Les ailes d'Icare
Un Duel de Convenance
Contre une levée de boucliers, que pourrait une seule épée, s’appelât-elle Flamberge ou Balisarde ? En voyant la formidable attitude de ses antagonistes, qui semblaient décidés à berner sans vergogne quiconque eût prétendu les rappeler aux convenances, Deslandes reconnut qu’à poursuivre sa mission il ne recueillerait que du désagrément, sans avoir aucune chance de succès. Pour éviter une scène ridicule qui, tant il avait de malheur depuis quelques jours, lui aurait peut-être encore été imputée à crime, il prit le parti de se retirer. Salué dans sa retraite par les quolibets de la troupe déréglée à laquelle il se voyait forcé de céder le terrain, le front rougi par le dépit et la colère, il s’enfonça dans la foule, et se déroba bientôt aux regards railleurs qui s’étaient fixés sur lui de toutes parts.
Sans espoir de réparer son échec ou de se venger de la petite humiliation qu’il venait de subir, le substitut errait au hasard, différant d’affronter le mécontentement de sa protectrice, comme hésite à reparaître devant son chef un général qui vient de se laisser battre, lorsqu’à l’entrée des salons où l’on jouait il aperçut M. Piard qui, à demi caché par un groupe de danseurs, examinait d’un regard soucieux ce qui se passait dans le bal. A cette vue Deslandes éprouva une sensation pareille à celle d’un homme près de se noyer qui tout à coup palpe entre ses doigts la corde qu’une main secourable vient de lui jeter depuis le rivage. Sans balancer, il marcha droit au conseiller d’état.
— Monsieur, lui dit-il, la gravité des circonstances doit nous faire oublier à tous deux ce qui s’est passé l’autre jour. Vous avez trop d’intérêt à me prêter votre appui pour que j’hésite à vous le demander. Madame Piard exige que madame de Marmancourt sorte du bal ; il n’y a que vous qui, par l’ascendant que vous avez nécessairement conservé sur cette dame, puissiez venir à bout d’une négociation dans laquelle je viens d’échouer. Un mot de votre bouche produira, j’en suis sûr, un effet décisif, et si vous vouliez m’accompagner…
— Perdez-vous la tête, monsieur ? s’écria le mari d’Isaure ; je vous ai déjà dit que je vous cédais tous mes droits. Cette incartade est de votre ressort et non du mien. Tirez-vous-en comme vous pourrez, et surtout ne m’y mêlez d’aucune manière ; vous pourriez vous en repentir !
Cela dit d’une manière fort bourrue, M. Piard rentra brusquement dans la salle de jeu, comme au bruit d’une branche qui tombe un lapin se fourre dans son terrier.
La perte de sa dernière espérance inspira au substitut une résolution extrême que rendaient encore plus exorbitante les habitudes pacifiques de toute sa vie.
— Je n’ai plus qu’une seule ressource, se dit-il, c’est d’appeler en duel ce malotru à moustaches de pandour, que Blondeau a nommé Jonquières. Isaure comprendra que ne pouvant à moi seul jeter hors du bal une quinzaine d’individus mâles et femelles, j’ai voulu lui obéir autant que cela dépendait de moi… Il a l’air diantrement exterminateur, ce monsieur ; s’il m’allait tuer ?…
Le substitut tâta son courage, qu’il n’avait pas mis à l’épreuve jusqu’alors. Après un instant de doute, il le trouva en bon état ; et, pour ne pas donner aux réflexions débonnaires le temps de reprendre le dessus, il se dirigea d’un pas martial vers la partie de la salle où se tenait réunie la société de madame de Marmancourt. En approchant, il fut témoin d’une scène inattendue qui, pendant sa courte absence, avait entièrement changé la face des affaires.
Un monsieur, vêtu de noir, d’un âge mûr, d’un maintien raide et d’une physionomie rébarbative, avait commencé avec Théodosie et ses compagnes un colloque à voix basse dont le résultat presque immédiat fut le départ des danseuses proscrites. Cédant aux injonctions de ce mystérieux personnage, elles se retirèrent à pas lents, non comme une troupe de biches effarouchées, mais comme une bande de lionnes vaincues. En dépit de leur serment héroïque, les jeunes gens qui les accompagnaient n’attendirent pas les baïonnettes ; le pouvoir occulte dont semblait investi le fâcheux en habit noir rendit prudents les plus téméraires. Toute la folle compagnie sortit du bal, moins bruyamment qu’elle n’y était entrée, et fut reconduite de loin par le substitut qui s’avança jusqu’à la porte extérieure afin de s’assurer par lui-même de la réalité d’un départ si opportun. Au moment où il revenait sur ses pas, charmé d’un dénoûment qui devait le dispenser de toute prouesse chevaleresque, il fut accosté à l’improviste par le jeune homme brun à moustaches.
