Les ailes d'Icare
Un Changement de Domicile
Les stoïciens, il n’y en a guère, mettent leur amour-propre à supporter avec constance l’adversité ; les hommes intelligents vont plus loin et cherchent à utiliser le malheur même ; Deslandes, qui se piquait d’esprit plus que de philosophie, avait pour principal sujet de méditation depuis quelques jours le profit qu’il attendait de sa blessure ; à mesure que ses douleurs s’étaient tempérées, sa pensée, délivrée du cilice qu’une sensation cuisante impose toujours aux âmes le plus vivaces, avait enfourché le doigt qu’il n’avait plus, comme à minuit une sorcière se fait un cheval de son balai ; mais au lieu d’aller au sabbat, l’imagination du substitut s’élançait vers ces régions non moins ardues où siègent, avec ou sans pied fourchu, les puissants de la terre, et dont sa main mutilée devait, pensait-il, lui aplanir le chemin.
— Maintenant que je me suis battu pour Isaure, elle est à moi, se disait-il avec une fatuité martiale ; rancune, orgueil, prudence, dévotion, il n’est rien en elle qui puisse résister désormais à l’ascendant décisif que doit me donner ma blessure, si j’en sais tirer parti. Toutes les femmes, celles-là mêmes qui n’en conviennent pas, ont un faible pour les aventures, et se laissent éblouir par le moindre reflet des mœurs chevaleresques. Grâce à ce duel, qui, ainsi que tous les autres malheurs, a son bon côté, me voilà devenu tout à fait un héros de roman ; pourquoi ne jouirais-je pas des prérogatives du métier, qui sont de plaire, de séduire et de triompher ?
Quoiqu’en se parlant de la sorte Deslandes affectât une ironie dirigée contre lui-même, au fond il croyait fermement au prestige de sa blessure, et il était décidé à s’en servir sans scrupule pour dompter les caprices et les rigueurs de madame Piard. Les paroles de monsieur de Loiselay l’inquiétèrent sans le décourager. Il ne s’arrêta pas un seul instant à l’idée d’une défaite irréparable, mais il prévit un combat à livrer, et s’y préparant aussitôt, il ne négligea aucun moyen d’assurer sa victoire. Après avoir donné à sa toilette les soins les plus minutieux, il se contempla une dernière fois dans la glace, et ne put s’empêcher d’être assez content de sa personne ; il se trouva une physionomie plus attrayante qu’à l’ordinaire ; son teint pâle et ses yeux cernés, grâces inaccoutumées et filles de la souffrance, lui parurent d’une séduction capitale ; enfin l’héroïque prestance du bras qu’il portait en écharpe le réconcilia presque entièrement avec les tortures qu’il venait de subir. En lui-même il fut forcé de convenir qu’à moins d’être une tigresse, aucune femme ne devait rester insensible en face d’un homme si intéressant. Ce juste sentiment de son mérite personnel acheva de lui rendre l’assurance qu’avait ébranlée la déclaration du vieil émigré.
Au moment de sortir pour aller chez madame Piard, le substitut fut arrêté par une réflexion soudaine que lui inspira la vue du tiroir presque vide où il chercha de l’argent.
— C’est à peine, pensa-t-if, s’il me reste de quoi payer mon chirurgien. Avant tout, il est indispensable que je voie Blondeau ; d’ailleurs, une heure n’est pas sonnée, et il est encore trop matin pour me présenter chez Isaure.
Deslandes envoya chercher un fiacre et se fit conduire à la rue Godot-Mauroy ; en entrant dans la maison où demeurait Blondeau, il aperçut sous la porte cochère une de ces grandes voitures vulgairement nommées tapissières, dont on se sert pour les déménagements ; et jetant machinalement les yeux sur les meubles qu’y plaçaient plusieurs portefaix, il reconnut les fauteuils du salon de son ami.
— J’arrive à temps, pensa-t-il ; le voilà qui déménage ; et s’il a l’intention de m’éviter, j’aurais peut-être eu de la peine à découvrir sa nouvelle demeure.
Il monta l’escalier et entendit alors une bruyante rumeur qui venait du troisième étage ; il pressa le pas et arriva bientôt à l’appartement de Blondeau, où l’attendait une scène imprévue qui, de surprise, le fit arrêter sur le seuil de la porte. A travers plusieurs ouvriers occupés à décrocher les tentures et à transporter les meubles, discutaient, gesticulaient, maugréaient, criaient et blasphémaient une demi-douzaine d’individus qui se mettaient sous le nez, les uns aux autres, avec une pantomime fort véhémente, des carrés de papier où l’on apercevait autant de chiffres que de mots. Le centre de ce groupe turbulent était occupé par un gros homme d’une cinquantaine d’années qui lui-même tenait à la main plusieurs feuillets plus ou moins timbrés, à l’aide desquels il repoussait victorieusement les attaques dont il était l’objet.
