Les ailes d'Icare
Les Mauvais Jours
Pendant une douzaine de jours, Victor Deslandes fut retenu captif par sa blessure, dont les différentes phases s’accomplirent successivement sans accident nouveau. De toutes les personnes qu’il connaissait à Paris, une seule, durant ces heures de souffrances et d’ennui, lui donna des preuves d’un intérêt véritable et constant, ce fut monsieur de Loiselay : chaque jour le vieillard venait passer auprès du blessé une partie de l’après-midi. Pour le désennuyer, il apporta un matin un jeu d’échecs, et les deux hommes purent reprendre le paisible amusement auquel ils avaient l’habitude de se livrer à D*** presque tous les soirs. Les soins affectueux du vieux gentilhomme firent paraître plus noire encore au substitut la conduite de Blondeau, dont il n’avait pas eu de nouvelles depuis le jour du duel.
— Il y a là-dessous quelque machination diabolique, se dit Deslandes après avoir vainement attendu pendant plus d’une semaine la visite de son ami ; nos conventions avaient été trop clairement exprimées pour qu’une erreur si monstrueuse fût possible. Le fait de ce pistolet chargé à balle ne peut être expliqué que par une abominable trahison dont je suis la victime. Tout semble indiquer que Blondeau avait résolu de se débarrasser de moi ; mais pourquoi ? dans quel but ? que lui ai-je fait ?
Une de ces idées que la raison repousse, mais que la fièvre accepte, traversa comme un éclair l’esprit du substitut.
— N’a-t-il pas de l’argent à moi ? pensa-t-il en frémissant de sa pensée : treize mille francs qui lui restent en dépôt ; trois mille de l’ancien compte et deux autres mille que je lui ai prêtés le jour de mon arrivée, font dix-huit mille francs qu’il me doit. Qui sait s’il n’est pas hors d’état de me les rendre, et si, prévoyant une demande de remboursement, il n’a pas imaginé ce duel comme une manière de s’acquitter en me tuant ! Ce serait horrible, mais il se passe à Paris des choses si épouvantables ! La fortune de Blondeau, malgré son étalage, me paraît fort problématique. Je ne lui connais pas un arpent au soleil, pas un coupon de rentes ; ces grandes spéculations dont il parle sans cesse sont soumises aux chances de toutes les opérations de ce genre, dans la plupart desquelles on gagne aujourd’hui pour perdre demain. D’un autre côté, il fait beaucoup de dépenses, il joue, et un joueur, dans un cas malheureux, est capable de tout. Oui, je ne puis me rendre compte de son étrange conduite qu’en l’attribuant à quelque motif ténébreux. S’il ne se sentait pas coupable, il viendrait certes me voir : son absence dit tout.
Le jour même où Deslandes accueillit ce grave soupçon, un aveu imprévu de monsieur de Loiselay lui en démontra l’injustice.
— Votre adversaire et son témoin n’ont pas eu la politesse de vous faire une visite ? lui demanda le vieillard.
— Je n’ai revu ni l’un ni l’autre, répondit le blessé d’un air contraint.
— Cela ne m’étonne pas ; comment attendre un procédé convenable de gens qui dans un duel chargent les pistolets à poudre !
— Que voulez-vous dire ? reprit Deslandes.
— Qui se ressemble s’assemble, et je juge ce monsieur de Gustan d’après son témoin. Figurez-vous que ce petit monsieur-ci avait trouvé joli de vous faire battre avec des balles de liége. Heureusement j’ai mis ordre à cette impertinence.
— Heureusement ! s’écria le substitut en regardant le bras qu’il portait en écharpe.
— Sans doute ; qu’est-ce qu’un doigt de moins auprès du ridicule dont vous aurait couvert, malgré votre bonne foi, un duel de cette espèce ? Maintenant que j’y réfléchis, je parierais que monsieur de Gustan n’était pas étranger à cette belle imagination ; il était blanc comme un mort quand vous avez fait feu sur lui, et je ne lui crois pas la fibre très-solide ; d’ailleurs il me paraît peu vraisemblable qu’un témoin se permette une pareille polissonnerie sans y être autorisé par celui qui l’emploie.
En apprenant qu’il était redevable de sa blessure à monsieur de Loiselay, Deslandes lança intérieurement sur le vieillard le plus foudroyant anathème qu’il put imaginer ; puis il se dit :
— Blondeau a été trompé comme moi, et je ne puis lui en vouloir ; mais puisqu’il n’a pas de reproche à se faire, pourquoi ne vient-il pas me voir ? Sans doute il lui est arrivé quelque accident.
