Les ailes d'Icare

Charles de Bernard · Chapitre 7 sur 15

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Les ailes d'Icare

La Rupture

Deslandes passa du salon dans le cabinet de M. Piard, qu’il aperçut assis au coin de la cheminée, dans une attitude sombre et farouche. A sa vue, le conseiller d’état cacha dans une poche de sa robe de chambre une lettre qu’il froissait depuis quelque temps entre les doigts, et il répondit par une froide inclination de tête au salut qui lui était adressé.

— Voici mon travail sur l’affaire du canal du centre, dit Deslandes en posant sur le bureau le dossier qu’il tenait à la main ; j’y ai passé cinq jours entiers. J’espère que vous le trouverez moins imparfait que mes premiers essais.

M. Piard leva sur le jeune solliciteur un regard terne.

— Monsieur, lui dit-il d’un air composé, j’ai vu hier le garde des sceaux.

— Ils ont donc tous vu le garde des sceaux, pensa Deslandes.

— Toutes les places vacantes au conseil d’état sont promises ; vous n’avez donc aucune chance de voir accueillir votre demande ; il ne me reste qu’à vous exprimer mon regret de n’avoir pas réussi dans mes démarches et à vous conseiller de retourner à votre tribunal. Votre congé doit être près de finir s’il n’est pas déjà expiré, et vous savez que souvent les absents ont tort.

Surpris d’une déclaration si imprévue, Deslandes regarda son protecteur d’un air ébahi.

— Je sais ce qui a indisposé contre moi le garde des sceaux, dit-il après avoir réfléchi un instant ; ce sont mes visites chez madame de Marmancourt. Mieux que personne, Monsieur, vous pouvez juger si c’est là un grief sérieux.

— Est-ce une bravade ? Monsieur, s’écria le conseiller d’état.

— Une bravade ! répéta le substitut en ouvrant de grands yeux.

— Elle serait parfaitement déplacée et ridicule, reprit M. Piard, dont le teint naturellement coloré s’empourprait de plus en plus ; me croyez-vous aveugle, Monsieur ? me prenez-vous pour un de ces tuteurs de comédie que chacun bafoue impunément ? Si telle est votre opinion, vous en changerez, je vous le jure ; je sais tout, Monsieur.

— Vous êtes beaucoup plus avancé que moi, Monsieur, répondit le jeune magistrat ; car je ne comprends rien au mécontentement que vous paraissez éprouver. Ai-je fait sans le savoir quelque chose qui puisse vous déplaire ?

— Sans le savoir ! le mot est précieux. Il est probable en effet que vous faites de la rouerie sans le savoir, comme M. Jourdain faisait de la prose.

Deslandes rougit à son tour, car il crut le secret de sa passion à la merci du mari d’Isaure.

— Eh quoi ! Monsieur, répondit-il d’une voix émue, quelqu’un aurait-il osé prétendre que j’ai jamais songé à m’écarter du profond respect que je porte à madame Piard ?

— Qui vous parle de madame Piard ? dit brusquement le conseiller ; voilà un plaisant subterfuge ! Pensez-vous que je me laisse abuser par cette inintelligence affectée ? Vous devriez comprendre d’ailleurs qu’il y a de l’inconvenance à prononcer en cette occasion le nom de ma femme.

— Je n’y suis plus du tout, pensa Deslandes, en se remettant de la fausse alarme qu’il venait d’éprouver ; quelle mouche l’a piqué, et puisqu’il ne s’agit pas d’Isaure, où en veut-il venir ?

M. Piard demeura quelque temps enfoncé dans son fauteuil, sifflant entre ses dents et martelant du pied le tapis.

— Parbleu ! mon cher successeur, dit-il tout à coup avec un éclat de gaieté forcée, puisque je ne puis pas être votre introducteur au conseil d’état, je veux du moins vous rendre un service en vous apprenant à connaître les femmes. Faites-moi le plaisir de lire ceci.

Il tira de sa poche la lettre anonyme qu’il venait de recevoir et la tendit à son interlocuteur. Celui-ci prit le papier auquel la colère de M. Piard avait donné la forme d’une boulette, et le lut d’un bout à l’autre, en comprimant avec peine une violente envie de rire. Arrivé au chapitre qui lui était personnel, il redevint très-sérieux tout aussitôt.

— Comment ! Monsieur, dit-il au conseiller d’état, vous avez pu ajouter foi à une lettre anonyme ! Vous n’avez pas fait justice de cette infamie en la jetant au feu !

— Un seul mot, reprit M. Piard ; les faits des cornets de porcelaine, de la robe de velours, et autres de même nature, sont-ils exacts ?

Deslandes, à qui le mensonge avait mal réussi auprès d’Isaure, trouva prudent cette fois d’essayer de la vérité.

— Ce sont là de simples politesses, répondit-il ; et comme elles étaient tout à fait désintéressées, j’ai pu les croire fort innocentes.

M. Piard se leva brusquement, alla tout d’un trait jusqu’au bout de la chambre, revint aussi vite sur ses pas, et s’arrêtant en face du substitut :

— Ce qu’il y a d’abominable, lui dit-il, c’est qu’intéressées ou non, vos politesses ont passé devant moi pour des acquisitions directes, et que j’ai eu la duperie d’en faire les frais ; et maintenant que j’y réfléchis, je crois qu’Ernest est dans le même cas que moi ; vous savez, Ernest de l’ambassade russe ! quel infernal machiavélisme ! Cette femme-là aurait joué Talleyrand ! Bonne chance, Monsieur ; je vous déclare que je ne vous ferai pas concurrence plus longtemps, et que, sans aucune réserve, je vous cède tous mes droits.

