Les ailes d'Icare

Charles de Bernard · Chapitre 3 sur 15

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Les ailes d'Icare

Le Protecteur

Lorsque Victor Deslandes entra dans le salon de madame Piard, trois personnages remarquables par leur diversité s’y trouvaient avec elle : un député du centre gauche habitué à s’indemniser dans le monde du silence qu’il gardait à la Chambre ; un vieillard à moustaches, décoré d’un ruban bleu et noir ; enfin un jeune homme bien cravaté, bruyamment éperonné et ganté de jaune, qui lui-même avait mérité la croix d’honneur dans les bureaux de la garde nationale. Le premier dissertait, le second écoutait, le troisième lorgnait la maîtresse du logis qui, sans paraître remarquer cette contemplation ni prêter grande attention au discoureur, feuilletait négligemment un pamphlet de M. de Cormenin.

Quoiqu’il ne fût pas cinq heures, madame Piard portait une robe noire de satin broché, erreur de toilette commune aux femmes politiques, pour qui les grâces du négligé n’existent pas, et qui dans leur propre salon semblent toujours être en visite. A la vue du jeune provincial qui s’avançait pour la saluer, elle quitta le couteau de nacre dont elle se servait pour couper les feuillets de la brochure, et approcha d’un de ses yeux un petit lorgnon d’écaille. Deslandes subit cet examen sans se décontenancer, s’inclina d’assez bonne grâce, et tira de sa poche sa lettre de recommandation.

— Madame, dit-il, je suis arrivé de D*** il y a quelques heures seulement ; je n’ai pas voulu attendre jusqu’à demain pour vous apporter des nouvelles de M. de Loiselay.

— Une lettre de mon père, interrompit madame Piard, empressée de déployer sa sensibilité filiale. Vous permettez, messieurs, n’est-ce pas ? Il y a quinze jours que mon père ne m’a écrit.

Elle montra un siége au substitut, décacheta l’epître paternelle, et la lut d’un bout à l’autre. Reportant ensuite les yeux sur le jeune homme qui lui était recommandé, elle l’examina de nouveau, mais sans lorgnon, cette fois.

Dans l’exercice de son crédit, madame Piard s’était prescrit des principes dont elle ne se départait pas. Elle n’accordait jamais sa protection à un homme à moins qu’il ne fût jeune, élégant et bien élevé. Il n’y avait dans ce système aucune arrière-pensée dont pût s’égayer la médisance. La race des solliciteurs étant innombrable, préférer les candidats grossiers, ineptes, ridicules ou surannés, eût été un trait de mauvais goût plus que de bonté d’âme ; car, après tout, le protectorat n’est pas de la charité. Isaure mettait donc dans le choix de ses protégés le purisme que montre une femme à la mode à l’égard de ses danseurs.

Malgré la coupe arriérée de son habit, le malheureux choix de ses gants vert bronze, et les feux d’une épingle de diamant qui transperçait magnifiquement le jabot de sa chemise, Deslandes sortit à son avantage de l’examen auquel il se trouvait soumis sans s’en douter. On lui trouva l’air provincial, mais la physionomie agréable, l’œil expressif, la taille dégagée, les dents blanches, en un mot l’étoffe d’un cavalier à qui l’on pouvait s’intéresser.

L’extérieur approuvé, restait à étudier le moral. En pareil cas, la protectrice n’était jamais embarrassée : le premier incident venu lui servait de pierre de touche ; s’il ne se présentait pas sur-le-champ, elle le faisait naître, l’appliquait à son épreuve, quelque étranger qu’il y put paraître, jugeait sans hésitation, et ne revenait jamais sur son arrêt.

Après quelques questions sur M. de Loiselay et les personnes de sa connaissance qu’elle avait laissées à D***, madame Piard rendit la conversation générale, en s’adressant au jeune homme à ruban rouge :

— A propos, lui dit-elle, avez-vous placé tous vos billets de bal ?

— Oui, madame, répondit l’officier d’état-major, en souriant agréablement ; et même si vous voulez encore m’en remettre deux, j’en trouverai l’emploi.

Madame Piard prit sur une petite table placée près d’elle un paquet de billets, les uns verts, les autres roses.

— Colonel Dniefkserski, dit-elle en les montrant au vieillard, vous voyez que nous n’oublions pas vos héroïques compatriotes. Notre bal aura, j’espère, pour résultat le soulagement de plus d’une noble infortune. Selon toute apparence, il sera plus nombreux encore que celui de l’hiver dernier ; pour ma part, depuis avant-hier seulement, j’ai placé plus de cent billets.

Le réfugié polonais s’inclina en silence ; eût-il voulu répondre, le député du centre gauche ne lui en aurait pas laissé le temps.

— La Pologne est la France du Nord, s’écria ce dernier d’un ton pathétique ; le système qui l’a laissé succomber sous les coups de l’autocrate ne se lavera pas de cette honte. Que fallait-il pour la sauver ? cent mille hommes sur le Rhin, pas davantage. Mais vienne un ministère vraiment patriote, on verra la nationalité polonaise renaître de ses cendres. Pour moi, c’est là une question sacrée. Certes j’ai l’habitude d’éplucher le budget et de ne pas jeter par les fenêtres l’argent des contribuables. Eh bien ! qu’on me demande cent millions pour la Pologne, je les vote demain.

— En ce cas vous m’allez donner vingt francs pour notre souscription, interrompit Isaure en présentant au député un des billets verts.

— Est-ce qu’on danse à mon âge ? répliqua l’élu de la nation sans avancer la main ; avec mes cheveux gris, je serais ridicule dans un quadrille : la place de la beauté est au bal, celle du député à la Chambre.

— Et celle de l’argent dans la poche, ajouta d’un air railleur l’officier d’état-major, qui prit en même temps dans sa bourse deux pièces d’or, les posa sur la table d’une manière délicate, et reçut en échange deux des billets pour lesquels le député manifestait si peu de goût.

— Et vous, monsieur, avez-vous aussi des cheveux gris ? demanda madame Piard, qui se pinça les lèvres en regardant Deslandes d’un air scrutateur.

Sans être observateur, le substitut était doué d’une intelligence aiguisée par l’envie de réussir. Décidé à complaire à celle qu’il regardait déjà comme sa protectrice, il n’eut garde d’en laisser échapper l’occasion. Sa vanité d’ailleurs, piquée du sourire ironique qu’il vit errer sur les lèvres de l’officier d’état-major, eût suffi pour lui inspirer un acte de munificence, quand même son intérêt bien entendu ne le lui eût pas conseillé.

