Les ailes d'Icare

Charles de Bernard · Chapitre 10 sur 15 · partie 1/3

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Les ailes d'Icare

Un Facheux

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

A la vue du père d’Isaure, Deslandes demeura sur le seuil de la porte, immobile et muet.

— Je vois que vous me prenez pour un revenant, lui dit le vieux gentilhomme ; mais vous vous étonnerez à loisir ; entrons d’abord chez vous : il ne fait pas très-chaud sur votre escalier.

Le substitut s’empressa d’introduire dans sa chambre cet hôte inattendu ; et quoique contrarié, il affecta un air joyeux.

— Quelle agréable surprise ! dit-il en avançant un fauteuil ; veuillez excuser le négligé dans lequel je vous reçois ; j’ai passé la nuit au bal, et je sors de mon lit… Qui se serait attendu au plaisir de vous voir à Paris ? Vous n’avez prévenu personne de votre arrivée ? Madame Piard m’en aurait parlé à coup sûr.

— J’ai fait une véritable escapade d’écolier, répondit le vieillard ; depuis longtemps j’avais envie de surprendre Isaure en venant lui demander à dîner : mais à mon âge et avec mes habitudes casanières, c’était une grande affaire. Enfin, avant-hier une place se trouvait vacante dans le coupé de la diligence qui traverse D***, en deux secondes je me suis décidé à brusquer l’aventure. J’ai pris, comme on dit, ma cape et mon épée ; et me voici : je suis arrivé hier au soir tandis que vous étiez tous au bal.

— Combien je suis reconnaissant de la bienveillance que vous me témoignez en venant si promptement me voir !

— Ne me sachez pas trop de gré de ma visite, répondit M. de Loiselay avec un sérieux affecté ; son but principal est de vous laver la tête selon vos mérites. Je vous préviens que vous avez à subir une longue mercuriale ; mais que cela ne vous empêche pas de vous habiller. Votre toilette et mon sermon peuvent fort bien marcher de compagnie.

— Je profite de la permission, dit le substitut ; car je suis réellement honteux de vous recevoir équipé de la sorte.

Il passa dans un cabinet dont il laissa la porte entr’ouverte, et se mit à changer de costume. En ce moment midi sonna.

— Blondeau va venir, se dit-il ; comment faire pour me débarrasser de M. de Loiselay ? S’il commence à discourir, nous en avons pour jusqu’à l’heure du dîner.

— Mon cher Deslandes, dit le vieillard en s’établissant commodément sur son fauteuil, vous connaissez l’intérêt que je vous porte ; la première chose que j’aie faite ce matin, après avoir embrassé ma fille, a été de lui parler de vous. Sa réponse, je vous l’avouerai franchement, n’a pas été telle que je l’espérais.

— Que vous a dit madame Piard ? interrompit avec vivacité le substitut, qui passa dans l’entre-baillement de la porte sa figure blanchie par la mousse onctueuse du savon de Windsor.

M. de Loiselay haussa les épaules.

— Ce qu’elle m’a dit, reprit-il, vous ne le devinez pas ? Quel homme êtes-vous donc ! Quoi ! vous ne comprenez pas que, dans la position où se trouve ma fille, son premier mouvement à ma vue a dû être un épanchement sans réserve. Elle m’a tout raconté, morbleu ! peut-être s’en repent-elle à présent, car elle a toujours été d’une prudence et d’une discrétion rares ; mais ce qui a été dit reste dit. J’en ai appris de belles, continua le vieillard en s’échauffant peu à peu. Que dites-vous de monsieur Piard ? Ne voilà-t-il pas un plaisant personnage, pour trancher du talon rouge en entretenant des maîtresses ? Autrefois on passait ces choses-là au hommes de la cour ; c’était un de leurs privilèges, et il n’appartenait qu’à eux. Un gentilhomme de province qui eût voulu avoir une petite maison se serait vu blâmé par tout le monde. Quant aux financiers, singes des grands seigneurs, ce n’était chez eux qu’un ridicule de plus perdu parmi tous les autres. Mais monsieur Piard !… comprend-on cela ? Un petit bourgeois éclos d’hier, qui se mêle de parodier les roués de la régence ! C’est si absurde, qu’à mes yeux le côté bouffon de l’aventure en éclipse presque totalement le côté odieux. Quelque bonne volonté que j’y aie apportée, il ne m’a pas été possible de me mettre en colère. Je sais bien qu’à la rigueur il serait de mon devoir de couper les oreilles à monsieur le conseiller d’état, tout mon gendre qu’il est. Mais le moyen de prendre au sérieux les oreilles ou les bonnes fortunes de monsieur Piard ?

Le vieux gentilhomme accompagna ses dernières paroles d’un rire de pitié auquel, depuis le cabinet, Deslandes se permit de prendre part.

— Libre à moi de rire au lieu de me fâcher, reprit monsieur de Loiselay ; mais vous ne pouvez, sans trahison, vous moquer de mon honorable gendre. N’êtes-vous pas son confident ?

— Est-il possible que madame Piard ait une pareille idée ? s’écria le substitut en rentrant dans la chambre.

— Qui ne l’aurait pas à sa place ? En toute occasion ne prenez-vous pas contre elle le parti de son mari ? Si la vérité condamne M. Piard, n’avez-vous pas toujours tout prêt quelque mensonge officieux ? Ne faites-vous pas une cour assidue à madame de Marmancourt ? Tout cela est assez clair, et le motif d’une pareille conduite saute aux yeux.

— Et ce motif supposé, puis-je le connaître ? demanda Deslandes avec l’accent d’une vertueuse indignation.

