de ma position, si l’activité de mon esprit ne me poussait vers une sphère plus large et plus haute que celle où je vis, Entre nous, je me crois fait pour être à vingt-sept ans quelque chose de mieux qu’un substitut de première instance. Mon voyage a donc un but très-sérieux ; ne crois pas que j’agisse à l’étourdie et que je me dissimule les obstacles qui m’attendent ici. Je sais fort bien que pour réussir…

— Pour réussir, interrompit Blondeau, il ne faut qu’une petite chose : des protecteurs ou de l’argent !

— Des protecteurs ? j’en aurai ; de l’argent ? j’en ai.

Le jeune magistrat prit son portefeuille et en tira d’abord une lettre scellée d’un large cachet à armoiries.

— Connais-tu ce nom-là ? dit-il.

— A Madame Piard, née de Loiselay, lut Blondeau sur l’adresse ; diantre ! voilà en effet une excellente protection ! Madame Piard est une de nos femmes politiques le plus en crédit ; si elle se charge de ton avancement, tu iras loin.

— Et maintenant, connais-tu ceci ? reprit Deslandes en secouant sous les yeux de son ami les vingt billets de banque qu’il venait de recevoir.

A la vue de ces magiques carrés de papier, Blondeau frissonna comme fait à l’odeur du sang un animal carnassier ; la pupille de ses yeux se dilata, un sourire convulsif contracta ses lèvres, et sa main saisit les billets par un mouvement d’avidité irrésistible.

— Vingt mille francs ! dit-il d’une voix émue, après les avoir comptés.

— Vingt mille francs ! répéta le substitut ; crois-tu qu’il y ait là de quoi enlever la partie ?

— L’enjeu est suffisant, repartit le Parisien qui s’efforçait de paraître calme ; mais le succès dépend surtout de l’habileté du joueur.

— Je compte sur ton expérience pour me guider, dit Deslandes avec bonhomie.

Madame Tavernier, qui rentra dans la chambre en ce moment, s’arrêta pétrifiée devant la liasse de billets de banque avec laquelle Blondeau s’éventait le visage ; si grands furent son trouble et son ébahissement, qu’elle laissa tomber son cabas, et fut contrainte de s’appuyer elle-même contre le chambranle de la porte. Ces symptômes de faiblesse firent bientôt place à une activité pétulante, que rendaient fabuleuse les rides gravées au front de la matrone ; en deux tours de main elle eut apprêté le couvert et rangé sur la table les provisions qu’elle venait d’apporter ; elle ressortit aussitôt, et descendit rapidement l’escalier, sans toucher la rampe.

— En voilà un d’événement ! se dit-elle alors en marchant de son meilleur pas vers un magasin de comestibles situé non loin de là. Ce cher M. Gustan qui depuis trois jours ne mange que du pain et du lait, que ça me fendait le cœur ! et qui maintenant se donne de l’air avec des billets de banque de quoi remplir un traversin ! Était-il pâle en les regardant ! Dame ! ça a dû le remuer. Moi-même je me sens toute chose. J’aurais fait un joli coup de ne pas laisser entrer cet honnête monsieur en habit noir ; en voilà un qui a l’air comme il faut ! Plus souvent qu’il n’aura que du jambon pour déjeuner, et que je lui laisserai boire de l’eau, à ce cher homme !

Quelques instants après, madame Tavernier rentra, le sourire sur les lèvres, dans la chambre où étaient les deux amis ; elle plaça triomphalement sur la table un poulet froid, une terrine de foie de Strasbourg, des fruits, et quelques menues friandises, le tout flanqué de deux bouteilles de vin à cachet rouge.

— Vous m’en direz des nouvelles, murmura-t-elle à l’oreille du maître du logis.

A la vue de ce renfort inattendu qui rendait le déjeuner fort présentable, Blondeau reprit tout son aplomb.

— Tu m’excuseras, dit-il d’un ton dégagé, si je te fais manger dans du fer ; toute mon argenterie est chez le graveur et il n’y a pas ici une seule fourchette présentable.

— Tu fais graver tes armes, répondit Deslandes avec un sourire railleur, qui manqua son effet, car l’amphitryon, affamé par le jeûne qu’il avait subi, venait de se mettre à table d’un air résolu ; et son couteau faisait sauter l’un après l’autre les quatre membres du poulet avec un empressement, dont peut seule donner une idée la physionomie vorace du gourmand qui sert d’enseigne au magasin de Corcelet.