— Madame, répondit-il, j’ai à Paris plusieurs amis qui seront sans doute heureux comme moi de prendre part à une action honorable et en même temps à un plaisir de bonne compagnie. Oserais-je vous prier de m’agréer pour débiteur jusqu’à ce soir en me confiant une dizaine de ces billets ?

— Il sait vivre, pensa madame Piard ; il s’exprime en bons termes, et il ne lui manque qu’un tailleur pour être tout à fait présentable.

Deslandes avait compris que tirer de sa poche son portefeuille rempli de billets de banque, en poser un sur la table, et attendre qu’on lui rendit son reste, serait une chose aussi ridicule qu’avait été naturelle l’action du jeune homme à ruban rouge ; d’ailleurs le court délai qu’il demanda en souriant lui offrait l’occasion d’écrire une lettre, dans laquelle il se promit de déployer plus d’esprit qu’il ne lui était possible d’en montrer dans une première visite.

Grâce à la Pologne, l’ambitieux substitut obtint un premier succès dont l’avertit le sourire affable qui vint animer la froide physionomie d’Isaure. Ce sourire, il est vrai, lui coûtait deux cents francs ; mais en se rappelant les instructions de M. de Loiselay, il ne le trouva pas trop chèrement payé.

— C’est de l’argent placé à gros intérêts, se dit-il en serrant les billets de bal dans sa poche. Je vois qu’elle me sait gré de ma galanterie ; et puis Blondeau, qui connaît tout Paris, me débarrassera de cette cargaison.

La porte du salon s’étant ouverte en ce moment livra passage à un homme d’une cinquantaine d’années, de taille médiocre et replète, dont les joues colorées et rebondies contrastaient avec les innombrables fils d’argent mêlés à ses cheveux primitivement bruns, et qu’il portait fort courts afin d’amortir l’éclat patriarcal de cet alliage. Ce frais grison était vêtu d’un costume noir que recouvrait une longue redingote de couleur claire. Il tenait serré sous le bras gauche un portefeuille de maroquin violet à fermoir d’argent, et la rosette d’officier de la Légion d’honneur se trouvait répétée aux boutonnières de son double vêtement. A son aspect chacun se leva, à l’exception de la maîtresse du logis ; il s’approcha de la cheminée, donna la main au député, salua familièrement le colonel polonais, fronça imperceptiblement le sourcil à la vue de l’officier d’état-major, et arrêtant enfin les yeux sur le substitut, il le regarda en dessous d’un air qui semblait dire : — Et toi, qui es-tu ?

— Mon ami, dit madame Piard en s’adressant au nouveau venu, voilà M. Deslandes de D***, qui a l’obligeance de m’apporter une lettre de mon père.

Le conseiller d’état répondit par une légère inclination de tête au salut que lui adressait le jeune provincial, et reprenant aussitôt le maintien gourmé qui semblait lui être habituel :

— Comment se porte M. de Loiselay ? demanda-t-il avec un sourire moqueur ; aime-t-il encore les échecs ? attend-il toujours le retour d’Henri V ?

— M. de Loiselay est constant dans ses goûts comme dans ses regrets, répondit Deslandes, à qui les manières impériales du conseiller d’état déplurent de prime abord.

La conversation devint générale. Au bout de quelques instants, le député et l’officier d’état-major se retirèrent. Le vieux Polonais les imita bientôt, et Deslandes resta seul avec les maîtres de la maison.

— Mon père, monsieur, lui dit alors madame Piard, m’écrit que les délices de ma ville natale n’ont pas réussi à vous y fixer.

— Il y a trois ans, ma conduite eût été sans excuse, répondit le substitut en faisant allusion à l’époque où Isaure demeurait encore sous le toit paternel.

— Ce n’est pas un reproche que je vous adresse, reprit la jeune femme. D*** est réellement plus ennuyeux qu’il n’est permis à une petite ville de l’être, et je comprends l’esprit d’émigration qui semble se propager parmi ses habitants. Comptez-vous rester à Paris ?

— Je le désire plus que je n’ose l’espérer, repartit Deslandes d’un ton modeste.

— Il faut toujours espérer ce qu’on désire, dit Isaure avec un sourire encourageant.

— J’espérerai donc, madame, puisque vous n’y voyez pas trop de présomption.

— Pour réussir il faut faire plus encore.

— Que faut-il faire ? madame, demanda le substitut.

— Travailler à ce qu’on espère, dit madame Piard d’un ton sentencieux.

Un message de la duchesse de *** interrompit ce dialogue. Le cas était urgent et la matière grave. Il s’agissait d’une sous-préfecture sollicitée concurremment par les deux amies. Pour la première fois, madame Piard, s’affranchissant d’un patronage qui pesait à sa vanité, avait osé contrecarrer, dans une intrigue, sa supérieure politique. Réprimandée pour cette témérité, menacée d’une disgrâce par l’altière grande dame dont le billet semblait écrit par la plume de Beaumarchais, la femme du conseiller d’état reconnut en frémissant de courroux qu’il fallait se soumettre sous peine d’ébranler son crédit encore mal assuré.

— La partie est trop forte, se dit-elle en froissant dans sa main la lettre de la duchesse ; son impertinence va triompher. Eh bien ! qu’elle triomphe ! plus tard peut-être elle saura qu’on ne m’offense pas impunément.

En ce moment Deslandes n’existait plus pour la femme orgueilleuse qui, un instant auparavant, semblait disposée à l’écouter avec complaisance ; absorbée dans la petite humiliation qu’il lui fallait subir, elle se retira dans son parloir afin d’écrire à la duchesse, et répondit d’un air distrait au salut du jeune provincial, un peu déconcerté de cette sortie imprévue.

Seul avec le maître du logis, qui jusqu’alors avait affecté de ne prendre aucune part à la conversation, et était resté assis sur son fauteuil dans une attitude impassible, Victor Deslandes éprouva un embarras involontaire qu’il s’efforça de surmonter. Se retirer immédiatement eût été maladroit, garder le silence en face d’un homme qui semblait avoir fait serment de ne pas le rompre lui-même devenait ridicule ; à tout prix il fallait parler. Secrètement blessé du froid accueil dont il se voyait l’objet et de la morgue mêlée d’ennui qu’exprimait la physionomie de son hôte, le substitut invoqua la dissimulation, patronne des ambitieux. Il sourit par manière d’exorde tandis qu’il se creusait la cervelle pour trouver un sujet de conversation. Quelques tableaux dont le salon était décoré lui donnèrent le premier mot qu’il cherchait.