— Mon cher substitut, dit M. de Loiselay d’un air railleur, vous jouez l’innocence à merveille ; mais ce n’est pas un vieux chasseur comme moi qui se laisse mettre en défaut. Sous Louis XV, un homme qui voulait parvenir cherchait à se faire remarquer de madame de Pompadour ou plus tard de la Dubarry. S’il y réussissait, sa fortune était faite. Quoique monsieur Piard n’ait rien de très-royal, vous l’avez traité à la Louis XV en l’attaquant du côté de la favorite. Je ne doute pas que vous n’ayez regardé cette manœuvre comme un coup de maître ; avec votre permission, vous avez fait une école. Peut-être les conseils que je vous ai donnés lors de votre départ ont-ils contribué à vous jeter dans la fausse voie où je vous vois engagé ; mais je ne me reproche rien ; ce n’est pas ma faute si vous m’avez mal compris. En vous parlant du profit qu’un homme de votre âge et dans votre position trouve toujours à se rendre les femmes favorables, j’avais établi un principe absolu en théorie, mais qui, dans l’application, demande beaucoup de tact, d’adresse et de prudence. Le choix d’une protectrice est une affaire délicate et sérieuse ; avant de s’y décider, il faut savoir en balancer les avantages et les inconvénients ; et d’après ce que j’ai appris, je vois que vous avez agi au hasard, sans méthode, sans calcul, sans prévision. Franchement, j’attendais mieux de vous.

Deslandes, depuis deux mois, croyait avoir déployé une science de combinaisons et une supériorité de tactique dignes d’un diplomate du premier ordre. Il n’entendit pas sans dépit cette condamnation tranchante de sa conduite.

— Qu’aurais-je dû faire pour obtenir votre approbation ? demanda-t-il avec un sourire contraint.

— Tout le contraire de ce que vous avez fait, répondit monsieur de Loiselay, à qui le souvenir de ses succès sous le consulat donnait une magistrale assurance. Raisonnons en thèse générale, et supposons qu’Isaure n’est pas ma fille. Vous arrivez à Paris ; l’homme en crédit à qui vous êtes recommandé est un drôle de l’espèce de M. Piard ; entre sa femme et lui existe un sujet de discorde. La neutralité est impossible ; vous êtes forcé de vous prononcer pour l’un ou pour l’autre, en ce cas, point d’hésitation : votre métier est de prendre parti pour la femme ; c’est le seul moyen d’avoir pour vous tout le monde.

— Même le mari ? dit Deslandes d’un air incrédule.

— Certainement. S’il vous a pour auxiliaire, il se croit sûr de vous et vous néglige ; s’il voit en vous l’allié de sa femme, il vous craint et vous ménage. Experto crede Roberto. Vous avez donc commis une faute capitale en donnant à ma fille le droit d’être mécontente de vous ; en bonne politique, c’était à elle qu’il fallait vous efforcer de plaire.

— Mais c’est ce que j’ai fait, interrompit naïvement le substitut.

— En ce cas, reprit en ricanant le vieux gentilhomme, je suis forcé de vous déclarer que vous avez complètement perdu vos peines. Isaure est fort irritée contre vous, et je vous préviens qu’elle a de la rancune ; de ce côté là elle tient de sa mère. D’ailleurs, toute femme à sa place se trouverait offensée. Je n’entre pas dans le détail de ses griefs ; mais pour n’en citer qu’un seul, comment un garçon d’esprit comme vous n’a-t-il pas compris qu’amener à ce bal madame de Marmancourt, c’était faire à ma fille une insulte positive ? Si je croyais que telle eût été votre intention, je vous parlerais un peu plus vertement que je ne le fais ; mais avouez du moins que vous avez eu là une idée assez malheureuse ?

— Si une pareille idée m’était venue, elle serait plus que malheureuse, elle serait inexcusable, répondit avec chaleur le substitut, mais je n’ai besoin que d’un mot pour vous convaincre de mon innocence. Loin de soutenir en cette circonstance madame de Marmancourt, j’ai tenté tout ce qui était humainement possible pour lui faire comprendre l’inconvenance de son procédé et la décider à sortir du bal ; si je n’ai pas immédiatement réussi, c’est que les moyens coërcitifs me manquaient ; n’étant pas commissaire du bal, je n’avais aucune qualité pour agir…

— Et puis, interrompit monsieur de Loiselay d’un air d’ironie, il y avait peut-être près d’elle quelques jeunes gens peu disposés à reconnaître la justesse de vos raisons, et dont la présence aura refroidi votre éloquence.

Le substitut sourit avec une sorte de fierté dédaigneuse.

— Je vois, dit-il, qu’en dénaturant tous les faits on a donné à ma conduite une interprétation que je m’abstiendrai de qualifier par respect pour moi-même. Permettez-moi seulement une petite rectification. Il y avait en effet autour de madame de Marmancourt une demi-douzaine d’hommes dont l’hostilité à mon égard s’est prononcée d’une manière peu équivoque. Mon éloquence, si éloquence il y a, n’a nullement été refroidie ; mais j’ai cru que la circonstance m’imposait le devoir d’être concis ; car je suis d’avis que d’homme à homme il faut des actions et non des paroles. J’ai donc fort peu discouru avec ces messieurs, mais je me bats aujourd’hui même avec un d’entre eux, et si je me tire heureusement de ce premier duel, j’ai des arrangements pris pour deux autres.

La physionomie de monsieur de Loiselay passa soudain de l’ironie à l’approbation la plus vive. Il se leva, saisit la main de Deslandes, et la lui serra si cordialement que le substitut sentit craquer les os de ses doigts.

