Les ailes d'Icare

Charles de Bernard · Chapitre 8 sur 15

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Les ailes d'Icare

Le Bal

Le lendemain Deslandes ne jugea pas à propos de se présenter chez madame Piard, mais il se rendit de bonne heure au bal, où il était sûr de la trouver. Déjà la dame patronesse était à son poste au milieu d’un groupe de femmes revêtues du même titre, et rivalisant entre elles de bienfaisance et de diamants. Autour de ce brillant état-major, voltigeait un escadron de jeunes gens choisis parmi les plus à la mode, et qui portaient à la boutonnière une décoration appropriée à la circonstance : c’étaient les commissaires ordonnateurs de la fête. Le solliciteur eut peine à se frayer un chemin à travers la foule qui affluait vers ce point privilégié. S’insinuant enfin dans le courant, il parvint à s’approcher d’Isaure, qui de toutes les dames patronesses avait la cour la plus nombreuse et la plus empressée. Après l’avoir saluée, au lieu de passer outre discrètement, ainsi que cela se pratique aux réceptions royales, et comme faisaient la plupart en cette occasion, il s’arrêta, sans se laisser intimider par le regard glacial qui semblait vouloir punir cette licence.

— Madame, dit-il à sa protectrice, avant de condamner un homme, on doit l’écouter. Permettez-moi donc d’user d’un droit commun à tous les accusés.

— Pas de plaidoyer, je vous prie, répondit madame Piard en fronçant dédaigneusement les lèvres ; rappelez-vous que nous sommes au bal et non à l’audience.

— Pas de plaidoyer, mais un seul mot, reprit avec instance le substitut. Quand vous m’avez interrogé l’autre jour, j’ai cru devoir déguiser la vérité dans ma réponse ; quelle que fut la délicatesse de mon motif, j’ai eu tort, sans doute, d’agir ainsi, puisque depuis ce moment-là vous paraissez irritée contre moi. Si j’ai été coupable, vous m’avez bien cruellement puni, Madame ; si cruellement que le besoin de désarmer la sévérité qu’expriment encore vos yeux triomphe aujourd’hui…

— Tout cet exorde est superflu, interrompit Isaure d’un ton bref ; en deux mots que voulez-vous me dire ?

— Que désormais je serai le plus véridique de vos serviteurs, comme j’en suis déjà le plus dévoué.

— Tâchez d’abord de n’en pas être le plus importun en barrant le passage aux personnes qui veulent me saluer. Voilà deux minutes que le duc de Randon attend la fin de votre harangue ; ayez, s’il vous plaît, la bonté de lui céder la place.

L’accent adouci avec lequel ces paroles furent prononcées apprit à Deslandes qu’en promettant une soumission absolue, il avait pris le meilleur moyen de rentrer en grâce près de son orgueilleuse protectrice. Avant de s’éloigner, il essaya de tirer de ce premier avantage tout le parti que comportait la situation.

— J’obéis, dit-il d’une voix tendrement respectueuse ; mais du moins ne me refusez pas un mot pour prix de ce sacrifice. Sortirez-vous demain ?

— Vous le saurez si vous venez me voir, répondit madame Piard, qui mit dans cette réponse évasive une sorte de coquetterie inattendue dont le substitut resta charmé.

— Voilà la paix en bon train, se dit-il ; demain, selon toute apparence, elle sera signée. J’ai emporté en maître les préliminaires de la négociation. Je ne me savais pas tant d’aplomb et de hardiesse. C’est qu’elle est réellement imposante ce soir avec ses diamants ! On dirait d’une reine. En vérité, si l’on m’offrait le choix entre la place de garde des sceaux et là certitude de lui plaire, je crois que je dirais : Foin de l’ambition !