— M. de Loiselay, dit-il d’un ton insinuant, a dans son cabinet plusieurs toiles flamandes dont il fait grand cas ; mais je ne lui conseillerais pas de les exposer ici. Voilà deux ou trois morceaux dont le voisinage leur pourrait faire tort. Cette Adoration des Mages, entre autres, est tout à fait dans le style de l’école vénitienne.

En louant de la sorte une œuvre plus que médiocre, Deslandes croyait avoir atteint les dernières limites de la flatterie décente ; il reconnut aussitôt son erreur.

— Il est assez naturel qu’un Giorgione rappelle le style de l’école vénitienne, répondit M. Piard avec une sorte de ricanement.

— Ce plat d’épinards, un Giorgione ! pensa Deslandes qui, s’approchant du tableau, le considéra quelque temps avec une avidité affectée et parut passer par degré du recueillement à l’admiration.

— J’étais à contre-jour et je ne l’avais pas bien vu, dit-il enfin en se retournant vers le conseiller ; maintenant je reconnais la touche du maître ; cela est signé Giorgione à chaque coup de pinceau.

— C’est tout bonnement un chef-d’œuvre, dit M. Piard ; cette Sainte Famille est de Sébastien del Piombo, ce Paysage, du Gaspre ; ces Noces de Thétis sont attribuées à l’Espagnolet, mais je les crois de Luca Giordano, qui excellait dans le pastiche et qui aura voulu imiter la manière de son premier maître. Voici un saint Étienne, d’Annibal Carrache. Il n’y a pas ici un seul morceau qui ne vaille à lui seul tous les prétendus Van Oost et tous Terburg apocryphes de M. de Loiselay, lequel entre nous n’a que des croûtes.

— Tel beau-père tel gendre, pensa le provincial, qui toutefois s’abstint de manifester aucun doute sur l’authenticité des tableaux signalés à son admiration. Il se laissa conduire successivement devant chacun d’eux ; et quoique se disant tout bas qu’il n’était qu’un servile flatteur, il loua tout, s’extasia sans réserve et ne se permit qu’une seule observation critique : ce fut au sujet de la Sainte Famille attribuée à Sébastien del Piombo et dans laquelle il prétendit reconnaître la manière de Michel-Ange. Cette conjecture fit éclore sur les lèvres du propriétaire un sourire plein d’aménité.

— Un Michel-Ange, quand le Musée n’en possède pas un seul ! ce serait trop magnifique ! s’écria-t-il ; cependant votre opinion n’a rien d’inadmissible. Je n’aurais jamais supposé qu’il pût venir de D*** une personne capable de raisonner peinture comme vous faites. Vous êtes artiste, monsieur ?

Malgré son amour pour les beaux-arts, Deslandes ne fut que médiocrement flatté de cette supposition.

— Je m’occupe, il est vrai, de peinture à mes moments perdus, répondit-il ; mais je n’ai aucun droit au titre d’artiste. Je suis dans la magistrature.

— Juge ? demanda M. Piard d’un ton bref.

— Substitut du procureur du roi.

— Comment alors, si près des vacances de Pâques, vous absentez-vous de votre tribunal ?

— C’est le premier congé que j’aie sollicité, et j’espère qu’il sera le dernier : j’ai dessein de donner ma démission.

Deslandes, pour qui l’entretien devenait fort intéressant, chercha dans les yeux de son interlocuteur l’effet produit par ce mot démission qui paraît presque toujours monstrueux à un homme en place. Le conseiller d’état ne sourcilla pas.

— Vous voulez vivre de vos rentes, dit-il froidement ; c’est un parti fort sage : heureux qui peut le prendre et y rester fidèle ! Un joug, fût-il d’or, est lourd à porter. J’en sais quelque chose. Il n’est pas de jour où je ne m’écrie avec le poëte :

O rus, quandò ego te aspiciam, quandòque licebit Nunc veterum libris, nunc somno et inertibus horis, Ducere sollicitæ jucunda oblivia vitæ ?

Les hommes qui, aux affaires sérieuses dont ils sont occupés, mêlent quelques prétentions littéraires, se croient en général obligés d’afficher une belle passion pour Horace. C’est leur poëte, s’il faut les croire, comme Tacite est leur historien. Conformément à cet usage sanctionné naguère par une autorité royale, M. Piard s’était muni la mémoire d’une centaine de vers du poëte latin, dont il embellissait volontiers sa conversation, pour peu que l’à-propos s’y trouvât ; quelquefois même, comme en ce moment, il s’en passait.

— Je me suis mal exprimé, observa Deslandes ; ma fortune ne me permet pas l’heureux loisir qu’enviait Horace. Si je me décide à donner ma démission, c’est dans l’espoir d’embrasser une nouvelle carrière plus conforme à mes goûts. Les travaux judiciaires, du moins dans les degrés inférieurs, offrent une aridité qui me rebute malgré moi ; il me semble, peut-être me fais-je illusion ? que je dois trouver à Paris le moyen de mieux appliquer mon zèle et l’acquis que je puis avoir. M. de Loiselay, à qui j’ai fait part de mes projets et qui veut bien m’y encourager, m’a fait espérer, monsieur, que dans la démarche que j’entreprends, vous ne me refuserez pas votre appui.

Tandis que le substitut parlait d’une voix douce et choisissant chaque expression avec autant de soin que s’il eut été à l’audience, la figure du conseiller d’état se rembrunissait par degré. Il n’est pas inutile d’expliquer la cause de ce changement.

Depuis quelque temps, M. et madame Piard avaient cessé de s’accorder sur la ligne de conduite adoptée par la jeune femme.

— A force de mettre votre crédit au service du premier venu, disait le mari, vous l’userez si bien qu’il n’en restera plus pour nous. Vous faites des préfets, des évêques même, et moi j’éprouve des difficultés insurmontables pour passer du comité du contentieux à celui de la justice, où cependant il est nécessaire que j’arrive si je veux sérieusement prendre pied dans la politique. Je suis sûr qu’en bureaux de tabac, demi-bourses, juges de paix et gardes champêtres, vous avez déjà obtenu la monnaie d’un ministère. Et quel ministère ? Le mien peut-être, que vous laissez manger en herbe par ce tas d’affamés dont je vous vois toujours entourée.

A cela, madame Piard répondait sentencieusement que le crédit ressemble à la santé, qui se fortifie par l’exercice, loin d’en souffrir : et qu’obtenir constitue un droit pour redemander.