— Vous ne sauriez croire combien ce que vous dites là me fait plaisir, dit avec effusion le vieux gentilhomme ; j’avais raison de dire à ma fille que vous étiez un garçon d’honneur, incapable de la sotte conduite qu’on vous attribuait. D’après ce qu’elle m’a raconté, je pensais bien que vous ne pourriez vous dispenser d’aller sur le terrain ; et ma foi, si je vous avais vu prendre la chose mollement, j’avoue que j’en aurais été fâché à cause de l’amitié que je vous porte. Vous connaissez ma franchise ; en ce cas, j’aurais été homme à vous dire : « Mon cher Deslandes, il ne s’agit pas de chanter ici : Cedant arma togæ, il faut en découdre. » Vous n’avez pas eu besoin de mes conseils, j’aime mieux ça. Malgré votre robe noire vous êtes franc de collier. Est-ce votre première affaire ?

— Oui, dit Deslandes d’un air de laisser-aller ; dans mon état de pareilles bonnes fortunes sont rares.

— Première ou deuxième, peu importe, dit le vieillard avec un accent d’encouragement. L’essentiel, ce n’est pas l’habitude, c’est le sang-froid, et je crois que vous en avez beaucoup. Comment se nomme votre adversaire ?

— Monsieur Blondeau de Gustan, répondit le substitut, qui en toute autre occasion aurait appelé son ami Blondeau tout court.

— Est-ce un militaire ?

— Non, c’est un homme du monde, un fashionable.

— Il est probable alors qu’il tire mieux le pistolet que l’épée. Savez-vous un peu d’escrime ?

— Je n’ai jamais mis le pied dans une salle d’armes.

Monsieur de Loiselay leva les épaules par un mouvement presque imperceptible.

— Voilà comme on élève aujourd’hui les jeunes gens, dit-il d’un air de pitié en se parlant à lui-même. — Je vous aurais conseillé, si vous avez le choix des armes, de prendre l’épée ; mais, d’après ce que vous me dites, il n’y faut pas songer. Quand vous battez-vous ?

— Tout à l’heure, mon adversaire doit venir me chercher, et je l’attends. Quand vous avez frappé, j’ai cru que c’était lui.

— Et vous dormiez ? dit le vieillard avec un sourire flatteur, je vous en fais mon compliment. Avant ma première affaire, j’ai passé quarante-huit heures sans fermer l’œil. Qui avez-vous pour témoin ?

— Je ne sais pas encore ; c’est mon adversaire qui s’est chargé de ce soin : il doit amener deux de ses amis.

— Oh ! ici je vous arrête, dit monsieur de Loiselay avec l’accent satisfait d’un critique de profession, qui, dans un ouvrage jusqu’alors irréprochable, découvre enfin une faute ; c’est votre première affaire, vous n’aviez personne pour vous guider ; il n’est donc pas étonnant que vous ayez laissé arranger les choses d’une manière irrégulière. Heureusement rien n’est fait encore, et nous avons le temps de tout remettre en ordre. Vous comprenez que vous devez avoir pour témoin un de vos amis et non un ami de votre adversaire. Je ne mets nullement en doute la loyauté de monsieur de Gustan ; mais dans une affaire de cette nature, il n’est pas plus permis d’être imprudent que d’être pusillanime.

— On ne peut guère demander un pareil service qu’à un ami intime, observa Deslandes ; à Paris, je n’en ai pas.

— Hier, vous n’en aviez pas ; mais aujourd’hui ne suis-je pas là ? répondit monsieur de Loiselay en portant la tête en arrière par un mouvement plein de fierté.

— Quoi ! monsieur, balbutia le substitut, vous voudriez… vous songeriez à me faire l’honneur… vous pensez que je souffrirais…

— Pas de remerciements, mon cher Deslandes, reprit le vieillard qui se méprit sur la nature de l’embarras qu’éprouvait son interlocuteur ; dans l’occasion je n’ai jamais abandonné un ami, et je ne commencerai certes pas par vous. Le nom de ma fille se trouve mêlé à cette affaire, et vous croyez que je vous laisserai accepter les services d’un autre ! C’est beaucoup que je me résigne au rôle de témoin ; pour peu que cela fût praticable, je me battrais à voire place.

— Mais, monsieur… à votre âge… cette scène peut être sanglante…

— Parce que j’ai soixante-huit ans sonnés ! Me prenez-vous pour une demoiselle ? dit l’émigré avec une brusquerie où perçaient d’anciennes habitudes militaires. Soyez tranquille, tout se passera dans les règles, et maintenant vos gens peuvent venir.

Un coup frappé contre la porte répondit aux paroles du vieillard. Deslandes ayant ouvert, Blondeau entra dans la chambre, accompagné d’un autre homme du même âge. A la vue de monsieur de Loiselay, l’ami du substitut éprouva une surprise qu’il dissimula sous une affectation de gravité.

— Monsieur, dit-il en s’adressant cérémonieusement à Deslandes, voici monsieur Barbeyrac qui a bien voulu m’accompagner ; nous trouverons monsieur de Jessaint chez lui ; il demeure dans la rue du faubourg Saint-Honoré, cela nous détournera à peine de notre chemin. J’ai une voiture en bas, et nous sommes à vos ordres, à moins que vous ne soyez retenu ici par quelque affaire plus importante que celle dont il s’agit.

Le vieux gentilhomme jeta au substitut un regard qui signifiait clairement : votre adversaire vous présente son témoin ; faites-en autant de votre côté. Deslandes n’eut pas l’air de comprendre cette pantomime expressive. Voyant qu’il gardait le silence, monsieur de Loiselay attribua l’embarras du jeune magistrat à une émotion excusable chez un homme qui allait faire ses premières armes ; il prit alors le parti de se présenter lui-même.

— Messieurs, dit-il, en saluant les deux jeunes gens avec une politesse pleine d’aisance ; il est inutile d’aller chercher la personne dont il vient d’être question. Je suis l’ami de monsieur Deslandes ; il m’a mis au courant de l’affaire qui vous occupe, et il veut bien agréer mes services ; rien ne s’oppose donc à ce que nous allions directement au bois de Boulogne.

