Les ailes d'Icare

Charles de Bernard · Chapitre 5 sur 15

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Les ailes d'Icare

La Protectrice

De tous les moyens mis en œuvre par Deslandes pour réussir, travail assidu, amour intéressé et largesses intelligentes, la galanterie était celui où il déployait le plus d’ardeur et de raffinement. Sur la pente glissante au sommet de laquelle siégeait madame Piard, cuirassée du triple airain de la pruderie, de l’orgueil et de l’ambition, il gravissait d’un pas ralenti par la prudence, n’avançant un pied qu’après avoir affermi l’autre, et s’accrochant des deux mains aux moindres broussailles de ce terrain aride. A chaque progrès, un redoublement de précautions devenait nécessaire. Ainsi que toutes les femmes vertueuses avec préméditation, Isaure avait son plan de défense tout prêt en cas d’agression. Devinant d’instinct la stratégie d’une passion qu’elle n’avait pas encore éprouvée, elle avait compris que le plus sûr moyen de vaincre le péril était de le tenir à distance ; opinion fort juste, car la résistance féminine est toujours plus efficace de loin que de près. D’avance, elle avait donc scrupuleusement détruit autour d’elle toutes les positions où s’abritent d’ordinaire les amants, comme à l’approche d’un siége les ingénieurs d’une place de guerre brûlent impitoyablement, dans un certain rayon, les maisons où pourrait se loger l’ennemi.

Madame Piard ne dansait ni ne valsait ; elle ne montait pas à cheval, elle n’allait que fort rarement au spectacle, elle n’avait pas d’album ; on ne la trouvait jamais lisant un roman ou assise à son piano ; donc le substitut se voyait privé de toutes les occasions de galanterie dont les coquettes aiment à s’entourer. Auprès d’une pareille femme, afficher tout d’abord des prétentions amoureuses, eût été un infaillible moyen de se faire éconduire sans rémission. Plus d’un présomptueux Parisien avait déjà échoué sur cet écueil, que le jeune provincial eut l’adresse d’éviter.

Parmi toutes les manières d’exprimer à une femme la passion qu’on ressent pour elle, Deslandes choisit la plus gauche en apparence qui se trouva la plus habile en réalité. Au lieu de se pavaner dans l’outrecuidance d’un Lovelace anticipant sur la victoire, ou de soupirer lamentablement à la Werther en laissant sortir de sa poche le canon d’un pistolet, ou bien encore de rouler des yeux furibonds et de maugréer le ciel et la terre à la façon d’Antony, le substitut adopta, pour caractériser son rôle, la timidité, la modestie, la réserve, la soumission, le dévouement, le respect, l’abnégation et toutes les autres vertus des passions d’écolier. De ces fleurs de l’âme, aimables dans leur humilité, il composa peu à peu une gerbe sentimentale, dont la femme la plus sévère eût savouré complaisamment le parfum, comme on respire la senteur innocente d’un bouquet de violettes. En un mot, pour faire son chemin, Deslandes se mit à genoux ; ce n’est pas en général le moyen d’aller vite ; mais cette allure n’a rien d’inquiétant, et c’est là un point essentiel, lorsqu’il s’agit d’apprivoiser une femme vertueuse, biche farouche de son métier.

Malgré les soins causés par l’ambition et les froides habitudes d’une vie toute positive, il était impossible que madame Piard fermât les yeux à cette passion si bien gantée, qui chaque jour venait manœuvrer devant elle d’un air tendre, docile et discret. Dédaigneusement habituée aux hommages des hommes qui briguaient sa protection, elle n’accorda d’abord à cette nouvelle conquête qu’une attention distraite ou indifférente, mais peu à peu elle y reconnut des qualités méritoires par leur rareté. Le respectueux empressement de Deslandes, sa retenue pleine de délicatesse, sa complaisance à toute épreuve, contrastaient tellement avec la suffisance des protégés ses prédécesseurs, qu’Isaure ne put s’empêcher de remarquer cette différence et de lui en savoir gré. Elle crut découvrir dans le jeune solliciteur une de ces âmes à la fois riches et simples telles qu’il s’en trouve encore en province, à ce qu’on croit à Paris, et son orgueil qu’eût révolté la moindre échappée présomptueuse, s’adoucit en faveur d’un sentiment dont la modeste allure semblait garantir le caractère inoffensif.