— C’est pour moi seul que tu fais un pareil abattis ? demanda le substitut qui s’assit à son tour.

— Pour toi et pour moi, répondit Blondeau en continuant la dissection.

— Et ton régime ?

— Au diable le régime ! Si l’on écoutait les médecins on se laisserait mourir d’inanition.

— Cependant si tu as une gastrite…

— Avant tout, j’ai faim ; d’ailleurs je croirais manquer aux lois de l’hospitalité si je te laissais manger seul ;

Oui, puisque je retrouve un ami si fidèle, De ce poulet rôti je veux manger une aile.

Joignant l’action à la parole, Blondeau servit son hôte et se servit ensuite avec un plaisir qui sera compris des personnes soumises à la diète depuis plusieurs jours. Au moment où il portait à sa bouche le premier morceau, un formidable coup de sonnette se fit entendre. A ce bruit il tressaillit, posa sa serviette, se leva aussitôt en rougissant légèrement et s’élança dans le salon.

— Je n’y suis pour personne, dit-il à madame Tavernier qui était allée ouvrir la porte.

Quoique faite à demi-voix, cette recommandation arriva jusqu’aux oreilles du personnage qui en était l’objet ; au lieu de s’y soumettre, celui-ci fit faire une pirouette à la vieille qui lui barrait le passage, et traversant l’antichambre du pas dont un grenadier monte à l’assaut, il entra dans le salon le chapeau sur la tête, et le cordon de la sonnette à la main.

A l’aspect de cet homme gros et court, qui portait une redingote bleue et un gilet jaune, Blondeau fronça le sourcil, tandis que ses doigts par une crispation nerveuse tordaient la fourchette de fer qu’il n’avait pas quittée.

— Déjeune toujours, je suis à toi dans une minute, dit-il à Deslandes à travers la porte qu’il eut soin de fermer.

Cette précaution prise, il alla d’un air riant au-devant de cet individu sans façon dont la figure paraissait enflammée par une émotion violente.

 

LE CRÉANCIER

 

— Parbleu, monsieur, je suis heureux de vous trouver, dit le gros homme court, en prenant la parole d’une voix criardre ; voilà dix courses inutiles que vous me faites faire. Aujourd’hui encore votre bonne voulait me fermer la porte au nez.

— Elle a eu tort, monsieur Bigaré, répondit Blondeau, sans paraître choqué du ton de son interlocuteur ; — je suis toujours chez moi pour un homme comme vous ; mais j’ai été à la campagne, et c’est pour cela que vous ne m’avez pas rencontré quand vous êtes venu.

— Connu ! grommela entre ses dents M. Bigaré ; ils sont toujours à la campagne quand on vient leur demander de l’argent.

— Puis-je savoir ce qui me procure le plaisir de vous voir ? demanda le maître du logis avec une politesse imperturbable.

Le petit homme tira d’une poche de son gilet un papier plié en quatre.

— Voici, monsieur, dit-il en appuyant sur chaque syllabe, une note de dix-huit cent trente francs, pour argenterie fournie par moi, et qui devait, disiez-vous, être soldée dans la quinzaine. Il y a cinq mois qu’elle est passée la quinzaine !

— Si la quinzaine est passée, l’année ne l’est pas. Où avez-vous vu qu’un homme du monde paie les mémoires comptant ? Que diantre ! mon cher monsieur, je ne suis pas un usurier pour improviser ainsi dix-huit cents francs.

— Dix-huit cent trente, s’il vous plaît ; il n’y a pas un centime à rabattre.

— Soit, je ne chicanerai pas sur le total, pourvu que vous soyez raisonnable.

— C’est-à-dire pourvu que vous ne me payiez pas. Merci, dit l’orfévre, qui s’assit brusquement sur un fauteuil. — Je vous déclare, monsieur, que je ne sortirai pas d’ici sans mon argent. Voici la fin du mois ; j’ai des paiements à faire, et je n’ai pas l’habitude de manquer à mes engagements, moi !

— Ne vous emportez pas, répondit Gustave, en baissant la voix à mesure que le créancier élevait la sienne ; il y a dans la chambre à côté une personne qui pourrait vous entendre.