Le vieillard consulta du regard les trois jeunes gens presque également ébahis. Prenant leur silence pour un acquiescement, il mit son chapeau, ouvrit la porte et fit au couple adverse un signe cérémonieux. Blondeau et Barbeyrac s’inclinèrent en même temps et refusèrent de prendre le pas sur le vieux gentilhomme qui, après un temps d’arrêt conforme aux lois du savoir-vivre le plus scrupuleux, s’inclina légèrement à son tour et sortit le premier.

— J’use du privilège de mon âge, dit-il, et il descendit l’escalier d’un pas ferme, rajeuni en apparence par la scène dramatique dans laquelle il usurpait un rôle.

— As-tu perdu la tête ? dit Blondeau à Deslandes, tandis que celui-ci fermait la porte ; tu as donc oublié ce dont nous sommes convenus ?

— Ne m’en parle pas, répondit le substitut, jamais fâcheux plus incommode n’est arrivé si mal à propos.

— Il faut nous en débarrasser.

— Essaie, tu seras habile si tu réussis.

— De quoi se mêle-t-il ? Est-ce un de tes parents ?

— Pis que cela : c’est le père de madame Piard ; il sait ce qui s’est passé cette nuit, et s’il ne nous voit pas nous battre sous ses yeux, il est homme à te provoquer lui-même. Malgré ses cheveux gris, c’est un cerveau brûlé.

Au lieu de répondre, Blondeau descendit rapidement l’escalier et retint par l’épaule Barbeyrac qui marchait devant lui. Les deux amis échangèrent quelques paroles à voix basse.

— Sois tranquille, dit Barbeyrac pour conclusion ; c’est moi qui escamoterai les muscades, et le bonhomme n’y verra que du feu.

En montant le premier dans le fiacre arrêté devant la porte, monsieur de Loiselay aperçut sur une des banquettes une boîte longue et plate que Barbeyrac prit sur ses genoux après s’être assis à son tour. Il ne fit aucune observation ; mais quand le cocher eut refermé la portière et demandé où il devait aller.

— Rue Richelieu, en face du Théâtre-Français, répondit le vieillard.

— Monsieur, cela nous écarte de notre chemin, observa le témoin Blondeau.

— Pas précisément, puisque cela nous rapproche de la boutique de Lepage, dit monsieur de Loiselay.

— Mais voici des pistolets de tir, reprit Barbeyrac.

— Je le vois, monsieur, répliqua froidement le vieux gentilhomme.

— Qu’est-il besoin alors d’en aller chercher d’autres ?

— Monsieur de Gustan peut s’être servi de ceux-ci ; observez que je ne dis pas qu’il s’en est servi, mais qu’il peut s’en être servi.

— Peu importe, interrompit vivement Deslandes, j’ai une parfaite confiance dans la loyauté de monsieur de Gustan, et je suis convaincu qu’il est incapable d’avoir choisi des armes qui pourraient lui donner le moindre avantage.

— Mon cher substitut, dit monsieur de Loiselay d’un ton de réprimande paternelle, ici vous n’avez pas voix délibérative.

Les futurs combattants échangèrent à la dérobée un regard où perçait une vague inquiétude. Barbeyrac remarqua l’air soucieux de Blondeau assis en face de lui ; aussitôt il se pencha comme pour regarder en dehors du fiacre ; Gustave en fit autant, et leurs têtes se rencontrèrent à la portière.

— Qu’importent les pistolets ? dit tout bas Barbeyrac, tout dépend des balles.

Le front de Blondeau redevint serein, et par ricochet le substitut recouvra le calme que lui avait ôté un instant la perspective du danger réel auquel pouvait l’exposer l’intervention intempestive de monsieur de Loiselay. Après avoir pris chez Lepage une paire de pistolets d’arçon que le vieux gentilhomme préféra prudemment aux pistolets de tir, les deux témoins remontèrent dans la voiture qui partit aussitôt pour sa destination définitive.

 

LE LIÉGE ET LE PLOMB

 

Deux heures après environ, les quatre acteurs de ce drame, qu’un seul d’entre eux prenait au sérieux, tandis que les trois autres n’y voyaient qu’une comédie, s’enfoncèrent dans un des taillis de la partie la moins fréquentée du bois de Boulogne. Les deux témoins marchaient devant, l’un à côté de l’autre ; les adversaires les suivaient à peu de distance. Ces derniers se tenaient séparés avec affectation, mais ils se souriaient quelquefois quand monsieur de Loiselay ne pouvait pas les apercevoir, comme font deux écoliers en train de déjouer, pour quelque niche concertée entre eux, la surveillance de leur pédagogue.

— Comment avez-vous fait pour ne pas amener un chirurgien ? dit, chemin faisant, le vieillard à son compagnon.

— J’espère qu’on n’en aura pas besoin, répondit Barbeyrac en souriant malgré lui.

— Je l’espère comme vous, répondit monsieur de Loiselay ; mais il faut tout prévoir ; si j’avais été prévenu plus tôt, je n’aurais pas négligé cette précaution. — Ces jeunes gens manquent d’usage, dit-il ensuite en lui-même ; ils ne savent même plus se battre d’une manière convenable.

En parlant de la sorte, ils arrivèrent à un endroit où les arbres, s’écartant circulairement, laissaient un espace vide d’une centaine de pieds de diamètre, qui semblait un champ clos naturel formé par de taillis.

— Il est inutile d’aller plus loin, nous ne trouverons rien de mieux que ceci, dit M. de Loiselay, qui du premier coup d’œil avait reconnu les avantages d’un pareil terrain.