Deslandes parcourut la salle du bal, en portant haut la tête, comme il convenait à un homme presque sûr de gagner bientôt une victoire signalée. Parmi les femmes, il en aperçut plusieurs plus belles qu’Isaure ; mais aucune ne lui parut mieux faite pour flatter la vanité d’un amant. Il lui sembla que les rayons dont il la voyait entourée rejaillissaient déjà sur lui-même, et que chacun devait lire sur sa figure le glorieux bonheur qu’il espérait. Cette idée fixa sur ses lèvres et dans ses yeux un orgueilleux sourire qui paraissait dire confidentiellement a l’assemblée tout entière : Regardez-moi bien ; je suis cet homme heureux que distingue une des femmes les plus remarquables de Paris.

Au moment où il se glissait entre deux contredanses en train de se former, le substitut se trouva inopinément en face de M. Piard, qui, de son côté, pour se distraire de ses chagrins de cœur, passait en revue les danseuses. Les deux hommes échangèrent en silence un salut cérémonieux et essayèrent mutuellement de poursuivre leur chemin. Une ondulation subite de la foule les tint rapprochés malgré eux ; ils cherchèrent la cause de ce mouvement et la trouvèrent dans un groupe composé d’une demi-douzaine de femmes somptueusement parées qu’accompagnait un nombre à peu près égal de jeunes gens à tournure ultra-cavalière. Cette troupe évaporée semblait décidée à pénétrer de haute lutte jusqu’au cœur du bal ; elle s’avançait en ligne droite et trouait sans scrupule les contredanses pour se frayer un passage, comme un escadron intrépide enfonce successivement les carrés d’infanterie qui lui disputent le terrain.

A la tête de cette irruption, Deslandes et M. Piard reconnurent au même instant madame de Marmancourt, à qui Blondeau de Gustan donnait le bras. En apercevant celle qu’il nommait la perfide, le conseiller d’état tressaillit comme un homme qui marche sur une couleuvre, et fit un mouvement en arrière ; mais la masse compacte dont il était entouré lui ferma la retraite. En ce moment, Blondeau, qui, si l’on en croyait l’éclat de ses yeux et l’animation de son teint, avait fort bien dîné, aperçut M. Piard, opéra soudain un quart de conversion et vint droit à lui, suivi de toute la bande incongrue à laquelle il servait de chef de file.

— Eh ! bonsoir donc, monsieur Jules, dit-il d’une voix éclatante en lui prenant familièrement la main. Ah çà ! l’on ne vous voit plus ; est-ce que vous boudez, par hasard ? Parole d’honneur ! vous avez tort, car nous vous aimons beaucoup, madame et moi. Demandez plutôt à Deslandes. N’est-il pas vrai, magistrat aimable ?

— Sur mon âme, il est ivre, pensa le substitut qui, après avoir regardé son ami d’un air étonné, reporta les yeux sur le mari d’Isaure, et eut peine alors à garder son sérieux.

Étourdi d’une interpellation dont les termes saugrenus avaient fait sourire les témoins de cette scène, M. Piard expiait cruellement les distractions qu’il s’était permis de demander à une liaison clandestine. Près de se voir compromis par un esclandre public et sous les yeux même de sa femme, il essaya de dégager sa main que Blondeau continuait de secouer avec une cordialité d’ivrogne ; mais celui-ci le serra davantage au lieu de lâcher prise.

— Oh ! vous ne nous quitterez pas ainsi, reprit Gustave ; nous souperons après le bal, et il faut que vous soyez des nôtres. Plus on est de fous, plus on rit. Nous allons d’abord danser pour les Polonais, et ensuite nous boirons comme des Polonais. Vive la Pologne !

— Monsieur, dit le conseiller d’état en contenant sa colère, s’il vous convient de troubler le bal et d’amuser le monde à vos dépens, je vous prie de vous adresser à un autre que moi.

— Je ferai tout pour vous être agréable, mon cher monsieur Jules, répondit Blondeau, mais à une condition, c’est que vous allez donner le bras à madame, tandis que je vais tâcher de dénicher une banquette où se puisse asseoir cet essaim de beautés dont je suis le cornac. Ou plutôt, une idée ! puisque madame Piard est dame patronesse, menez-nous vers elle ; à votre recommandation, elle nous fera placer au meilleur endroit. Ça sera facétieux, n’est-ce pas, gros père ?