— Qu’avez-vous à réclamer ? disait-il d’une voix de basse-taille qui lui eût fait honneur au lutrin. Vous dois-je quelque chose ? Ne suis-je pas floué comme vous ? Pour ravoir mes meubles, ne m’a-t-il pas fallu payer le terme courant au propriétaire ? sans compter la perte que j’éprouve. Un mobilier établi depuis six mois, pas davantage ! Le voilà frais ! Regardez si ça ne fait pas dresser les cheveux de la tête ! continua-t-il en montrant sur le damas des rideaux et sur le divan les taches et les brûlures qu’y avaient fait à l’envi les cigares et le punch.
— Il y aura du déchet, je ne dis pas non, interrompit de sa voix criarde M. Bigaré qui figurait au premier rang dans cette émeute de créanciers ; mais qu’est-ce que cela auprès d’un mémoire de 1,830 francs pour argenterie livrée à ce va-nu-pieds et dont je ne toucherai peut-être jamais un sou ? M’a-t-il trompé, ce gueux-là !
— Et moi donc ! s’écria madame Tavernier en brandissant avec indignation son cabas vide ; pour des richards comme vous, quelques cents francs de plus ou de moins ne sont pas une affaire ; mais, moi, une pauvre vieille femme, obligée de gagner sa vie ! Dire que j’ai retiré cinquante francs de ma pauvre caisse d’épargne pour les lui prêter, à ce ruine-maison ! Si l’on m’écoutait, tous ceux à qui il doit emporteraient d’ici quelque chose. Pourquoi donc est-ce que le tapissier aurait tout et les autres rien ?
— C’est vrai, elle a raison, dirent en chœur plusieurs des assistants.
— La vieille, allez donc voir dans la cour si j’y suis, s’écria le créancier privilégié qui regarda son entourage de l’air dont un chien rongeant un os épie ceux de ses confrères qui menacent son repas. Et vous, messieurs, reprit-il, quand vous crierez jusqu’à demain, à quoi cela vous mènera-t-il ? Cet appartement est loué en mon nom : voilà mon bail en règle ; je suis ici chez moi, et, s’il me plaît de déménager, cela ne regarde personne.
— Chut ! fit, en étendant brusquement les deux bras, madame Tavernier qui venait d’apercevoir Deslandes sur le seuil de la porte.
La vieille fourra la tête au plus épais du groupe, roula de droite et de gauche ses yeux louches, et posant les deux mains sur la large bouche de M. Bigaré qui l’ouvrait pour reprendre la parole :
— Paix donc ! reprit-elle d’une voix mystérieuse. Silence et motus ! Vous voyez bien ce monsieur qui arrive ? C’est un ami de M. Gustan, un homme immensément riche, qui lui a apporté, il n’y a pas deux mois, gros comme moi de billets de banque… Je les ai vus. Je parie que le cher homme vient ici pour tout payer.
Tous les yeux se portèrent vers le substitut, qui, ne pouvant parvenir à s’expliquer la scène dont il était témoin, demeurait immobile à l’entrée du salon. Tout à coup, par un mouvement simultané semblable au premier élan des chevaux d’une course quand a sonné le départ, le groupe entier se précipita vers Deslandes, qui, en reculant d’étonnement, faillit tomber à la renverse. Les prétentions rivales des créanciers éclatèrent en même temps en réclamations confuses et assourdissantes.
— Monsieur, voilà plus d’un an que j’attends le paiement de mon mémoire, s’écriait l’un d’eux, en qui l’on reconnaissait facilement un tailleur à la physionomie arquée qu’avait donnée à ses jambes l’habitude d’être assis à la turque.
— Monsieur…, un père de famille…, cinq enfants…, des malheurs…, disait d’un air piteux un bottier qui depuis la même époque chaussait Blondeau à crédit.
— Mon bon monsieur, c’est moi qui vous ai apporté à déjeuner l’autre fois ; vous vous le rappelez bien ? Je me recommande à votre chère bienveillance, ainsi que mes cinquante pauvres francs ; ainsi parlait d’une voix lamentable madame Tavernier.
— Monsieur, criait monsieur Bigaré, qui à lui seul faisait plus de bruit que tous les autres, permettez-moi de réclamer un instant votre attention ; s’il est une créance qui mérite de l’intérêt et de la faveur, j’ose prétendre que c’est la mienne. Vous vous en convaincrez facilement, si vous voulez bien jeter un seul regard sur ce papier.
— Ah çà ! cinq cent mille diables que vous êtes, s’écria à son tour Deslandes en faisant voler d’un revers de main au milieu du salon le mémoire que l’orfévre lui mettait sous le nez, quelle comédie est ceci ? qui êtes-vous ? que me voulez-vous ? pour qui me prenez-vous ? Je viens voir monsieur de Gustan. Que faites-vous chez lui, et pourquoi n’y est-il pas ?
