Les ailes d'Icare

Charles de Bernard · Chapitre 13 sur 15

Pages du PDF

Les ailes d'Icare

La Prison pour Dettes

Le premier soin de Blondeau, après son arrestation, avait été d’adresser aux compagnons de sa vie désordonnée une pathétique circulaire qui, pour parler son langage, les conviait au banquet du malheur. En d’autres termes, pour acquitter la dette qui le privait de la liberté, il avait essayé d’en contracter une nouvelle ; ce système, a l’usage des gens qui vivent d’emprunts, n’obtint aucun succès. De tous les amis du prisonnier, amis de club, de loge et de table, pas un seul ne répondit à son appel ; quelques-uns même trouvèrent son procédé incongru et dérisoire ; en effet, supposer qu’en cette circonstance une seule bourse pût s’ouvrir, n’était-ce pas méconnaître les principes de cette charité bien ordonnée et commençant par soi-même, qui, si elle pouvait être bannie de la terre, se retrouverait dans le cœur des viveurs ?…

Abandonné de tous ceux qui, la veille encore, lui serraient la main, et n’osant écrire à Deslandes, après avoir si complètement trahi sa confiance, Blondeau, malgré la verve effrontée de son caractère, tomba dans un morne abattement dont le tira presque aussitôt la main compatissante d’une femme. Ici, puisqu’une fleur a poussé dans un terrain fangeux, aucune exagération de délicatesse ou d’austérité ne nous empêchera de la cueillir. Il faut le dire, c’est un fait incontestable et répété chaque jour, certaines liaisons, malgré le juste blâme qu’elles encourent, semblent régies par un dévouement qu’on ne rencontre pas toujours au même degré dans les unions les plus irréprochables. En apprenant le désastre de l’homme qu’elle préférait parmi ses nombreux adorateurs, madame de Marmancourt, toutes intrigues cessantes, ne songea plus qu’à lui porter un secours prompt et efficace ; irrévocablement brouillée avec monsieur Piard, le principal fermier de sa beauté, elle imposa, sous forme d’emprunt, une taxe extraordinaire à ses métayers subalternes. Sa coquetterie battit monnaie sur toute l’étendue de son domaine. Cette contribution générale eut un résultat immédiat que Théodosie serra dans son portefeuille, et porta aussitôt à la prison où Blondeau depuis trois jours laissait pousser sa barbe en signe d’infortune.

A la vue de l’être secourable qui entra d’un pas léger et le sourire sur les lèvres dans la cellule où il était enfermé, Gustave se leva brusquement, et jetant le cigare dont il amusait son ennui, — Théodosie ! s’écria-t-il d’un ton pathétique ; ah ! j’étais bien sûr que tu ne m’abandonnerais pas !

— Abandonner mon Gustave, lorsqu’il s’est battu pour moi ! répondit madame de Marmancourt avec une tendre vivacité ; quelle femme serais-je donc ? Va, tu n’avais pas besoin de m’écrire, je ne pensais qu’à toi. Barbeyrac m’a raconté ton duel. Il paraît que tu as donné à ton Deslandes une correction sévère ; cela m’a touché d’autant plus qu’il est ton ami.

— Eût-il été mon frère, répondit Blondeau en prenant une pose dramatique, du moment qu’il avait offensé ma Théodosie, il fallait qu’il passât par mes mains. Seulement, par égard pour notre ancienne amitié, au lieu de lui envoyer une balle dans la tête, je me suis contenté de le blesser.

— C’est bien assez ; je ne veux pas la mort du pécheur. Mais parlons de cette maudite lettre de change : à combien se monte-t-elle ?

— A douze cents francs, dit le prisonnier en poussant un soupir.

— En ce cas, tu es libre, reprit madame de Marmancourt, qui d’un air rayonnant tira de son portefeuille trois billets de mille francs, et les posa sur une petite table près de son amant.

Blondeau bondit comme un lion qui voit s’entr’ouvrir la porte de sa cage ; mais aussitôt il se laissa retomber sur sa chaise.

— Il n’y faut pas songer, dit-il d’une voix dolente. Quand un homme est dans le malheur, tout se réunit pour l’accabler. Depuis deux jours les créanciers poussent autour de moi comme des champignons. Indépendamment de cette infernale lettre protestée, je suis en ce moment recommandé pour sept ou huit mille francs.

— Recommandé ? fit Théodosie d’un air surpris.

— C’est un mot de leur argot qui signifie que je ne sortirai pas d’ici avant d’avoir satisfait tous les animaux carnassiers qui ont le droit d’exercer contre moi la contrainte par corps. Ces trois jolis billets de banque ne feraient que les allécher sans les rassasier. Pas si sot ! En les faisant jeûner, nous les rendrons peut-être plus traitables. En attendant, cet argent adoucira le sort de ma prison ; il était temps : depuis deux jours que je suis nourri aux frais de mon créancier, j’ai maigri de dix livres au moins.

— Pauvre Gustave ! dit madame de Marmancourt qui, après avoir écouté avec attendrissement le récit des tortures alimentaires subies par le détenu, envoya commander à la cantine de l’établissement un dîner que n’eût pas dédaigné Brillat-Savarin.

A dater de ce jour, la prison devint pour Blondeau ce qu’elle est pour un grand nombre de débiteurs à qui l’argent ne manque jamais que lorsqu’il s’agit de payer leurs dettes. A part la liberté, bien trop vantée et dont l’habitude n’est pas indéracinable, il y trouva toutes les petites jouissances dont l’ensemble constitue pour beaucoup de gens le bonheur : table recherchée, cigares délicieux, primeurs de Chevet, robes de chambres soyeuses, journaux le matin, jeu le soir, et tout le jour la grasse oisiveté de la vie orientale.