Au lieu de répondre à cette proposition, M. Piard, par une brusque secousse, arracha sa main de l’étau qui s’en était emparé, et s’ouvrit violemment un passage à travers la foule qu’avait accrue cet incident. En voyant sa proie lui échapper, Blondeau allongea le bras et saisit Deslandes par le revers de son habit.

— Puisque le conseil d’état nous abandonne, le tribunal de première instance nous conduira ! dit-il alors d’une voix perçante ; Deslandes, c’est toi qui vas nous mener vers madame Piard. Tu la connais, madame Piard ; et même je sais que tu lui fais la cour, farceur ! Je peux bien dire ça, puisque le mari n’est plus là. Je veux présenter madame de Marmancourt à madame Piard. Ce sera une charmante facétie.

D’une main Blondeau fixait sous son bras le poignet de Théodosie qui, après avoir vainement essayé de lui imposer silence, avait fait mine de le quitter ; de l’autre main, il tenait Deslandes au collet. Le substitut parvint à se dégager de cette étreinte désastreuse, et il battit en retraite en fendant la foule aussi précipitamment qu’avait fait le conseiller d’état.

— Il n’y a plus d’amis, s’écria Blondeau en se retournant vers ses compagnons ; mais c’est égal. Suivez-moi, j’entends que madame Piard fasse placer ces dames convenablement. C’est moi qui me charge de vous présenter à elle et de négocier cette affaire délicate.

La troupe, dont tous les cavaliers partageaient plus ou moins la bachique outrecuidance de Blondeau, reprit sa marche au milieu d’un murmure général. Parmi les hommes la plupart riaient ou haussaient les épaules, tandis que quelques-uns plus austères manifestaient hautement leur improbation et invoquaient la prompte répression de ce qu’ils appelaient un scandale. Les femmes contemplaient avec une surprise mêlée de courroux ces créatures inconnues dont la démarche théâtrale, la toilette fastueuse, le regard intrépide et le sourire ironique semblaient promener sur leur passage un insolent défi. Blondeau, apercevant enfin une banquette moins encombrée que les autres, se dirigea de ce côté, suivi de la cohorte audacieuse qui, dans ces salons honorablement peuplés jusqu’alors, semblait un essaim de guêpes envahissant méchamment une ruche d’abeilles. Cette manœuvre obtint un succès inattendu. A peine madame de Marmancourt qui se trouvait en tête de l’évolution se fut-elle assise, que toutes les femmes placées près de là se levèrent d’un mouvement unanime, et s’écartèrent dédaigneusement pour céder le terrain aux nouvelles arrivantes. En un instant la banquette se trouva vide ; les compagnes de Théodosie s’y installèrent aussitôt triomphalement, et loin de paraître déconcertées d’un pareil accueil, elles continuèrent de braver par leurs ricanements et leurs chuchoteries le cercle évidemment hostile qui, après leur avoir livré passage, s’était refermé derrière elles.

Cependant cet incident avait mis en émoi les ordonnateurs de la fête qui, n’ayant pas su prévoir une pareille équipée, avisaient un peu tard au moyen d’y porter remède. Messieurs les commissaires allaient et venaient d’un air affairé, comme galopent les aides de camp le jour d’une bataille. Une enquête avait lieu au bureau du contrôle où les billets remis en entrant par la troupe suspecte étaient soumis à une vérification minutieuse ; enfin le comité des dames patronesses s’était réuni, et il délibérait avec une chaleureuse indignation sur les mesures à prendre en cette grave circonstance. Tout annonçait que d’un moment à l’autre cette salle de bal, consacrée au plaisir par la bienfaisance, pouvait devenir le théâtre d’un drame tumultueux. Cette fois encore on dansait sur un volcan.