— Qu’est-ce que ça me fait ? dit M. Bigaré d’un ton aigre. Je suis dans mon droit, et devant l’univers entier je vous dirais qu’il me faut mon argent.

— Plus bas, je vous prie. Cette personne, dont je vous parle, est immensément riche, et sa bourse est à ma disposition ; mais là scène que vous venez me faire l’indisposerait sans doute contre moi. Si vous avez envie d’être payé, accordez-moi trois jours. Je ne vous demande pas une quinzaine cette fois, mais trois jours seulement.

— Pas trois heures ! répondit l’orfévre ; dans trois jours vous seriez reparti pour la campagne ; je connais ces couleurs-là.

Blondeau invoqua la patience, cette vertu dont les débiteurs ont besoin quelquefois, et les créanciers plus souvent.

— Parlons raison au lieu de nous échauffer, dit-il à demi-voix ; vous devez comprendre que je ne puis pas à brûle-pourpoint emprunter près de deux mille francs à la personne en question ; le délai que je vous demande est donc indispensable : si vous me le refusez, qu’arrivera-t-il ? Au lieu d’être payé dans trois jours, vous ne le serez pas du tout.

— Dans ce cas, je vous ferai mettre à Sainte-Pélagie, répondit M. Bigaré qu’exaspéra cette déclaration.

— Vous vous trompez, observa le débiteur d’un ton calme : on ne met pas un homme à Sainte-Pélagie pour un petit retard dans le solde d’un mémoire. Je ne pense pas avoir souscrit de lettre de change à votre profit.

— Si je ne puis employer la contrainte par corps, j’ai la ressource de faire saisir vos meubles, qui sont ma foi fort beaux, et je vous jure que je n’y manquerai pas.

— Autre erreur dont je dois vous désabuser, répondit doucement le jeune homme : pas un seul des meubles que vous voyez ici n’est à moi ; ils appartiennent tous, sans exception, à mon tapissier, au nom de qui, par arrangement fait entre nous, cet appartement est loué. Vous n’avez donc pas plus le droit de faire saisir mon mobilier que si j’étais logé dans un hôtel garni.

A cette déclaration inattendue, M. Bigaré resta quelque temps plongé dans une silencieuse consternation.

— Ces diables de tapissiers ont plus d’esprit que nous, dit-il enfin d’une voix dolente. — Mais en admettant que vos meubles restent en gage entre les mains de celui qui vous les a livrés, j’ai bien certainement les mêmes droits sur l’argenterie que je vous ai vendue. Si vous ne pouvez pas me payer, rendez-la-moi, cette argenterie. Pour en finir, car je sais maintenant à qui j’ai affaire, je consens, poursuivit le marchand en poussant un soupir, je consens à souffrir le déchet résultant d’un usage de cinq mois : à l’heure qu’il est, ce n’est plus que du vieil argent. Eh bien ! je subirai cette perte : cela m’apprendra à vivre.

— Voilà une proposition plus raisonnable que votre obstination de tout à l’heure, et je regrette réellement de ne pouvoir l’accepter.

— Comment cela ? dit l’orfévre avec un redoublement d’inquiétude.

— Puisque j’ai commencé ma confession, autant vaut l’achever, reprit Blondeau d’un ton calme et résolu ; je vous avoue donc qu’il m’est impossible de faire ce que vous me demandez, par la raison qu’en ce moment mon argenterie, ou, si vous aimez mieux, votre argenterie est chez ma tante.

— Chez ma tante ! cria M. Bigaré en se levant avec fureur.

— Cela vous fait de la peine ? cela m’en a fait aussi, je vous le jure ; mais c’est là un de ces petits malheurs qui arrivent aux plus honnêtes gens, et qu’il faut savoir supporter. Je vous le répète, c’est au Mont-de-Piété que vous devez désormais adresser vos réclamations ; tout ce que je puis faire pour votre service, c’est de vous donner la reconnaissance.

— C’est impossible ! dit l’orfévre en essayant de douter de son malheur ; si un pareil guet-apens était vrai, vous le nieriez au lieu d’en convenir.

Blondeau s’était résolu à employer les moyens extrêmes pour rendre traitable un créancier près duquel eussent échoué les cajoleries diplomatiques. Par un geste prompt et décidé, il lui mit sous les yeux la fourchette de fer qu’il avait achevé de tordre dans sa main pendant cette conversation.