L’inquiétude que lui causait son ami, combinée avec celle qu’il ne pouvait s’empêcher d’éprouver en songeant à son argent, ne lui permit pas d’attendre, pour éclaircir ses appréhensions, le jour où il pourrait enfin sortir de sa chambre. Il prit le parti d’écrire à Blondeau, et lui envoya, griffonné de la main gauche, un billet qui resta sans réponse. Cette circonstance redoubla l’anxiété du substitut qui, prévoyant le vide prochain de sa bourse, eût été mis dans un sérieux embarras par la disparition du dépositaire sur lequel il comptait pour la remplir.
— Il est sans doute allé passer quelques jours à la campagne, se dit-il en essayant de se tranquilliser ; mais, quel qu’il soit, le motif de son absence ne l’excuse pas ; son procédé est d’un égoïsme révoltant. C’est le trait d’un homme sans cœur, d’un faux ami ; certainement je ne me suis jamais fait illusion à son égard, mais je ne l’aurais pas cru capable de se conduire avec cette brutale insouciance.
Deslandes eut bientôt un autre sujet d’inquiétude plus grave encore que celui-là. Il s’aperçut que le langage de monsieur de Loiselay avait subi une complète métamorphose depuis l’arrivée du vieillard à Paris. L’apologiste de l’ambition, des aventures et des tentatives audacieuses était devenu, sans transition, l’avocat de la retraite, de la vie modérée, des goûts sobres et modestes. Au lieu d’encourager le substitut dans ses présomptueuses espérances, comme il avait fait jusqu’alors, l’émigré ne manquait aucune occasion de dénombrer les écueils dont est semée la mer que doivent traverser les solliciteurs avant d’atteindre le terme de leurs vœux.
Pour un qui arrive au port, quatre-vingt-dix-neuf font naufrage en route, disait-il souvent ; et par combien de fatigues, d’ennuis et de mécomptes, le seul qui réussit doit-il acheter son succès ! En vérité, l’homme n’a pas de plus cruelle maladie que cette effervescence de son esprit, qui le porte à dédaigner le bien solide qu’il possède pour courir après une fortune le plus souvent illusoire et chimérique.
Où diantre en veut-il venir avec son sermon, se disait alors Deslandes qui, pour mettre le vieillard en contradiction avec lui-même, lui rappelait les avantages qu’il avait remportés sous le consulat dans le rôle de solliciteur.
— Où l’un réussit, l’autre se perd, répliquait monsieur de Loiselay d’un ton dogmatique. En toutes choses le succès est l’exception ; d’ailleurs, ajoutait-il avec une certaine fatuité, il n’est pas donné à tout le monde d’aller à Corinthe.
Dans les conversations journalières des deux provinciaux, chaque fois que l’ambition du substitut prenait l’essor, comme un cerf-volant dont un écolier déroule le cable délié, le vieillard, d’un coup de main impitoyable, ramenait à terre l’aérostat déjà perdu dans les nuages. Deslandes lui parlait-il du conseil d’état, il lui répondait en l’entretenant du tribunal de première instance de D*** :
— Votre congé doit être expiré, dit-il un jour ; avez-vous demandé une prolongation ?
— Oui, répondit le jeune magistrat ; mais ce n’est de ma part qu’un acte de politesse. J’ai dit adieu pour toujours au parquet de D***.
— Il ne faut jurer de rien, reprit le vieil émigré en hochant la tête ; après tout, la place dont vous êtes encore titulaire est un fort joli pis-aller ; bien d’autres s’en contenteraient à votre âge ; car vous n’avez, je crois, que vingt-sept ans.
— Pitt était premier ministre à vingt-quatre.
— Et Napoléon premier consul à trente, je sais cela ; mais moi, qui ai fait toutes les campagnes de l’armée des princes et qui ai maintenant soixante-huit ans passés, savez-vous quel est mon grade ? capitaine, mon cher ami ; la croix de Saint-Louis, que je ne porte plus, et une pension de 1200 francs ; voilà en définitive tout ce que m’a valu une carrière, entre nous, un peu plus pénible que la vôtre. Vous voyez que tout le monde ne peut pas devenir Pitt ou Bonaparte.
Selon l’usage des esprits avantageux, qui mettent une prétention particulière à se placer hors de la loi commune, Deslandes ne fut nullement convaincu de la justesse d’un pareil rapprochement. Que monsieur de Loiselay n’eût obtenu dans sa carrière militaire qu’un grade inférieur, cela lui paraissait naturellement expliqué par la médiocrité du vieux gentilhomme ; mais que lui-même, plein d’intelligence et de talent, végétât plus longtemps dans un emploi subalterne, voilà ce qui était évidemment absurde, odieux, révoltant, impossible.
