Les ailes d'Icare
Les Lettres Anonymes
Deslandes avait si souvent entretenu sa protectrice de l’empire absolu qu’elle exerçait sur lui, qu’Isaure croyait sérieusement à cette souveraineté. Elle était persuadée que, pour être obéie, il lui suffisait de commander. Cependant, en cette circonstance, elle entoura de précautions oratoires la question décisive dont la lettre anonyme qu’elle venait de recevoir lui avait suggéré l’idée. Appelant à l’aide une dissimulation nécessaire, elle s’efforça de rappeler sur sa physionomie le calme qui depuis une heure en avait disparu, et s’assit d’un air de négligence, tandis que le substitut s’avançait pour la saluer.
— Vous arrivez à propos, lui dit-elle avec un sourire contraint, je veux vous confesser ; ainsi faites votre examen de conscience.
— Je le fais tous les matins, et j’y trouve toujours le même péché, répondit Deslandes qui accompagna d’un tendre regard ce profane langage.
— Il ne s’agit pas de cela. J’ai vu hier au soir le garde des sceaux, et je lui ai rappelé la promesse qu’il m’avait faite la semaine dernière. A mon grand étonnement, il m’a paru cette fois moins bien disposé à votre égard. J’ai voulu connaître la raison d’un pareil changement ; voici ce que j’ai découvert : vous êtes, il est vrai, bien noté au ministère de la justice ; mais on a pris dernièrement des informations sur votre genre de vie depuis votre arrivée à Paris, et ces renseignements n’ont pas été si favorables qu’on devait s’y attendre d’après la chaleur que j’avais mise dans mes recommandations.
— Que peut-on me reprocher ? s’écria le substitut.
— Je vous le répète, examinez votre conscience.
— La vie que je mène ici est d’une régularité que je pourrais appeler monastique. A l’exception des courts instants pendant lesquels j’ai le bonheur de vous voir, mes matinées tout entières sont consacrées au travail ; c’est un fait que peut certifier M. Piard.
— Aussi ne s’agit-il pas de l’emploi de vos matinées, mais de celui de vos soirées.
— Le soir, dit Deslandes d’un ton moins assuré, forcé de renoncer à l’espoir de vous voir, je cherche à tuer le temps ; je vais au spectacle, ou bien je vois mes amis ; le plus souvent je reste tristement au coin de mon feu.
— Voyez la calomnie, dit madame Piard, en affectant un sourire railleur, on assure que, loin d’être réduit à tuer le temps, vous l’occupez au contraire le plus agréablement du monde auprès d’une femme aimable, spirituelle et charmante. C’est là, n’est-il pas vrai, un abominable mensonge ?
Le substitut pensa sur-le-champ à Théodosie et éprouva un léger embarras que dissipa presque aussitôt un mouvement de satisfaction vaniteuse.
— Son ironie forcée semble annoncer une secrète jalousie, se dit-il, et si elle est jalouse, c’est qu’elle m’aime. Mais qui diantre a pu lui apprendre que je vais chez madame de Marmancourt ? Me ferait-elle déjà espionner ?
— Madame, dit-il ensuite à voix haute, il existe en effet une femme aimable, spirituelle et charmante, près de qui le temps, au lieu de paraître lent, me semble avoir des ailes ; mais ce n’est pas d’elle qu’il peut être question, puisque depuis mon arrivée à Paris je n’ai pas eu l’honneur de passer une seule soirée dans ce salon.
— Des compliments plus ou moins véridiques ne vous tireront pas d’affaires, reprit Isaure d’un air d’impatience ; je vous le répète, il ne s’agit pas de moi, mais d’une personne avec qui je désire n’être mise en parallèle d’aucune manière. Dois-je prononcer son nom, ou me ferez-vous enfin le plaisir de comprendre ce que je veux vous dire ?
L’accent avec lequel furent prononcées ces dernières paroles apprit au substitut qu’il serait inutile et peut-être imprudent d’éluder plus longtemps une réponse précise.
— Ah ! je devine, dit-il en riant avec affectation ; je parie qu’on a voulu parler de madame de Marmancourt.
— Il est donc vrai que vous connaissez cette femme ! s’écria madame Piard dont les yeux s’animèrent soudain.
Deslandes attribua la vivacité de cette interruption à la jalousie qu’il se flattait d’inspirer. Il chercha un instant lequel lui serait le plus profitable d’exciter l’inquiétude d’Isaure ou de la calmer. Satisfait d’avoir pensé en mauvais sujet, il agit en homme délicat.