En sortant des mains de Blondeau, M. Piard s’était réfugié dans la salle de jeu, où une porte de sortie lui offrait le moyen de s’échapper au besoin. Malgré son assurance habituelle, le conseiller d’état éprouvait une véritable frayeur en songeant qu’Isaure et madame de Marmancourt se trouvaient dans le même salon ; il craignait que cette dernière, pour se venger de la rupture qu’il lui avait signifiée la veille, ne fit quelque éclat dont le premier effet eût été de le couvrir de ridicule. Loin de se sentir le courage d’affronter le danger, il avait déjà combiné un plan de fuite ; de temps en temps, il venait jeter un regard inquiet dans les salles du bal, puis regagnait aussitôt le lieu d’asile où il s’était prudemment retiré, prêt à disparaître à la première alarme.

Deslandes, de son côté, sans sortir du salon où était madame de Marmancourt, avait pris position dans un coin d’où il pouvait suivre les progrès d’une scène qui de toute manière lui semblait devoir tourner à son profit.

— D’après l’étrange caprice que le vin inspire à Blondeau, se disait-il, il est impossible que, dans le courant de la soirée, madame Piard et Théodosie ne se trouvent pas en face l’une de l’autre. Il ne manque pas d’âmes charitables qui s’empresseront d’apprendre à Isaure que la maîtresse de son mari est venue au bal, tout exprès pour la braver. N’entravons pas les événements ; laissons constater officiellement la conduite scélérate de M. Piard. Tout ce que perd le mari est autant de gagné pour l’amant. L’autre jour j’ai été stupide avec mes scrupules ; mais dorénavant, je le jure, je ne m’écarterai plus des vrais principes.

Tandis que le substitut ruminait de la sorte, il fut inopinément accosté par le capitaine d’état-major qu’il avait rencontré plusieurs fois chez sa protectrice, et qui en cette occasion, portait à sa boutonnière à côté de son ruban rouge, la médaille dorée, insigne des commissaires du bal.

— Madame Piard vous prie de venir lui parler, dit cet officier d’un air sérieux.

— La bombe aurait-elle déjà éclaté ? pensa Deslandes en se frottant les mains par un geste de satisfaction sournoise, et il se précipita sur les pas de l’envoyé.

 

UNE MISSION DÉLICATE

 

Le substitut trouva madame Piard sur le seuil d’un petit salon réservé aux dames patronesses, dont plusieurs y étaient réunies en cet instant. La figure d’Isaure offrait une telle expression de dépit et de courroux, que l’air de triomphe empreint sur la physionomie de son protégé s’effaça subitement.

— Vous savez ce qui se passe, lui dit-elle d’un ton bref et impérieux. Cette femme a osé se présenter ici avec plusieurs autres créatures de son espèce. Une partie des billets qu’elles ont remis en entrant au contrôleur est signée de ma main. Est-ce de vous qu’elles les tiennent ? Pas de phrases, un oui ou un non.

Deslandes éprouva un étourdissement comparable à celui qu’occasionne un coup rudement appliqué sur le crâne ; il lui sembla que la salle de bal tournait sur elle-même, et que le parquet s’entr’ouvrait sous ses pieds.

— Madame, dit-il enfin lorsqu’il eut recouvré la parole, vous voyez le plus malheureux des hommes ; les actions les plus innocentes semblent des crimes dès que j’y prends part.

— Avez-vous donné à madame de Marmancourt les billets que je vous avais confiés ? reprit Isaure d’un ton péremptoire.

— Hélas ! oui, madame ; mais j’ignorais alors ce qu’était au juste madame de Marmancourt, surtout j’étais loin de me douter qu’il y eût, dans un fait si simple en apparence, quelque chose qui pût devenir pour vous l’occasion de la contrariété la plus minime. Au prix de mon sang, je voudrais aujourd’hui…

— Pas de mélodrame ; vous savez qu’il m’est insupportable. Parmi les personnes à qui j’avais confié des billets, j’étais sûre qu’une seule avait pu manquer ainsi à toutes les convenances. D’avance je vous avais reconnu ; mais laissons cela. Il y a quelque chose de plus pressé que de vous faire un sermon : c’est de nous débarrasser de cette étrange compagnie, qui se croit sans doute au bal Musard. C’est vous qui l’avez introduite, c’est à vous de la congédier. Je vous donne pour cela un quart d’heure.

