Les ailes d'Icare
Le Stage
Malgré le besoin de repos que n’avaient satisfait qu’à demi quelques heures d’un sommeil agité, Deslandes fut exact au rendez-vous convenu la veille. A midi précis il se présenta chez M. Piard et fut introduit aussitôt dans le cabinet du conseiller d’état qui venait de déjeuner, et lisait les journaux. Les premières paroles de l’entretien démontrèrent au substitut la justesse de ses conjectures.
— Vous connaissez donc madame de Marmancourt ? lui demanda M. Piard, en le regardant en dessous.
— Depuis hier seulement, répondit Deslandes ; un de mes amis m’a mené chez elle.
— C’est une maison agréable, reprit le conseiller d’un ton dégagé ; Caton s’y fût trouvé déplacé, mais Horace l’eût fréquentée à coup sûr. Peut-être, à mon âge et dans ma position, devrais-je imiter l’austérité du philosophe plutôt que le laisser-aller du poëte ; mais lorsqu’on a été enchaîné tout le jour à des travaux sérieux, il n’est pas défendu, je crois, de se ménager le soir quelques instants de distraction et de loisir. Ah ça ! je n’ai pas besoin de vous dire qu’il est inutile de prononcer ici le nom de madame de Marmancourt ; mes visites chez cette dame n’ont rien que de fort innocent ; mais les actions les plus simples sont souvent mal interprétées…
— Et la femme de César ne doit pas être soupçonnée ! interrompit le substitut, avec la familiarité d’un confident en titre.
— Précisément, dit M. Piard.
— Je sais que la discrétion est un des premiers devoirs de l’homme qui veut parvenir.
— Vous êtes dans de bons principes ; mais parlons de vos affaires. D’après la lettre de M. de Loiselay, il paraît que vous désirez d’entrer au conseil d’état ; c’est fort difficile.
— Si c’était facile, dit Deslandes en souriant, je ne prendrais pas la liberté de vous importuner.
— Vous comprenez qu’en essayant de vous servir, je contracte envers le ministre une responsabilité véritable. Je ne doute en aucune manière de votre capacité, mais chaque état exige une aptitude particulière ; on peut donc avoir beaucoup de talent, sans pour cela convenir à certaines places qui demandent une instruction spéciale.
— Mettez-moi à l’épreuve, dit le substitut avec assurance.
— C’est à quoi je pensais. Tenez, continua M. Piard en prenant sur son bureau un paquet de papiers lié d’une faveur rose, voici une affaire dont je suis chargé de faire le rapport au comité du contentieux. Il s’agit d’un conflit administratif entre la ville de Lyon et la direction des ponts et chaussées. Rédigez un travail là-dessus.
— Dans quelle forme ? demanda Deslandes qui saisit le dossier d’une main avide.
— Faites un rapport comme si vous étiez à ma place. Êtes-vous homme à terminer cette besogne d’ici à mardi ? Trois jours, c’est peut-être bien peu ? La matière est épineuse et vous aurez des recherches à faire.
— Quand je devrais y passer les nuits, mon travail sera mardi à votre disposition.
— Bien, voilà une ardeur que j’aime et qui me rappelle celle de ma jeunesse. A mardi donc, et n’oubliez pas que vous dînez ici ce jour-là.
Quoique le dossier de l’affaire soumise à la décision du conseil d’état ressemblât beaucoup en réalité aux liasses de papiers du parquet de D***, le substitut le serra sous son bras avec la tendresse d’une mère qui presse sur son cœur son premier-né. Prenant ensuite congé de M. Piard, il remonta en voiture et se fit conduire chez Blondeau qu’il trouva en robe de chambre, nonchalamment étendu sur un divan et le cigare à la bouche.
— Je croyais que tu viendrais déjeuner avec moi, lui dit Gustave ; je t’ai attendu plus d’une heure.
— Je n’ai pas eu le temps, répondit Deslandes d’un air pressé ; ne m’en veuille pas, tu sais que les affaires doivent passer avant tout.
— Que diantre portes-tu là ? C’est au moins le manuscrit d’un roman en deux volumes ?
— C’est le dossier d’une affaire pendante devant le conseil d’état, et dont je suis chargé de faire le rapport.
— Peste ! tu ne perds pas de temps ; arrivé d’hier, te voilà aujourd’hui en fonctions ?