— Tout considéré, j’aurais eu tort de me brûler la cervelle, se dit-il, dès qu’il eut goûté de cette douce existence.

Jusqu’alors Deslandes n’avait vu de prison que celle de D***, où ses fonctions l’avaient conduit plus d’une fois et dont l’aspect sordide se trouvait en parfaite harmonie avec les malfaiteurs subalternes à qui elle était destinée. En entrant dans la maison élégante consacrée aux détenus pour dettes, il éprouva une surprise qui se changea en une sorte de stupéfaction, lorsqu’au fond d’un corridor du second étage le guichetier qui le conduisait eut ouvert la porte de la chambre où se trouvait Blondeau. Le substitut ne s’attendait pas à un cachot privé d’air ainsi que de lumière et n’ayant pour meubles qu’une botte de paille accompagnée d’une cruche pleine d’eau ; il savait trop bien que les mœurs bourgeoises de notre époque ne comportent plus ces pittoresques accessoires qui jadis rendaient la captivité si poétique ; mais dans son for intérieur de magistrat il prenait au sérieux le châtiment imposé par la loi aux débiteurs insolvables, et il n’eût jamais supposé qu’une prison pût devenir, en certains cas, un lieu de plaisance. Il resta donc immobile d’étonnement en face du tableau qui s’offrit à ses regards.

Au milieu d’une chambre de médiocre étendue, mais beaucoup mieux meublée que celle où il était logé lui-même, de chaque côté d’une petite table où figuraient les ruines encore fumantes d’un succulent déjeuner, Blondeau et madame de Marmancourt étaient assis, l’un un cigare à la bouche, l’autre un verre de vin de Champagne à la main. Doucement éclairés par le soleil qui leur souriait à travers les rideaux à demi fermés, le prisonnier et sa consolatrice bravaient la fortune ennemie et accompagnaient chaque libation d’un toast adressé collectivement à la race des créanciers. Au bruit que fit la porte en s’ouvrant, les deux convives tournèrent la tête et partagèrent l’étonnement qui arrêtait Deslandes sur le seuil. Il y eut un moment de silence et d’examen mutuels, pendant lequel le guichetier sortit et referma la porte. Tandis que le substitut promenait un regard ébahi sur les bouteilles vides et sur les reliefs plantureux du déjeuner, et que madame de Marmancourt prenait sur sa chaise une attitude majestueuse, Blondeau, par un effort désespéré, dompta l’embarras qui pendant un instant l’avait privé de son aplomb ordinaire.

— Mon ami ! s’écria-t-il d’une voix étouffée en se précipitant sur Deslandes, qu’il serra dans ses bras.

Un cri échappa au substitut, dont la main blessée reçut le premier choc de cette vive accolade.

— Je t’ai fait mal ? reprit Gustave en affectant une tendre inquiétude ; pardonne-moi ! Je suis si heureux de te voir, que je n’ai pu maîtriser mon premier mouvement. Oh ! j’étais bien sûr que tu viendrais !

— Tu devais, en effet, t’attendre à ma visite, dit le substitut d’un air sévère, et en s’efforçant de mettre fin aux embrassements pathétiques dont il était l’objet.

— Si je m’y attendais ! reprit Blondeau avec une chaleur nouvelle ; demande à madame… demande à Théodosie… Pourquoi te ferai-je plus longtemps un mystère de mon bonheur ?… Tout à l’heure encore nous parlions de toi ; je lui disais : Deslandes viendra ; car ce n’est pas un de ces faux amis qui s’éloignent au jour de l’infortune ; c’est un noble cœur, une âme généreuse et dévouée ; oui, je n’en doute pas, il viendra… et j’avais raison de parler ainsi, car tu es venu. Merci, Victor ; oh ! merci. La douceur d’un pareil moment compense bien des heures d’amertume.

Blondeau saisit de nouveau la main du substitut et la lui serra convulsivement en dépit de sa résistance.

— Le motif qui m’amène ici, dit Deslandes sans se dérider…

— Avant tout, as-tu déjeuné ? interrompit le prisonnier en lui coupant la parole. Nous n’avons pas fini, et au besoin je recommencerai pour te tenir compagnie.

— Il ne s’agit pas de cela ! dit Deslandes d’un ton d’impatience. Je désire avoir avec toi un entretien sans témoin.

Madame de Marmancourt se leva de l’air d’une reine outragée.

— Il paraît, monsieur, dit-elle au substitut, que la leçon que vous avez reçue dernièrement n’a pas tourné au profit de votre politesse.

— Théodosie… Victor, s’écria Blondeau en se plaçant entre eux avec vivacité, allez-vous donc renouveler cette fatale discussion qui a déjà fait couler un sang si précieux ? Je vous en supplie, au nom de l’attachement que je me flatte de vous inspirer à tous deux, qu’il ne soit plus question du passé ! N’empoisonnez pas le bonheur que j’éprouve à voir près de moi les deux êtres que j’aime le mieux au monde… Madame, je me porte le garant de Deslandes ; je suis sûr qu’il n’a jamais eu l’intention de vous offenser. Ainsi, ne lui refusez pas votre pardon… Allons, Deslandes, tu vois bien qu’elle sourit, et que te voilà rentré en grâce. A ta place, je serais déjà à genoux.