— Pensez-vous, lui dit-il, qu’un homme ayant à sa disposition une seule pièce d’argenterie se résignerait à manger à l’aide d’un pareil ustensile ?

En apercevant cet irrécusable témoignage d’un désastre auquel il refusait de croire, M. Bigaré devint rouge, puis pâle ; enfin une terrible teinte verdâtre s’épandit sur sa large figure, d’où ses yeux semblèrent vouloir sortir.

— Mon argent ! dit-il tout à coup d’une voix presque étouffée par la colère ; mon argent, de suite, ou je casse tout, glaces, pendule, porcelaines, tout ! tout ! tout !

Enlever l’espoir à un homme est le moyen de l’exaspérer au lieu de l’assouplir ; la pantomime furibonde dont furent accompagnées les dernières paroles de l’orfévre convainquit de cette vérité son débiteur, qui ne put s’empêcher d’éprouver une inquiétude voisine de la crainte. En cas de lutte, toutes les chances étaient contre lui ; car sans parler de la colère qui décuple la vigueur, M. Bigaré se trouvait, dans sa petite taille, bâti en athlète. D’ailleurs, vainqueur ou vaincu, Blondeau n’était-il pas sûr de payer les frais d’un combat dans lequel ses meubles se trouvaient si expressément menacés ? Cette réflexion l’amena soudain à un changement de tactique.

— Votre argent ! je ne vous le refuse pas, et vous ne tarderez pas à l’avoir, dit-il d’une voix persuasive ; promettez-moi seulement d’être calme, et attendez-moi là. Je vais parler à mon ami ; dans cinq minutes je suis à vous.

— Je vous attends, dit M. Bigaré, qui se rassit d’un air sinistre et promena les yeux autour de lui pour voir où, en cas de non-paiement, le ravage qu’il méditait serait le plus efficace.

La temporisation était impossible. Cédant à la nécessité, Blondeau entra dans la chambre où, pendant cette discussion, le substitut avait paisiblement commencé à déjeuner.

— Ce monsieur a le verbe un peu haut, dit celui-ci sans s’interrompre. En es-tu débarrassé ?

— J’en suis fort embarrassé, au contraire, répondit le maître du logis d’un air contrarié.

— Pourquoi ?

— C’est un des associés de Louis Reynard. Tu sais ? le fameux banquier ! Il vient ici pour une affaire dont je t’ai parlé, je crois, dans ma dernière lettre, et qui prend une tournure superbe. Je devais faire un petit versement de fonds aujourd’hui ; mais l’argent sur lequel je comptais ne m’est pas rentré, et je n’ai pas là dans mon bureau la somme qu’il me faut.

— Et quelle somme te faut-il ? dit Deslandes en se versant à boire.

— Deux mille francs. Mes apports de fonds se font par fractions de deux mille francs.

Le magistrat vida son verre avec une certaine dignité. Il ouvrit ensuite son portefeuille, détacha deux billets de banque de la liasse qu’il contenait, et les présentant à son hôte :

— Voilà ton affaire, lui dit-il.

— Merci, fit Gustave d’un ton dégagé ; je te rendrai ça dans deux ou trois jours.

Blondeau était sorti du salon à petit bruit et l’oreille basse ; il y rentra la tête altière, le regard assuré et les lèvres contractées par un superbe sourire. En apercevant les billets que le jeune homme froissait négligemment entre ses doigts, M. Bigaré se leva pour rendre à l’argent les honneurs qui lui sont dus, et sa physionomie farouche s’illumina d’un sourire qu’un poëte classique eût comparé à l’arc-en-ciel après l’orage.

— Vous avez l’argent, dit-il d’un air aimable ; je ne sais pas si j’aurai sur moi de quoi vous rendre votre reste.

Le débiteur s’arrêta en face du créancier, et le regarda un instant fixement, en fronçant le sourcil.

— Monsieur Bigaré, dit-il ensuite d’un ton grave, avant de régler notre compte, j’ai plusieurs observations à vous faire. Je vous dirai d’abord que votre manière d’entrer et de rester chez moi le chapeau sur la tête ne me convient nullement. Mon salon n’est pas votre boutique ; faites-y attention.

Malgré la hauteur de cette apostrophe et l’incongruité du mot boutique, appliqué à ce que tout négociant de rez-de-chaussée nomme avec pompe son établissement, l’orfévre ôta son chapeau et fourra furtivement dans la poche de sa redingote le cordon de sonnette que, dans la chaleur de la discussion, il avait brandi à plusieurs reprises en guise de cravache.