— C’est vous que je cherchais, lui dit ce dernier d’une voix âpre ; vous comprenez que je ne puis pas décemment me couper la gorge avec l’estafier de police que vous nous avez envoyé tout à l’heure. Mais vous qui êtes un homme du monde, à ce qu’assure Gustan, vous voudrez bien, j’espère, échanger une couple de balles avec moi. Voici ma carte, faites-moi le plaisir de me donner la vôtre.
Belliqueux outre mesure un instant auparavant, Deslandes en ce moment n’avait plus aucune envie de se battre ; mais la provocation était trop directe pour qu’il fût possible de n’y pas répondre. D’assez mauvaise grâce il prit la carte qu’on lui présentait, et tira d’une poche de son gilet un de ses billets de visite. M. de Jonquières la lui arracha de la main, et pirouetta sur le talon en disant d’un air d’arrogance :
— Demain vous aurez de mes nouvelles.
Après le départ de son adversaire, le substitut demeura quelque temps immobile dans une attitude pensive et triste qui eût fait honneur à un héritier ; d’avance il semblait pleurer sa mort et porter son deuil.
— Bah ! il ne m’a pas encore tué, se dit-il enfin en essayant de repousser un noir présage ; à quoi bon me préoccuper de cette affaire ? Demain il sera temps d’y penser ; en ce moment, la chose urgente c’est d’apaiser le mécontentement d’Isaure. Dépendre des caprices d’une femme, quel métier ! Je l’ai choisi, je n’ai donc pas le droit de me plaindre, mais si c’était à recommencer, je crois qu’à l’heure qu’il est je serais à D*** bien tranquille dans mon lit. A la vérité, à D*** il n’y a pas de bals, mais en revanche il n’y a pas de duels.
Le substitut s’efforça de chasser de son visage la mélancolie qui l’envahissait malgré lui, et il rentra dans le salon où il avait laissé madame Piard.
— Madame, dit-il en l’abordant avec respect, vos ordres sont exécutés.
— Je le sais, répondit sèchement Isaure ; aussi ai-je déjà remercié M. de Rochelle.
La femme rancuneuse sourit avec affectation en regardant l’officier d’état-major qui, debout à côté d’elle, contemplait Deslandes du haut en bas, et, coupant court aussitôt à la conversation, elle fut rejoindre son mari, à qui le départ de madame de Marmancourt venait de rendre la liberté.
Les jeunes gens restèrent en présence et s’entre-regardèrent un instant avec la malveillance mutuelle qu’éprouvent toujours l’un pour l’autre deux rivaux. L’officier d’état-major rompit le premier le silence :
— Je suppose, monsieur, que vous n’avez jamais lu la fable de la Mouche du Coche, dit-il en accompagnant ces paroles d’un sourire assez impertinent.
— Si fait, monsieur, répondit Deslandes du même ton ; mais je lui préfère celle de l’_Ane vêtu de la peau du Lion_.
— Qu’entendez-vous par là ? demanda M. de Rochelle avec une colère mêlée d’embarras ; car de la part d’un robin (c’est ainsi qu’il appelait dédaigneusement le substitut) il n’attendait pas une riposte si vive.
— Vous me parlez fable, je vous réponds apologue, repartit le jeune magistrat, qui, voyant son adversaire près de s’emporter, s’efforça, malgré sa propre irritation, de conserver la supériorité que donne toujours le sang-froid.
— Et si je vous parlais épées ? s’écria fièrement le capitaine.
— Je vous répondrais pistolets, répondit Deslandes d’un air dégagé ; un robin comme moi ne fréquente guère les salles d’armes, mais il peut presser une détente tout aussi bien que le ferait un militaire… fût-ce un militaire de la garde nationale.
L’officier d’état-major se mordit la moustache.
— Un assaut d’esprit nous mènerait trop loin, reprit-il d’un air moins superbe ; le lieu où nous sommes n’est pas propre à une pareille discussion, il vaudrait mieux la remettre à demain.