Depuis qu’ils étaient descendus de voiture, les témoins avaient réglé les conditions du duel. Le vieillard avait fixé tous les points en accordant l’humanité, qui ordonne de diminuer les chances funestes, et l’honneur, qui exige la réalité du péril. Barbeyrac ne fit aucune objection, mais il eut de la peine à s’empêcher de sourire lorsque le vieux gentilhomme lui dit d’une voix moins ferme :

— Vous pensez, j’espère, comme moi qu’un seul coup de feu doit être échangé ; quel qu’en soit le résultat, convenons que l’affaire n’ira pas plus loin.

— Le bonhomme est attendri, pensa Barbeyrac, il ne se doute guère que les balles qui vont figurer dans ce terrible combat ont été prises sur des bouteilles de vin de Champagne.

Le terrain mesuré, les adversaires firent, avec un admirable sang-froid, leur toilette de duel, et se mirent en face l’un de l’autre aux places que le sort leur désigna. En voyant la belle contenance du substitut, M. de Loiselay sentit redoubler l’intérêt qu’il lui portait, et il éprouva une émotion qu’il n’avait jamais connue en se battant lui-même.

— Pauvre garçon, pensa-t-il, pourvu qu’il ne lui arrive rien ?

Le vieillard se rapprocha de Barbeyrac, qui venait d’ouvrir la boîte à pistolets.

— Pour aller plus vite, donnez-m’en un à charger, lui dit-il en se baissant ; il me tarde que cela soit fini.

— Ne prenez pas cette peine, répondit le jeune homme, qui venait de substituer avec adresse, à la balle prise ostensiblement dans la botte, un projectile de même forme et de même couleur caché jusqu’alors avec plusieurs autres semblables dans une poche de son pantalon. Par malheur le globule inoffensif s’échappa de ses doigts au moment où il le posait sur l’orifice du canon, malgré la vivacité que mit Barbeyrac à se baisser, M. de Loiselay, plus leste encore, ramassa cette balle, qu’il trouva d’une légèreté inexplicable. Il la soupesa un instant avec étonnement ; puis il la porta tout à coup à sa bouche, et la plaça entre deux rangées de dents solides et tranchantes comme celles d’un loup. Presqu’au même instant la moitié de la balle tomba à terre. Le vieillard, qui avait failli avaler l’autre moitié, la rejeta, en toussant dans le creux de sa main, où il contempla avec stupéfaction cette métamorphose inouïe du plomb en liége.

— Vous moquez-vous de moi, monsieur ? dit-il enfin à Barbeyrac, d’une voix émue par la colère.

Pendant l’expérience à laquelle était soumis le produit de sa philantropique industrie, le témoin de Blondeau avait rougi jusqu’aux oreilles. La verte apostrophe du vieillard acheva de le décontenancer. Il eut besoin d’un effort héroïque pour parvenir à sourire et à supporter le regard flamboyant que lui lançait monsieur de Loiselay, à qui l’idée d’être le jouet d’une mystification semblait avoir subitement retranché quarante années.

— Gustan et M. Deslandes sont amis depuis longtemps, dit enfin Barbeyrac, en mettant dans sa voix toute la douceur persuasive dont elle était susceptible ; si l’un d’eux était tué, quel regret pour l’autre ! Au fond, le sujet de leur querelle est une misère. Pourquoi les laisserions-nous exposer leur vie, tandis qu’il dépend de nous, de prévenir toute catastrophe, au moyen d’une ruse innocente ?

— Ces messieurs sont-ils dans le secret de cette gentillesse ? interrompit le vieil émigré, en fronçant le sourcil ; sont-ils convenus de se battre au bouchon ?

Barbeyrac se crut obligé d’accepter la responsabilité absolue d’une invention qui, de la part d’un témoin, pouvait passer pour l’effet d’une excessive mais louable humanité.

— Non, monsieur, répondit-il ; cette idée, qui, du reste, n’est pas neuve, vient de moi seul.

— Tant pis pour vous, monsieur, et tant mieux pour eux. Je crois que, tout vieux que je suis, j’aurais forcé Deslandes à se battre avec moi, s’il m’avait voulu rendre complice d’une pareille arlequinade. Donnez-moi ces pistolets, je vous prie, c’est moi qui les vais charger.

— Mais, monsieur, songez qu’ils sont amis, dit Barbeyrac en voyant le vieillard prêt à faire entrer dans le canon d’une des armes une balle véritable.

— Allons donc ! allons donc ! répondit M. de Loiselay en enfonçant le plomb avec force, s’ils sont amis, c’est une raison de plus pour qu’ils aient besoin de s’estimer. Je me suis battu avec mon meilleur ami, monsieur ; il me blessa même assez grièvement, et je ne l’en aimai que mieux. Autrefois on ne se servait de liége que pour boucher les bouteilles. Si l’usage a changé, permettez-moi de rester fidèle à la vieille mode. Je n’ai pas marché avec le siècle, voyez-vous bien ; je n’appartiens pas à la jeune France, moi ; je suis un vieil ultra, entêté, incorrigible, fossile, tout ce qu’il y a de plus momie ; comment voulez-vous que je sois à la hauteur de vos balles de liége !

En raillant de la sorte son compagnon décontenancé, le vieux gentilhomme acheva de charger les deux pistolets avec la dextérité particulière aux chasseurs de profession. L’opération terminée, il présenta les deux armes à Barbeyrac pour qu’il en choisît une, et il porta l’autre à Deslandes qui, de sa place, n’avait pu comprendre le sens de la discussion qui semblait s’être élevée entre les deux témoins.

— Ce petit monsieur, voulait s’égayer à nos dépens, dit-il au substitut, mais je lui ai rivé son clou. Fiez-vous à moi, tout se passera dans les règles.