— C’est comme çà, mon cher, répliqua le substitut avec un sourire assez vaniteux ; il faut que j’aille me mettre à l’œuvre, ainsi parlons peu et bien. Je viens te demander un conseil. Hier il m’est arrivé un petit malheur chez madame de Marmancourt ; j’ai renversé du thé sur sa robe, par sa faute plus que par la mienne, car c’est elle qui involontairement m’a poussé le bras. Elle prétend que sa robe est perdue ; je soutiendrais devant l’Académie des Sciences assemblée que quelques gouttes de thé ne peuvent tacher de la soie. Mais ce n’est pas là la question ; petit ou grand, le mal est fait, et au lieu de m’en désoler je suis décidé à en tirer parti ; c’est une idée qui m’est venue tout à l’heure et que je veux te soumettre.
— Je t’écoute, dit Blondeau.
— J’ai un grand intérêt à m’assurer de l’appui de M. Piard ; or M. Piard, d’après ce que tu m’as avoué et ce que j’ai vu par moi-même, a beaucoup d’égards pour madame de Marmancourt ; donc je dois me concilier la bienveillance de madame de Marmancourt.
— Voilà un dilemme sans réplique.
— Ce n’est pas un dilemme, c’est un syllogisme. Toutes les femmes tiennent à leur toilette ; je suis donc sûr que madame de Marmancourt me garde rancune à propos de cette malheureuse tache, et je cherche le moyen d’effacer cette impression défavorable. Crois-tu qu’un joli cadeau, offert d’une manière délicate et avec toutes les formes convenables, aurait quelque chance d’être agréé ? Le procédé lui paraîtrait peut-être un peu cavalier ? Si elle allait se trouver offensée !
— Pourquoi cela ? dit Blondeau d’un air de bonhomie ; une attention de ce genre ne pourrait offenser qu’une prude ; et je t’ai dit qu’elle ne l’est pas.
— En ce cas, fais-moi le plaisir de t’habiller ; pendant ce temps je vais lui écrire un petit billet galamment tourné. Tu me mèneras dans un magasin de nouveautés à la mode, car je pourrais me fourvoyer. Une robe de velours, par exemple, puisque nous sommes en hiver, te semblerait-elle assez présentable ? hein !
— Sans doute ; d’ailleurs c’est l’intention qui sera appréciée et non la valeur intrinsèque.
— Et tu crois qu’elle ne se fâchera pas ?
— Elle est si bonne ! répondit Blondeau qui se mordit les lèvres pour ne pas rire.
Le Parisien acheva sa toilette, tandis que le provincial écrivait son épître, et tous deux se rendirent chez Aubertot ; là, un jeune monsieur poli, souriant, frisé et vêtu comme pour aller au bal, auna, coupa, plia et empaqueta de la manière la plus gracieusement expéditive une quantité de velours noir suffisante, à ce que pensa Deslandes, pour draper une chapelle mortuaire.
— Douze aunes à vingt-cinq francs l’aune, ci trois cents francs, s’écria ce dernier en lisant la facture. Sapristie, que c’est cher ! Aurais-tu imaginé qu’il entrât tant d’étoffe dans la robe d’une femme ?
— Du temps des manches à gigot c’était bien pis, lui dit Blondeau pour le consoler.
Le paquet mis sous enveloppe et accompagné du billet d’envoi ayant été expédié à son adresse, Deslandes quitta son ami en prétextant le travail dont il était chargé, et reprit aussitôt le chemin de son hôtel.
— Deux cents francs de billets de bal, se dit-il en chemin, quinze louis perdus à la bouillotte et quinze autres pour ce diable de velours, cela fait un total de huit cents francs dépensés en moins de vingt-quatre heures. L’argent va vite à Paris. M. de Loiselay cite comme une prouesse dix mille francs dépensés en trois mois ; si je continue comme j’ai commencé, mes vingt mille francs me dureront juste vingt-cinq jours. Diantre ! il faut enrayer…. Mais bah ! qu’est-ce que huit cents francs ? Ce dossier que j’ai sous le bras en vaut le double pour moi. Ah ! M. Piard veut me mettre à l’épreuve ! ça me convient. Je vais lui porter mardi un petit travail qui lui fera ouvrir les yeux et les oreilles ; je jure qu’il pourra en accepter la paternité de confiance, et s’en faire honneur devant le conseil d’état. Voilà ma position bien nette et ma conduite clairement tracée. La poursuite des places est une course au clocher ; donc, si je veux concourir, il me faut un cheval. M. Piard aura la bonté de m’en servir ; s’il se montre rétif, je lui applique en guise d’éperons d’un côté sa femme, de l’autre sa maîtresse, que je ne suis pas embarrassé de mettre toutes deux dans mes intérêts. Il faudra qu’il marche, le conseiller d’état, oui, parbleu ! et même qu’il galope.