Malgré sa mauvaise humeur, le substitut, qui se piquait d’une galanterie inaltérable, ne crut pouvoir se dispenser de porter à ses lèvres la main que lui présentait madame de Marmancourt. Ce devoir accompli d’un air froid et cérémonieux, il se retourna vers Blondeau :

— Maintenant, lui dit-il, me permettras-tu enfin de t’expliquer le sujet de ma visite ?

— Crois-tu donc que je ne l’aie pas déjà deviné ! répondit le prisonnier avec un sourire affectueux. Va, les cœurs bien placés n’ont pas besoin de paroles pour se comprendre.

— Que comprends-tu donc ? demanda Deslandes à qui parut inexplicable l’attendrissement qu’exprimait la physionomie de son débiteur.

— Bon Victor ! répondit Blondeau dont l’émotion parut redoubler, tu as un beau rôle ; mais tu es si digne de le remplir que je n’éprouve en ce moment ni envie, ni humiliation. Et pourquoi rougirais-je d’accepter les secours d’un ami tel que toi ? Un service, un bienfait même n’a rien d’humiliant quand la main qui offre est digne de celle qui reçoit. Tu vois que nous nous entendons.

— Pas le moins du monde, interrompit brusquement le substitut ; tu ne m’as pas dit encore un seul mot du dépôt que je t’ai confié, et c’est là pour moi la chose essentielle, car j’ai besoin d’argent.

Blondeau fit un pas en arrière, comme si quelque reptile subitement sorti du parquet avait dardé vers lui sa langue fourchue.

— Et toi aussi, Deslandes ! s’écria-t-il avec l’accent d’une déception douloureuse, toi que je connais depuis l’enfance, toi mon ami de collége, toi que je mettais à part parmi tous les autres ; tu me vois dans le malheur, et au lieu de me tendre la main tu achèves de m’accabler !

— Tout cela ne m’apprend pas ce que sont devenus les dix-huit mille francs que tu me dois, répondit le substitut avec un accent où la dureté du créancier étouffait encore la compassion de l’ami.

— Tu ne perdras pas un sou, répondit Blondeau avec une magnifique assurance ; l’embarras que j’éprouve n’est que passager, et je ne te demande que du temps.

— Du temps ! répéta Deslandes d’un ton bourru ; tu en parles fort à l’aise. J’ai un besoin pressant d’argent, et je ne sais comment faire pour m’en procurer. Tu as indignement abusé de ma confiance ; car enfin la plus grande partie de la somme que tu avais à moi n’était pas un prêt ; c’était un dépôt, une chose sacrée, inviolable ! Qu’as-tu fait de ce dépôt ? Tu l’as joué, n’est-il pas vrai ? Tu l’as perdu à la bouillotte ou à la roulette, malheureux !

— Frappe-moi, accable-moi ! répondit Gustave d’une voix soumise ; attribue au dérèglement et à l’inconduite un désastre qui n’a d’autre cause qu’une spéculation malheureuse, je n’essaierai pas de te prouver l’injustice d’une pareille supposition. Je te dois de l’argent, il m’est impossible de te le rendre ; tu as donc à mon égard tous les droits possibles, même celui d’être cruel et sans pitié. Pourtant, j’attendais mieux de toi !… Voilà les hommes ! poursuivit Blondeau en se tournant vers madame de Marmancourt ; ma bonne Théodosie, combien l’épreuve que je subis en ce moment fait mieux ressortir encore ta noble conduite ! Tu vois comme me traite celui que je croyais le meilleur de mes amis, et toi, tu vas vendre tes diamants pour me tirer de prison ! Quel contraste ! Montre-les lui tes diamants, car il ne me croirait pas.

Madame de Marmancourt tira de sa poche plusieurs petits écrins destinés réellement à l’œuvre charitable dont le prisonnier parlait d’une voix émue ; au lieu de les montrer au substitut, elle choisit une petite boîte ovale qui paraissait renfermer un médaillon ; elle l’ouvrit, et sans permettre aux deux hommes d’approcher, elle en contempla un instant le contenu avec un sourire mystérieux et méchant.

— Combien vous doit Gustave ? dit-elle tout à coup au substitut.

— Dix-huit mille francs, madame, répondit celui-ci que surprit un peu la brusquerie de cette question.

— Je ne pense pas que vous ayez sérieusement la prétention d’être payé en ce moment, reprit Théodosie d’un ton calme et railleur ; nous avons à rembourser des créances un peu plus pressantes que la vôtre. D’ailleurs, malgré vos efforts pour jouer le rôle de créancier impitoyable, vous avez un bon cœur, et vous seriez incapable de faire de la peine à Gustave, quand même vous le pourriez. Il faut donc que vous ayez la bonté de prendre patience au sujet de votre argent ; tout ce que je puis faire pour vous, c’est de vous donner en gage, jusqu’au jour du paiement, ce que je tiens dans ma main.

— Quelque parure qui vaut peut-être cent écus, pensa Deslandes ; me voilà bien avancé.

— Promettez-moi de ne pas tourmenter Gustave jusqu’à ce qu’il puisse vous rendre votre argent, et ce médaillon est à vous. N’ayez pas l’air de le dédaigner, c’est un vrai talisman.

— Je devine, s’écria Blondeau d’une voix éclatante ; Deslandes, crois-moi ; accepte des deux mains. C’est ta fortune qui est dans cette petite boîte. Si tu as de la conscience, tu avoueras que tu dois du retour, et tu me prêteras encore deux mille francs pour faire un compte rond.

— Voyons ce talisman, dit le substitut en avançant la main avec une sorte de curiosité.