— Que diantre veut-il dire ? pensa Deslandes, dont le cœur battit soudain d’un mouvement plus rapide, mais qui, malgré son anxiété, n’osa demander au vieillard l’explication de ses paroles.

Au même instant Barbeyrac s’était rapproché de Blondeau pour lui remettre l’autre pistolet.

— Je te préviens, lui dit-il à voix basse, que les baltes sont de plomb. A bon entendeur, salut !

Blondeau de Gustan portait sur lui la meilleure partie de son courage sous forme de moustaches, de cravache et d’éperons ; en apprenant la métamorphose subie par les armes du duel, il changea de visage.

— Deslandes sait-il ce qui se passe ? dit-il à Barbeyrac avec émotion.

— Il ne s’en doute pas, répondit le témoin ; et maintenant que vous voilà placés, je ne vois aucun moyen de le prévenir.

— En ce cas, il va viser sans scrupule, et peut-être m’envoyer une balle dans la cervelle. Sacrebleu ! ce serait fort désagréable. Comment faire ?

— Ne pas vous battre, c’est le plus sûr.

— Tu as raison. En avant la réconciliation. C’est toi que ça regarde.

Barbeyrac fit quelques pas du côté du substitut. Se plaçant alors de profil de manière à s’adresser à la fois aux deux adversaires, et allongeant une main vers chacun d’eux par un geste pathétique :

— Allons, messieurs, leur dit-il, montrez-vous raisonnables. Vous avez fait vos preuves tous deux… Qu’il vous suffise d’être venus sur le terrain. Votre discussion d’hier n’a pas été assez grave pour exiger du sang ; oubliez donc ce qui s’est passé. Je vous en prie, au nom de votre ancienne amitié ; au lieu de vous battre pour une bagatelle, agissez en hommes sages autant que braves, et venez-vous donner la main.

— Plumez les canards, dit entre les dents monsieur de Loiselay, qui contemplait en souriant de pitié l’orateur pacifique.

Le substitut prit l’allocution de Barbeyrac pour une scène habilement ajoutée à la comédie, dans l’intention de rehausser aux yeux du vieux gentilhomme la féroce détermination des deux adversaires. Confirmé dans cette idée par le regard d’intelligence que lui jeta Blondeau, il se piqua d’honneur et mit à bien jouer son rôle l’amour-propre d’un acteur de société qui, dans un proverbe improvisé, cherche les répliques à effet.

— Messieurs, dit-il en relevant fièrement la tête, sur le terrain toute discussion me semble inutile et déplacée. Maintenant que nous voici les armes à la main, il ne s’agit plus de dialoguer, mais de faire feu.

— Bravo, mortdieu ! lui dit à demi-voix monsieur de Loiselay, Saint-Georges n’aurait pas mieux parlé.

— Mais, reprit Barbeyrac, considérez donc…

— Je ne considère qu’une chose, interrompit Deslandes d’un ton encore plus héroïque ; le vin est tiré, il faut le boire.

— Eh bien ! bois-le donc, et puisse-t-il t’étrangler ! pensa Blondeau, furieux de l’entêtement du substitut, et il arma son pistolet d’une main mal assurée.

Barbeyrac et monsieur de Loiselay s’éloignèrent de quelques pas.

— Deslandes, placez-vous, dit le vieillard en voyant que Blondeau, à qui était échu l’avantage du premier coup de feu, mettait en joue son adversaire sans que celui-ci fit mine de s’effacer.

Le substitut avait lu souvent qu’un guerrier courageux fait toujours face au danger. Il interpréta cette maxime dans le sens littéral, et, se tournant carrément du côté de Blondeau, il resta immobile, les talons rapprochés et les bras pendants, comme un soldat au port-d’armes.

— Placez-vous donc, lui cria de nouveau le vieil émigré.

Au lieu de changer de position, Deslandes regarda son témoin d’un air surpris.

— Il me semble que je suis bien ainsi, répondit-il.

A cette preuve d’une ignorance que jusqu’alors il avait crue impossible, monsieur de Loiselay laissa échapper une exclamation d’impatience ; il vint brusquement près de Deslandes, le prit par les épaules, et au moyen d’un quart de conversion, lui fit présenter le flanc droit à son antagoniste ; il lui montra ensuite la manière dont il devait plier le bras et tenir verticalement le pistolet, afin de couvrir autant qu’il lui serait possible une partie de sa tête et de sa poitrine ; le trouvant enfin posé à sa guise, il s’éloigna de nouveau, après lui avoir dit à voix basse :

— Maintenant, ne bougez plus, et tâchez d’être mince.

— Que de cérémonies ! pensa le substitut ; pour le danger que je cours, qu’importe que je sois de face ou de profil ?

— Si je le manque, il est capable de me tuer, se dit Blondeau dans le même instant ; quand il s’agit de la vie, il n’y a pas d’amitié qui tienne : chacun pour soi.

Il leva le bras, visa de son mieux, quoique sa main ne fût pas très-ferme et pressa la détente du pistolet. La détonation fut immédiatement suivie d’un cri perçant poussé par le substitut, qui lâcha son arme, chancela en arrière et se laissa tomber dans les bras de monsieur de Loiselay, accouru aussitôt à son secours.

— Vous êtes blessé ? lui dit le vieillard avec émotion.

— Assassiné ! s’écria Deslandes d’une voix où l’indignation le disputait à la douleur. Je suis victime d’un infâme guet-apens.

Le blessé leva sa main droite, d’où le sang coulait avec abondance ; a cette vue, il devint fort pâle.

— Me voilà estropié, dit-il avec un accent d’angoisse ; je ne pourrai plus jouer du violon.

— Eh bien ! vous jouerez du cor, répondit avec vivacité monsieur de Loiselay ; c’est bien de violon qu’il s’agit ! voyons votre main : vous n’avez de cassé qu’un doigt, l’annulaire, le moins nécessaire de tous. Quel singulier coup de feu !