— Madame, répondit-il d’une voix douce, j’ignore quelle interprétation ridicule on a pu donner à des visites fort innocentes. Permettez-moi de réduire la chose à sa juste valeur. Il est vrai qu’un de mes amis m’a présente à madame de Marmancourt, et que je vais quelquefois chez cette dame, ainsi que font beaucoup d’hommes de fort bonne compagnie…
— Voilà ce qui est fort contesté, interrompit de nouveau madame Piard ; on assure que, même en hommes, cette société-là est très-mal composée, et qu’excepté vous, que l’on s’étonne d’y voir figurer, il serait impossible d’y trouver une seule personne reçue dans le monde.
— Je pourrais cependant citer des noms qui démontreraient la fausseté d’une pareille assertion.
— Citez, dit la femme du conseiller d’état d’un air de défi, justifiez-vous ; je ne demande pas mieux.
Deslandes étrangla fort à propos en serrant les dents le nom de M. Piard près de sortir de ses lèvres.
— Pas d’indiscrétion, se dit-il, ce vieux don Juan ne me le pardonnerait pas, car je lui ai promis le secret. D’ailleurs, ceci est une explication entre elle et moi ; à quoi bon y mêler le nom de son mari ?
— Madame, reprit-il, vous ne connaissez aucune des personnes qui fréquentent cette maison ; des noms que vous entendriez prononcer pour la première fois ne pourraient donc rien vous apprendre.
Madame Piard tourna la tête pour voir le substitut en face et arrêta sur lui le plus perçant de ses regards.
— Vous me jurez, lui dit-elle, que je ne connais aucun des hommes qui vont chez cette femme !
En ce moment la physionomie et la voix d’Isaure avaient une expression trop significative pour que Deslandes pût persister dans sa méprise. Il comprit qu’il était interrogé non pas comme accusé, ce qui eût été flatteur, mais comme témoin, ce qui devenait mortifiant. A cette déception se joignit au même instant le sentiment, non moins désagréable, du danger auquel l’exposait une situation si délicate. Il se trouvait entre deux écueils également redoutables. Mentir, c’était justifier le courroux de sa protectrice ; dire la vérité, c’était provoquer la haine du conseiller d’état. Or, il avait besoin de tous les deux ; quel moyen trouver pour ne blesser ni l’un ni l’autre ? Dans cette perplexité, Deslandes, au lieu de répondre, mordit le bout de son gant et leva les yeux au plafond, comme s’il eût interrogé sa mémoire, de peur de commettre une erreur en jurant à la légère.
— Il paraît que vous avez besoin de préparer votre réponse, lui dit madame Piard, avec un sourire hautain ; vous avez raison de réfléchir avant que de parler, car ce que vous allez dire fixera irrévocablement l’opinion que je dois avoir de vous. Pour vous éviter la peine de chercher plus longtemps dans vos souvenirs, je vais préciser ma question. A votre connaissance, M. Piard va-t-il chez la personne dont nous parlons ?
Mis de la sorte sur la voie d’un délit marital, un séducteur de profession n’eût pas hésité ; car le danger était éloigné et incertain, tandis que le profit était proche et évident. Par malheur pour lui, Deslandes n’avait de la rouerie que ce que le geai avait du paon, le plumage. En temps ordinaire, ce vêtement d’emprunt faisait son office d’assez bonne grâce ; mais à la moindre épreuve, il gênait les mouvements d’un naturel honnête, qui s’en dépouillait alors sans réflexion, quitte à se remplumer en fatuité après la crise. Le substitut, qui était entré dans le salon, déterminé à conquérir quelque avantage décisif, fût-ce au moyen des manœuvres les plus machiavéliques, sentit faillir sa résolution dès que s’offrit d’elle-même l’occasion de l’appliquer. Atteint d’un scrupule subit, il soumit le parti qu’il devait prendre à une appréciation morale, rarement consultée en pareil cas. Il se dit qu’il convenait à lui moins qu’à personne de révéler à Isaure les méfaits de son mari, et que d’ailleurs il y aurait autant de déloyauté que d’imprudence à trahir la promesse de discrétion qu’il avait faite à l’infidèle à cheveux gris.