Deslandes commença la lecture du dossier à faveur rose avec l’ardeur mêlée d’outrecuidance que montraient autrefois les mousquetaires en montant à l’assaut ; mais il trouva le bastion litigieux mieux défendu qu’il ne s’y attendait. Au bout d’une heure il reconnut l’impossibilité d’y faire brèche avec les seules ressources de son intelligence et de sa mémoire, et la nécessité d’appeler à l’aide le Répertoire de Merlin, le Recueil de Dalloz, le Bulletin des Lois et tout le reste de l’artillerie de siége qu’il avait malheureusement laissée à D***. Prenant son parti aussitôt, il dîna d’une manière sommaire et fût se confiner dans un cabinet de lecture du pays latin, où il trouva tous les livres dont il avait besoin. Il y passa la soirée entière à compulser des ouvrages de jurisprudence et à prendre des notes ; dans cette longue séance, il ne parvint cependant qu’à ébaucher les recherches auxquelles il se voyait obligé pour compléter son travail ; il s’y remit courageusement le lendemain et y consacra toute la journée, sauf le peu d’instants donnés à ses repas. Le troisième jour enfin, ayant épuisé la science des livres et fixé son opinion, il crut pouvoir commencer la rédaction de son rapport. Pour éviter d’être distrait ou dérangé, il se fit apporter à manger dans sa chambre et s’y enferma, décidé à n’en pas sortir avant d’avoir mis la dernière main à son œuvre.
En ce moment le substitut aurait pu servir de démonstration vivante à la théorie de Fourier sur les merveilleux effets du travail attrayant. Une discussion hérissée de chiffres et qui lui eût paru aride et nauséabonde, si elle avait eu pour juge en perspective un tribunal de première instance, devint une œuvre pleine d’intérêt et exécutée de verve, grâce à l’influence de ces mots magiques : le conseil d’état ! Huit heures durant, il écrivit sans relâche, sans fatigue et sans ennui, ce qui ne lui était jamais arrivé depuis son entrée dans la magistrature. Mais enfin il vint un moment où, se trouvant le cerveau fatigué et les doigts rétifs, il ouvrit la fenêtre pour respirer un air plus frais que celui de la cellule où il était logé. Il se trouva alors à vingt pieds environ d’une encoignure à perte de vue, le long de laquelle, pour tout ornement architectural, montaient deux gros tuyaux de fonte dont l’un servait de conduit aux eaux pluviales, tandis que l’autre s’ouvrait en cuvette à chaque étage. Cette perspective, plus bornée que pittoresque, le fit involontairement souvenir de celle dont il jouissait à D*** dans son appartement ; il se rappela la physionomie vénérable de la noire cathédrale, la façade régulière du moderne hôtel de ville, la pose héroïque du grand homme de bronze, le frais murmure de la fontaine et le champêtre aspect des tilleuls plantés sur la place.
— Il faut avouer, pensa-t-il, que cette vue-ci ne vaut pas l’autre. Si j’avais à faire un long travail, j’aimerais autant l’expédier chez moi, au coin de mon feu, que dans ce cabinet où je n’ai ni jour, ni air, ni soleil. Mais, grâce à Dieu, dans deux heures ce sera fini.
Deslandes referma la fenêtre et se rassit avec une ardeur nouvelle devant la petite table qui lui servait de bureau. Il avait à peine écrit une demi-page, qu’un coup brusquement frappé à la porte le fit tressaillir : quoique contrarié, il se leva pour ouvrir.
— Ah ! c’est toi ? dit-il en apercevant Blondeau ; est-ce que tu es malade ? tu es pâle comme un mort.