— Comme il vous plaira, dit le substitut, qui cette fois prit l’initiative, en tirant une carte de sa poche.
Surpris de nouveau de se voir prévenu, M. de Rochelle imita l’exemple que lui donnait son adversaire. Après avoir échangé leurs adresses, les deux jeunes gens se saluèrent gravement, et se séparèrent aussitôt.
La perspective d’un premier duel avait fait éprouver à Deslandes une sensation assez désagréable ; mais en se voyant presque immédiatement exposé à une seconde affaire, il recouvra soudain une assurance voisine de l’audace ; nous mentionnons cet effet homœopathique sans prétendre l’expliquer. Sous l’influence d’une exaltation jusqu’alors inconnue, le substitut oublia madame Piard et l’ambition pour prendre sa part des plaisirs du bal : il se dit, à la manière d’Anacréon, qu’il fallait cueillir les fleurs avant d’être cueilli soi-même ; il se mêla donc aux quadrilles en choisissant résolument les plus jolies danseuses ; il gagna de l’argent à l’écarté ; il but du punch à pleins verres, et, comme ce dernier passe-temps était diamétralement contraire à ses sobres habitudes, un instant arriva où le substitut entendit une musique merveilleuse et vit balancer en cadence tous les assistants, quoi-qu’alors l’orchestre fût muet et la danse interrompue ; en ce moment, si Roland ou Rodomont étaient entrés dans la salle du bal, armés de pied en cap, Deslandes eût été le premier à leur jeter le gant.
— Voilà ce qui s’appelle vivre, se dit-il en s’asseyant lourdement sur une banquette : aujourd’hui le bal, les plaisirs, les lustres éblouissants, les jolies femmes, la musique, les coupes enivrantes, les fleurs et les diamants ; demain le duel ; les duels, veux-je dire ! Une voiture qui s’arrête mystérieusement à rentrée du bois de Boulogne… un taillis où l’on s’enfonce à petit bruit… habit bas… les lames se croisent… Vaincre ou mourir ! Oui, sur mon âme, c’est là vivre. J’ai éprouvé plus d’émotions depuis deux heures que pendant les dix-huit mois de mon séjour à D***. Voilà ce que je rêvais. Maintenant je vois que je serai ravi de me battre : cette sensation me manquait.
Deslandes se rappela tout à coup qu’il n’avait pas fait son testament ; c’est là une formalité dont s’affranchissent les duellistes de profession, mais qu’on ne néglige jamais la veille d’une première affaire.
— Il est tard, se dit le guerroyant magistrat en regardant sa montre ; il faut partir ; je n’ai que le temps de mettre ordre à mes affaires et de dormir quelques heures.
Deslandes se leva et sortit du bal en chanteronnant cavalièrement le motif de la valse que jouait l’orchestre. Il prit un fiacre à la porte et se fit conduire à son hôtel, où l’attendait une nouvelle scène. En entrant dans sa chambre, il aperçut avec une surprise mêlée d’un certain émoi un homme couché sur son lit et en apparence profondément endormi.
— Que faites-vous là ? dit Deslandes en se remettant du trouble qu’il venait d’éprouver ; et d’une main vigoureuse il saisit au collet cet inconnu si peu cérémonieux.
Le dormeur se frotta les yeux en se mettant sur son séant, et sa figure se trouva subitement éclairée par la lumière que portait le substitut ; dans cet hôte inattendu, celui-ci reconnut alors son ami Blondeau.
— Que diantre fais-tu là ? répéta-t-il en reculant d’un pas.
— Je t’attendais, répondit Gustave d’un air calme ; si dans cette niche se trouvait le moindre voltaire ou le plus mince divan où se puisse étendre un galant homme, j’aurais respecté ta couche ; mais comme je n’ai pas l’habitude de dormir debout, et que la position horizontale est la seule qui me paraisse supportable à trois heures du matin…
— Mais enfin que viens-tu faire ici ? interrompit le substitut. Est-il possible que tu sois assez ivre pour t’être trompé de logis ?
— Ivre ! je suis prêt à te prouver le contraire, si tu as la délicatesse de m’offrir à souper. C’est toi qui me sembles un peu hors de ton assiette ; il paraît que tu as fait des tiennes depuis que je t’ai quitté.