— Le bonhomme a baissé considérablement depuis deux mois, se dit-il ; autrefois il comprenait les choses, il voyait juste, ses conseils même étaient en général fort sensés ; mais il n’y a plus moyen d’avoir avec lui une conversation raisonnable. Ne voudrait-il pas me persuader que je dois m’estimer heureux d’être parvenu à mon âge à l’emploi glorieux de substitut du procureur du roi ! J’ai vu le moment où il me proposait de retourner à D*** ; en vérité, maintenant rien ne m’étonnerait de sa part : rien, me conseillât-il un de ces jours d’épouser mademoiselle Bescherin !
Cette supposition dérisoire, à laquelle il ne put s’arrêter un seul instant sans sourire de pitié, fut réalisée dès le lendemain ; et quoi qu’il en eût dit, le jeune magistrat ne put dissimuler sa surprise, lorsque monsieur de Loiselay, en l’abordant de l’air empressé que prennent ordinairement les porteurs de nouvelles intéressantes, lui eut demandé :
— Savez-vous ce qui se passe à D*** ? Voilà la petite Bescherin passée décidément à l’état d’héritière. Elle vient d’enterrer son oncle le grand-vicaire, qui lui laisse une soixantaine de mille francs ; c’est mon notaire qui m’écrit cela, ainsi le fait est sûr. Qu’en dites-vous ?
— Je dis que mademoiselle Bescherin a raison de devenir riche puisqu’il lui est impossible de devenir belle.
— Vous la trouvez donc bien laide ? demanda le vieillard d’un air contrarié.
— Si j’ai bonne mémoire, répondit le substitut, en cela je suis de votre avis.
— Je vous assure que nous avons été tous deux trop sévères, reprit l’émigré d’un ton insinuant ; on ne peut pas dire qu’elle est jolie, mais entre une beauté remarquable et une laideur repoussante il y a bien des nuances ; et mademoiselle Bescherin est certainement plutôt agréable de figure que disgracieuse. D’ailleurs elle est fort bien faite, je la regardais l’autre jour en sortant de la messe ; elle a la taille très-noble, elle marche avec aisance ; si elle passait seulement trois mois ici pour y acquérir la science de la toilette et du maintien, elle vous paraîtrait une tout autre femme. Et puis, considération capitale en matière de mariage, elle a un très-heureux caractère, l’humeur gaie, douce et égale, suffisamment d’esprit ; quant aux principes, elle a reçu une de ces bonnes éducations de province, plus solides que brillantes, et qui, après tout, font mieux l’affaire d’un mari que toutes les fariboles dont on remplit la tête des demoiselles dans les pensionnats de Paris.
— En vérité, monsieur, interrompit Deslandes en riant avec affectation, vous ne me parleriez pas autrement de mademoiselle Bescherin, si vous aviez envie de me la faire épouser.
— Qui vous dit que je n’ai pas en effet cette envie ? répondit le vieux gentilhomme, qui regarda fixement son interlocuteur pour voir quel effet produirait sur lui cette déclaration inattendue.
— Il m’est impossible de croire que vous parliez sérieusement ; permettez-moi de vous rappeler ce que vous m’avez dit dans votre salon quelques jours avant mon départ de D***. A cette époque, l’idée de ce mariage vous paraissait…
— A cette époque, interrompit monsieur de Loiselay, le grand vicaire vivait encore : c’est là un point qu’il ne faut pas perdre de vue. Les circonstances ayant changé, pourquoi voulez-vous que ma manière de voir ne se soit pas modifiée ? En comptant ce qu’elle attend de son père, qui mourra d’un coup de sang au premier jour, la petite Bescherin est en ce moment un parti de cinquante mille écus ; et de pareilles dots sont rares, même à Paris. Je ne pense pas que votre fortune s’élève plus haut que ce chiffre.
— Elle l’atteint à peine, répondit le substitut ; mais vous oubliez, monsieur, dans ce calcul, l’essor que je peux prendre dans ma carrière, les espérances que j’ai le droit de concevoir…
— Les espérances, interrompit le vieillard avec un sourire où semblait percer une secrète compassion, ces valeurs-là, mon cher Deslandes, no se cotent pas à la Bourse. Rien de creux, de fragile et de trompeur, comme les espérances des gens en place. Restons donc dans le positif, au lieu de nous bercer d’illusions.