— Il est possible, pensa-t-il, qu’elle sache fort bien à quoi s’en tenir, et que ses questions n’aient d’autre but que d’éprouver mon caractère ; en ce cas le résultat n’est pas douteux. Exploiter en ma faveur les torts de son mari, le frapper lorsque déjà il est à terre, serait une lâcheté qui la révolterait, j’en suis sûr ; tandis qu’une noble réserve, un généreux mensonge, doivent nécessairement me rehausser dans son esprit. Elle comprendra qu’un cœur bien placé dédaigne l’emploi de la délation.
Deslandes, qui avait fait ces réflexions en beaucoup moins de temps que nous n’en avons mis à les écrire, composa sa figure, et d’un air sérieux sous lequel perçait le légitime orgueil qui accompagne parfois la grandeur d’âme :
— Madame, dit-il, je puis vous assurer que je n’ai jamais vu M. Piard chez madame de Marmancourt.
En supposant que son mensonge lui serait compté comme une belle action, le substitut se trompa tout à fait. Les femmes en général admirent infiniment l’héroïsme, pourvu qu’il ne les contrarie pas ; mais rien ne leur déplaît comme les grands sentiments lorsqu’elles-mêmes en éprouvent de petits. Habituée à lire sur la physionomie de son protégé, madame Piard devina aussitôt qu’il la trompait ; loin d’attribuer ce mensonge à quelque cause généreuse, elle en chercha le motif parmi les plus prosaïques faiblesses du cœur humain.
— Il a peur, se dit-elle ; peur de M. Piard !
La dernière chose qu’une femme pardonne à un amant, c’est de craindre son mari. En accueillant l’idée de la vengeance, Isaure avait pensé d’abord à Deslandes, en qui elle croyait trouver un allié plein de zèle et de détermination. Déçue dans cette espérance, elle éprouva soudainement le plus violent dédain pour ce provincial qui, parlant sans cesse de son dévouement, manquait, par une timidité intempestive, l’occasion de le prouver. Son orgueil, blessé de ce mécompte imprévu, lui ôta toute envie de poursuivre un interrogatoire que ne justifiait plus la confiance. Elle se leva d’un air glacial ; et, adressant au substitut un salut cérémonieux dans son exiguïté :
— Excusez-moi, lui dit-elle ; j’ai des visites à faire, et il faut que je m’habille.
Deslandes comprit qu’il venait de commettre une faute, mais sans deviner le moyen de la réparer.
— Madame, s’écria-t-il en se levant à son tour, ai-je fait quelque chose qui vous déplaise ? Votre physionomie, que je connais si bien, semble l’annoncer. De grâce, si, sans m’en douter, je vous ai offensée, daignez me le dire, afin que je puisse vous convaincre de mon innocence. Vous ne doutez pas, j’espère, du respectueux attachement que je vous ai voué depuis que j’ai le bonheur de vous connaître. Plusieurs fois vous avez bien voulu me dire que vous aviez confiance en moi. Cette confiance, je suis prêt à la justifier au péril de ma vie. De grâce, madame, prescrivez-moi un péril à braver, un sacrifice à accomplir ; vous verrez alors si je mérite la bienveillance que vous m’avez toujours témoignée ; oui, je voudrais, au prix de mon sang…
— Eh ! monsieur, laissons là votre sang, interrompit Isaure avec un sourire sardonique ; je n’en ai nulle envie. D’ailleurs je ne vous crois pas aussi prêt à le répandre que vous voulez bien le dire !
— Madame… mettez-moi à l’épreuve.
— C’est fait… mais je vous retiens ici fort mal à propos. A cette liasse de papiers je vois que vous veniez chez M. Piard ; vous le trouverez dans son cabinet.
Sans attendre la réponse du substitut, Isaure traversa majestueusement le salon, et entra dans son appartement.
Deslandes demeura quelque temps immobile près de la cheminée et confus du résultat de la conversation.
— Elle est piquée, se dit-il, après une méditation assez longue ; peut-être aurais-je dû m’y attendre. C’est égal, j’ai bien fait. Je me suis conduit noblement et habilement ; il est impossible qu’en y réfléchissant elle ne me rende pas justice : dans ma position, ce n’est pas à moi de tirer les marrons du feu ; les manger, à la bonne heure ! Ah ! elle connaît les infidélités de son mari. Voilà qui doit avancer mes affaires ; mais encore faut-il y mettre de la délicatesse. Allons voir quelle mine fait le conseiller. Je suis sûr que le bonhomme ne se doute de rien.