Forcé de se soumettre à cette maxime sans être convaincu de sa justesse, le conseiller avait voué aux solliciteurs qu’il voyait pulluler autour de sa femme la haine que porte un campagnard aux lièvres qui dévastent son jardin. Chaque figure nouvelle qu’il apercevait dans son salon lui causait un accès de mauvaise humeur que ne comprimait pas toujours le savoir-vivre. A ce titre, Deslandes lui avait donc fait éprouver une impression désagréable en partie dissipée pendant l’examen des tableaux, mais que réveillèrent plus vive les dernières paroles du jeune substitut. Après les avoir écoutées d’un air glacial, M. Piard s’adossa contre la cheminée, se croisa les mains derrière le dos, et prenant la parole d’une voix posée :

— Monsieur, dit-il à Deslandes, je me permettrai quelques observations sur ce que vous venez de me dire. En vous approuvant dans le dessein d’abandonner votre état pour en embrasser un nouveau, M. de Loiselay a montré selon moi peu de prudence. Cela ne me surprend pas ; car mon beau-père appartient à une classe qui n’a jamais brillé par son intelligence des choses et des hommes. Je dois rectifier les idées que vous avez pu puiser à son école. De tous les services que je voudrais vous rendre, ce ne sera pas le moins fructueux, si vous y avez égard. Vous trouvez arides les travaux judiciaires ! Mais quelle carrière est jonchée de roses, à son entrée surtout ? Voyez l’état militaire, les administrations, le barreau, la médecine, la littérature : partout existe pour les débutants un surnumérariat au moins aussi pénible que le vôtre. Est-ce à dire qu’au premier moment de fatigue il faille se décourager ? que, pour obéir à un capricieux ennui, le militaire doive se faire avocat, ou le médecin homme de lettres ? Non, monsieur, non ! Il est dans la nature de l’homme d’être mécontent de sa position et d’envier celle de son voisin :

O fortunatos nimium, sua si bona norint, Agricolas !

a dit le poëte. En France surtout cette triste manie est arrivée à l’état de fléau. En ce moment la société est en proie à un mal qui à lui seul finira par annuler les améliorations dues au triomphe des principes démocratiques dont il est l’annexe déplorable ; ce mal, c’est cette ambition effrénée qui a pénétré dans toutes les classes où elle excite une fermentation continuelle et sans résultat. Aujourd’hui, avant d’être sorti du collége, on demande une place. Paris est inondé de jeunes gens qui veulent être préfets ou secrétaires d’ambassade ; les plus modestes prétendent être maîtres des requêtes de plein saut. Cela est insensé, monsieur, et je n’ai pas besoin, je pense, de vous démontrer l’absurdité de toutes ces prétentions qui n’ont pour fondement que la vanité et l’insuffisance. Quant à vous, qui êtes dans une catégorie toute différente, puisque vous exercez un emploi honorable, croyez-moi, renoncez à un projet dont vous ne recueilleriez probablement que mécomptes et déceptions. Au lieu de courir les chances du triste rôle de solliciteur, retournez à votre tribunal et surmontez les dégoûts dont fait triompher toujours l’habitude de l’étude ; travaillez, remplissez vos devoirs, non-seulement avec régularité, mais avec ardeur ; distinguez-vous, en un mot. Pour parvenir, voilà le plus infaillible moyen, n’en déplaise à M. de Loiselay.

M. Piard accompagna ses dernières paroles d’un de ces petits saluts par lesquels les puissants de la terre marquent la fin des audiences qu’ils ont daigné accorder. Voyant que le substitut, étourdi d’une harangue qui ruinait d’un seul coup tous ses châteaux en Espagne, ne faisait mine ni de répondre ni de sortir, il le salua de nouveau d’une manière encore plus significative, reprit sur la table le portefeuille qu’il y avait posé, et se glissa jusqu’à une porte par où il disparut.

 

LE SALON D’UNE VEUVE

 

— Arrogant comme un parvenu, déclamateur comme un académicien, rustre comme un palefrenier ! se dit Deslandes en sortant de chez M. Piard, Et moi qui ai eu la bassesse d’admirer les enseignes qu’il veut faire passer pour tableaux de maîtres ! par Michel-Ange, je suis indigne de jamais toucher un pinceau ! Sans doute ses raisonnements ne manquent pas de justesse, et en thèse générale les conseils qu’il m’a donnés peuvent être bons. Mais en quoi me sont-ils applicables ? Je suis assez grand, je crois, pour savoir me conduire. J’ai besoin d’appui, et non de sermon ! Il est amusant avec ses citations d’Horace ! je parierais qu’il n’est pas en état de traduire le de Viris illustribus. Bah ! pourquoi me chagrinerais-je ? Si je n’ai pas le bonheur de lui plaire, sa femme aura peut-être le goût moins difficile. Elle est fort bien cette femme-là ! L’air noble, le regard perçant, la repartie vive ! je ne suis pas étonné du crédit qu’on lui attribue. Quoique je ne sois resté près d’elle qu’une heure au plus, je me sens presque subjugué. Il faut toujours espérer ce qu’on désire, et travailler à ce qu’on espère ; le conseil est bon, et je le suivrai. Dès demain, en lui envoyant ses deux cents francs, j’entre en correspondance avec elle. Je lui écrirai un petit billet qui lui prouvera que, quoique j’arrive de province, je ne suis ni un sot ni un malappris. Puisque l’illustre M. Piard me trouve indigne de ses bonnes grâces, il faut bien que je m’adresse à sa femme. Tant pis pour lui !

A demi consolé de son échec par l’espoir de le réparer, Deslandes alla au Palais-Royal, et se fourvoya dans le restaurant de Véfour, selon l’usage des provinciaux, qui mettent un certain amour-propre à dîner le plus près possible de chez Véry. L’heure du spectacle approchant, il se rendit à l’Opéra, où Guillaume Tell dissipa comme par enchantement les derniers nuages de son esprit.

Électrisé par la musique dont il était sevré depuis si longtemps, ébloui du coup d’œil de la salle, où se pressaient une multitude de femmes richement parées, la plupart par le luxe, quelques-unes par la nature, et dont l’aspect semblait vouloir le dédommager en une seule fois de l’autre abstinence qu’il avait soufferte, le substitut sentit courir dans ses veines un sang plus chaud et plus énergique. Les belles notes de Duprez lui vibraient dans le cerveau et dans la poitrine comme le son de la trompette qui appelle le soldat au combat.

Chez les êtres organisés musicalement, la réaction de l’impression sur la pensée est immédiate et puissante. A la fin de l’air du troisième acte, Deslandes, dont l’exaltation suivait la progression ascendante de la voix du chanteur, se crut un moment de force à porter le monde sur ses épaules. Les prétentions qu’il se fût à peine avouées quelques heures auparavant partirent d’une explosion soudaine, et s’il est permis de parler ainsi, son ambition, qui jusqu’alors n’avait chanté qu’à demi-voix, se mit à l’unisson d’Arnold et donna aussi l’_ut_ de poitrine.