Madame Piard tourna le dos à Deslandes, et alla rejoindre le groupe des dames patronesses qui, pendant ce dialogue, avaient continué leur délibération ; toutefois, le substitut avait eu le temps de lire dans les yeux de sa protectrice qu’il fallait exécuter ses ordres sous peine d’encourir une éternelle disgrâce. Il rentra dans la salle du bal en homme résolu de vaincre ou de mourir ; mais dès les premiers pas il fut arrêté de nouveau par l’officier d’état-major qui avait eu le mois précédent quelque velléité de plaire à la femme du conseiller d’état, et depuis cette époque gardait rancune au substitut.

— Monsieur, dit le capitaine d’un ton cérémonieux, tout à l’heure je suis allé vous parler au nom de madame Piard, permettez-moi d’ajouter un mot en mon nom personnel. Vous comprenez qu’il faut que les dames venues ici sous vos auspices sortent sur-le-champ ; sinon, la responsabilité qui pèse naturellement sur vous deviendrait fort grave, et en ma qualité de commissaire du bal je me croirais obligé de vous demander une explication sérieuse à ce sujet.

— Parbleu, monsieur, nous nous expliquerons plus tard si bon vous semble, répondit le substitut avec impatience ; mais en ce moment laissez-moi passer. Vous savez bien qu’on ne m’a donné qu’un quart d’heure pour tout délai.

— Bon, se dit-il en pressant le pas, voici maintenant un duel qui me menace ! C’est à en perdre la tête.

Il s’élança au milieu du bal, comme se rue dans un taillis un chevreuil poursuivi par une meute. A force d’éventrer les contredanses, d’écraser les pieds des assistants, de heurter les plateaux de rafraîchissements, et même de grimper sur les banquettes pour mieux voir, il aperçut Blondeau qui avalait paisiblement une glace, retranché contre la foule dans l’embrasure d’une fenêtre. Il se précipita aussitôt vers lui, et à son tour le saisit par le bras.

— Il faut, lui dit-il d’un ton véhément, que tu me rendes un immense service. Mais d’abord, es-tu en état de m’entendre ? Je devine que vous sortez tous de table, et que vous n’y avez pas bu que de l’eau.

— Si nous n’avions pas bu autre chose que de l’eau, nous n’aurions donc rien bu du tout, répondit Blondeau avec sang-froid ; ton propos est absurde. Je t’avouerai que je vois un peu double. Il me semble même que tu as au moins deux têtes ; mais parce qu’un de mes organes s’est perfectionné, ce n’est pas une raison pour que les autres se comportent mal. Va ton train : je t’écoute. De quoi s’agit-il ?

— De décider toutes ces dames avec qui tu es venu à se retirer.

— Comment dis-tu ça ?

— Il n’y a que toi qui puisses en venir à bout. D’après ce que j’ai deviné tout à l’heure, tu as beaucoup plus d’ascendant sur madame de Marmancourt que je n’aurais supposé. Va donc lui parler, je t’en supplie, et fais-lui comprendre que sa présence dans ce bal est impossible.

— Impossible ! quel drôle dit cela ?