Blondeau de Gustan était fort blême en effet. Ses yeux rougis, son air défait et ses vêtements en désordre trahissaient une catastrophe dont le jeune magistrat ne se douta pas, et qui peut être racontée en deux mots. Fidèle à ses habitudes hasardeuses, le flibustier en gants jaunes sortait d’une maison de jeu dans laquelle, après une lutte de trois heures, avaient chaviré sur la noire les deux mille francs empruntés à Deslandes et promis à M. Bigaré. De ce naufrage, Blondeau, selon l’usage des joueurs, n’avait pas sauvé une seule pièce de cent sous, et il se trouvait retombé précisément au point de détresse où son ami l’avait trouvé en arrivant à Paris. Dans ce désastre, il venait rendre visite à Deslandes, ou plutôt aux dix-sept billets de banque dont était encore garni le portefeuille du substitut.
— Si je suis pâle, tu ne l’es pas moins, répondit Blondeau avec une insouciance affectée, Quel diabolique commerce fais-tu depuis trois jours ? Est-ce toi qui a griffonné tout ce barbouillage ?
— Barbouillage, répliqua Deslandes. Parle avec plus de respect d’un chef-d’œuvre de logique et d’érudition. Veux-tu que je te le lise ?
— Tu sais que la jurisprudence n’est pas mon fort. Mais chef-d’œuvre ou non, je ne croyais pas que tu fusses venu à Paris pour te claquemurer tête-à-tête avec une écritoire.
— Ma foi ! je ne m’y attendais pas non plus. J’étais décidé à me donner vacances complètes ; à flâner le jour, à voir le monde, à courir les théâtres, et voilà que depuis trois jours j’ai abattu plus d’ouvrage que je ne fais ordinairement pendant quinze. Mais je n’en ai plus que pour quelques heures, et je compte m’indemniser dès demain. A propos, as-tu revu madame de Marmancourt ?
— Oui, la robe a été admirée, et tu passes pour un homme plein de goût.
Deslandes se caressa le menton avec complaisance.
— Que cherches-tu, dit-il ensuite à son ami, dont les yeux erraient çà et là d’un air préoccupé ?
— Je regarde ta niche ; car il serait trop fastueux de dire ta chambre, répondit Blondeau en se levant ; quelle idée t’a pris de venir te loger ici. A part moi, avec qui tu ne te gênes pas, décemment tu ne pourrais pas recevoir une visite ; et c’est à peine si toi-même tu y es en sûreté.
— Comment ça ! dit le substitut, est-ce que cet hôtel a un mauvais renom ?
— Je ne m’y fierais pas, surtout si j’avais avec moi une somme considérable. Où caches-tu ton portefeuille ?
— Là, dit Deslandes, en montrant un vieux secrétaire d’acajou surmonté d’une tablette de marbre cassée en trois morceaux.
Blondeau s’approcha du meuble et appuya la main comme pour en essayer la solidité.
— Voilà de l’argent en sûreté, dit-il en haussant les épaules ; d’un coup de poing je parie de faire sauter la serrure. Et puis dans ces hôtels garnis qui sont aux ordres de la police, il y a des clefs qui vont à tous les meubles. Un paquet de billets de banque est si tentant et a si vite disparu !
Deslandes se leva brusquement, ouvrit le secrétaire, et trouva dans un des tiroirs son portefeuille intact.
— Tu m’as fait peur, dit-il ; mais tu vois que c’est à tort.
— Ce qui n’est pas arrivé hier peut arriver demain, dit Blondeau d’un ton sentencieux.
— Tu crois donc qu’il est imprudent de garder avec moi tant d’argent ?
— Dans une maison ouverte à tout venant, pleine d’individus souvent fort peu scrupuleux qui ne font qu’arriver et partir ! ma foi, j’aimerais presque autant déposer ma bourse sur une borne et la confier à la probité publique.
— En ce cas, il faut que tu me rendes un service, dit le substitut.
Involontairement Blondeau baissa les yeux tandis qu’une faible rougeur colorait la teinte livide de ses joues.
— Je vais garder un ou deux mille francs pour ma dépense, reprit Deslandes, et tu me feras le plaisir d’enfermer le reste dans ton bureau, où il sera en sûreté.
Cette confiance spontanée en allant au-devant d’une proposition que le joueur hésitait à formuler, malgré son aplomb habituel, éveilla dans son âme un de ces remords qui jette parfois aux êtres déjà corrompus le flambeau de l’honnêteté près de s’éteindre ; lueur assez vive pour éclairer le vice et lui montrer sa laideur, mais trop faible pour que la vertu puisse s’y rallumer.