— Oui, la volonté est tout, se dit-il, en sortant du parterre où il s’était économiquement placé… Suivez-moi, suivez-moi !… Et je sens dans ma tête une énergie capable de briser tous les obstacles !… Arrachons Guillaume… Quelle magnifique voix il a, ce Duprez ! Cela seul valait le voyage… Et j’arriverai au conseil d’état, et ce fat de Piard en séchera de dépit !… Amis, amis, secondez ma vaillance !…

Ainsi ruminant et chanteronnant, il entra dans le foyer, où il ne tarda pas à rencontrer Blondeau, dont il avait déjà pu admirer les gants jaunes, les manchettes, la lorgnette, le jonc à pomme d’or, le gilet de velours grenat, les moustaches circonflexes et le toupet frisé, au second rang d’une des loges de l’avant-scène.

Depuis le déjeuner, Blondeau avait mis le temps à profit. Payer ses dettes les plus criardes, masquer le délabrement d’une partie de son logis, faire disparaître madame Tavernier, la providence de ses mauvais jours, se pourvoir d’un cabriolet et d’un domestique de louage, ne lui demanda que quelques heures. Sa misère ainsi déblayée, il travailla sans retard au replâtrage de sa gloire. Ses amis, qui depuis quelques jours le croyaient logé dans la rue de Clichy ou au fond des filets de Saint-Cloud, sans s’en inquiéter autrement, le virent triomphalement reparaître au café de Paris et à l’Opéra. Il fut évident pour tous, que momentanément éclipsée, l’étoile de Blondeau de Gustan n’avait pas encore filé vers les noirs abîmes où vont se perdre chaque jour tant d’astres éphémères.

L’ami du substitut reprit donc son rang dans la cohorte des hommes d’habits. Fièrement campé au milieu d’un groupe d’Artabans de son espèce, il y débitait des sornettes à haute et intelligible voix, lorsque Deslandes vint lui frapper sur l’épaule. En toute autre circonstance, M. de Gustan eût fort mal pris cette familiarité, et ne se fût nullement gêné pour renier un homme qui, au ridicule d’un costume hors de mode, joignait le tort non moins grave d’arriver au foyer par l’escalier du parterre ; mais les vingt mille francs du portefeuille avaient porté son amitié jusqu’à la tendresse. Ce fut donc avec empressement qu’il prit le bras du substitut, et descendit l’escalier avec lui, au risque d’être raillé de ses élégants amis en se laissant voir en si bourgeoise compagnie.

— Quel opéra que Guillaume Tell et quel chanteur que Duprez ! lui dit Deslandes dont l’enthousiasme n’était pas encore refroidi.

— Duprez se fatigue et Guillaume Tell est un peu vieux, répondit Blondeau qui, selon une coutume assez répandue, croyait faire preuve de supériorité en n’admirant jamais rien.

Les deux amis montèrent dans le cabriolet de louage qui avait pris la file devant l’Opéra.

— Tu ne m’as pas dit où tu voulais me mener, reprit alors le substitut. Est-ce par hasard chez ta duchesse de San-Severino ? J’aimerais mieux différer ma présentation jusqu’à ce que j’aie rendu visite à ton tailleur.

La duchesse de San-Severino était un de ces êtres de raison qui éclosent souvent de l’imagination des hommes à bonnes fortunes, soleils d’artifice destinés à éblouir et à s’éteindre. Blondeau l’avait créée pour se rehausser lui-même dans l’esprit de son ami de province et le rendre plus accommodant au sujet de l’emprunt auquel il avait recours. Utile jusqu’alors, la duchesse en ce moment devenait incommode ; celui qui l’avait mise au monde se crut le droit de l’en ôter puisqu’elle l’y gênait.

— Tu me poignardes sans t’en douter, répondit-il en soupirant ; ma pauvre Cornélia…

— Elle est malade ? demanda le substitut.

— Morte ! dit Blondeau d’une voix lugubre.

— Morte !… si vite !… s’écria Deslandes avec un étonnement mêlé de compassion.

— Une fièvre cérébrale… morte en trois jours… et je n’ai pu recueillir son dernier soupir ! Ne m’en parle plus, son nom me fait mal. Voilà la vie, mon pauvre ami ! Si j’avais écouté mon premier chagrin, je me serais brûlé la cervelle ; mais il faut être homme et savoir souffrir. Je cherche à me distraire et à m’étourdir en me jetant à corps perdu dans le tourbillon. Allons, secouons ces idées funèbres ! Elles viennent assez souvent assiéger mon chevet. Nous allons chez une femme fort aimable, madame de Marmancourt, veuve d’un capitaine de vaisseau ; entre nous je ne crois pas qu’elle pousse la vertu jusqu’à l’inhumanité. Si j’étais marié, je ne mènerais pas chez elle madame de Gustan ; mais nous autres garçons sommes au-dessus de ces petits scrupules. Ce que nous demandons aux femmes avant tout, c’est d’être jeunes, jolies et aimables ; n’es-tu pas de mon avis ?

— Parbleu, certainement ! répondit Deslandes ; je ne suis pas venu à Paris pour entrer au séminaire. Il y a si longtemps que je ne vois que des prudes, des dévotes et des laiderons, que je serais ravi de causer avec une femme qui, à t’entendre, n’est rien de tout cela.

— Elle est tout le contraire ; mais tu vas la voir. Tu trouveras chez elle des hommes du monde dont la connaissance ne te sera peut-être pas inutile.

Blondeau arrêta son cabriolet devant une assez belle maison de la rue Saint-Lazare.

— Nous y voici, dit-il en descendant de voiture.

Deslandes imita son ami, et tous deux, après avoir franchi le seuil de la porte cochère, montèrent l’escalier qui conduisait à l’appartement de la femme dont le Parisien venait de vanter les grâces et l’humanité.

Madame de Marmancourt, à regret nous l’avouons, appartenait à cette classe ambiguë pour laquelle fut inventée jadis l’allégorie des sirènes ; confrérie profane et innombrable qui à Paris hante de préférence le quartier compris entre la rue de Provence et la Nouvelle-Athènes. Quoiqu’elle n’eût jamais été mariée, elle était veuve, selon la coutume des femmes de cette condition qui portent invariablement le deuil d’un colonel ou d’un capitaine de vaisseau. Madame de Marmancourt avait opté pour la marine, l’armée de terre étant jugée par elle de moindre distinction, vu le nombre prodigieux de colonels mis au tombeau par les Artémises de la Chausséed’Antin. Par un autre raffinement, elle avait dédaigné de sanctifier son nom, ce genre de canonisation étant devenu tout à fait vulgaire, et, disait-elle, mal porté. Il fallait la voir sourire en entendant parler de madame de Saint-Léon ou de Saint-Amaranthe !