— Je vous demande excuse, dit-il ; c’est que je suis un peu enrhumé.

— Ce n’est pas une raison pour casser mes sonnettes, reprit Gustave ; les manières brutales ont fort peu de succès près de moi. Je vous croyais plus d’usage, monsieur Bigaré. Vous devriez savoir que les réclamations criardes sont du plus mauvais goût. De deux choses l’une : ou je peux vous payer ou je ne le peux pas ; si je le peux, le bruit est inutile ; si je ne le peux pas, il l’est encore davantage.

Pendant cette admonestation, l’orfévre lorgnait les billets de banque dont l’aspect lui eût fait supporter patiemment une mercuriale plus acerbe que celle à laquelle le soumettait son débiteur.

— Vous ne savez pas ce que c’est qu’une fin de mois ! dit-il pour se justifier.

— Je vais vous prouver que je le sais fort bien, interrompit Blondeau avec un grand sang-froid ; vous voyez ces billets de banque ? eh bien ! ils ne sont pas pour vous.

— Et pour qui donc ? s’écria M. Bigaré en changeant de visage.

— C’est comme cela, mon cher monsieur ; j’ai voulu seulement vous montrer qu’il dépend de moi de vous payer, et que si je ne le fais pas maintenant, c’est par une raison autre que le manque d’argent. Voici le fait : c’est aujourd’hui le 27 mars ; j’ai un effet à payer le 31. C’est une chose sacrée, ainsi que vous l’avez dit, et à cet égard je suis aussi scrupuleux que vous. Quoique je ne sois pas négociant, j’aime la régularité en affaires. Vous ne pouvez donc passer qu’en second ordre. J’ai une rentrée de fonds le 5 avril ; le 6 vous serez payé, cela vous convient-il ?

— Cet argent n’est pas à vous ; on vient de vous le prêter, objecta M. Bigaré, étourdi de la tournure que prenait la discussion.

Blondeau sourit avec une tranquille ironie.

— Je vous prie de croire que ces billets sortent de ma caisse, répondit-il. La personne qui se trouve dans la chambre à côté est une femme et non un homme : or je ne reçois pas d’argent des femmes.

— Mais si tous vos meubles appartiennent à votre tapissier…

— Je me suis un peu amusé à vos dépens, mon cher monsieur. Peut-être votre incartade m’en donnait-elle le droit.

— Et cette argenterie qui est au Mont-de-Piété… convenez que ça n’est pas du tout encourageant.

— Autre histoire qu’il m’a plu de vous faire. Votre argenterie se trouve en ce moment entre les mains d’un de vos confrères, chez lequel, entre nous, on grave un peu mieux que dans votre magasin, et à qui je serai obligé de donner ma pratique si mes arrangements ne vous conviennent pas.

Dans les grandes villes, l’industrie commerciale se soumet souvent, par amour du lucre, à des chances aléatoires dont elle devient la victime sans se corriger. Il est dans la nature du marchand parisien, entre autres, de faire crédit sur la moindre apparence de solvabilité, et de regarder comme un désastre toute diminution de sa clientèle. Les billets de banque dont il ne devait avoir que le coup d’œil avaient presque entièrement rassuré M. Bigaré ; la perspective d’une commande perdue au profit d’un de ses rivaux lui fit éprouver une mortification aussi vive que l’avait été son inquiétude. L’amour-propre et l’avidité du débitant achevèrent d’imposer silence aux alarmes du créancier.

— Il est vrai, monsieur, dit-il, que dans mon établissement la gravure n’a pas eu toujours toute la perfection désirable ; mais en ce moment j’ai le meilleur ouvrier de Paris, et je ne redoute aucune espèce de comparaison. Je suis fâché, réellement fâché de ce que vous me dites là, monsieur ; je n’ai pas l’habitude d’être quitté par les personnes qui m’honorent de leur confiance.

— Je ne vous quitterai que si vous m’y forcez, répondit Gustave avec froideur ; je veux compléter mon argenterie. Indépendamment des menues pièces dont je ferai la liste, j’aurais besoin d’un surtout pour une table de vingt couverts.

— J’ai ce qu’il vous faut, répliqua vivement l’orfévre ; plaqué, extra superfin ; plus beau que l’argent.