— Un dépôt ! dit Blondeau d’une voix émue ; je t’avoue que j’aimerais autant te voir t’adresser à un autre. Il est toujours désagréable d’avoir chez soi de l’argent qui ne vous appartient pas et dont on se trouve responsable.
— Tu ne peux me refuser ce service, reprit Deslandes avec vivacité ; tu sais qu’excepté toi je ne connais à Paris personne en qui je puisse avoir confiance. D’après ce que tu m’as dit, et je trouve tes observations fort justes, mon argent n’est pas ici fort en sûreté !
— C’est mon avis.
— Tu n’as pas envie de me laisser voler, n’est-ce pas ?
— Assurément.
— Eh bien ! alors fais ce que je te demande, reprit le substitut, et il présenta le portefeuille à son ami, après en avoir retiré deux billets de banque.
— Puisque tu l’exiges, soit, dit Blondeau, qui, en se trouvant possesseur d’une somme de quinze mille francs, éprouva subitement l’ardente soif du jeu, dont sont altérés sans exception tous les pontes qui viennent de perdre leur argent.
— Je suis sûr, pensa-t-il, que l’infernale série de la rouge est épuisée, et que maintenant la noire est bonne. — Tu es pressé de finir ton travail, reprit-il tout haut ; je ne veux pas te déranger, ainsi je te laisse. Adieu ! dînes-tu avec moi demain ?
— Non, je dîne chez madame Piard, répondit Deslandes d’un air important.
Blondeau quitta son confiant ami, et se dirigea d’un pas rapide vers la maison d’où il était sorti, deux heures auparavant, aussi mal en espèces que l’enfant prodigue. A la porte, il s’arrêta, et, par un dernier scrupule, essaya de lutter contre sa tentation. Mais le démon du jeu est très-fort, et la vertu du joueur était faible.
— Si la veine est encore contre moi, se dit-il, je le jure, je ne hasarderai que mille francs.
Après avoir ainsi transigé avec sa conscience, il entra.
MANŒUVRES AMBITIEUSES
Tandis que, en dépit de son serment, le dépositaire infidèle perdait billet après billet, comme en automne un arbre se dépouille de ses feuilles une à une, Deslandes, dont l’ardeur ne s’était pas un seul instant ralentie, mettait la dernière main à son travail, pour lequel, en le relisant, il éprouva une sorte d’enthousiasme.
— Si M. Piard s’attend à un factum de commençant, pensa-t-il, voici qui le fera changer d’opinion sur mon compte.
Le lendemain, le jeune magistrat se rendit chez son protecteur quelque temps avant l’heure du dîner. D’un air modeste il lui remit le dossier à cordon rose augmenté du rapport qu’il avait passé une partie de la nuit à copier de sa plus belle écriture.
— Vous êtes exact, lui dit le conseiller d’état ; dans les affaires, c’est une qualité importante. Nous avons près d’une heure devant nous, lisez-moi votre travail ; je vous dirai franchement ce que j’en pense.
Deslandes obéit, d’abord avec une timidité involontaire, puis en prenant de l’aplomb, et enfin en accentuant son débit aussi hardiment que s’il avait été à l’audience. M. Piard écouta cette lecture de l’air grave et impassible d’un pédagogue qui fait réciter à un écolier sa leçon. A deux reprises il interrompit le substitut pour aller prendre un livre dans sa bibliothèque, afin de vérifier quelques citations. S’étant ainsi assuré de l’exactitude scrupuleuse observée par le rédacteur, il ne put s’empêcher de reconnaître d’autre part la clarté, l’élégance, la logique et la méthode, qui, même aux yeux d’un juge sévère, eussent rendu recommandable l’œuvre du jeune magistrat…
— Je n’aurai pas deux pages à y changer, se dit-il, assez content de cette économie de travail ; mais il n’eut garde de manifester sa satisfaction secrète.