Blondeau ne se trompait pas. Viveur aguerri, deux heures de sommeil lui avaient rendu le sang-froid qu’était en train de perdre le substitut. En ce moment, les deux amis se rencontraient sur les frontières de l’ivresse ; mais l’un y entrait, tandis qu’en sortait l’autre.
— En deux mots, que me veux-tu ? demanda Deslandes d’un ton sec.
Blondeau leva les yeux au plafond, en ayant l’air d’interroger sa mémoire.
— M’y voilà, répondit-il après avoir réfléchi un instant. Je viens te dire qu’il est indispensable que nous nous battions.
Ce troisième duel, plus imprévu que les deux autres, exaspéra l’irritation nerveuse du jeune magistrat.
— Bravo ! s’écria-t-il en posant rudement sur une table le flambeau qu’il tenait à la main ; tu en veux aussi, toi ! ça me convient. Y a-t-il encore ici quelqu’un qui ait envie de se battre ? Parlez, tandis que nous y sommes.
Paraissez Navarrois, Maures et Castillans !
je suis prêt à vous tenir tête à tous. Seulement, je dois te prévenir que tu ne passeras que le troisième ; je suis engagé pour les deux premières contredanses.
Deslandes tira de sa poche les cartes de ses autres adversaires et les tendit à Blondeau, qui les examina successivement.
— Louis de Rochelle, connais pas, dit celui-ci ; Paul de Jonquières ; celui-là, c’est autre chose… Je sais que mon ami Jonquières se propose de loger une balle dans une portion quelconque de ta chair, et même, s’il est de mauvaise humeur, je ne réponds pas qu’il respecte les os. Il tire bien, Jonquières ; sais-tu qu’il casse habituellement neuf poupées sur dix ?
— Les poupées n’ont pas d’yeux, dit héroïquement le substitut, qui se contempla dans la glace de la cheminée en fronçant le sourcil pour mieux apprécier la puissance fascinatrice de son regard.
— Je ne te croyais pas si féroce, reprit Blondeau. Mais c’est une raison de plus pour que je ne te laisse pas saigner par Jonquières, qui n’a pas d’autre position sociale que d’être un enragé bretteur ; c’est donc avec moi qu’il faut te battre. Ne m’interromps pas. Tu vas me comprendre en deux mots. Mes rapports avec madame de Marmancourt ne me permettent pas de laisser impuni l’outrage dont elle vient d’être l’objet. Il me faut donc trouver à tout prix un individu de bonne volonté que je puisse mener sur le terrain. Te voilà ; je te prends.
— Merci de la préférence ! dit Deslandes.
— Je suis obligé de me battre, et toi aussi. Donc, pour simplifier la chose, battons-nous ensemble. Tu devines qu’il ne s’agit ni de nous tuer, ni même ne nous blesser.
— De quoi s’agit-il donc ?
— De nous battre, te dis-je.
— Qui dit combat, dit blessures et peut-être mort ; car qui veut les moyens veut la fin.
En retournant de la sorte un axiome vulgaire, le substitut croyait fermer la bouche à son interlocuteur ; mais celui-ci, loin de paraître réduit au silence, haussa ironiquement les épaules.
— Il est avec le duel des accommodements, dit-il en parodiant à son tour les maximes de Tartufe. Je ne me soucie pas plus de ton sang que tu n’as envie du mien. Nous égorger à propos de femmes ! Fi donc ! l’essentiel pour toi comme pour moi, c’est de pouvoir faire insérer après-demain, dans une demi-douzaine de journaux, un paragraphe ainsi conçu : « Hier matin, à la suite d’une discussion dont le bal de la souscription polonaise avait été le théâtre, une rencontre a eu lieu au bois de Boulogne entre M. Victor Deslandes (tes qualités, si tu veux qu’on les mette), et M. Gustave de Gustan. Les adversaires ayant échangé un coup de feu (ou deux, ou trois ad libitum), les témoins ont déclaré l’honneur satisfait et se sont opposés à ce que l’affaire fût poussée plus loin. Suivent les signatures. » — Munis de ce certificat bien en règle, nous reparaissons triomphalement, moi devant Théodosie, toi devant madame Piard. Sois sûr qu’on nous saura un gré infini de notre conduite.
— C’est donc un duel pour rire que tu me proposes, dit Deslandes en regardant son ami d’un air étonné.