— Je ne veux pas de plaqué sur ma table, interrompit Blondeau, avec un sourire méprisant ; — avec votre permission, je préfère l’argent.

— Et vous avez mille fois raison ; au bout de six mois le plaqué rougit et voilà un service déshonoré. Il n’y a que l’argent. J’ai ce qu’il vous faut, monsieur.

— J’en doute, car il me faut quelque chose qui n’existe pas en ce moment dans le commerce. Je veux une œuvre d’art et non un ouvrage de pacotille. Chenavard m’en fera le dessin, c’est une chose convenue ; et Barye m’a promis trois groupes d’animaux pour le milieu et les deux bouts.

— Diable ! dit M. Bigaré en ouvrant de gros yeux, des dessins de Chenavard et des groupes de Barye, il y a là de quoi faire un surtout qui ne serait pas piqué des vers.

— Et qui ferait honneur au fabricant.

— Ce serait un joli morceau à envoyer à l’Exposition de l’industrie.

— Une annonce soignée pour votre magasin, n’est-ce pas ? Eh bien ! si vous entendez raison aujourd’hui, à mon tour je ne vous contrarierai pas. Je vous laisserai exploiter le surtout en guise de réclame.

M. Bigaré resta quelque temps plongé dans une silencieuse perplexité.

— C’est cette maudite fin de mois, dit-il enfin en se grattant l’oreille.

— N’en parlons plus, dit Blondeau d’un ton sec ; puisque vous êtes gêné à ce point, je ne veux pas vous exposer à laisser protester un effet. Entre nous, je vous croyais un crédit à l’abri des éventualités d’une fin de mois. Rendez-moi 170 francs, je vous prie.

Par un geste superbe, il offrit les deux billets au marchand dont l’amour-propre blessé au vif se révolta, ainsi que l’avait prévu l’intelligent débiteur.

— Un protêt à moi ! s’écria M. Bigaré avec un accent d’indignation ; vous me prenez pour un autre, monsieur !

— Je vous prends pour un homme qui a besoin d’argent ; n’est-ce pas vous-même qui le dites ? Puisque vous éprouvez des embarras, je me ferais scrupule de ne pas vous rembourser. Voilà votre argent ; il est inutile que vous vous occupiez du surtout.

Ces dernières paroles produisirent un effet magique. L’orfévre qui avançait la main vers les billets, la retira comme si le papier soyeux eût possédé la propriété de la torpille.

— Je ne suis pas à cela près, dit-il ; puisque vous me promettez de solder notre petit compte le 6 avril, j’attendrai jusque-là.

— Comme vous voudrez, reprit Blondeau avec une indifférence affectée ; d’ici là je verrai Chenavard et Barye, et nous pourrons prendre des arrangements définitifs pour le surtout. Ce sera un morceau d’art, et je pense que puisque je vous donne la préférence, vous vous piquerez d’honneur. Vous savez d’ailleurs que je ne chicane pas sur le prix.

— J’ose espérer que vous serez satisfait, répondit l’orfévre en se dirigeant du côté de la porte vers laquelle son débiteur le menait insensiblement.

— Voilà donc une chose convenue, reprit Blondeau en reconduisant le marchand jusqu’à l’antichambre ; le 6 avril, à onze heures du matin, votre argent sera chez vous.

M. Bigaré, qui était entré chez son débiteur dans des intentions inexorables, le chef couvert et la mine rébarbative, en sortit d’un air bénin, et il était arrivé au milieu de l’escalier avant d’avoir pris la liberté de remettre son chapeau sur sa tête.

Resté seul dans le salon, Blondeau examina les billets de banque dont en définitive il demeurait possesseur, avec un regard qui eût flatté l’orgueil d’une femme aimée.

— Oui, certes, il y à une Providence, se dit-il après quelques instants de cette ardente contemplation ; quelle sottise j’aurais faite en me brûlant ce matin la cervelle !

Pour apprécier la valeur réelle d’une pareille exclamation, il est nécessaire de lever un coin du voile dont restait encore enveloppée, aux yeux du substitut, la vie de son correspondant.