— Ignorez-vous, monsieur, que le susdit Gustan est depuis plusieurs jours en prison pour dettes ? répondit d’un air surpris le tapissier.
— En prison pour dettes ! répéta Deslandes avec émotion. Où cela ? à Sainte-Pélagie ?
— Rue de Clichy, dit le tailleur.
Sans en demander davantage, le substitut se précipita hors du salon.
— Monsieur, écoutez-nous, s’écrièrent sur tous les tons les créanciers désappointés qui le poursuivirent sur l’escalier.
— Ça va-t-il finir ? leur dit Deslandes en se retournant avec colère ; que demandez-vous ?
— On nous a dit que vous vouliez payer les dettes de votre ami, répondit d’un ton pathétique monsieur Bigaré. Ce serait un noble trait, monsieur, un trait digne d’un homme d’honneur, comme vous l’êtes sans aucun doute.
Le substitut sourit avec amertume.
— Je payerai les dettes de mon ami… dit-il en appuyant ironiquement sur chaque mot, aussitôt que mon ami m’aura remboursé dix-huit mille francs qu’il me doit et que je vais lui demander. Je vous conseille de prendre patience jusqu’à mon retour.
A ces mots, Deslandes reprit sa course, en dépit d’une clameur générale ! il descendit l’escalier tout d’un trait, s’élança dans le fiacre et cria au cocher d’une voix brusque :
— A la maison de détention de la rue de Clichy !
Peu de mots suffiront pour raconter la catastrophe qui avait précipité Blondeau de Gustan dans l’asile philantropique qu’ouvre aux débiteurs insolvables l’hospitalité de leurs créanciers. Le jour même du duel, l’ami du substitut, pour se remettre des émotions qu’il venait d’éprouver, n’avait rien imaginé de mieux que d’aller livrer sur le tapis vert un nouveau combat dont, par une superstition de joueur, il attendait un résultat merveilleux.
— Après le magnifique coup de pistolet que je viens de tirer, s’était-il dit, il est impossible que je ne sois pas en veine ; qui sait ? je me sens capable de faire sauter la banque.
Ce ne fut pas la banque qui sauta, ce fut la fameuse martingale de Blondeau ; après une lutte prolongée jusqu’au soir, le joueur vaincu et désespéré fut obligé de battre en retraite, les poches vides ainsi que l’estomac, mais ne sentant la faim que dans sa bourse. Conformément au proverbe qui affirme qu’un malheur ne vient jamais seul, en rentrant dans son appartement il y trouva la signification avec commandement d’un jugement rendu par le tribunal de première instance de la Seine, et prononçant la contrainte par corps contre le sieur Blondeau de Gustan, à propos d’une certaine lettre de change souscrite par icelui et affligée d’un protêt, le jour de l’échéance. A la vue de ce papier comminatoire, le joueur malheureux se prit les cheveux aux deux mains.
— Que vingt-cinq millions de triples tonnerres, s’écria-t-il, bombardent les banquiers, les créanciers et toutes les autres hyènes de même espèce ! Je ne me la rappelais plus, cette satanique lettre de change ! Ce matin, j’aurais pu la payer ; mais maintenant que cette rouge infernale m’a saigné à blanc, comment sortir de ce guêpier ?
Pour aller jouer, Blondeau avait pris sur lui tout ce qu’il possédait ; et, comme on l’a vu, cette imitation libre des paroles de Simonide ne lui avait pas réussi. Quoiqu’il ne doutât pas que son désastre ne fut complet, il bouleversa l’un après l’autre tous les tiroirs du bureau où il serrait son argent, quand il en avait. Cette recherche, entremêlée d’imprécations pittoresques, eut pour unique résultat une pièce de dix sous engagée dans une fente du meuble et qu’il jeta sur le tapis par un geste furibond.
— Allons, mon vieux, tout est dit ! s’écria-t-il en croisant les bras sur sa poitrine d’un air sinistre ; voici le dernier acte du mélodrame, il s’agit de soigner le dénoûment.
Blondeau chargea ses pistolets où, par une sorte d’ironie funèbre, il mit en guise de bourre le manifeste sur papier timbré qu’il venait de recevoir ; puis, regardant la pendule qui marquait onze heures et quart :
— Je me tuerai à minuit, dit-il avec un accent lugubre. En attendant le moment fatal il se promena dans la chambre d’un pas lent et solennel.
A minuit sonnant, Blondeau s’approcha de la table où il avait posé les pistolets ; il les regarda, les mania, les arma et finit par les remettre où il les avait pris.