Pour asservir une coquette il peut être bon de montrer sa force ; pour désarmer une prude il est toujours habile de la cacher. Assez peu redoutable en réalité, Deslandes avait craint pourtant de le paraître trop. Semblable à ces petits hommes qui baissent la tête pour passer sous une porte de six pieds, il se diminuait de peur d’effrayer sa protectrice en développant de pied en cap une rouerie qu’il croyait gigantesque. Ce manège lui réussit d’une manière qui aurait peut-être humilié son amour-propre, s’il eût connu le véritable caractère de son succès. A force de respect il parut sans conséquence. Dès lors il lui fut permis d’aimer ; car ce qui offense une femme vertueuse, ce n’est pas le désir, c’est la prétention.

Par un de ces tacites accords, si fréquents au début des passions parisiennes. Deslandes se trouva installé dans les fonctions d’adorateur soumis et désintéressé. A ses yeux cette position n’était qu’un surnumérariat, tandis qu’Isaure y voyait un arrangement définitif. Espérant que, selon l’usage, le temps lui donnerait raison, le substitut s’appliqua à conquérir successivement toutes les innocentes prérogatives de l’emploi qu’il venait d’obtenir. Grâce à son assiduité journalière dans le salon de madame Piard, il y exerça bientôt l’espèce de droit d’hospitalité que les règlements militaires attribuent aux soldats logés chez les citoyens : il eut place au feu et à la lumière, en attendant mieux ; il entrait sans qu’on l’annonçât, se débarrassait familièrement de son chapeau, s’asseyait ou restait debout, à sa guise, prenait sur ses genoux la levrette favorite, feuilletait un livre quand survenait une visite importune ; d’autres fois il cachetait les lettres de madame Piard qui, pour suffire aux soins d’une correspondance fort étendue, écrivait à toute heure. Enfin, il appelait les domestiques par leurs noms, découpait à table, et se chargeait au dehors d’une foule de commissions que lui rendait agréables l’espoir d’être récompensé par un sourire de sa belle protectrice.

Deslandes, qui, par politique, s’était résigné a servir gratuitement de secrétaire au conseiller d’état, devint pour madame Piard une espèce d’aide de camp dont elle employait le zèle sans scrupule et même avec un certain plaisir. Les femmes ambitieuses ont en général un esprit dominateur qui préfère dans un homme la souplesse à la force ; elles s’accommodent mieux du roseau qui plie que du chêne qui résiste ; car, viriles et hardies, ce n’est pas un appui qu’il leur faut, c’est un jouet. La docilité à toute épreuve du substitut le servit beaucoup plus que n’eussent fait des qualités héroïques. Madame Piard lui accorda peu à peu l’intérêt que porte un maître à son élève ; elle lui donnait des conseils, rectifiait les opinions exagérées qu’il s’était formées en province sur beaucoup de points, et le perfectionnait dans la science du monde ; quelquefois même, par une sorte d’amicale sollicitude, elle l’interrogeait sur ses actions et lui demandait compte de l’emploi de son temps. Quant au but principal du substitut, Isaure s’en tenait aux promesses sans se presser de les accomplir. Il y avait de sa part, non pas déni de protection, mais délai. Cela est facile à comprendre : quelquefois on rend service à un importun pour s’en débarrasser, tandis qu’on diffère de favoriser un homme aimable afin de jouir plus longtemps de ses assiduités. Deslandes devait donc attribuer à son succès même un retard contraire à ses intérêts ; mais se fût-il douté de cet étrange obstacle, sa vanité, aussi puissante au moins que son ambition, l’aurait, selon toute apparence, empêché d’y porter remède.

Cinq semaines environ après son arrivée à Paris, un matin que le temps était sombre et disposait l’âme aux idées mélancoliques, le substitut réfléchit sérieusement sur sa position. Établissant en quelque sorte le bilan de son actif et de son passif, il balança les efforts tentés par lui avec les avantages acquis, et ne put s’empêcher de trouver les derniers un peu légers auprès des autres. Pour prix d’un travail de huit heures par jour, d’une amabilité non moins obstinée, et de près de 5,000 fr. dépensés de la manière la plus futile, qu’avait-il obtenu ?

— Des promesses, se dit-il en répondant à la question qu’il venait de s’adresser ; des promesses, c’est-à-dire quelque chose de si commun qu’en tout pays cette marchandise-là se donne gratis à qui en veut. Je commence à croire qu’à force de vouloir être habile, je me suis engagé dans une fausse route. Au lieu de prendre de l’ascendant sur tous ces gens-là, je me laisse bénévolement exploiter par eux. Diantre ! ce n’est pas pour cela que je suis venu à Paris ! Il faut changer de tactique à l’instant même ; je ne peux pas passer ma vie à rédiger les rapports de M. Piard, à être le patito de sa femme et à renouveler pièce à pièce l’ameublement de madame de Marmancourt. C’est assez creuser la tranchée ; il est temps de battre en brèche.