Au cri poussé par le substitut, Barbeyrac et Blondeau s’étaient précipités vers lui, chacun de son côté ; le vieil émigré les arrêta par un geste impératif.

— A vos places, messieurs, leur dit-il ; nous n’avons pas fini !

En disant ces mots, il se baissa pour ramasser le pistolet qu’avait laissé tomber Deslandes ; il examina un instant avec curiosité l’empreinte laissée sur le canon par la balle, et, présentant ensuite l’arme au substitut :

— Vous êtes diantrement heureux d’en être quitte pour un doigt, lui dit-il ; tenez, si votre blessure vous gêne pour tirer, faites feu de la main gauche.

Deslandes prit le pistolet avec un geste de fureur.

— Point de quartier ! s’écria-t-il en le dirigeant vers Blondeau, dont la respiration demeura suspendue jusqu’à ce qu’une détonation inoffensive lui eut appris que le péril était passé.

— Rechargez les pistolets ; je veux que ce soit un duel à mort, s’écria le substitut exaspéré par l’apparente trahison de son ami.

— Calmez-vous, lui dit avec douceur monsieur de Loiselay ; je sais par expérience qu’il est fort désagréable d’être blessé, mais c’est une mauvaise chance qu’il faut accepter. Il était convenu qu’un seul coup de feu serait échangé, et les lois doivent être exécutées, même par ceux qui en souffrent. L’affaire est terminée ; enveloppez votre main de votre mouchoir, et filons vers Paris. L’essentiel, maintenant, c’est de trouver un chirurgien. Quand je disais à ce petit monsieur qu’il avait eu tort de négliger cette précaution !

Tandis que l’émigré s’efforçait d’apaiser l’irritation de Deslandes, Blondeau et son témoin accéléraient les préparatifs de leur départ.

— Il faut sortir du bois séparément, dit Barbeyrac à monsieur de Loiselay ; on a dû entendre les deux coups de pistolet, et sans doute en ce moment l’éveil est donné aux gardes et aux gendarmes.

— Je m’en rapporte à votre prudence, qui me paraît étonnante pour votre âge, répondit le vieux gentilhomme avec un sourire moqueur ; partez donc à pied, nous gardons le fiacre.

Barbeyrac et Blondeau profitèrent avec empressement du consentement de monsieur de Loiselay, qui un instant après se trouva seul avec le jeune magistrat. Ce dernier ayant enveloppé de son mieux sa main blessée, tous deux rejoignirent la voiture de louage qui reprit au grand trot des chevaux le chemin de Paris.

— Eh bien ! Deslandes, dit alors le vieillard en hochant la tête, reconnaissez-vous maintenant l’utilité de la position que je vous ai fait prendre ? Si je vous avais laissé placé comme vous l’étiez d’abord, au lieu d’être touché au doigt vous l’eussiez été au beau milieu de la poitrine.

— Plût à Dieu ! répondit le substitut, à qui la douleur inspirait le dégoût de la vie ; si j’étais mort en ce moment, je ne souffrirais pas comme un damné.

— Qu’en savez-vous ? demanda le vieux gentilhomme ; personne n’est sûr d’aller droit au ciel, et je crains bien que les souffrances du purgatoire ne surpassent de beaucoup celles que peut causer un doigt cassé.

— C’est impossible, répondit Deslandes en se tordant sur la banquette du fiacre, tandis qu’il serrait convulsivement de la main gauche son poignet mutilé.

En rentrant chez lui, le substitut se vit soumis presque immédiatement aux tortures qui attendent les duellistes malheureux : un chirurgien fort habile, qu’envoya chercher monsieur de Loiselay, déclara, au premier examen de la blessure, que l’amputation du doigt fracassé était indispensable, et il y procéda sans délai, malgré les doléances du jeune magistrat, qui, nous devons l’avouer, montra peu de stoïcisme en cette occurrence.

— Être estropié à mon âge ! s’écria-t-il d’un ton plaintif, lorsque l’opération fut terminée.

— Qu’est-ce qu’un doigt : lui dit monsieur de Loiselay pour le consoler. A la chasse, il arrive chaque jour des accidents beaucoup plus graves. Que diriez-vous donc s’il avait fallu vous couper un bras ou une jambe ?

En ce moment le substitut trouva au vieux gentilhomme une voix féroce et une physionomie sanguinaire. Au lieu de lui répondre, il détourna la tête et garda longtemps un silence farouche.

Dans l’après-midi messieurs de Rochelle et de Jonquières se présentèrent successivement chez Deslandes ; mais en apprenant qu’un duel avait déjà eu lieu, et voyant leur adversaire hors de combat, ils comprirent que leur visite n’avait plus de motif ; ils déclarèrent donc tous deux à monsieur de Loiselay qu’ils étaient satisfaits, et regardaient l’affaire qui leur était personnelle comme entièrement terminée.

— Vous ne m’avez pas trompé, dit le vieillard au jeune magistrat d’un air de félicitation ; les trois duels y étaient. Savez-vous bien que voilà une journée qui vous fait honneur ? vous vous la rappellerez longtemps !

— Toute ma vie, sapristie ! s’écria le substitut, à qui la douleur arracha une grimace horrible.

 

UNE VERTU MOTIVÉE

 

Tandis que Victor Deslandes expiait par de cruelles souffrances ses fantaisies ambitieuses et romanesques, la maison du conseiller d’état se trouvait le théâtre d’une scène qui, pour ne pas être sanglante, offrait cependant un intérêt que nous oserons nommer dramatique ; car à nos yeux, dans la confection d’un drame qui recherche avant tout le naturel et le vraisemblable, ni le poignard, ni le poison, ni la corde ne sont d’indispensables ingrédients.