— Cela n’est pas mal, dit-il à Deslandes, lorsque celui-ci eut tourné le dernier feuillet ; c’est même mieux que je n’espérais ; on voit que vous avez étudié la matière ; vos recherches sont faites consciencieusement, et l’ensemble ne manque ni d’ordre, ni d’enchaînement, ni de justesse d’aperçus. Voilà pour l’éloge ; quant à la critique, votre style est trop abondant, trop feuillu, trop fleuri. Dans un travail sérieux, il faut savoir renoncer au molle atque facetum. La manière de Daguesseau est meilleure pour les plaidoiries que pour les rapports, qui veulent avant tout de la précision et de la clarté. La moitié de votre travail pourrait être retranchée sans inconvénient. C’est là un défaut ;
Omne supervacuum pleno de pectore manat,
a dit Horace : tout ce qui est superflu est mauvais. Tenez-vous donc en garde contre la redondance des paroles qui indique rarement l’abondance des idées. Il y a dans ce que vous venez de me lire des parties assez bien faites ; mais, je vous le répète, le tout est prolixe, languissant : cela sent la province. Cependant, comme c’est un début, j’en suis assez content, et je parierais même que vous ferez déjà mieux la seconde fois. Tenez, continua M. Piard, en allongeant la main vers le bureau, sur lequel il prit un dossier une fois plus gros que le premier, voici une affaire toute différente de celle que vous venez de traiter : c’est un procès entre la préfecture de la Seine et une compagnie d’entrepreneurs. Étudiez-le, et rédigez-en le rapport, en cherchant à profiter des conseils que je viens de vous donner.
Déconcerté de recevoir, au lieu des compliments qu’il attendait, un encouragement si mince et si mêlé de critiques, Deslandes prit la liasse de papiers en essayant de sourire. Il la trouva beaucoup plus lourde que la première, et cette fois crut y reconnaître, par un flair machinal, le parfum soporifique des paperasses qui, dans le parquet de son tribunal, l’avait fait bâiller tant de fois.
— Ah çà ! ce maître pédant se figure-t-il que je vais lui triturer tous ses rapports l’un après l’autre ? se dit-il en regardant d’un mauvais œil le bureau chargé de dossiers ; ça serait amusant ! Il n’aime pas le molle atque facetum ! Ne voilà-t-il pas une belle critique ! Si mon style a de l’élégance et de l’agrément, dois-je le rendre à plaisir sec et plat ? Pour lui plaire il faudrait peut-être écrire en patois !
— A ma connaissance, voilà le premier solliciteur dont il soit possible de tirer parti, pensait au même instant le conseiller d’état ; c’est une véritable trouvaille. J’en ferai un secrétaire sans appointements ; il préparera mes rapports et m’épargnera l’ennuyeux travail des recherches ; d’ailleurs, cela est son intérêt plus que le mien ; ne faut-il pas qu’il se mette au courant des affaires ?
L’arrivée successive des convives interrompit le tête-à-tête des deux interlocuteurs qui passèrent du cabinet de M. Piard dans le salon. Comprenant la nécessité de paraître aimable, le substitut parvint à triompher de sa mauvaise humeur. Il ne laissa échapper aucune occasion de se rapprocher d’Isaure, qui, en souvenir des dix billets de la souscription polonaise, le reçut avec une bienveillance marquée. Deslandes, dont l’amour-propre cherchait une compensation au désappointement qu’il venait d’éprouver, s’exagéra facilement l’importance d’un pareil accueil. Distingué, du moins il le croyait, par une femme d’un mérite supérieur, il sentit redoubler son désir de lui plaire. Il déploya donc tous ses moyens de séduction. A table il découpa lestement une dinde de Périgueux, sans tirer de la cavité de l’animal plus de la moitié du trésor truffé qui s’y trouvait enfoui, talent et réserve que devait apprécier une maîtresse de maison. Au salon il prit part à la conversation avec une vivacité abondante qui fit plus d’une fois froncer le sourcil au député du centre gauche, menacé d’une éclipse totale. Il se montra tour à tour enjoué, caustique et profond, chercha l’esprit souvent et le rencontra quelquefois, obtint en un mot un de ces succès qui, dans tout l’espace compris entre un piano et une table de whist, mettent un homme en relief depuis dix heures du soir jusqu’à minuit, mais dont personne ne se souvient le lendemain.