Un incident inattendu et d’une nature un peu burlesque fournit à Deslandes une occasion favorable pour tenter l’attaque décisive dont il venait de reconnaître la nécessité. Un jour, en entrant dans le salon de madame de Marmancourt, il trouva la maîtresse du logis et l’élève pianiste d’un âge mûr mutuellement exaspérées l’une contre l’autre. Les épithètes pittoresques que s’adressaient en combattant les héros d’Homère auraient paru sans couleur auprès des compliments qu’échangeaient les deux interlocutrices ; car l’amitié qu’affichent l’une pour l’autre certaines femmes est un ballon d’où s’échappe, au premier coup d’épingle, une bourrasque de haine. La présence du substitut mit fin à cette joute d’éloquence qui menaçait de dégénérer en argumentation manuelle. Théodosie, qui avait l’avantage du terrain puisqu’elle était dans son salon, ordonna à son amie de sortir ; celle-ci obéit, mais ce ne fut pas sans avoir proféré un serment de vengeance aussi tragique que l’imprécation de Camille dans Horace.

Le lendemain, deux lettres sans signature arrivèrent par la petite poste chez M. Piard. La première avertissait Isaure de la criminelle conduite de son mari, et invoquait à l’appui de cette dénonciation le témoignage de Deslandes. La seconde, adressée au conseiller d’état lui-même, contenait un catalogue presque aussi long que celui de don Juan, et dans lequel se trouvaient enregistrés, par ordre de date, tous les rivaux supposés ou véritables dont avait droit de se plaindre l’amoureux de cinquante ans. Cette liste polyglotte était close par le nom du substitut, qui depuis près d’un mois, disait-on, venait chaque jour chez madame de Marmancourt, et y était reçu avec une familiarité dont un aveugle seul pouvait ne pas comprendre le véritable sens. Le correspondant anonyme entrait dans le détail des magnifiques procédés du jeune magistrat, et en tirait cette conclusion qui, dans une certaine société, jouit de l’autorité d’une axiome : Amour prodigue, amour heureux.

Il y avait à peine une heure que ces deux épîtres étaient parvenues respectivement à leur adresse, lorsque Deslandes se présenta chez le conseiller d’état. Quoiqu’il eût sous le bras un dossier volumineux, au lieu de se diriger vers le cabinet de son protecteur, il entra d’abord dans le salon où il espérait de rencontrer Isaure qui s’y trouvait en effet. Elle était seule, et se promenait à pas lents, habitude que les femmes d’affaires empruntent volontiers aux hommes. En entendant marcher derrière elle, madame Piard se retourna par un mouvement brusque, et montra au substitut un visage dont la froideur accoutumée avait disparu et fait place à l’expression la plus orageuse.

S’il est vrai, comme l’a dit la Rochefoucauld, qu’il y ait peu d’honnêtes femmes qui ne soient lasses de leur métier, c’est à coup sûr à l’annonce d’une trahison maritale qu’il doit être permis à cette lassitude de se manifester. Vertueuse sans effort (par conséquent sans mérite, eût ajouté l’auteur des Maximes), Isaure néanmoins se croyait le droit de se glorifier de la belle conduite qui lui coûtait si peu. Le fait seul d’observer scrupuleusement, à l’égard d’un homme de cinquante ans, la fidélité prescrite par la loi, lui semblait mériter l’éternelle gratitude d’un vieux mari qui ne devait pas s’attendre à un pareil bonheur. En trouvant la déloyauté où elle supposait la reconnaissance, en se voyant trahie, elle jeune, belle, spirituelle et courtisée, par un barbon si bien fait pour être trompé lui-même, madame Piard éprouva une de ces indignations véhémentes dont l’effort ordinaire est l’application immédiate de la loi des représailles. L’orgueil prit soudainement sur son cœur blessé l’empire que n’y eût peut-être jamais conquis une passion plus tendre.

— Si cette infamie est vrai, se dit-elle, ma vengeance ne se fera pas attendre !

Ce fut en ce moment que le substitut entra dans le salon, la cravate bien mise, la redingote pincée, les bottes brillantes, les cheveux parfumés, le regard caressant, les lèvres souriantes, si gentil en un mot, qu’à sa vue toute femme offensée devait se dire : Voici mon vengeur !