— Mes conditions sont-elles acceptées ? demanda Théodosie qui continuait de sourire d’un air sournois.

— Sans doute, fit Deslandes en ayant l’air de se parler à lui-même ; puisqu’il n’a pas d’argent, il faut bien que j’attende ; quand je le poursuivrais, où cela me mènerait-il ?

— Voilà parler en homme raisonnable, reprit madame de Marmancourt ; ouvrez donc les yeux et admirez. Tout à l’heure, pour baiser ma main, vous n’avez pas daigné vous mettre à genoux ; je pense que cette fois vous ne vous ferez pas prier.

Par un mouvement brusque, mais gracieux, elle retourna la main dont elle tenait le médaillon, qui offrit soudain aux regards surpris de Deslandes le portrait de madame Piard.

— Isaure ! s’écria-t-il en saisissant avec empressement la miniature.

— Isaure ! répéta madame de Marmancourt qui échangea avec Blondeau un regard moqueur ; en vérité, il ferait trouver joli ce vilain nom, tant il met d’âme à le prononcer.

— Comment ce portrait se trouve-t-il entre vos mains ? demanda le substitut après avoir longtemps contemplé le médaillon comme s’il avait eu peine à en croire ses yeux.

— Je vais vous le dire, répondit Théodosie, avec un accent dont l’ironie mordante accusait un de ces mortels ressentiments que la vengeance seule parvient à satisfaire.

 

LE PORTRAIT.

 

Jusqu’au bal de la souscription polonaise, madame de Marmancourt n’avait éprouvé pour madame Piard que l’antipathie ordinaire qu’inspirent toujours aux femmes d’une vertu équivoque celles dont la conduite est irréprochable. L’humiliation qu’elle subit pendant cette nuit mémorable métamorphosa ce sentiment vulgaire en une haine vivace dans laquelle le conseiller d’état et Deslandes lui-même se trouvèrent enveloppés. Ces trois personnages, le mari, la femme et celui qu’il serait calomnieux de nommer l’amant, devinrent l’objet d’une rancune encore exaspérée par l’incartade du galant à cheveux gris. En ce moment Théodosie se dit que l’heure était venue, et, sans pitié ni remords, elle s’empara du rôle que jouent dans les contes de Perrault les fées malfaisantes, lorsqu’on ne les a pas invitées au baptême du prince nouveau-né. A l’aide du portrait d’Isaure, tombé en son pouvoir par une circonstance mystérieuse, elle sema la discorde pour récolter la vengeance.

— C’est une vieille histoire, dit-elle en regardant le substitut avec un traître sourire ; je puis vous la raconter devant Gustave ; car il n’est pas jaloux. En ce temps-là, monsieur Piard se serait habillé en postillon de Lonjumeau, si je le lui avais ordonné. Un jour il me montra ce portrait qu’il portait chez un bijoutier pour en faire changer la monture ; par une fantaisie que je ne chercherai pas à justifier (vous le savez, les caprices sont le privilège des femmes), je pris ce portrait, et, malgré les prières de monsieur Piard, je refusai de le lui rendre. A mon avis, la perte était petite pour lui, et tant qu’il s’est bien conduit envers moi, il n’a pas eu lieu d’en souffrir. Je sais même qu’il s’est tiré d’affaire devant sa femme, en supposant que le médaillon avait été perdu. Mais aujourd’hui, pour le ravoir, il donnerait, j’en suis sûre, six mois de ses appointements.

— Il donnerait l’année tout entière, interrompit Blondeau avec vivacité. Or, poursuivit-il en s’adressant au substitut, ce qui vaut quinze mille francs pour un mari en vaut bien dix-huit mille pour un amant. A ce compte-là, nous devrions déjà être quittes ; mais on n’est pas juif, on ne te rançonne pas ; on te donne le portrait pour les intérêts à échoir jusqu’au remboursement qui ne se fera pas longtemps attendre, tu peux m’en croire. Comprends-tu maintenant quel marché d’or tu viens de conclure ?

— Que ferai-je de ce portrait ? dit Deslandes avec une froideur simulée.

— En ce moment tu es Cromwell, s’écria Blondeau d’un air de sagacité triomphante : mais je ne suis pas un enfant, et Théodosie encore moins. Ce que tu feras de ce portrait, séducteur que tu es ? Tu le remettras à madame Piard, et si en retour tu ne te fais pas donner un diplôme de maître des requêtes, tu es indigne de la fortune qui t’ouvre les bras et des destinées qui t’attendent.

Ce que le prisonnier exprimait avec une burlesque emphase, ce qu’approuvait madame de Marmancourt par un sourire haineux, Deslandes se l’était déjà dit.

— Il est sûr, avait-il pensé en serrant le portrait dans sa poche, que maintenant je suis maître de la position, et cet avantage peut être regardé comme une compensation du risque que court mon argent.

— Toutes ces folies, dit-il d’un ton adouci, me font oublier qu’il est tard et que je n’ai pas déjeuné ; je vois ici de si bonnes choses, que sans façon j’ai envie d’en prendre ma part.

En s’asseyant à la table de son débiteur, un créancier abdique par ce fait seul le droit d’être intraitable ; car le moyen de manger le pain d’un homme et de lui demander après cela de l’argent ! Blondeau s’empressa de satisfaire l’appétit du substitut, pour pouvoir lui attacher ensuite la muselière de l’hospitalité ; il prépara lui-même un couvert, coupa une énorme tranche de pâté qu’il plaça sur l’assiette du nouveau convive, et, lui versant à boire du vin de Bordeaux et du vin de Champagne dans deux verres à la fois, il s’assit en face de lui et recommença de déjeuner d’aussi bon appétit que s’il avait été à jeun. Madame de Marmancourt, avertie par un signe de Gustave, se prêta de bonne grâce à ce festin intéressé, et servit d’échanson aux deux amis, qui, à la seconde bouteille, parurent avoir mutuellement oublié qu’une question d’intérêt les avait divisés un instant.