Madame Théodosie de Marmancourt, née Catherine Boischard, avait vingt-neuf ans et s’en donnait vingt et un ; mais elle se trouvait dupe à ce compte, et était bien décidée à redevenir mineure l’année suivante. Elle était d’une taille moyenne et assez maigre, c’est-à-dire fort bien faite, moyennant un peu d’artifice. Elle avait les traits réguliers, le regard modeste, le sourire candide, la voix mignarde, la physionomie virginale. Peu spirituelle, très-ignorante, elle apportait dans tout ce qui se trouvait du ressort de sa spécialité une adresse, une habileté, une perfection qui eussent inspiré de l’envie au diplomate le plus consommé. Sa vie était si bien ordonnée, l’emploi de chaque jour réglé par elle avec tant de calcul, son temps si merveilleusement mis à profit, qu’elle pouvait mener de front un nombre raisonnable d’intrigues sans jamais en embrouiller les fils. Le char de ses galanteries était ordinairement traîné à quatre chevaux, quelque-que fois à six ; attelage aveugle, dont chaque membre se croyait seul au brancard.

Les amis de madame de Marmancourt se divisaient en trois catégories, les honoraires, les titulaires et les surnuméraires ; de plus, chaque classe avait son chef d’emploi et ses doubles. Elle les recevait ensemble dans son salon et les réunissait à dîner une fois par mois. Le passé, le présent et l’avenir vivaient de la sorte en bonne intelligence. Cécité naturelle, usage du monde ou tolérance philosophique, tous ces hommes, vieux ou jeunes, mais toujours riches, se soumettaient aux lois réglementaires d’une maison où régnait l’absolutisme féminin. Si les amis étaient nombreux, les amies étaient rares : pour prétendre à ce titre, il était indispensable d’être vieille ou laide. Ce principe, à l’usage de beaucoup de femmes, était rigoureusement pratiqué par Théodosie, trop prudente pour recevoir chez elle une rivale de jeunesse et de beauté.

Parmi les habitués de cette maison, un seul se trouvait sans fortune. C’était Blondeau ; il y remplissait l’emploi de l’homme aimé pour lui-même, ce vampire en gants jaunes auquel un destin vengeur livre à leur tour, tôt ou tard, les goules gorgées de l’or des acheteurs d’amour.

Après avoir traversé une antichambre et une salle à manger médiocrement éclairées, les deux amis furent introduits dans un salon meublé d’étoffe chamois, couleur favorable au teint. Une dizaine d’hommes, la plupart décorés, s’y trouvaient réunis. Les uns jouaient à la bouillotte, les autres, groupés devant la cheminée, devisaient avec la maîtresse du logis, près de qui se tenaient assises deux femmes ayant les droits les plus légitimes à son amitié. L’une d’elles avait quarante-trois ans et apprenait depuis quelque temps à jouer du piano, pour renforcer ses moyens de plaire ; l’autre, beaucoup plus jeune, mais positivement laide et rouge comme une pivoine, déjeunait de vinaigre tous les matins, afin de pâlir, les vives couleurs étant tombées en discrédit.

Madame de Marmancourt fit à peine attention au substitut que lui présenta Blondeau et prit à l’écart ce dernier avec un empressement où se trahissait un trouble mystérieux.

— Depuis ce matin je ne vis plus, lui dit-elle ; il y a de la barbarie à m’écrire une lettre pareille. Me menacer de vous tuer, si je ne trouvais pas de l’argent ! Mais ne savez-vous pas ce qu’est devenu tout celui que j’avais ? Mes bijoux et mon argenterie sont en gage ; je ne pourrai pas donner mon dîner, et l’on m’a déjà fait compliment sur la simplicité de ma coiffure, ce qui signifie qu’on remarque que je ne porte plus mes diamants. Je vous jure que je n’ai rien, absolument rien ; sans cela, vous aurais-je laissé dans l’embarras ? Vous brûler la cervelle ! quelle folie ! Je suis raccommodée avec M. Jules.

— Ah ! ah ! fit Blondeau ; la poule aux œufs d’or est revenue ; ça change la question. Ce grand provincial qui m’accompagne m’a prêté de quoi vivre pendant quelques jours ; mais après cela…

— Après cela c’est moi que ça regarde, reprit Théodosie avec vivacité. Est-il riche le grand brun ? Il a l’air un peu simple avec ses gants verts. Ah ! il a un beau diamant à son jabot. Est-il riche ? répéta-t-elle du ton dont un autre eût dit : A-t-il de l’esprit ?

— Si j’avais son portefeuille, répondit Blondeau, il est une femme à qui j’offrirais demain une calèche à quatre chevaux.

Théodosie n’en demanda pas davantage, et se rapprocha de la cheminée contre laquelle se tenait adossé le substitut, assez embarrassé de sa contenance au milieu de cette société inconnue où personne ne lui adressait la parole. Elle commença gracieusement avec lui une de ces conversations dont les lieux communs font tous les frais.

— Vous êtes musicienne, madame ? lui demanda bientôt Deslandes, à qui la vue d’un superbe piano placé entre les fenêtres fit croire qu’il abordait un terrain favorable à ses prétentions personnelles.

— Du moins je l’ai été, répondit Théodosie en minaudant ; j’adore la musique ; mais elle agit tellement sur mes nerfs que j’ai été obligée d’y renoncer, à mon grand chagrin, je vous jure ; c’est un art si enchanteur, si ravissant ! je me trouve réellement malheureuse d’être douée d’une organisation si impressionnable.

— Comment ! madame, je serai donc privé du plaisir de vous entendre ? reprit le substitut.

— Je ne jouerais pas pendant dix secondes avant de me sentir oppressée, étouffée et d’avoir une crise nerveuse.

— A-t-elle une assurance ! dit à sa voisine l’élève pianiste de quarante-trois ans ; elle n’a jamais mis les doigts sur un clavier, et je suis sûre qu’elle ne distinguerait pas seulement une croche d’un soupir.

— Ce n’est pas faute d’en pousser, quand elle veut faire la sentimentale, répondit là buveuse de vinaigre ; mais, avec ses prétentions, elle a tort de mettre du rouge, ça lui donne l’air commun.