— Ce sont toutes les dames patronesses ; elles délibèrent en ce moment, et si ces autres dames ne se résignent pas à partir, on sera peut-être obligé d’employer des moyens désagréables…

— Qu’on s’y frotte ! s’écria Blondeau d’un air de matamore. Vois-tu, c’est un coup monté. La dame patronesse est l’ennemie naturelle de tout homme qui a vingt francs à échanger contre un morceau de carton. Nous sommes ici une dizaine d’aimables jeunes gens avec qui l’on a trop abusé de la bienfaisance, et qui avons juré d’en faire justice. Nous avons payé nos billets, libre à nous de les mettre en circulation. Si nos charmantes compagnes ne plaisent pas à l’honorable société, c’est que l’honorable société est diantrement difficile en fait de jolies femmes. Pour notre argent, nous avons le droit d’être ici, de danser et même de consommer ; ces dames dansent, et moi je consomme : qu’as-tu à répondre à ce raisonnement ?

— Rien, dit Deslandes, qui comprit l’inutilité de discuter avec un homme ayant pour lui l’avantage de deux ou trois bouteilles de vin de Champagne : en thèse générale, tu peux avoir raison ; mais j’ai un intérêt personnel à ce que tu fasses ce que je te demande. Si je ne réussis pas dans le message dont on m’a chargé, je me brouille à jamais avec une personne de qui dépend en ce moment tout mon avenir.

— Bah ! si vous vous brouillez, vous vous raccommoderez, dit Blondeau sans s’émouvoir ; l’amour, mon cher, n’est pas autre chose ; mais au lieu de me casser la tête de tes dames patronesses, dis-moi donc où sont les salles de jeu, voilà une heure que je les cherche.

Le substitut vit qu’il ne devait attendre aucun secours de son ami ; il prit enfin une résolution énergique, et se répéta tout bas le mot de Médée : Moi seul, et c’est assez ! Aussitôt il s’approcha du groupe menacé de proscription, autour duquel, outre les cavaliers en titre, papillonnaient plusieurs hommes qui, n’ayant au bal ni mère, ni sœur, ni femme, bravaient le qu’en dira-t-on, habitués qu’ils étaient à montrer peu de soumission aux convenances. A la vue du substitut, madame de Marmancourt sourit gracieusement, selon son habitude.

— Vous vous décidez donc à venir me saluer, lui dit-elle d’un air d’aimable reproche ; c’est bien heureux. Si vous avez envie de danser avec moi, il est temps de vous y prendre ; j’ai tant d’engagements, que je ne sais pas si je pourrai…

— Madame, interrompit Deslandes d’une voix mal assurée, quoiqu’il se fût armé de tout son courage, danser avec vous serait en toute autre circonstance un très-grand plaisir pour moi ; mais en ce moment, permettez-moi de remplir un devoir bien pénible, dont, à mon grand regret, je me trouve chargé. Par une fatalité inexplicable… et déplorable, il paraît que votre présence… ainsi que celle des dames qui vous accompagnent… n’étant point prévue… n’a pas eu l’assentiment des personnes qui ont organisé cette fête. Et dans l’état des choses… pour éviter toute discussion désagréable… Il serait peut-être prudent… ce serait montrer une grande raison… Il est déjà minuit, madame ; à cette heure-là on peut sortir du bal sans que cela paraisse extraordinaire… ; et si vous vouliez bien me permettre… d’envoyer chercher des voitures…

— Entendez-vous ce que nous propose monsieur ? dit madame de Marmancourt en adressant subitement la parole à ses compagnes.

— Quoi donc ! répondirent en même temps plusieurs d’entre elles, qui mirent dans cette exclamation une aimable vivacité ; car elles crurent qu’il s’agissait de quelque nouvelle partie de plaisir.

Par un geste méprisant, Théodosie effleura du bout de son éventail le menton du substitut, et d’une voix virile qui contrastait avec la câlinerie habituelle de son organe :

— Monsieur, reprit-elle, veut tout poliment nous mettre à la porte du bal.