Depuis plusieurs jours, le substitut se creusait la cervelle pour découvrir la cause du changement survenu dans les opinions de son vieil ami. Il fut frappé de l’accent avec lequel furent articulées ces dernières paroles, et il se dit que pour lui prêcher ainsi la vanité des biens après lesquels soupirent les solliciteurs, le vieillard devait avoir quelque motif inconnu, mais sérieux. Il baissa la tête, réfléchit un instant, et tout à coup se sentit illuminé par une de ces pensées qui traversent les nuages de l’esprit comme l’éclair fend ceux du ciel.
— Monsieur, dit-il au vieil émigré en le regardant d’un œil pénétrant, permettez-moi une seule question. Les conseils que vous voulez bien me donner aujourd’hui, si différents de ceux que j’ai reçus de vous il y a quelques mois, sont-ils le résultat d’une conversation qui aurait eu lieu à mon sujet entre vous et madame Piard ?
Monsieur de Loiselay parut embarrassé ; mais la franchise naturelle de son caractère triompha de l’hésitation qui retarda un instant sa réponse.
— Eh bien, oui ! mon cher Deslandes, dit-il avec l’accent de soulagement d’un homme qui se délivre d’un fardeau ; vous avez mis le doigt sur la plaie. Pourquoi ne vous dirai-je pas tout crûment la vérité, au lieu de faire avec vous de la diplomatie ? Que diantre ! vous n’êtes pas un enfant, et la fermeté de votre caractère m’est connue ! Voici donc en deux mots de quoi il s’agit : d’abord, mon illustre gendre monsieur Piard ne veut pas entendre parler de vous. Que lui avez-vous fait ? je l’ignore. Toujours est-il qu’il semble vous avoir voué une haine toute particulière ; ce ne serait rien : mais le plus fâcheux, c’est qu’Isaure, sur ce point, et c’est peut-être aujourd’hui le seul, est entièrement d’accord avec son mari. Toutes mes observations ont été inutiles, et mon autorité paternelle a éprouvé un échec complet en essayant de désarmer l’antipathie dont, à tort ou à raison, vous êtes devenu l’objet. « Jamais je ne ferai aucune démarche en faveur de monsieur Deslandes ; » telles ont été les propres paroles d’Isaure ; et, je ne vous le cache pas, quand elle s’est prononcée d’une manière si absolue, il est extrêmement difficile de la faire revenir sur sa décision.
— J’essaierai cependant, dit le substitut, dont l’énergie se ranima loin de se laisser abattre.
— Je souhaite de toute mon âme que vous réussissiez, reprit monsieur de Loiselay ; mais je crois qu’autant vaudrait tenter de mettre le Panthéon sur les tours de Notre-Dame. Dans cet état de choses, et voyant vos projets menacés d’un naufrage complet, ne devais-je pas, moi qui vous y ai encouragé peut-être un peu étourdiment, ne devais-je pas chercher à renouer les fils d’une autre affaire, dont les avantages pour vous me semblent évidents ?… Si vous épousiez mademoiselle Bescherin…
— Ah ! de grâce, monsieur, interrompit Deslandes, je ne suis pas encore condamné, et aux condamnés mêmes on accorde quelquefois un sursis. Le nom seul de mademoiselle Bescherin me met les nerfs dans un état horrible ; il me semble qu’on me recoupe le doigt.
— Je n’ai en vue que votre intérêt, répondit monsieur de Loiselay en se levant ; maintenant vous savez à quoi vous en tenir : réfléchissez donc sérieusement à ce que je vous ai dit, et si vous avez besoin de mon intervention auprès du président Bescherin, employez-moi sans scrupule. Vous n’ignorez pas que mes amis peuvent compter sur moi en toute occasion. Je vous servirai de témoin le jour de votre mariage de meilleur cœur encore que je ne l’ai fait l’autre jour au bois de Boulogne.
— Que la peste t’étouffe ! pensa le substitut, à qui toute allusion à son duel faisait éprouver une sensation désagréable.
Après le départ de monsieur de Loiselay, Deslandes s’habilla aussi vite que le lui permit la gêne résultant de sa blessure.
— Le médecin dira ce qu’il voudra, pensa-t-il, le grand air et le mouvement ne peuvent être pires pour moi que l’anxiété que j’éprouve. Il faut que je voie madame Piard aujourd’hui même. J’ai un combat décisif à livrer ; quel qu’en soit le résultat, victoire ou défaite, je le connaîtrai avant ce soir.