— Vois-tu, mon cher Victor, dit Blondeau, qui en véritable viveur jouissait de la faculté de parler en mangeant et de manger en parlant, ta position est magnifique, pour peu que tu saches en profiter. Moi qui te parle, si j’avais le quart de ton instruction et de tes talents, je voudrais être maître des requêtes dans un mois et conseiller d’état avant deux ans. Cela vaudrait un peu mieux que de me ruiner le corps et l’âme dans des spéculations industrielles qui réussissent aujourd’hui et demain vous envoient en prison.

— La main sur la conscience, interrompit le substitut en regardant son hôte en face, ce n’est pas le jeu qui t’a conduit ici ?

— Le jeu ! s’écria Blondeau d’un air offensé ; parce que tu m’as vu hasarder quelques pièces de cent sous à la bouillotte, tu t’es mis dans la tête que j’étais un joueur ! C’est ce polisson de Louis Reynard qui m’a trompé d’une manière indigne, avec ses achats de terrain. Si jamais je sors d’ici, je lui conseille de se tenir bien enfermé chez lui. Ne parlons plus de cela, l’idée seule m’en exaspère. J’aime mieux arrêter mon imagination sur les succès qui t’attendent, et que je regarde presque comme les miens, car entre amis il semble que tout soit commun. Franchement, tu es en beau chemin, et tu dois être content.

— J’ai encore bien des obstacles à surmonter, répondit Deslandes d’un air pensif ; d’avance on n’est jamais sûr du succès.

— Bah ! dit Blondeau en faisant sauter au plafond le bouchon d’une bouteille de vin de Champagne, ou tu dissimules ou tu es trop modeste. En deux mots, voici ton affaire : madame Piard peut à peu près tout ce qu’elle veut ; tu m’accordes cela, n’est-ce pas ?

— Je ne pourrais le nier sans contredire la vérité.

— Toute la difficulté consiste donc à faire qu’elle veuille ce que tu veux toi-même. Or, avec le sortilège que tu as dans ta poche, ce n’est plus là qu’une bagatelle dont viendrait à bout le moindre écolier.

— Tu parlerais autrement si tu connaissais madame Piard, reprit Deslandes en hochant la tête ; ce n’est pas une femme dont la conquête soit si facile que tu parais le croire.

— Laisse donc ; elle est comme toutes les autres, dit Blondeau d’un ton aussi résolu que s’il n’avait eu pour auditeurs que des hommes.

— Pas tout à fait, répliqua le substitut en souriant ; c’est une femme à principes, une femme raisonnable, d’un caractère froid, toujours sur ses gardes, très-sévère, très-imposante, vertueuse, en un mot.

— Et vous croyez tout cela ? interrompit madame de Marmancourt, qui fixa sur le jeune magistrat un regard dont la moquerie approchait du mépris.

A cette question où perçait le dépit que l’éloge d’une honnête femme cause toujours aux filles d’Ève qui ont plus de beauté que de vertu, Deslandes éprouva un embarras involontaire ; accéder au scepticisme impudent qu’affichait devant lui une des aimables pécheresses dont il est question, lui parut une faiblesse à laquelle le savoir-vivre lui-même ne pouvait servir d’excuse ; d’un autre côté, en considérant la chambre où il se trouvait, les bouteilles dont la table était encombrée, la fumée du cigare de Blondeau et le cachemire de madame de Marmancourt familièrement suspendu à l’espagnolette de la fenêtre ; il fut forcé de reconnaître que le lieu et le moment seraient également mal choisis pour y hasarder le panégyrique de la morale. Au lieu de répondre sur-le-champ, il eut un instant d’hésitation dont Gustave profita pour s’emparer de la parole.

— Théodosie a raison, dit-il d’une voix tranchante ; y a-t-il du bon sens à prendre au sérieux toutes les simagrées de ces bégueules que tu appelles des femmes à principes ? Je ne te croyais pas si jeune. Est-il possible qu’avec ton esprit tu sois dupe d’un argot de convention destiné à relever le prix de la moindre faveur par l’apparence de la difficulté ? Ces vertus-là, vois-tu bien, je me chargerais d’en démolir une par semaine, et je suis sûr que le plus souvent je me reposerais avant le septième jour.

Blondeau continua quelque temps de moissonner à pleine faux le champ de la vertu féminine, traitant d’ivraie les tiges de pur froment, et de chardons les bluets innocents. Quand il eut tout coupé, tout abattu, tout flétri, tout foulé aux pieds, il se versa à boire.

— Remplissez vos verres, dit-il ; je porte un toast anticipé, mais qui, je l’espère, sera réalisé avant peu. A la santé de notre ami Victor, ici présent, maître des requêtes par la grâce de madame Piard, ex-femme vertueuse, prude démissionnaire, dévote réformée, élevée elle-même par contre-coup au rang de femme aimable !