Ces paroles produisirent, dans un rayon de quelques pieds, l’effet que cause sur les flots un coup de vent ; les femmes ondoyèrent d’indignation sur la banquette, et les épithètes les moins flatteuses sifflèrent aux oreilles du substitut, qui se vit au même instant entouré de plusieurs jeunes gens appelés à la rescousse par un signe de madame de Marmancourt. Un de ces derniers, porteur de moustaches formidables, se fit mettre au courant de la discussion ; et s’adressant aussitôt au jeune magistrat, d’un air qui eût fait honneur à un capitan du vieux théâtre espagnol :

— Parbleu, monsieur, lui dit-il, je désirerais fort de savoir votre nom, car vous me paraissez d’une bouffonnerie délicieuse ! A quel titre, je vous prie, manquez-vous de respect à ces dames ? Êtes-vous commissaire du bal ?

— Si monsieur est commissaire, dit un autre, il doit avoir une médaille ; qu’il la montre.

— Oui, la médaille ! la médaille ! dit en ricanant le reste de la troupe ; point de médaille, point de commissaire.

En sa qualité de magistrat, Deslandes respectait profondément la légalité : il fut frappé de l’argument de ses adversaires.

— Au fait, se dit-il, ces messieurs ne sont pas fort polis, mais le droit est de leur côté ; je ne suis pas commissaire du bal, je ne suis donc pas compétent pour y faire acte d’autorité. Que diantre ! Madame Piard aurait dû songer à cela.

— Messieurs, reprit-il, veuillez m’écouter. Le ministère que je remplis est tout de conciliation ; ce n’est pas un ordre que je donne, c’est un conseil.

— De quoi vous mêlez-vous ? répliqua le jeune homme à terribles moustaches ; je vous donne, moi, le conseil de faire demi-tour à droite et de nous laisser tranquilles.

— Monsieur… dit Deslandes, qui de colère rougit jusqu’aux oreilles.

— Monsieur… répliqua l’autre en se posant ironiquement en face du substitut, dont il parodia l’intonation et le geste.

La scène tournait au tragique ; mais avant d’avoir eu le temps de passer à des provocations plus graves, les deux adversaires se trouvèrent brusquement séparés par Blondeau, qui les poussa l’un à droite, l’autre à gauche, en écartant les bras par un mouvement semblable à celui de la natation.

— Montaigus et Capulets, rengainez vos dagues ! dit-il en grossissant sa voix. Deslandes, tu es mon ami ; Jonquières, tu es mon ami ; nous souperons tous ensemble ; ainsi, donnez-vous tous la main. Vous ne voulez pas ? ça m’est parfaitement égal. Mais écoutez-moi ; et vous tous, prêtez l’oreille ; voici la chose : monsieur Deslandes, charmant jeune homme, comme vous voyez, ami précieux, — il prête de l’argent. — L’honorable monsieur Deslandes, dis-je, nous est député par les dames patronesses pour nous signifier d’avoir à priver de notre présence l’aimable société ici réunie. Quelle que soit l’exorbitante incongruité d’un pareil message, n’oublions pas que le caractère d’ambassadeur est sacré.

— Bravo ! appuyé ! dirent en riant plusieurs des assistants.

Blondeau promena autour de lui un regard où respirait l’orgueil qu’inspire toujours à un orateur l’approbation de l’auditoire.

— Vous avez raison d’applaudir, dit-il à ses amis ; vous allez voir que je suis digne de vous servir d’interprète.

Il recula d’un pas, pour mettre entre Deslandes et lui une distance nécessaire à la dignité de la scène ; puis il s’affermit sur la jambe gauche, porta le pied droit en avant, posa une de ses mains sur sa hanche, étendit l’autre, releva la tête par un geste superbe, et fixant sur le substitut déconcerté un regard foudroyant :

— Allez dire a celle qui vous envoie, s’écria-t-il, que nous sommes ici par la puissance de notre argent, et que nous n’en sortirons que par celle des baïonnettes.

— Nous le jurons, s’écrièrent en chœur les jeunes gens enrôlés sous la bannière de madame de Marmancourt ; et se groupant avec une emphase burlesque, la main gauche sur le cœur, la droite menaçant le plafond, ils osèrent, les étourdis, répondre à l’appel du moderne Mirabeau, en parodiant le serment du jeu de paume.