Le chapitre de la musique épuisé, Deslandes, pour soutenir la conversation, entama celui de la danse. Madame de Marmancourt regretta hautement les bals de l’Opéra, auxquels le carême avait mis fin, et ses deux amies unirent leurs doléances aux siennes.

— Mais, mesdames, nous allons avoir un bal superbe, observa Deslandes ; le bal au profit des réfugiés polonais, est-ce que vous n’y irez pas ?

— Il faudrait avoir des billets, répondirent à la fois les trois femmes.

— Je puis vous en remettre, car je me suis charge d’en distribuer quelques-uns, reprit le substitut, empressé de faire voir qu’il n’était point étranger au beau monde ; et il tira de sa poche les billets dont il devait encore le prix à la femme du conseiller d’état.

Les deux amies de madame Marmancourt tendirent la main sans hésitation ; plus prompte encore, et par un geste plein d’aisance, Théodosie prit le paquet tout entier.

— Il y en a pour hommes et pour dames, dit-elle avec un gracieux sourire ; ces messieurs vont se les partager, et nous leur laisserons le plaisir de nous offrir les roses. En voilà précisément trois de cette couleur.

En examinant les billets, elle aperçut la signature qu’y avait apposée madame Piard, en qualité de dame patronesse. A cette vue, elle laissa échapper un geste de surprise, puis se mit à sourire d’un air railleur ; les deux autres femmes en firent autant, et chuchotèrent entre elles ; les hommes, requis de prendre chacun un billet, partagèrent à leur tour cette hilarité inintelligible pour Deslandes, qui entendit murmurer à plusieurs reprises autour de lui le nom de M. Jules.

— Quel est donc ce M. Jules dont on parle tout bas ? demanda le substitut à son interlocuteur.

— Un ami de la maison, répondit Blondeau en se pinçant les lèvres.

La distribution achevée, Deslandes vit plusieurs hommes remettre à madame de Marmancourt le prix du billet qui leur était échu.

— Bon, voilà mes deux cents francs remboursés, se dit-il, assez content de cet arrangement ; mais sa satisfaction fut de courte durée. Théodosie n’eut pas l’air de se souvenir qu’il leur restât un compte à régler ; au lieu de venir à lui comme il s’y attendait, elle s’approcha négligemment de Blondeau, et, par un geste furtif, lui glissa dans la main les pièces d’or qu’elle venait de recevoir. Malgré son assurance, l’ami du substitut rougit et baissa les yeux ; puis, par une inspiration soudaine, il s’assit à la table de bouillotte d’où se levait un des joueurs :

— Cet argent-là doit me porter bonheur, se dit-il en mettant pour cave devant lui les deux cents francs sur lesquels comptait encore son ami.

— Voilà une femme fort distraite, pensa celui-ci après une demi-heure d’attente inutile ; il est impossible que j’aille lui rappeler qu’elle ne m’a pas rendu mon argent. Si du moins elle m’avait laissé un billet, mais elle les a, ma foi, pris tous dix, et maintenant si je veux aller à ce bal, il faudra que je m’adresse de nouveau à madame Piard. Ce sera deux cent vingt-francs que me coûtera mon entrée. Diantre, c’est cher ! je n’ai dépensé que trois francs douze sous pour entendre Duprez.

Le substitut devait être mis à une autre épreuve à laquelle il ne s’attendait guère. Ainsi que la femme du conseiller d’état, madame de Marmancourt avait sa pierre de touche pour découvrir le degré d’estime dont étaient dignes les hommes nouvellement présentés dans son salon. On venait de servir le thé : avec un doux sourire elle en offrit au jeune magistrat, et, tandis qu’il se redressait après avoir reçu d’elle une tasse remplie jusqu’au bord, elle lui poussa imperceptiblement le coude. Quelques gouttes tombèrent sur la robe de la femme expérimentée, qui se jeta en arrière en s’écriant d’une voix douloureuse :

— Ah ! mon Dieu, voilà une robe perdue.

— Le thé ne tache pas, madame, s’empressa de dire Deslandes, qui, du saisissement que lui fit éprouver ce soubresaut, renversa sur le tapis une partie du liquide contenu dans sa tasse.

— Je vous dis, monsieur, que ma robe est perdue, abîmée ! reprit Théodosie s’escrimant de son mouchoir de manière à étendre le dégât ; une robe que je mettais pour la seconde fois !

— Ma chère, c’est affreux ! dit à sa voisine l’aînée des trois amies ; voilà plus d’un an que je lui vois cette robe-là, et c’est la troisième fois qu’elle joue la même comédie. Ça lui a déjà valu son mantelet de velours et sa parure de turquoises.

— Ces hommes sont si bêtes ! répondit l’autre amie en haussant les épaules de pitié, tandis que d’un seul coup sa main raflait trois petits gâteaux.

Parmi les témoins de cette scène, plusieurs, antérieurement soumis à quelque épreuve du même genre, souriaient avec malice en regardant le substitut qui s’épuisait en raisonnements tirés de la chimie pour prouver à madame de Marmancourt que deux ou trois gouttes de thé ne pouvaient faire une tache sur une étoffe de soie.

— Monsieur, je prendrai la liberté de vous contredire, lui dit avec une gravité affectée un petit homme maigre, âgé de près de soixante ans, décoré de plusieurs ordres étrangers, et connu dans ce salon sous le nom de M. Ernest ; le thé vert est inoffensif à la vérité ; mais le thé noir, celui de Siam entre autres, qui est séché sur des plaques de cuivre, contracte une vertu caustique incontestable. C’est de ce dernier qu’on prend toujours chez madame, et il tache beaucoup ; j’en sais quelque chose.

— De quoi se mêle ce vieux Siamois ? pensa Deslandes.

— Allons, madame, reprit le vieillard en s’adressant à Théodosie, oubliez ce petit malheur. Votre robe est perdue ; tout le monde en est d’accord ; mais il ne manque pas de robes dans les magasins de Paris ; vous le savez bien, et monsieur ne l’ignore pas.

Madame de Marmancourt prit à part le patriarche des Ernest, de crainte qu’il ne poussât trop loin la raillerie ; tandis qu’elle le grondait tout bas en lui prodiguant ces petites mines menaçantes qui charment les vieillards, le substitut, un peu confus de l’accident qui venait d’arriver, chercha un refuge à la table de jeu. Il vit alors que chaque tenant avait pour cave une pile d’or, et qu’il y avait un peu loin de cette bouillotte parisienne au whist provincial à cinq sous la fiche auquel lui-même était habitué. Trop vain pour reculer, il s’assit, mais pour peu de temps ; car au troisième tour il se vit décavé, et se releva la bourse allégée d’une quinzaine de louis. En ce moment un homme d’un âge mûr entra dans le salon, où il fut accueilli par une exclamation générale.