En rentrant dans sa chambre, le manteau alourdi par le dossier numéro deux, Deslandes examina sa conscience et se trouva non pas amoureux de madame Piard, mais décidé à le devenir. Au rebours de la plupart des affections qui naissent sans le savoir, et ne se connaissent qu’à un certain âge, la passion du substitut anticipa sur sa propre existence et se pressentit avant que d’éclore. C’est beaucoup quand l’amour a un motif, le sien en eut deux : l’utilité d’abord ; n’était-il pas évident que plaire à sa protectrice était le meilleur moyen de se la rendre favorable ? Venait ensuite l’appétit d’un cœur affamé par le plus long jeûne sentimental que puisse subir un homme de vingt-sept ans. Au milieu d’une population de provinciales laides ou dévotes, vertueuses ou prudentes, mais la plupart aussi rebelles à la tendresse que les vestales romaines ou les nymphes de Diane, le jeune magistrat avait dû réprimer toute velléité romanesque qui l’eût perdu de réputation sans lui procurer aucun bénéfice. Il se trouva merveilleusement préparé par le repos aux émotions vivaces qu’il avait si souvent souhaitées au milieu de sa monotone existence. Dans cette disposition inflammable que n’avaient pu tout à fait amortir les rêves ambitieux. Deslandes devait nécessairement tomber épris de la première femme aimable qui daignerait lui accorder la moindre de ces attentions que la présomption masculine est si prompte à métamorphoser en encouragements. Par un hasard heureux au premier aspect, il se trouva que madame Piard, jeune encore, très-spirituelle, belle et puissante à la fois, réunissait toutes les qualités propres à satisfaire l’ambition et à flatter la vanité, mobiles également puissants sur l’âme du substitut. Moitié calcul, moitié attraction, Deslandes se déclara donc amoureux, ce qui est un grand acheminement à l’être en réalité. En se couchant il doutait encore un peu de cette passion improvisée, mais à son réveil il y crut sérieusement ; tant il est vrai que la nuit porte conseil.
La vie des solliciteurs est laborieuse, mais ses fatigues sont purement physiques : je ne parle pas de ses soucis. Se lever matin, assiéger les bureaux ministériels, harceler les protecteurs, dépister les concurrents, moduler sur tous les tons la cantilène des pétitionnaires ; le soir, courir les salons pour montrer aux gens en crédit une figure obstinément souriante ; devenir, en un mot, un placet incarné toujours ouvert à l’endroit le plus respectueux : tous ces détails que chaque jour ramène sans aucune variation exigent plus de santé que de talent. Pour réussir en un pareil métier, il faut avant tout être patient et ingambe ; l’esprit y est du luxe, souvent même ce superflu devient nuisible. Deslandes toutefois n’en jugea point ainsi, et ne crut pas pouvoir mettre trop de finesse dans des manœuvres auxquelles un tendre sentiment venait d’ouvrir un champ plus vaste, mais aussi plus difficile.
Voici quel fut pendant près d’un mois le genre de vie de l’ambitieux substitut. A six heures du matin, quelquefois plus tôt, il se levait courageusement et attelait incontinent toutes les puissances de son esprit à l’un des volumineux dossiers dont le conseiller d’état avait soin de ne jamais le laisser manquer. A l’exception d’une demi-heure consacrée au déjeuner le plus frugal, ce labourage intellectuel occupait toute la matinée. Quoique la première ardeur du jeune magistrat se fût considérablement amortie, et qu’en écrivant il sommeillât quelquefois à l’instar du bon Homère, il persistait néanmoins avec une résignation stoïque dans un travail qui devait, pensait-il, lui concilier à jamais l’estime et l’intérêt de son protecteur.
A trois heures, la tête lourde et l’esprit fatigué, Deslandes, loin de songer à prendre du repos, ne faisait que changer de harnais ; le jurisconsulte alors se métamorphosait en homme du monde. Après avoir donné les soins les plus minutieux à une toilette que l’art parisien venait d’expurger de tout idiotisme provincial, il allait faire sa cour à madame Piard, près de laquelle il avait habilement gradué la fréquence de ses visites. D’abord, il ne s’était présenté qu’une fois par semaine dans le salon de la rue de la Planche, puis il y était allé de deux jours l’un ; enfin, il s’y montra tous les jours sans que la femme politique parût remarquer défavorablement une pareille assiduité.