En apprenant, pour la première fois, la coupable conduite de son mari, madame Piard avait un instant abdiqué l’empire que lui avaient donné sur elle-même les persévérants efforts d’un caractère prudent et droit. En face d’un outrage si peu mérité une pensée vindicative s’était éveillée dans cette âme si froide en apparence, comme un serpent engourdi sous la neige s’anime et dresse la tête lorsqu’on l’approche d’un brasier. A ce reptile de cœur, qu’avait-il manqué pour croître et peut-être dévorer tout le fruit d’une sagesse jusqu’alors irréprochable ? Un foyer où il se réchauffât en attendant qu’il eût pris assez de force pour vivre de sa propre chaleur.

Sans s’en douter Deslandes avait été pendant quelques heures, l’arbitre d’une vertu ébranlée sur sa base et qu’un effort énergique pouvait en arracher. Par un de ces scrupules auxquels sont exposées les âmes honnêtes qui pratiquent les tortueux sentiers de la galanterie, il manqua le moment propice. Cette action estimable, au point de vue de la morale, devint désastreuse, à ne considérer que les intérêts positifs du jeune solliciteur. Au lieu d’exploiter à son profit l’indignation de sa protectrice, Victor la refroidit par sa délicatesse inopportune. Un instant chancelante au milieu de l’étourdissement fiévreux où l’avait plongée le premier ressentiment de son injure, madame Piard eut le temps de réfléchir ; dès lors le succès de Deslandes fut compromis, car pour toute femme raisonnable, réfléchir à la tentation, c’est en triompher.

Après l’honnêteté du substitut, que quelques aimables séducteurs traiteront peut-être de niaiserie, plusieurs raisons contribuèrent à raffermir la vertu de l’épouse outragée. La première de ces raisons fut le dédain profond que lui avait toujours inspiré son mari. Paradoxe ! dira-t-on peut-être. Sentiment scrupuleusement vrai, répondrons-nous, sans crainte d’être démenti par l’expérience.

L’outrage qui tombe de haut soulève la haine, l’insulte partie de bas excite le mépris ; or, si la haine ne se fait redouter qu’en ensanglantant son épée, le mépris n’a de dignité qu’à condition de garder la sienne dans le fourreau. Les caractères doués de quelque noblesse répugnent à une vengeance qui les contraindrait de se baisser pour l’accomplir. Aimé d’Isaure, monsieur Piard, après l’avoir offensée, aurait eu tout à craindre ; dédaigné par elle, cette humble position lui servit d’abri et le sauva. Un homme couché à plat ventre par la peur n’échappe-t-il pas au feu d’une batterie tandis qu’en est atteint le brave resté debout ? Le ressentiment de madame Piard, qui, peut-être, aurait mis en pièces l’honneur d’un mari de grandeur ordinaire, passa donc par-dessus la tête du conseiller d’état, sans lui causer aucun dommage, tant, dans ce moment décisif, celui-ci, heureusement pour lui, se trouva de taille lilliputienne. En songeant à l’offenseur, Isaure finit par juger l’offense indigne de son courroux. Il lui parut que s’émouvoir à propos de l’inconduite d’un être si infime ce serait tomber dans la puérilité des enfants qui entrent en colère contre la mouche qui les a piqués. La haine comme l’amour établit l’égalité ; mais quelle égalité pouvait exister entre elle, jeune, belle, noble, spirituelle, puissante, et ce bourgeois grisonnant, ventru prétentieux et médiocre, à qui elle avait daigné accorder sa main ? Prendre au sérieux les méfaits de ce gros et volage quinquagénaire n’était-ce pas lui faire trop d’honneur ? A dévier de la route nette et droite, parce qu’il plaisait à son grossier compagnon de voyage de barbotter dans l’ornière, que gagnerait-elle d’ailleurs ? des éclaboussures sans aucun doute, car de quelque pied léger que marche une femme dans l’adultère, elle s’y crotte toujours plus ou moins.

De réflexion en réflexion madame Piard oublia peu à peu son mari, et envisageant la question sous un nouveau point de vue, elle trouva pour rester vertueuse plusieurs autres raisons assez étrangères à la vertu.

Les femmes, presque toujours réservées et quelquefois peu véridiques dans l’expression de leurs sentiments, en revanche ne manquent pas de franchise tant qu’elles ne parlent qu’à elles-mêmes. Malgré leur goût pour le beau idéal et leur mépris pour le prosaïsme des intérêts vulgaires, elles savent dans leur for intérieur scruter le côté positif de toutes choses, avec autant de sagacité qu’en pourrait déployer le moins poétique des hommes d’affaires. En ce moment Isaure ne craignit pas de reconnaître qu’abstraction faite des considérations morales et religieuses, une conduite irréprochable a des avantages réels et peut trouver sa récompense dès ce monde ; elle se dit qu’au mérite d’être souverainement belle, la vertu joint souvent celui d’être très-profitable. Dans sa profession de protectrice, par exemple, de quelle utilité ne lui était pas une réputation sans tache ? Du rôle de femme politique à celui d’intrigante, la distance est si courte que, pour empêcher le public de les confondre, il est prudent, lorsqu’on aspire au premier, d’adopter une marque particulière qui rende toute méprise impossible. Quoi de plus distinctif alors, quoi de mieux trouvé que la vertu ? Cet uniforme, il est vrai, ne va pas à toutes les tailles, mais, pour se dispenser de le vêtir, il faut avoir sous la main quelque costume équivalent et également interdit au vulgaire des ambitieuses : un grand nom, une grande fortune ou un grand talent. L’une ou l’autre de ces qualités suffisant pour tirer une femme de la foule, rend superflu un rigorisme qui, dès qu’on peut s’en passer, devient un luxe rare.

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