— Ah ! voici Jules ! Bonsoir, Jules ! Jules, pourquoi venez-vous si tard ?

Deslandes se retourna, curieux de voir la figure de ce monsieur Jules que chacun semblait connaître et dont on s’était entretenu quelque temps auparavant avec une sorte de mystère ; il resta immobile en se trouvant en face de M. Piard, qui lui parut avoir laissé au fond de son portefeuille de maroquin violet toute la solennité de son état.

Le conseiller s’avança vers la maîtresse du logis le sourire sur les lèvres, et tira d’un cornet de papier un superbe bouquet qu’il lui offrit, en mettant dans cet hommage l’aisance évaporée d’un dameret de profession ; il distribua ensuite des poignées de main aux hommes de sa connaissance, débita quelques nouvelles du soir, se versa familièrement une tasse de thé, et, pour le boire, se vint appuyer contre la cheminée, au foyer de laquelle il présenta tour à tour les semelles de ses souliers vernis.

— Après l’impolitesse qu’il m’a faite, pensa le substitut, ce serait une lâcheté d’aller le saluer.

L’amour-propre venait de parler ; l’ambition ne fit pas attendre sa réplique.

— Cependant, reprit en lui-même Deslandes, je ne puis avoir l’air de ne point reconnaître un homme que j’ai vu ce matin et chez qui mes liaisons avec M. de Loiselay m’obligeront à retourner.

Convaincu désormais de l’inconvenance d’une susceptibilité inflexible, le jeune magistrat s’approcha de M. Piard. A sa vue, le conseiller posa brusquement sur la cheminée la tasse qu’il tenait à la main. L’enjouement insouciant de sa physionomie fut subitement remplacé par une expression de surprise désagréable ; il fit un mouvement pour tourner le dos à l’importun solliciteur, mais une réflexion soudaine et sans doute puissante l’arrêta. Par un de ces efforts nerveux auxquels doivent souvent recourir les gens du monde, il dissimula la vive contrariété qu’il éprouvait sous un sourire auquel ses lèvres seules parvinrent à prendre part.

— Mille pardons, dit-il en rendant à Deslandes son salut, j’ai la vue très-basse, et je ne vous reconnaissais pas. Je ne m’attendais guère à vous voir si tôt, et je suis ravi de cette rencontre. Savez-vous que vous êtes fort distrait ! Vous avez oublié de nous laisser votre adresse. Nous avons quelques personnes à dîner mardi, et madame Piard désire que vous nous fassiez le plaisir d’être des nôtres. Il est donc très-heureux que je vous trouve ; sans cela nous n’aurions su comment vous faire parvenir une invitation.

— Comme le voilà poli ! se dit le substitut. D’où peut venir un pareil changement ?

— Ne m’en veuillez pas de vous avoir quitté un peu brusquement ce matin, reprit M. Piard d’un air de plus en plus affable, j’avais un travail important à terminer. Et puis, vous l’avouerai-je ? je n’avais pas encore lu la lettre de mon beau-père ; je supposais que ce n’était qu’une de ces recommandations banales qui n’engagent à rien celui qui les reçoit, et ma foi j’ai agi en conséquence. Maintenant que je suis mieux informé, je sais ce qu’il me reste à faire. Les observations que je vous ai adressées sont assurément fort justes, mais il n’est pas de règle sans exception. Si vous voulez venir demain matin dans mon cabinet, nous causerons de vos affaires, et peut-être trouverons-nous un moyen de les conduire à bon port.

De plus en plus surpris d’une courtoisie si peu espérée, Deslandes se confondit en remercîments. Lorsqu’il eut quitté le conseiller d’état, après être convenu d’un rendez-vous pour le lendemain, il se creusa longtemps la cervelle pour trouver le mot de cette énigme. Éclairé d’une lumière soudaine, il prit à part Blondeau, qui venait de faire fructifier à la bouillotte l’argent de son ami.

— Parle-moi franchement, lui dit-il. M. Piard, ou, comme on dit ici, M. Jules, paraît être fort à son aise dans ce salon. N’aurait-il pas des droits particuliers à l’amitié de madame de Marmancourt ?

— La médisance le dit, répondit Blondeau d’un air qui annonçait la résignation, ou plutôt l’indifférence la plus complète.

— Et toi, qu’en penses-tu ? reprit le substitut.

— Ma foi, je pense comme la médisance ; mais en quoi cela peut-il t’intéresser ?

— En rien. Je suis bien aise de me mettre au courant, voilà tout. Ah çà, il est deux heures et demie. Voilà deux nuits que je n’ai pas dormi, et malgré moi mes yeux se ferment. Partons-nous ?

— Partons, dit Blondeau.

Les deux amis sortirent du salon, et trouvèrent dans la rue le cabriolet du Parisien, qui voulut reconduire Deslandes jusqu’à l’hôtel où celui-ci était logé.

— Voilà une première journée fort bien remplie, se dit le substitut en récapitulant avant de s’endormir l’emploi de son temps depuis son arrivée à Paris. — En m’introduisant dans cette singulière maison, Blondeau, sans le savoir, m’a servi à souhait. Ce matin je risquais de m’égarer dans le labyrinthe, mais à présent j’ai pour m’y conduire un fil que je ne laisserai pas échapper. Il est clair comme le jour qu’avec ses cinquante ans sonnés, ses cheveux gris et ses besicles, M. Piard est un petit don Juan qui respecte fort peu la foi conjugale ; il craint que je ne trahisse auprès de sa femme le secret que je viens de surprendre, et voilà pourquoi il se montre maintenant si bien disposé en ma faveur ! Certes je suis incapable d’employer la dénonciation par esprit de vengeance ou comme élément de succès ; mais pourquoi rejetterais-je un autre moyen de réussir qui par lui-même n’a rien de répréhensible ? Ah ! M. Piard a peur de moi ; c’est bon à savoir, je le mènerai loin ; qu’il ne pense pas me payer de compliments et de belles paroles ! Il faut qu’il me serve, qu’il me mette le pied à l’étrier ; une fois à cheval, je saurai bien m’y maintenir sans l’aide de personne.

Sur cette réflexion l’ambitieux substitut s’endormit, et bientôt il rêva que, revêtu de la simarre de garde des sceaux, il chantait avec madame Piard le duo de Guillaume Tell.