Théodosie, qui avait écouté avec une faveur marquée la folle diatribe du prisonnier, accueillit ce toast impertinent par un éclat de rire qui ne l’était pas moins. En dépit du mécontentement que lui causait la profanation ironique à laquelle il voyait soumis l’objet de ses ambitieuses amours, le substitut, flatté en secret de la perspective que lui présentait son ami, finit par sourire, et vidant son verre à son tour :

— Allons, dit-il, j’accepte ton vœu, quoiqu’il eût pu être formulé d’une manière plus convenable. A ma santé donc, mais à celle de madame d’abord et à la tienne aussi. Pour ce qui me concerne, je souhaite que toutes tes prophéties se réalisent ; et toi, puisses-tu bientôt voir tes affaires en meilleur état et sortir de ce lieu qui, quoique le temps s’y passe fort bien, n’en est pas moins une prison.

Blondeau se pencha sur la table, et regardant son hôte avec une tendresse où le vin était pour une moitié et l’intérêt pour une autre :

— Mon bon Victor, lui dit-il d’une voix douce, si tu voulais seulement ajouter un millier d’écus à l’argent qu’a déjà fait pousser de terre cette pauvre Théodosie, dès demain je pourrais être libre.

— Te moques-tu de moi ? répondit Deslandes en se levant par un mouvement brusque ; si madame n’a qu’à frapper du pied pour que l’argent sorte de terre, je ne suis pas doué du même privilège. Sais-tu ce qu’il me reste, grâce à toi, des vingt mille francs que j’avais en arrivant à Paris ? quatre cents francs à peine ! Je vais être obligé de recourir à la bourse de monsieur de Loiselay.

— Tu trouves à emprunter de l’argent, et tu oses te plaindre ! s’écria Gustave en croisant les bras d’un air indigné.

Au lieu de s’engager dans une discussion où le débiteur eût probablement remporté l’avantage, grâce aux études spéciales qu’il consacrait depuis longtemps à la matière controversée, le débonnaire créancier tira sa montre :

— Quatre heures passées, dit-il d’un air surpris ; j’ai des visites à faire, il faut que je vous quitte.

— J’espère que tu reviendras me voir, reprit le prisonnier d’une voix caline ; tu sais qu’ici ton couvert est toujours mis.

— Merci, répondit Deslandes ; si tu étais raisonnable, tu donnerais de moins bons déjeuners, et tu t’occuperais davantage de tes dettes.

— Propos d’homme qui sort de table, dit Blondeau en riant ; à jeun tu ne me reprocherais pas mon déjeuner.

Le substitut se laissa serrer la main par son ami, salua poliment madame de Marmancourt, et sortit.

— Ce diable de Blondeau a le talent de rire de tout, se dit-il lorsqu’il fut hors de la prison, et sa bonne humeur imperturbable est contagieuse. J’étais furieux en venant ici, et me voilà presque consolé de la perte assez grave cependant à laquelle je suis exposé. Après tout, n’ai-je pas raison ? Dans ma position une plaie d’argent n’est pas mortelle, et si je réussis d’un autre côté le malheur sera plus que réparé.

— Honnête garçon ! disait Gustave au même instant, cœur de l’âge d’or, ingénuité patriarcale ! Je suis sûr que, si j’avais insisté, il m’aurait apporté avant ce soir les quatre cents francs qui lui restent ; mais c’eût été abuser de son amitié. C’est égal, j’y ai mis une délicatesse qu’à ma place bien d’autres n’auraient pas eue.

— Pourvu qu’il révolutionne de fond en comble le ménage de cette bégueule et de ce gros impertinent de Jules ! répondit madame de Marmancourt qui, en se rappelant la bénignité du substitut, craignit d’avoir confié la vengeance qu’elle méditait depuis quelques jours à des mains trop inhabiles pour l’exécuter convenablement.

En sortant de la prison de la rue de Clichy, Deslandes, déterminé à prendre possession d’une victoire qu’il croyait infaillible, se fit conduire chez madame Piard.

Il n’était pas encore cinq heures ; selon son habitude, la femme politique était dans son salon où se trouvaient plusieurs hommes, entre autres le vieux colonel polonais dont nous avons déjà parlé. A la vue du substitut qui s’était permis de forcer la consigne maintenue à son égard, Isaure fronça le sourcil et pinça involontairement l’oreille d’une jolie levrette à pelage fauve, dont le museau venait de s’appuyer sur ses genoux. A part le grognement plaintif poussé par l’innocent animal, ce mouvement presque imperceptible n’eut aucune suite, et personne n’y fit attention. Madame Piard, reprenant son calme habituel, accueillit son ancien protégé d’un air froid et poli, dans lequel celui-ci pouvait lire également la dissimulation qu’impose à un cœur tendre la présence de témoins importuns ou la réserve d’une femme offensée qui attend sans la provoquer la justification du coupable qu’elle aime. Tant que durèrent les visites qui avaient précédé la sienne, et dont il trouva la longueur interminable, le substitut ne prit à la conversation que la part laconique, incohérente et enjolivée de distractions où triomphent d’ordinaire les hommes passionnés. Pendant ce temps, ses efforts pour plaire appartinrent au domaine de la pantomime plus qu’à celui de l’éloquence. Il chercha principalement à tirer bon parti de son bras en écharpe et de son front pâle qu’il pouvait entrevoir dans la glace de la cheminée.

Ayant ainsi préparé ses succès oratoires par la mélancolie de sa pose, la gravité de son sourire et la souffrante langueur de ses regards, Deslandes ne perdit pas de temps à chercher un autre exorde dès qu’il se vit enfin seul avec sa protectrice. L’irritation nerveuse résultant de sa blessure, l’excellent déjeuner qu’il venait de faire, sa détermination bien arrêtée d’arriver à un dénoûment, les maximes incendiaires professées par Blondeau en fait de galanterie, toutes ces causes diverses et en apparence contradictoires lui inspirèrent une hardiesse inaccoutumée, et dont la veille encore il ne se serait pas cru capable.