— A une heure précise je me ferai sauter la cervelle, dit-il alors ; si je mens, que je sois traité de drôle et de polisson en plein foyer d’Opéra !
Une heure sonna comme avait sonné minuit, sans que Blondeau qui, si l’on en croyait sa physionomie farouche, caressait dans les plus tragiques replis de son âme les préliminaires du suicide, se déterminât à en venir au fait.
— Pourquoi faire une esclandre au milieu de la nuit ! se dit-il, saisi d’un soudain respect pour le repos de ses voisins ; le bruit du coup réveillerait tous les honnêtes bourgeois de la maison qui se figureraient une émeute et mourraient de peur dans leur lit. Épargnons-leur cette alarme ; finissons-en sans incommoder personne. Rien ne presse, après tout ; j’ai bien le temps de me tuer demain matin.
Sur cette réflexion, dictée par un sentiment exquis des égards que se doivent entre eux les locataires, Blondeau se coucha, et, de plus, il s’endormit. Le lendemain en s’éveillant, il aperçut devant son lit un homme bien vêtu dont la voix venait d’interrompre son sommeil, et qui le saluait le sourire sur les lèvres.
— Monsieur, lui dit fort poliment cet inconnu, vous dormez de si bon cœur que je suis désolé de vous éveiller ; mais la petite affaire pour laquelle je viens ne souffre pas de retard ; je suis garde du commerce, et…
— Qu’est-ce à dire ? s’écria Blondeau en bondissant sous sa couverture, vous n’avez pas le droit d’entrer chez moi ; avez-vous envie d’être jeté par la fenêtre ?
Ainsi que la plupart des débiteurs forcés de souscrire des lettres de change, l’ami de Deslandes avait particulièrement étudié dans le Code de procédure le titre de la contrainte par corps ; il invoqua donc d’une voix arrogante l’inviolabilité de son domicile, cita l’article de la loi, et conclut en parlant de sa canne, comme font les marquis dans les comédies de l’ancien répertoire.
— Puisque vous êtes légiste, lui dit sans s’émouvoir l’officier ministériel, je suppose que vous avez lu jusqu’au bout le paragraphe 5 de l’article 781, auquel vous venez de faire allusion. Veuillez me rendre la justice de croire que je connais mon métier. Je ne me serais certainement pas permis d’entrer chez vous sans avoir avec moi mon juge de paix qui vous attend dans votre salon. D’autre part, le soleil est levé, vingt-quatre heures se sont écoulées depuis la signification du jugement qui vous condamne ; tous mes papiers sont parfaitement en règle. Vous voyez donc bien, monsieur, que ce que vous avez de mieux à faire est de vous lever et de nous accompagner de bonne grâce.
Le débiteur, pris au gîte, reconnut que toute résistance et même toute discussion seraient inutiles. Il se jeta hors de son lit avec un dépit si furieux, que le garde du commerce, prenant ce saut désordonné pour un préliminaire d’agression, s’élança vers la table où il venait d’apercevoir les pistolets qu’il crut préparés contre lui ; de chaque main il en saisit un et les dirigea tous deux à la fois vers l’homme dont il redoutait la violence.
— Ils sont chargés, sacrebleu ! voulez-vous m’assassiner ? s’écria Blondeau, qui, à la vue des canons braqués sur lui, fut subitement guéri de son envie de suicide.
— S’ils sont chargés, raison de plus pour que je m’en empare, répondit l’agent ministériel ; vous ne plaisantez pas, à ce qu’il paraît. Vous vouliez donc commettre un meurtre ?
Le débiteur sourit avec un superbe dédain.
— N’ayez pas peur, dit-il, ce n’est pas à votre infime individu que j’en voulais, c’est à moi. Un instant plus tard vous n’auriez trouvé dans mon lit qu’un cadavre. Mais puisque le sort en a décidé autrement, et que je suis désarmé, faites de moi ce que vous voulez.
Une heure après, Blondeau de Gustan fut écroué dans la prison de la rue de Clichy. Il y était détenu depuis une douzaine de jours, lorsque le substitut s’y présenta dans une disposition d’esprit tellement complexe, que la meilleure manière de l’expliquer clairement serait de la décomposer par une opération imitée des sciences chimiques. En admettant la possibilité d’une pareille analyse, voici quel en eût été le résultat.
Habitudes amicales. 2/10ᵉˢ Rancune causée par le duel. 1 id. Indignation de créancier lésé. 7 id.
On voit par ce calcul qu’en ce moment dans le cœur de Deslandes les sentiments acerbes l’emportaient de beaucoup sur les sympathies affectueuses. Si depuis sa cellule Blondeau avait pu apercevoir le geste de colère avec lequel le substitut heurta le marteau sur la porte de la prison, il est probable qu’il aurait demandé à ses gardiens comme une faveur insigne de le préserver de la visite de son ancien ami.