Le soir, ne pouvant suivre Isaure dans les salons d’un monde auquel il était encore étranger, Deslandes s’allait joindre à la troupe galante qui papillonnait sans cesse autour de madame de Marmancourt. Chaque fois il laissait à ce flambeau quelques parcelles de ses ailes ; la bouillotte, les parties de spectacle, les dîners, enfin toutes les petites dépenses qui éclosent en guise de fleurs sous les pas de certaines jolies femmes, criblaient sa bourse sans relâche ; mais il supportait avec philosophie cette saignée d’argent. Dans l’espèce de blocus dont il voulait entourer son protecteur pour lui ôter tout moyen de manquer à sa promesse, madame de Marmancourt occupait un terrain trop avantageux pour qu’il négligeât de s’en assurer, n’importe à quel prix.
— C’est de l’argent placé à gros intérêt, répétait-il en se rappelant les instructions de M. de Loiselay.
Deslandes se résignait donc au sensible amaigrissement de sa bourse. Mais une chose à laquelle il avait peine à s’habituer, c’était la fatalité qui s’obstinait à le poursuivre dans le salon de madame de Marmancourt ; il semblait qu’un démon malin y tendît ses piéges pour lui faire commettre maladresse sur maladresse. Tantôt un magot fêlé, chinois fort équivoque, se trouvait inopinément derrière son coude au moment où il remuait le bras ; tantôt, en s’asseyant sur un fauteuil vide en apparence, il écrasait un chapeau d’un âge mûr dont l’aplatissement faisait pousser à Théodosie les plus douloureuses exclamations.
— Il faut que je sois ensorcelé ; se disait alors le substitut ; il est écrit que je ne pourrai pas faire ici un seul mouvement sans briser ou gâter quelque chose. Je n’ai jamais été d’une balourdise si monstrueuse.
Honteux de ses gaucheries, il employait pour se les faire pardonner le moyen qui lui avait si bien réussi une première fois. La réparation des petites catastrophes dont il acceptait candidement la paternité ajouta au budget de ses dépenses un chapitre qu’il n’avait pas fait entrer en venant à Paris ; et qui l’obligea de recourir beaucoup plutôt qu’il ne s’y attendait au dépôt dont son ami s’était chargé.
Dans sa guerre de tapis vert, Blondeau, après s’être trouvé à deux doigts du désastre le plus complet, s’était relevé grâce à un caprice de la fortune. Dès lors il avait continué de batailler contre la rouge, avec des alternatives de perte et de succès. Heureusement il se trouvait en gain lorsque le substitut lui demanda de l’argent. Ce ne fut pas sans un secret dépit que le joueur vit diminuer de deux billets de mille francs la somme sur laquelle reposaient ses espérances, et dont en ce moment même il venait de combiner les chiffes de manière à en composer un martingale infaillible selon lui.
— Sais-tu que tu fais une dépense excessive, dit-il à Deslandes d’un air de remontrance. Diantre ! il ne faut pas jeter ainsi l’argent par les fenêtres !
— C’est aisé à dire, répondit le substitut en hochant la tête ; si tu connais un moyen de mener la vie du monde sans dépenser de l’argent, je te saurai un gré infini de me l’enseigner. Ce n’est pas le courant qui est ruineux, ce sont les accidents imprévus. Pour t’en donner une idée, hier encore, à propos d’un mauvais petit magot pas plus chinois que nous, quoi qu’on en dise, et que j’ai eu l’inexplicable maladresse de mettre en pièces, j’ai envoyé à madame de Marmancourt deux superbes cornets de porcelaine, vrai japon ceux-là ! Sais-tu ce qu’ils m’ont coûté ? quatre cents francs, rien que cela !
— Voilà qui n’a pas de sens commun ! s’écria Blondeau, à qui l’égoïsme particulier aux joueurs fit oublier les égards qu’il devait à madame Marmancourt : un magot qui ne valait pas cent sous !
— Elle prétend que, comme objet de curiosité, il valait au moins cent écus pour un amateur.
— Si tu prends l’habitude de croire tout ce que disent les femmes, elles te persuaderont bientôt qu’il fait nuit en plein midi.
Habitué depuis quelque temps à traiter comme sien l’argent du substitut en l’exposant aux chances les plus néfastes de la roulette, Blondeau regardait comme une véritable lésion le remboursement qu’il se voyait obligé d’effectuer, mais il imagina bientôt un moyen de s’indemniser de cette perte.
— C’est Théodosie, se dit-il, qui, avec les tours qu’elle joue à ce pauvre Victor, vient d’entamer ma martingale ; elle aura la bonté de réparer cette brèche. Cela est de toute justice.