— Madame, dit-il d’un air modeste, mais assuré, en montrant l’écharpe de soie noire qui lui soutenait le bras, autrefois les belles châtelaines ne dédaignaient pas de prodiguer leurs soins aux chevaliers blessés pour elles ; si je vous rappelle cet exemple, ce n’est pas que j’aie la présomption de croire qu’il puisse se renouveler en ma faveur ; mais enfin, fidèle et dévoué comme on l’était jadis, n’obtiendrai-je pour prix du respectueux attachement que je vous ai voué qu’une disgrâce dont vous-même aujourd’hui devez reconnaître l’injustice ?

Deslandes parlait de la sorte, debout près de la cheminée, sur l’angle de laquelle il appuyait le coude, pour donner à son maintien le poétique abandon qui caractérise tous les héros de roman dans les vignettes anglaises. Assise en face de lui, madame Piard l’écoutait d’un air impassible, en faisant sautiller son lorgnon devant les yeux de la levrette, dont le museau pointu suivait avec une avidité toujours déçue les soubresauts capricieux du petit cercle d’écaille. Isaure, qui semblait s’intéresser à ce jeu beaucoup plus qu’aux tendres paroles de son interlocuteur, l’interrompit cependant lorsque celui-ci se fut tu de l’air d’un homme qui attend une réponse :

— Je savais déjà que vous vous étiez battu, dit-elle d’un ton léger ; mon père m’a raconté votre duel ; vous avez eu, je crois, un ongle un peu endommagé ?

Ce rabaissement ironique d’une affaire que le substitut trouvait fort grave, et qu’il regardait même comme son plus beau fait d’armes, lui fit monter aux joues une de ces chaudes rougeurs où fleurit la colère.

— Madame, répondit-il en essayant de se contenir, il est malheureux pour moi que je n’aie pas été atteint au cœur, au lieu de l’être au bras. Vous auriez peut-être épargné au mort les plaisanteries que vous inspire le blessé.

— Ah ! de grâce ! dit Isaure qui recommença de faire danser son lorgnon, n’ouvrez pas la tombe à propos d’un doigt écorché ; vous savez que j’ai fort peu de goût pour les conversations funèbres. Parlons d’autres choses. Mon père retourne à D*** dans deux ou trois jours ; ferez-vous ce voyage avec lui ?

— Non, madame, s’écria Deslandes en se révoltant de nouveau contre ces paroles, qui lui parurent contenir implicitement un congé positif ; non, dussé-je encourir davantage encore votre mécontentement, je reste à Paris. Dans le commencement peut-être, j’aurais pu vous obéir et me résigner à ne plus vous voir ; mais en ce moment, malgré la rigueur avec laquelle vous me traitez, le charme qui m’attache à ces lieux est trop puissant pour qu’il me soit possible de le rompre.

— En ce cas, c’est à moi de le faire, interrompit Isaure d’un air froid ; pour cela deux mots me suffiront. A vos yeux, monsieur, mon salon n’est que l’antichambre du conseil d’état… Ne m’interrompez pas. J’ai le malheur de connaître le cœur humain, et les phrases les plus éloquentes m’en imposent fort peu… Je vous le répète, c’est au conseil d’état, et non chez moi, que réside le charme qui vous retient à Paris. Ce charme est trompeur, permettez-moi de vous le dire ; au lieu de vous mener, comme vous l’espérez, aux honneurs et à la fortune, il vous conduit droit à un écueil où bien d’autres ont échoué avant vous ; que leur naufrage vous profite, si c’est possible. Croyez-moi, n’attendez pas pour retourner à D*** qu’on vous y rappelle, ou qu’une révocation vous prive du fruit de vos travaux passés. Soyez sûr que mon conseil est bon, poursuivit Isaure avec un sourire équivoque ; c’est à l’ami de mon père que je le donne, et non à celui de madame de Marmancourt.

Ce dernier mot ranima toutes les espérances du substitut. Ne pouvant croire à l’indifférence absolue de madame Piard, il attribua le caractère acerbe de sa conduite et de ses paroles à l’un de ces sentiments rancuneux qui supposent une affection préexistante et finissent d’ordinaire par tourner au profit de celui qui en a été l’objet.

— Tout cela est de la jalousie et rien de plus, se dit-il en glissant le coude sur la cheminée de manière à se pencher élégamment vers madame Piard, je ne la trouverai jamais dans une meilleure disposition ; de mon côté, je me sens en verve, ainsi donc frappons le grand coup.

— Madame, dit-il à demi-voix en attachant sur les yeux d’Isaure un long et tendre regard, ce n’est pas un conseil qu’il faut me donner, c’est un ordre, car je vous appartiens. Si vous me commandez de partir, j’obéirai, mais à une condition, c’est que vous me permettrez d’emporter dans mon exil un souvenir, un gage qui m’aide à le supporter.

Malgré sa rigidité habituelle, Isaure n’avait pas entièrement dépouillé cette coquetterie féminine qui prête souvent une oreille complaisante aux gémissements d’un amant malheureux. Pleine de confiance en elle-même, et sûre d’avoir arraché de son esprit les moindres germes de l’espèce de sympathie que le jeune provincial lui avait d’abord inspirée, elle crut pouvoir sans inconvénient se livrer au petit plaisir de mirer un instant son amour-propre dans le courant de la passion qui coulait à ses pieds. Au lieu de paraître offensée de la hardiesse du substitut, elle sourit d’un air assez provoquant :

— Un souvenir ! Voulez-vous Esméralda ? dit-elle en emprisonnant mignardement d’une main blanche et potelée le noir museau de sa chienne favorite.