— Un duel fort sérieux, au contraire, répondit Blondeau, puisque nous ne déjeunerons pas. A la vérité, les balles seront peut-être un peu légères, mais cela regarde les témoins ; nous n’avons pas à nous en occuper.
— Tu as beau dire, reprit le substitut, une pareille comédie est toujours ridicule.
— Ridicule ! répéta Blondeau ; tu me parais novice. Sache que les duels de convenance ne se passent pas autrement. Demande plutôt aux députés, aux administrateurs, aux pères de famille, à tous les individus précieux à un titre quelconque. Ces gens-là se battent s’il le faut, mais ils ne se tuent jamais : c’est reçu.
— Tu crois ?
— J’en suis sûr. D’ailleurs ce que je te propose là est dans ton intérêt bien plus que dans le mien. Quoique tu fasses assurément fort bonne contenance, je parierais qu’au fond ta querelle avec ces deux messieurs t’ennuie prodigieusement. Eh bien ! voici un moyen péremptoire d’y couper court. Une fois que tu seras allé authentiquement sur le terrain, tu auras le droit d’opposer à tout nouvel adversaire ce que vous appelez, je crois, en langage de chicane, une exception dilatoire.
— Tu veux parler de la maxime : Non bis in idem.
— Juste : Non bis in idem. A cela, qu’auront-ils à répondre ? Pas un mot ; car je suis sûr qu’ils ne savent le latin ni l’un ni l’autre. Tu vois qu’il n’y a pas à balancer.
Malgré le caprice martial que lui avait inspiré l’entraînement des circonstances, le substitut était d’un naturel pacifique. L’idée de se dispenser honorablement de deux duels moyennant une démonstration sans danger s’insinua rapidement dans la partie la plus débonnaire de son esprit.
— Si c’est reçu, pensa-t-il, pourquoi me montrerais-je outre mesure pointilleux et intraitable ?
— Fais ce que tu voudras, dit-il ensuite à son ami ; mais je te laisse toute la responsabilité d’un pareil acte.
— Dors sur les deux oreilles, répondit Blondeau en endossant son paletot ; il est quatre heures ; à midi je serai ici avec nos témoins. Si Jonquières ou cet autre dont je ne me rappelle pas le nom viennent te relancer auparavant, ajourne-les à demain. Bonne nuit ; je vais me coucher.
— Et moi, je vais écrire mon testament.
— Ton testament ! s’écria Gustave qui partit d’un éclat de rire ; tu es ébouriffant, parole d’honneur !
Blondeau tira de sa poche un cigare, qu’il alluma, et il sortit d’un pas bruyant, sans égard pour le repos des habitants de l’hôtel garni. Resté seul dans sa chambre, le substitut se dit que, vu le nouvel aspect des choses, la rédaction de ses dernières volontés devenait une précaution superflue, ou du moins prématurée.
— Il sera temps de m’en occuper, pensa-t-il, si messieurs de Jonquières et de Rochelle persistent dans leur provocation. L’invention de Blondeau est puérile, mais il est très-possible qu’elle produise autant d’effet qu’un duel sérieux ; car, après tout, que me faut-il pour rentrer en grâce auprès de madame Piard ? Ce n’est pas du sang, c’est du bruit. Je suis sûr que ce paragraphe du journal aura un succès merveilleux ; toutes les femmes aiment les hommes qui font parler d’eux. J’étais prêt à jouer gaillardement mon rôle dans une tragédie ; je puis donc sans faiblesse prendre part à une mystification qui ne nuit à personne.
Ayant apaisé par plusieurs raisonnements du même genre les scrupules de son amour-propre, Deslandes se coucha, et il ne tarda pas à s’endormir d’un sommeil qui eût peut-être été moins profond, sans l’arrangement conclu avec Blondeau. Midi était près de sonner lorsque le substitut fut réveillé en sursaut par plusieurs coups brusquement frappés contre la porte.
— Sur mon âme, se dit-il en s’élançant du lit, j’ai dormi comme le grand Condé la veille de la bataille de Rocroy. Il endossa une robe de chambre, chaussa des pantoufles et s’empressa d’ouvrir la porte. Au lieu de Blondeau et des témoins qu’il attendait, il aperçut sur le carré de l’escalier un personnage dont l’aspect le surprit autant qu’eût pu faire celui de madame Piard elle-même : c’était M. de Loiselay.