— Mais, Monsieur, je n’y ai aucune prétention, répondit Deslandes ; je vous répète que quant à ce qui m’est personnel, cette lettre est un tissu de mensonges.

— Laissez donc…

— Je vous jure…

— A d’autres ! Dupe sans compensation, ce serait par trop candide, et je vous crois très-raffiné, au contraire.

— Pourtant, quand je vous affirme…

— Monsieur, interrompit le conseiller d’état d’un ton sec, je sais fort bien qu’avec votre intention d’exploiter le crédit que je puis avoir, vous n’avouerez jamais un procédé dont j’aurais raison de me plaindre. Vous avez le droit de nier ce que bon vous semble, j’ai celui de croire ce que je veux et d’agir en conséquence de ma conviction. Vous ne trouverez donc pas mauvais que je me regarde comme délié de l’espèce d’engagement que j’avais pris avec vous. Quoique vous m’ayez rendu service en me donnant l’occasion de connaître le véritable caractère d’une femme qu’Horace semble avoir voulu peindre en disant :

Desinit in piscem mulier formosa superne ;

cependant je ne me sens pas assez de grandeur d’âme ou de bonhomie pour vous témoigner ma reconnaissance en vous appuyant près du ministre. Il est donc bien entendu qu’à dater d’aujourd’hui je ne me mêle plus de vos affaires.

— Est-ce un parti pris ? demanda d’un ton bref Deslandes, dont ce langage révolta la fierté.

— Irrévocablement, dit M. Piard, qui accompagna cet adverbe décisif d’un rude coup de sonnette.

Un domestique entra dans la chambre.

— Je dîne dehors, lui dit son maître ; faites mettre les chevaux à la voiture et venez m’habiller.

Dans l’état des choses, ces paroles équivalaient à un congé. Sans mot dire, Deslandes prit son chapeau, salua son ex-protecteur d’un air de dignité blessée, et sortit du cabinet. Il rejoignit le domestique dans la salle à manger.

— Madame est-elle chez elle ? lui demanda-t-il.

— Madame vient de sortir, lui répondit le valet de chambre.

— Quel ennui d’attendre jusqu’à demain pour me venger de cet insolent personnage ! se dit Deslandes en revenant chez lui. Conduisez-vous donc noblement ! Je n’avais qu’un mot à dire, et c’était un mari perdu. En homme délicat, j’ai menti dans son intérêt et contre le mien, et voilà la reconnaissance qu’il me témoigne ! Parbleu, je suis trop bon avec ma générosité. Il se trouve délié de tout engagement, eh bien ! je le suis, moi, de tout scrupule. A vrai dire, je ne suis pas fâché de cette rupture. D’abord il ne m’assommera plus de ses dossiers, et puis ma position devient plus franche. Je n’aurai plus de devoir à rendre qu’à Isaure, qui, après tout, n’a pas besoin de son mari pour me faire entrer au conseil d’état, si ça lui plaît.

Le lendemain, le substitut se présenta chez madame Piard, qui lui fit répondre qu’elle était sortie ; il y retourna le surlendemain. Cette fois le domestique lui dit d’un air d’embarras que sa maîtresse n’était pas visible.

— Sortie… pas visible… se dit-il avec contrariété ; elle, qui ne sors jamais le matin, et qui reçoit tous les jours. Allons ! elle boude ; il paraît qu’elle a de la rancune. Que lui ai-je fait ? Me fermer sa porte ! ça devient sérieux.

Désappointé et désœuvré, Deslandes se rendit chez son ami, qu’il trouva prêt à monter à cheval. Depuis quelques jours Blondeau gagnait au jeu, c’est dire qu’il était, pour parler son beau langage, ébouriffant, rutilant, fulgurant et même truculent ; le lion rugissait sa plus étourdissante gamme. A la vue du substitut, qui semblait au contraire soucieux et mélancolique, Blondeau prit sa cravache et son chapeau.

— On m’attend, dit-il à Deslandes ; tu as dû voir dans la cour mon jockey et mes chevaux ; je vais au bois, je n’ai pas une minute à te donner. Mais demain nous nous verrons au bal de la souscription polonaise ; tu y viendras, n’est-ce pas ?

— Tu es sûr que ce bal a lieu demain ? dit vivement le substitut à qui la certitude de revoir bientôt madame Piard rendit aussitôt sa bonne humeur.

— J’y dois aller avec madame de Marmancourt et plusieurs autres sirènes également aimables, reprit Blondeau en riant ; c’est un coup monté, les autres femmes en sécheront de dépit ; ce sera mirobolant ! J’ai arrangé cette facétie avec cinq ou six de mes amis, victimes des bals de charité et décidés à jouer pièce aux dames patronesses. Veux-tu être des nôtres ?

— Je te remercie ; je ne suis point ennemi des dames patronesses, répondit le substitut en souriant avec fatuité.

— Ainsi donc, se dit-il après avoir quitté Blondeau, M. Piard va se trouver demain, probablement sans qu’il s’y attende, entre sa femme et madame de Marmancourt. La scène pourra être curieuse en effet, surtout si je m’en mêle. Qu’il se tienne bien le conseiller d’état ! Je lui apprendrai qu’il vaut mieux m’avoir pour ami que pour adversaire.