Au milieu du déclassement général de la société, il se trouve à Paris, dans un certain monde ouvert à tout venant comme un caravansérail, un grand nombre d’individus dont l’existence déroute l’observation et offre un problème insoluble à quiconque ne s’est pas habitué à sonder hardiment les plus bourbeux mystères des mœurs contemporaines. Sortis on ne sait d’où, arrivés on ignore comment ; sans famille qui les avoue, sans état qu’ils osent avouer ; libres des devoirs qu’impose le titre d’électeur, désintéressés dans la conversion des rentes, ne possédant de terre que ce qu’en peuvent contenir les vases de fleurs de leur salon, ces parias vivent en pachas. Chose merveilleuse et commune ! Semblables aux lis dont parle la Bible, ils ne filent ni ne travaillent, et pourtant leur luxe défie parfois la magnificence des princes ; toujours à cheval, en voiture, à table, au jeu ou en loge, ils ne se montrent jamais que dans une position qui nécessite une dépense permise à la richesse seulement. Remontez-les, ces ruisseaux à l’insolent murmure, aux flots pailletés d’or comme le Pactole, vous arriverez infailliblement à quelque source immonde.

Autrefois ces existences équivoques étaient pittoresquement qualifiées ; mais l’esprit démocratique a passé son niveau sur une dénomination trop empreinte de féodalité. Le chevalier d’industrie de l’ancien régime est réduit aujourd’hui au nom modeste d’industriel ; l’homme est resté, mais son titre a disparu dans le cataclysme révolutionnaire. Qui oserait prétendre qu’il y a encore en France une noblesse, lorsqu’on voit que le vice lui-même n’a plus de parchemins ?

Ennemi du travail et né pour l’intrigue, Blondeau de Gustan, au lieu d’adopter un état, s’était rangé parmi les industriels transcendants à qui la société parisienne offre un champ vaste et fécond, à l’abri des tracasseries du Code pénal. Sur ce terrain fleuri, mais entrecoupé de fondrières, il marchait depuis plus d’un an ; tantôt foulant un tapis de roses, tantôt enfonçant dans la boue ; aujourd’hui buvant le vin de Tockai à plein verre, demain réduit à l’eau de la Seine ; tour à tour fastueux et misérable, triomphant et désespéré ; chargeant ses pistolets à chaque catastrophe, et jetant les balles par la fenêtre à la moindre pièce d’or rentrée dans sa bourse ; soumis en un mot aux plus capricieuses intermittences de la fortune. En ce moment la source de son opulence mystérieuse et éphémère ayant brusquement tari par une raison que nous expliquerons plus tard, Blondeau, criblé de dettes, sans argent, sans crédit, et bientôt sans pain, avait recommencé pour la dixième fois un monologue sur le suicide moins poétique, mais mieux motivé peut-être que celui d’Hamlet.

— Mourir de faim ou me brûler la cervelle : telle est la question, s’était-il dit en reconnaissant que le puits de misère où il était tombé n’avait aucune issue.

Sans s’en douter, Deslandes devint la corde secourable après laquelle soupirait le Parisien aux abois. Celui-ci s’accrocha des pieds et des mains au moyen de salut que lui jetait si à propos la fortune. L’attachement des deux vrais amis placés par La Fontaine au Monomotapa aurait paru pâle et froid auprès des marques d’affection prodiguées par Blondeau à un ancien camarade dont le portefeuille était si bien garni.

— Mon gîte actuel est si petit, lui dit-il, que je ne puis t’offrir un lit, et il est très-contrariant que tu sois arrivé avant mon installation dans mon nouvel appartement, où j’aurais pu te recevoir ; mais du moins il faut que nous nous voyions tous les jours, et que nous dînions ensemble.

— Pas aujourd’hui, répondit le substitut ; j’ai une visite importante à faire, et je pense qu’on me retiendra à dîner.

— Demain, alors ; mais, d’ici là, je voudrais te revoir. Que fais-tu ce soir ?

— Je compte aller à l’Opéra. Duprez joue-t-il ?

— Oui ; on donne Guillaume Tell.

— Iras-tu aussi ?

— Parbleu ! est-ce que l’Opéra est possible sans moi ? dit Blondeau, à qui les deux billets de banque avaient rendu toute sa gaieté. Après le spectacle, nous nous retrouverons dans le loyer, et je te mènerai dans une maison où tu prendras une idée de la société de Paris.

— C’est convenu, à ce soir donc, répondit le substitut, qui, après avoir pris congé de son équivoque ami, remonta en voiture et se fit conduire dans la rue de la Planche, où demeurait madame Piard.