— J’aime bien Esméralda, répondit Deslandes qui se baissa pour caresser la levrette, et par occasion effleura les jolis doigts d’Isaure ; Esméralda est un bijou, mais ce bijou ne contenterait pas mon ambition.

— Que vous faut-il donc ? dit madame Piard en retirant sa main et affectant un air moqueur. En pareil cas, que donne-t-on dans les romans ? une fleur ! cela vous conviendrait-il ?

— Je voudrais mieux que cela, dit le substitut en souriant.

— Mieux que cela ! vous êtes exigeant, reprit avec un redoublement d’ironie la prude changée en coquette ; voyons : je cherche… une boucle de cheveux ? dit-elle tout à coup en portant le doigt à l’une des grappes brunes et soyeuses qui encadraient le fin ovale de ses joues ; cela se donne aussi, je crois, dans les grands moments ?

— Et pour cela on donnerait sa vie, s’écria Deslandes d’une voix passionnée ; mais vous m’allez trouver bien présomptueux, je voudrais mieux encore.

— Je ne me charge plus de deviner, dit madame Piard, dont aussitôt la physionomie redevint sévère et le maintien imposant.

— Cependant, c’est maintenant bien facile, reprit le jeune magistrat sans paraître embarrassé, il ne peut exister qu’un seul objet plus précieux pour un amant qu’une boucle de cheveux de celle qu’il aime.

— Et cet objet ?…

— C’est un portrait.

— Et voilà ce que vous me demandez ! s’écria Isaure qui partit d’un long éclat de rire, tant le propos lui parut extravagant, incroyable et fabuleux.

Deslandes attendit tranquillement que la dédaigneuse gaieté de sa protectrice se fût calmée. La regardant alors d’un air sérieux et pénétrant :

— Vous m’avez mal compris, madame, lui dit-il, je n’ai certes pas la présomption de vous demander votre portrait ; je vous prie seulement de me permettre de le conserver : vous voyez que c’est bien différent.

Madame Piard examina un instant le substitut comme on regarde un homme dont la raison est en train de déménager.

— Ordinairement vous parlez d’une manière sensée, reprit-elle ensuite ; que voulez-vous me donner à entendre ; il est impossible que vous ayez fait faire mon portrait ?

— Mais il n’est pas impossible que je l’aie, répliqua Deslandes d’un air fin.

Madame Piard haussa les épaules sans répondre.

— Si je vous le montre, me promettez-vous de me le laisser ? demanda le substitut.

— Oui, certainement ; et je ne cours pas grand risque à vous promettre cela, car le fait est impossible.

Deslandes porta la main à sa poche, en tira mystérieusement la boîte que lui avait donnée madame de Marmancourt, et l’ayant ouverte, il l’offrit à madame Piard. L’étonnement rendit pendant un instant Isaure muette et immobile ; mais tout à coup, par un geste rapide comme la pensée, elle arracha le portrait au substitut, qui tenta vainement de le retenir.

— Qui vous a remis cela ? lui dit-elle d’une voix brève et un peu altérée ; ne me trompez pas, vous pourriez vous en repentir. Je veux savoir la vérité, toute la vérité.

Cette déclaration était inutile. Le substitut avait vu que le mensonge généreux ne lui réussissait pas, et il était décidé à se montrer désormais véridique. Cependant il ne se fit aucun scrupule d’ajouter à son récit quelques ornements propres à le rehausser lui-même aux yeux de sa protectrice.

— Ce portrait est le prix de mon sang, dit-il avec un accent profond ; et cela, madame, vous explique l’importance que j’attache à ce duel dont vous riiez tout à l’heure. Des mains de la personne à qui vous l’aviez confié, il avait passé dans celles de cette femme que je ne veux pas nommer ici ; à son tour, elle l’avait remis à l’homme avec qui je me suis battu, et qui, par forfanterie, en aurait pu faire un usage déplorable. Averti de ce fait inqualifiable qui me paraissait couvrir quelque machination odieuse, il m’a été impossible de le tolérer. Ce bal où vous paraissiez si mécontente de moi, m’a servi d’occasion pour provoquer le détenteur de votre portrait ; je l’ai forcé de se battre, j’ai fait de la remise entre mes mains du trésor qui représente votre image une des conditions du combat. J’ai été blessé, mais avec joie, avec bonheur, puisque c’était pour vous… Voilà ce que j’ai fait, madame… Isaure !… Et maintenant que je vous ai dit la vérité, toute la vérité, refuserez-vous d’accomplir votre promesse ? Ne me laisserez-vous pas presser encore une fois sur mes lèvres ce portrait dont je ne vous aurais jamais parlé, et que j’aurais gardé pour moi seul, comme l’avare garde son or, si la délicatesse n’était pas inséparable du véritable amour !

D’après un usage encore en vigueur parmi les séducteurs de province, mais qui commence à s’éteindre à Paris, Deslandes, à mesure qu’il élevait la voix, avait fléchi les jarrets. A la dernière syllabe de sa période très-heureusement terminée par le mot amour, il se trouva à genoux devant madame Piard, dont il venait de saisir la main, sans que la femme austère, soit surprise, soit émotion, songeât à la retirer.

En ce moment la porte du salon s’ouvrit brusquement.

— Quelle est cette impertinence ! s’écria monsieur Piard, qui resta un instant immobile sur le seuil.